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Marie Filliozat, Le commerce franco-britannique

Le commerce franco-britannique

 

 

 

Bulletin n° 19, été 2004

 

Le commerce franco-britannique

 

(1958-1988)

 

Marie Filliozat[1] 

 

 

 

L’étude des phénomènes économiques en histoire des relations internationales est relativement récente. Pierre Renouvin a largement contribué à la développer. Dans l’introduction à l’histoire des relations internationales, il explique que « ce qui importe c’est d’établir la nature des liens qui ont existé entre les rivalités des intérêts matériels et les oppositions des intérêts politiques »[2]. Le commerce franco-britannique est un sujet qui permet justement de concilier l’histoire et l’économie. En outre, la période choisie (1958-1988) offre un contexte économique riche et complexe : celui d’une France qui se modernise pour faire face à la concurrence internationale, celui d’une Angleterre en proie à la désindustrialisation et à la crise, celui de la construction européenne et enfin celui de la libéralisation des échanges. Il s’agit d’analyser les relations commerciales bilatérales entre deux pays dans un contexte international soumis à de profondes mutations. Le 1er janvier 1958 intervient la première baisse de 10% des droits intra-communautaires prévue par le traité de Rome. En 1988, les échanges commerciaux entre la France et la Grande-Bretagne semblent stabilisés et les quinze années qui se sont écoulées depuis l’adhésion de la Grande-Bretagne au Marché commun en 1973 permettent d’analyser les évolutions sur une période suffisamment longue.

 

Au XIXe siècle, le marché britannique était un débouché privilégié pour les produits français : il absorbait environ 25% des exportations totales. La Grande-Bretagne était le premier acheteur de la France et son premier fournisseur, en particulier de produits manufacturés. Cette situation s’est poursuivie au début du XXe siècle. Dans ses rapports de 1901 et des années suivantes, le consul de France à Londres, Jean Périer, soutenait que l’économie française était « complémentaire... à un degré rare »[3] de la Grande-Bretagne ; tandis que les États-Unis, l’Allemagne et la Belgique avaient une production « de plus en plus antagoniste » de celle de l’Angleterre[4]. En 1900, la France est le troisième fournisseur (après les États-Unis et l’Allemagne) et le quatrième client de la Grande-Bretagne. Les exportations françaises vers la Grande-Bretagne sont, cette année-là, composées pour un quart de produits agricoles et pour les deux tiers d’articles manufacturés. Les deux économies sont complémentaires : l’industrie française produit des articles de qualité, intensifs en main d’œuvre qualifiée, des articles de « luxe », « soignés », alors que l’industrie britannique est davantage orientée vers la production de masse avec des articles de qualité « courante » ou moyenne[5]. À cette époque, les importations en provenance de Grande-Bretagne sont composées à plus de 50% de matières premières et de biens intermédiaires. Les économies française et britannique apparaissent bien comme complémentaires en regard de la composition de leurs échanges. Dans les années vingt, des raisons économiques telles que la dépréciation du franc et la surévaluation de la livre sterling conduisent à la fois à un assez bon niveau des exportations françaises vers la Grande-Bretagne et à de faibles importations. La dépréciation sauvage de la livre sterling à la fin de 1931 (baisse de 40%) rend le franc surévalué et, l’Angleterre choisissant la voie du protectionnisme, le solde commercial devient déficitaire pour la France. La crise charbonnière de 1947, donne un coup de frein brutal aux importations en provenance de Grande-Bretagne, le charbon étant le poste clé des importations françaises. Les années 1947-1948 représentent « le cœur de la mésentente commerciale »[6]. « La guerre a détruit la complémentarité des deux économies »[7]. Au lendemain de celle-ci, les deux pays s’orientent vers des voix opposées. En France, la priorité est donnée à la reconstruction alors qu’en Grande-Bretagne, c’est la lutte contre l’inflation qui est considérée comme prioritaire. En 1949, la livre sterling est une nouvelle fois dévaluée, freinant les exportations françaises qui se développent tout de même de manière remarquable mais dans une autre direction, celle de la RFA. La création de la CECA en 1952 ne fait qu’accentuer cette évolution qui reflète la complémentarité de plus en plus nette des industries allemande et française. En 1953, l’Allemagne remplace la Grande-Bretagne comme premier client étranger de la France.

 

La rareté des ouvrages traitant du commerce entre la France et le Royaume-Uni pendant la période considérée confère au sujet toute son originalité et son intérêt. Il s’agit d’une étude portant sur le commerce extérieur. Par conséquent, les premières sources utilisées sont des statistiques. Afin de pouvoir comparer le commerce extérieur des deux pays, les statistiques non seulement françaises mais également britanniques sont nécessaires[8].

 

Mis à part ce premier travail de statistiques, les sources essentielles sont réparties dans trois lieux d’archives. Les archives du ministère de l’Économie et des Finances sont les plus importantes. Les fonds utilisés sont ceux de la DREE et du Trésor. Les bulletins économiques du conseiller commercial près l’ambassade de France à Londres ont constitué un outil de travail précieux. Ceux-ci comportent des rapports mensuels, semestriels ou annuels, sur le commerce franco-britannique ainsi que des analyses sur la situation économique de l’Angleterre. Les archives de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris offrent quatre formes de documentation. Celle très générale qui a trait à l’évolution du commerce extérieur depuis 1834 jusqu’à 1983, les rapports émanant des Conférences permanentes des Chambres de commerce de la CEE, ceux traitant des relations commerciales bilatérales avec la Grande-Bretagne et enfin une série de périodiques, dont un particulièrement a fait l’objet d’un dépouillement. Il s’agit de l’Économie, journal d’informations industrielles, financières et agricoles du monde entier. Ses articles permettent de respirer « l’air du temps » tout en apportant des renseignements précis. La série coopération économique des archives du ministère des Affaires étrangères confère une dimension diplomatique au sujet. Les années 1958-1960 sont particulièrement développées autour des négociations pour la création d’une zone de libre-échange et des rapports entre les six et les sept. Les comptes-rendus des réunions du comité spécial chargé des relations économiques entre la Communauté et les autres pays d’Europe (janvier-mai 1961), dit « Comité Rey », permettent de placer l’étude dans un cadre multilatéral. L’avantage d’un sujet très contemporain comme celui-ci est la possibilité de rencontrer des acteurs qui ont vécu et même participé aux événements relatés. Nous avons pu interroger deux anciens ministres-conseillers, chefs du service d’expansion économique de Londres : M. Guy Carron de la Carrière (en poste de 1983 à 1991) et M. Jean Bosson (en poste de 1978 à 1983).

 

En 1946, dans un discours, Churchill définit les « trois cercles » de la politique britannique : le Commonwealth, l’entretien d’une « special relationship » avec les États-Unis et l’Europe. Le contexte économique joue un rôle clé dans la dynamique du commerce franco-britannique. Pour la France, le Marché commun arrive à un moment où les liens commerciaux avec les anciennes colonies allaient s’affaiblir en raison de la décolonisation, par l’ouverture de nouveaux débouchés et par la concurrence qu’il suscite. Il porte un coup de fouet à l’industrie française. L’Angleterre, qui décide de ne pas adhérer au Marché commun, reste à l’écart de cette modernisation. Alors que la France connaît deux décennies marquées par une forte croissance et des investissements importants, l’Angleterre se situe en dessous de ces indicateurs. L’appareil productif est en proie au vieillissement et manque de productivité. Le Commonwealth, qui offrait de nombreux débouchés pour les articles manufacturés britanniques, très accessibles grâce au libre-échange, a pu contribuer à maintenir en survie les structures traditionnelles de production et d’échange et à retarder la reconversion de l’économie britannique.

 

Ainsi, il s’agit d’étudier et d’analyser l’évolution globale et sectorielle des échanges dans un contexte économique très mouvementé. Les facteurs qui rentrent en compte dans le niveau et l’équilibre des échanges sont complexes et multiples. Le rapport des deux conjonctures est un élément déterminant mais il n’est pas le seul. Si les déterminants des échanges sont nombreux, il y a aussi les enjeux de ces échanges. Ainsi, la perspective d’entrer dans la CEE, dont la France reste l’animatrice et qui apparaît de plus en plus comme la seule voie du salut pour la Grande-Bretagne, a sans doute favorisé l’intensification des échanges dans les années 1960. La problématique adoptée est d’analyser dans quelle mesure l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE et plus précisément, l’attitude de la France vis-à-vis de la Grande-Bretagne dans le cadre multilatéral de la CEE, a influencé les liens commerciaux bilatéraux des deux pays.

 

Le passé commercial très riche des deux pays a conduit M. Court, président de la Chambre de commerce franco-britannique, à exprimer, dans son discours du 31 mai 1948, le vœu que la France et la Grande-Bretagne reprennent leur position historique de clients/fournisseurs majeurs réciproques et que « l’étroit Channel cesse d’être une barrière grise et maussade » pour redevenir « une voie brillante et fréquentée »[9].

 

 En 1960, les transactions entre les deux pays ne représentent plus que 2,6% des importations et 2,4% des exportations britanniques, 3,7% des importations et 5,1% des exportations françaises. Mais, stimulés par les perspectives d’une entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun et soutenus par le taux élevé de développement du commerce mondial, les échanges franco-britanniques augmentent fortement au cours des années 1970. Avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979 et l’exploitation du pétrole de la mer du Nord, l’économie britannique se redresse et, avec elle, le commerce entre la France et la Grande-Bretagne. Si l’évolution des échanges franco-britanniques suit l’allure d’une courbe à variation cyclique, les fluctuations sont d’amplitude minime et n’infléchissent pas une tendance générale, ascendante de 1958 à 1988.

 

 

 

De 1958 à 1969 : affermissement des échanges franco-britanniques qui restent à un niveau très modeste

 

 

 

Malgré des relations diplomatiques difficiles...

 

 

 

Le marché allemand, en pleine expansion, est plus porteur pour la croissance française que le marché britannique. Les produits industriels importés en Grande-Bretagne sont traditionnels alors que ceux vendus à l’Allemagne appartiennent à des secteurs très dynamiques tels que les automobiles, les avions et le matériel électrique. La France et l’Allemagne deviennent de plus en plus complémentaires et les industries britannique et française de plus en plus concurrentes[10].

 

En 1958, l’Angleterre absorbe 4,9% des exportations et 3,6% des importations françaises totales. En 1959, la France représente seulement 2,3% des ventes britanniques vers l’ensemble du monde et 2,6% de ses achats. Le commerce français se tourne vers la CEE tandis que le commerce britannique reste dirigé vers des contrées plus lointaines, le Commonwealth et l’Amérique du Nord. La fissure se fait encore plus grande lorsque la Grande-Bretagne, n’ayant pas réussi à imposer son idée d’une vaste zone de libre-échange, crée l’AELE lors de la conférence de Stockholm en 1959. Les choix économiques des deux pays sont différents. Lorsque la France donne la priorité à la modernisation et à la croissance, la Grande-Bretagne s’efforce de lutter contre l’inflation et mène des politiques d’austérité qui freinent les importations. La France connaît jusqu’au premier choc pétrolier des années de très forte croissance avec un taux de chômage et d’inflation très faibles. Pendant la même période, l’Angleterre, en proie à la désindustrialisation, s’enfonce dans la crise économique, doit faire face à des mouvements sociaux de grande ampleur et à un taux de chômage qui augmente... Le poids des syndicats empêche le gouvernement de procéder à un meilleur partage de la valeur ajoutée qui serait plus favorable aux entreprises.

 

Les relations politiques entre la France et la Grande-Bretagne sont tendues tout au long des années 1960. La France s’oppose avec force et à deux reprises, en 1963 et en 1967, à l’entrée de l’Angleterre dans le Marché commun. Très vite, le commerce avec le Commonwealth se réduit. En 1962, il n’absorbe plus que 30,6% des exportations britanniques contre 45,9% en 1958, soit une baisse de 15 points. L’évolution est la même pour les importations. Le gouvernement britannique prend conscience que l’intérêt de son pays est d’appartenir à cette Communauté européenne qui s’est construite sans elle mais vers laquelle elle dirige 19,6% de ses exportations[11].

 

 

 

 

 

...les échanges s’intensifient

 

 

 

Le commerce franco-britannique connaît ses pires moments dans les années 1950. En 1953, la France reçoit seulement 2,5% des exportations britanniques et en 1958, 2,2%. Les échanges s’intensifient pendant les années 1960 mais régressent de manière significative après le premier veto de la France en 1963. En 1965, la France n’est plus que le septième client de la Grande-Bretagne et son sixième fournisseur. La même année, le Royaume-Uni n’est que le cinquième fournisseur et le septième acheteur de la France. Les échanges entre les deux pays ne représentent plus que 4,6% des exportations françaises et 3,7% des exportations britanniques[12]. En valeur absolue, ces chiffres sont faibles mais l’effort des exportateurs britanniques vers la France est très net.

 

Favorable à la France de 1958 à 1961, la tendance commerciale s’est renversée entre 1962 et 1965, témoignant du réel effort d’exportation entrepris par les Britanniques. Les importations françaises en provenance de Grande-Bretagne s’accroissent de 30,8% en 1961, de 56,3% en 1962 et de 33% en 1963. De 1960 à 1964, la part de la France dans les ventes britanniques est passée de 2,4% à 4,3%. Cette part diminue puis plafonne pour atteindre en 1970 4,3% soit le même taux qu’en 1964. Inversement, les ventes françaises en Grande-Bretagne, à un niveau très faible en 1958, attendent la seconde moitié des années 1960 pour augmenter. Cependant, si la France gagne des parts de marché sur le marché d’importation britannique (4,1% en 1970 contre 3,3% en 1965), la part de l’Angleterre dans les exportations françaises ne s’accroît pas mais au contraire régresse, passant de 5,1% en 1965 à 4,1% en 1970. L’effort entrepris semble être plus important du côté britannique que du côté français où, finalement, à part en 1967, le pourcentage d’augmentation des exportations françaises vers l’ensemble du monde est supérieur à celui vers l’Angleterre. En 1966, les échanges extérieurs de la Grande-Bretagne se dégradent, conduisant à une situation de crise qui atteint son paroxysme le 18 novembre 1967 avec la dévaluation de la livre sterling. Faute d’avoir été accompagnée d’une déflation suffisamment rapide et massive de la demande, les résultats globaux pour 1968 sont très mauvais[13]. Néanmoins, la France, elle-même en proie à des difficultés internes, ne profite pas de cette ouverture du marché britannique et accroît seulement de 3,9% ses ventes vers ce pays.

 

 

 

De 1970 à 1979 : stimulés par l’adhésion de la Grande-Bretagne au Marché commun, les échanges franco-britanniques s’intensifient

 

 

 

En 1969, le commerce avec la Grande-Bretagne représentait 4,1% des exportations et 4,5% des importations françaises. La modestie de ces pourcentages fait apparaître l’importance réduite que présente encore pour la France les échanges avec son voisin d’outre-Manche. Pour la Grande-Bretagne, le commerce avec la France pèse également d’un poids modeste dans ses relations économiques extérieures. Le solde de la balance commerciale est fortement déficitaire pour la France en 1969 et 1970 et cela en raison du décalage des deux conjonctures. En 1969, le gouvernement britannique mène une politique d’austérité alors que l’économie française est en pleine surchauffe.

 

 

 

 

 

 

 

Amélioration de la position concurrentielle de la France

 

 

 

Le commerce entre la France et la Grande-Bretagne porte de plus en plus sur des produits finis, dans le secteur industriel comme dans le secteur agricole. Les échanges de produits primaires tendent à se marginaliser [14]. De 1971 à 1979, les résultats du commerce franco-britannique ont été plus favorables que les résultats obtenus au niveau des échanges extérieurs totaux de la France et du Royaume-Uni. La Grande-Bretagne achète en France proportionnellement moins de produits agricoles et plus de produits manufacturés qu’elle n’en achète dans le monde. La France vend proportionnellement plus à la Grande-Bretagne de produits agricoles et moins de produits manufacturés qu’elle n’en vend dans le monde, ce qui témoigne d’une certaine complémentarité des deux économies[15]. Les investissements français au Royaume-Uni s’accroissent et le réseau d’exportation des entreprises françaises s’améliore. De son côté, le Royaume-Uni se résout à se tourner vers l’Europe et à abandonner certaines positions plus lointaines. L’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun et le désarmement douanier qui intervient à partir de 1973 incitent les exportateurs à se tourner résolument vers le marché britannique pour continuer à améliorer leurs positions. Les exportations françaises augmentent de 28,1% en 1971, de 38,4% en 1972, de 42,5% en 1973 et de 40,5% en 1974. Les importations françaises de produits britanniques augmentent plus vite que l’ensemble des achats de la France mais moins rapidement que les ventes de ce pays vers la Grande-Bretagne. Les effets de la dévaluation française d’août 1969 et des mesures qui l’ont accompagnée ainsi que le contrôle de la demande en France et l’allégement de taux de dépôt à l’importation ont facilité le redressement global des positions françaises sur le marché britannique. Du rang de neuvième fournisseur du Royaume-Uni, la France est passée, en 1973, au troisième, derrière les États-Unis et la RFA, avec 5,5% des importations du Royaume-Uni. La position de la France comme fournisseur du Royaume-Uni s’est consolidée davantage que celle de la Grande-Bretagne dans les importations françaises (sixième fournisseur en 1973 avec 4,7% de parts du marché d’importation derrière la RFA, l’UEBL, l’Italie, les États-Unis et les Pays-Bas).

 

 

 

Composition des échanges caractéristiques de l’économie des deux pays

 

 

 

La composition sectorielle du commerce franco-britannique reflète assez fidèlement la structure économique des deux pays. Du côté britannique, à part les produits agricoles et alimentaires dont la part a diminué passant de 12,5% en 1973 à 9,5% en 1974, la proportion respective des différents secteurs n’a pas changé. Les machines et matériels de transport gardent leur importance traditionnelle (43,6% des exportations britanniques en 1974) devant les textiles, fonte, fer, acier et métaux non-ferreux (18%) et les produits chimiques dont la part relative a augmenté (11,4% en 1974 contre 8,7% en 1973) [16]. La proportion des différents secteurs est sensiblement la même dans le commerce entre les deux partenaires. La grande différence est la part de produits agricoles exportés par la France en Grande-Bretagne. Elle est environ trois fois plus élevée (26,6%) que celle des produits exportés par la Grande-Bretagne en France (9,7%). La France accède, en 1974, au rang de premier fournisseur du Royaume-Uni pour ces produits devant le Danemark, l’Irlande et la Nouvelle-Zélande. Depuis 1960, le taux d’autosuffisance du Royaume-Uni en matière de production agricole a enregistré une hausse notable mais le marché d’importation demeure le premier au monde.

 

 

 

Réorientation du commerce britannique vers la CEE et vers la France

 

 

 

Outre la progression des échanges franco-britanniques, les chiffres démontrent clairement que l’Angleterre s’est résolue à se tourner définitivement vers l’Europe. La CEE, en 1979, absorbe 44 % de l’ensemble des exportations britanniques contre 21,5 % en 1970 et elle détient 44,5% de parts de marché contre 27 % en 1970. Cette réorientation du commerce britannique s’est opérée au détriment des échanges traditionnels avec le Commonwealth (13% des exportations et 10,8% des importations britanniques en 1979 contre respectivement 20,7% et 23,5% en 1970).

 

La France est, parmi ses grands partenaires, la seule dont le solde des échanges avec le Royaume-Uni se soit détérioré entre 1975 et 1976. Les Pays-Bas reprennent à la France la place de troisième fournisseur du Royaume-Uni entre 1974 et 1977. La progression des exportations britanniques (+ 47,4% en 1976) s’explique par des facteurs économiques qui sont la dépréciation de la livre sterling, la contraction de la demande interne en Grande-Bretagne et la reprise économique en France au début de 1976. Si la France devient le quatrième client de la Grande-Bretagne, celle-ci n’est encore que le septième fournisseur de la France[17]. De 1977 à 1979, la hausse des ventes britanniques à la France reste supérieure à celle des exportations britanniques vers l’ensemble du monde mais elle n’est pas à la hauteur de celle enregistrée par les ventes françaises vers l’Angleterre.

 

De 1970 à 1980, la valeur des échanges franco-britanniques a plus que décuplé, dégageant un excédent de la balance commerciale en faveur de la France. La part des produits français dans les importations britanniques est passée de 4,1% à 7,7%. La France était en 1970 le sixième fournisseur et le septième client de la Grande-Bretagne. En 1980 elle est devenue son troisième fournisseur et son quatrième client. Du septième rang parmi les principaux clients de la France, le Royaume-Uni accède au quatrième. En revanche elle n’est encore que le septième fournisseur de la France. À partir de 1980, le revirement de situation est profond. Le solde de la balance commerciale se dégrade sérieusement avant d’être pendant quatre années consécutives, de 1982 à 1985, déficitaire pour la France.

 

 

 

De 1980 à 1988 : la France et la Grande-Bretagne redeviennent des partenaires commerciaux privilégiés

 

 

 

Contraction de l’excédent dégagé par la France

 

 

 

À partir de 1980, l’excédent, que dégageait la France de manière traditionnelle depuis l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, se réduit de manière importante. Cette tendance a affecté presque tous les secteurs du commerce bilatéral.

 

La progression des exportations britanniques est bien plus rapide que celle des importations. La récession qui a frappé la Grande-Bretagne en 1980 est le principal facteur de cette évolution. Les ventes de produits britanniques à la France ont augmenté de 18,8% par rapport à 1979 alors que les achats en provenance de France ont enregistré une baisse de 3,2%. La part de la France dans le marché d’importation britannique est passée de 8,6% en 1979 à 7,7% en 1980. En 1975, en matière de produits énergétiques, la Grande-Bretagne dégageait un solde négatif de 48,4 millions de livres sterling. En 1980, l’excédent est de 372,7 millions de livres. La progression est également remarquable pour les machines et les biens de consommation [18]. Grâce à une progression plus rapide des ventes françaises en Grande-Bretagne (+ 19,3%) que des ventes britanniques en France (+ 16,7%), le taux de couverture s’améliore pour la France en 1981 (de 106,4% en 1980 à 108,7% en 1981). Ce répit n’est que de courte durée. La forte aggravation de la facture pétrolière de la France a plus qu’absorbé l’excédent confortable de ses échanges hors-pétrole qui s’est maintenu en 1982 au niveau de 1981 sur un marché pourtant encore contracté. Pour la première fois depuis dix ans, la balance franco-britannique enregistre un déficit pour la France en 1982.

 

 

 

Aggravation de la facture pétrolière provocant un grave déficit pour la France

 

 

 

La France perd sa place de troisième fournisseur du Royaume-Uni en 1982 au profit des Pays-Bas. La compétition est très serrée entre d’une part, les États-Unis et la RFA pour la première place, et d’autre part, entre la France et la Grande-Bretagne pour la troisième position de client et fournisseur [19]. Les parts du marché d’importation britannique détenues par la France régressent, passant de 7,8 % en 1981 à 7,5 % en 1982, alors que les parts de ses concurrents communautaires augmentent ou se maintiennent à un niveau égal. Parallèlement, la part de la Grande-Bretagne dans le marché d’importation français est passée de 5,5 % à 6,1 %, témoignant de l’offensive britannique vers le marché français. Le Royaume-Uni est d’ailleurs parvenu à devancer les Pays-Bas pour prendre la cinquième place parmi les principaux fournisseurs de la France. De partenaire dominant, la France tend à devenir un partenaire égal de la Grande-Bretagne dans le cadre d’échanges équilibrés.

 

Cependant il est nécessaire de replacer cette situation dans le contexte déprimé qu’a connu l’économie mondiale en 1982 et qui s’est traduit par une contraction sensible des échanges internationaux[20]. En outre, le déficit de la balance commerciale française dans ses échanges avec la Grande-Bretagne entre 1982 et 1985 est le résultat de l’accroissement considérable des achats de pétrole britannique qui représentent en 1983 un tiers des importations françaises. La Grande-Bretagne devient le second fournisseur de la France pour ces produits après l’Arabie Saoudite et la France, le troisième client de la Grande-Bretagne[21]. Si le déficit commercial a triplé en 1983 par rapport à 1982, favorisé par la reprise de l’activité économique britannique, l’excédent hors-pétrole dégagé par la France a doublé.

 

L’aggravation de la facture pétrolière est un trait marquant du commerce franco-britannique de la première moitié des années 1980 mais il n’est pas le seul. En effet, en 1982 et 1983, en raison à la fois d’une autosuffisance agricole accrue du Royaume-Uni et d’une croissance importante des achats français de viandes britanniques, les échanges de produits alimentaires (hors boissons) avec la Grande-Bretagne sont déficitaires. Ce résultat, qui bouleverse l’excédent traditionnel de la France, met en évidence les effets néfastes qu’a eus la PAC en faisant de la Grande-Bretagne un concurrent direct de la France.

 

 

 

Normalisation de la composition sectorielle et intensification significative des échanges

 

 

 

En 1986, le déficit énergétique se réduit et le solde de la balance commerciale redevient positif pour la France. Sa part dans les importations de la Grande-Bretagne passe de 7,8% en 1985 à 8,6% en 1986, reflétant le dynamisme remarquable des exportateurs français. Les exportations britanniques vers la France ont également vivement progressé en 1987 et 1988. Durant ces deux années, les échanges franco-britanniques présentent des constantes. En dépit de la pénétration accrue des entreprises britanniques sur le marché français les bonnes performances françaises d’ensemble dégagent un solde bénéficiaire en sa faveur mais le solde industriel de la France se dégrade de manière régulière. L’excédent industriel traditionnel qu’elle dégage avec la Grande-Bretagne, hors automobile, s’est réduit à l’image même du solde industriel global de la France pour faire place à un solde nul. En revanche après les deux années difficiles de 1982 et 1983, le « pétrole vert » français reprend sa place de premier plan dans les exportations françaises vers le Royaume-Uni. La France lui fournit en 1988 12,5% de ses importations agro-alimentaires. Elle est le deuxième fournisseur derrière les Pays-Bas.

 

En 1987 et 1988, les importations françaises de produits britanniques ont crû à un rythme supérieur aux importations globales de la France (en 1987 : +16,4% contre +6,5% et en 1988 : + 14,5% contre + 11,5%). Si l’on considère uniquement les exportations hors énergie, l’accent que mettent les exportateurs britanniques vers la France est encore plus net [22]. La croissance des exportations britanniques vers la France se manifeste surtout par l’augmentation des ventes de produits industriels. Les exportations britanniques de produits manufacturés vers la France augmentent de 22,2% contre 14,1% vers le reste du monde. Elle absorbe 10,3% des exportations britanniques et reste le troisième client du Royaume-Uni après les États-Unis (12,5%) et la RFA (11,7%).

 

Les chefs de poste répètent souvent que, « contrairement à une idée reçue, le commerce franco-britannique, même s’il est très inférieur à ce qu’il devrait être, n’est pas si faible qu’on veut bien le dire » et que la marge de développement des échanges qui reste considérable « doit et peut être exploitée » [23]. En 1972, lors d’un « forum » organisé par le Financial Times et le Figaro, Jean Wahl fait un exposé dans lequel il s’attache à « dénoncer certains mythes et à mettre en évidence certains comportements » [24]. Ces mythes à dénoncer sont au nombre de cinq. Ainsi, après avoir disserté sur le fait que « la vie est chère en France et bon marché au Royaume-Uni », que « le régime de l’alternance des partis est un gage de stabilité », que « l’industrie du Royaume-Uni est condamnée » et « qu’au Royaume-Uni, l’action syndicale n’est pas révolutionnaire », Jean Wahl dénonce un dernier mythe, celui que les échanges franco-britanniques sont faibles. Cet adage est vrai dans l’absolu mais faux dans la relativité. Jean Wahl, puis ses successeurs, s’évertuent à convaincre les entreprises que la pénétration du marché britannique n’est pas si difficile qu’elles le croient. Les exportateurs français doivent « traiter le marché du Royaume-Uni comme le marché national français [...] et disposer d’une implantation véritable »[25]. Pour M. Bosson, l’effort d’exportation vers la Grande-Bretagne entre 1978 et 1983 a été réel. M. Carron parle d’un grand intérêt pour la Grande-Bretagne et d’une complémentarité.

 

Partis d’un niveau très bas dans les années 1950, les échanges se sont fortement accrus et, à la fin des années 1980, la France et la Grande-Bretagne sont redevenus des partenaires commerciaux privilégiés. Néanmoins, la Grande-Bretagne n’a pas rattrapé son retard vis-à-vis de l’Allemagne. La progression a été moins rapide que celle enregistrée dans les années 1950 par la France et l’Allemagne. Les échanges se sont intensifiés mais la France et la Grande-Bretagne n’ont pas retrouvé leurs positions de premiers clients/fournisseurs qui étaient la leur au XIXe siècle, montrant par-là qu’il est « plus facile de contracter des alliances militaires que de se mettre d’accord pour la disparition de barrières douanières »[26].



 

[1] Marie Filliozat, actuellement étudiante à l’IEP de Lyon, a soutenu sa maîtrise « Le commerce franco-britannique de 1958 à 1988 » sous la direction de Robert FRANK et Laurence BADEL, en septembre 2003 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

 

[2] RENOUVIN (Pierre) et DUROSELLE (Jean-Baptiste), Introduction à l’histoire des relations internationales, Paris, Armand Colin, 4e édition 1991, p. 66.

 

[3] CROUZET (François), De la supériorité de l’Angleterre sur la France, l’économique et l’imaginaire, XVII-XIXe siècle, Paris, Perrin, 1985.

 

[4] Idem.

 

[5] Idem.

 

[6] FRANK (Robert), « France-Grande-Bretagne : la mésentente commerciale (1945-1958) », Relations internationales, n°55, automne 1988, p. 323-339.

 

[7] Idem.

 

[8] INSEE, direction générale des douanes et droits indirects, Annuaire rétrospectif de la France, 1948-1988, chap. 17 : le commerce extérieur, 1990.

 

[9] DE GMELINE (Pierre), 125 années de relations transmanche entrent dans le XXIe siècle, Paris, coll. l’Histoire et l’Entreprise, 1999.

 

[10] « Le Royaume-Uni et l’Allemagne occidentale dans les exportations françaises », Notes et Etudes documentaires, n° 2615, Documentation française, 22 décembre 1959.

 

[11] MOINDROT (Claude), La Grande-Bretagne en Europe, Paris, Doin, 1972, p. 39-53.

 

[12] SAEF, B 55 334, « Le commerce franco-britannique en 1969 et ses perspectives d’avenir »,  Bulletin économique du PEE de Londres, 1970.

 

[13] SAEF, B. 55 333, note de Jean Wahl à M. le Directeur des Relations Économiques Extérieures, Étude prévisionnelle du commerce extérieur britannique en 1970 et ses effets sur les échanges franco-britanniques, 21 janvier 1970.

 

[14] SAEF, B 55 334, op. cit.

 

[15] Idem.

 

[16] SAEF, B 59 432, Bulletin du PEE de Londres, mai-juin-juillet 1975.

 

[17] SAEF, B 59 432, Bulletin du PEE de Londres, mars-avril-mai 1977.

 

[18] SAEF, B 59 433, Bulletin du PEE de Londres, février 1981.

 

[19] SAEF, B 59 433, Bulletin du PEE de Londres, 1983.

 

[20] SAEF, B 59 433, idem.

 

[21] SAEF, B 55 334, Bulletin économique du PEE de Londres, premier trimestre 1984.

 

[22] SAEF, B 59 435, Bulletin du PEE de Londres, juin 1989.

 

[23] SAEF, B 55 334, note de Jean Wahl, « La situation économique britannique et les exportations françaises vers le Royaume-Uni », le 26 mai 1972.

 

[24] SAEF, B 59 431, Bulletin économique du PEE de Londres, mai-juillet 1972, p. 1.

 

[25] SAEF, B 55 334, note de Jean Wahl, « La situation économique britannique... », op. cit.

 

[26] DE GMELINE (Pierre), op. cit.