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Irina Gridan, La Roumanie face à l'URSS

La Roumanie face à l'URSS

 

 

Bulletin n° 19, été 2004

 

 

La Roumanie face à l’URSS :

une diplomatie nationale ?

(1956-1970)

Irina Gridan[1]

 

La « fermeture » caractérisant pendant le dernier demi-siècle la partie orientale de l’Europe constitue pour les historiens un sérieux handicap : l’étanchéité physique rend les déplacements hasardeux, l’étanchéité idéologique interdit la pénétration réciproque des idées et mure les pays de l’Est dans une stricte orthodoxie doctrinale. Les travaux des historiens ont ainsi dû faire la part des choses entre la façade que les « démocraties populaires » se sont construite dans le cadre d’une propagande à usage externe, et la réalité, souvent différente des discours affichés et des chiffres publiés, d’une situation économique et sociale aux antipodes du « paradis socialiste ». Cette entrave à la recherche historique a été en partie levée au début des années 1990, insufflant une nouvelle vigueur à des travaux qui approfondissent l’étude des phases de tension entre l’URSS et ses satellites. Pour notre part, l’essentiel des documents sur lesquels nous avons pris appui se trouve aux archives du ministère français des Affaires étrangères. A cela nous avons ajouté comme sources des articles de Scînteia, l’organe du Parti communiste roumain (PCR), certains dossiers du Fonds Pompidou conservé par les Archives nationales, ainsi que des ouvrages consultables dans le fonds de la BDIC.

C’est surtout en matière de politique extérieure que la Roumanie, pays des plus staliniens sur le plan intérieur, cherche, à partir de 1956, à asseoir ses propres prérogatives. C’est cette « prétention » que nous avons tenté de tester, mettant à l’épreuve la validité du concept de pluralisme dans l’action diplomatique des pays du camp socialiste : car nous ne devons à aucun moment perdre de vue que la Roumanie fait partie intégrante du camp soviétique, du bloc communiste, ces termes pesant de tout leur poids sur sa marge de manœuvre. Malgré les mirages du « ceauşisme » à usage externe, les affronts à l’égard de l’URSS sont toujours suivis de gages de soumission relative ou de gestes de compromis, cette tactique habile permettant à la Roumanie de se maintenir sur le fil du rasoir sans que le lien avec le grand frère soviétique ne soit définitivement tranché. C’est pourquoi nous nous sommes attachés à déterminer la quintessence de la singularité de la Roumanie, sa dualité, le paradoxe de ce pays qui est toujours et en même temps un allié fidèle de Moscou et un « satellite récalcitrant »[2]. Nous avons choisi de prendre pour hypothèse de travail la consubstantialité existant entre le volontarisme diplomatique roumain et le nationalisme, ferment de cohésion et de maintien au pouvoir des autorités bucarestoises. Car si entre le lancement de la déstalinisation en 1956 et 1962 les relations entre Bucarest et Moscou sont placées sous le signe de la concorde, la dimension frondeuse de la ligne diplomatique nationale imprimée par Gheorghe Gheorghiu-Dej puis par Nicolae Ceauşescu se fait de plus en plus manifeste jusqu’en 1966, avant que ne survienne le temps des crises.

 

1956-1962 : des liens indestructibles entre Bucarest et Moscou

 

Les relations bilatérales roumano-soviétiques, sous le signe de la « stricte obédience »[3]

 

Économiquement, institutionnellement, idéologiquement, culturellement,  la Roumanie vit à partir de 1948 « à l’heure soviétique ». La mainmise soviétique passe par un réseau d’appartenances institutionnelles et idéologiques qui créent une solidarité de fait avec l’URSS. L’accord le plus important est le Traité d’amitié, de collaboration et d’assistance mutuelle que les dirigeants roumains signent à Moscou le 4 février 1948. Les structures de gouvernement et d’embrigadement de la société sont typiquement celles d’une démocratie populaire : organes dirigeants, méthodes d’encadrement des masses, monopartisme et modalités de scrutin en sont les caractéristiques les plus emblématiques. L’emprise du pouvoir sur l’ensemble des domaines du social, du culturel, de l’économique, fait du régime en place à Bucarest un État « totalitaire » au sens où Raymond Aron définit ce terme dans son cours sur Démocratie et totalitarisme[4] en 1958.

En matière de politique extérieure, l’allégeance roumaine à l’égard du Kremlin est sans faille. Bucarest se conçoit comme un adjuvant de l’URSS, « soldat de l’idéal », dans son offensive diplomatique en faveur de la paix, à grands coups de propagande dans les tribunes internationales comme celle de l’ONU. L’amitié roumano-soviétique constitue la pierre angulaire de la politique roumaine. Chaque 23 août est l’occasion de rappeler le rôle joué par la « glorieuse armée soviétique » dans la libération du territoire national.

La mise sous tutelle et le pillage systématique de l’économie roumaine, entamés dès la seconde moitié des années 1940, se poursuivent à un rythme soutenu, grâce aux sociétés d’économie mixte (les Sovroms). Sovromquartz n’est restituée à la Roumanie qu’en 1956, au moment même où « les événements de Hongrie ont révélé à l’URSS la sensibilité de l’opinion publique des démocraties populaires à l’égard de sa mainmise sur les mines d’uranium »[5]. Le CAEM[6] est un redoutable instrument de spoliation aux mains du « Grand frère ».

Militairement enfin, la marge de manœuvre roumaine est inexistante, la présence des troupes soviétiques sur le sol roumain s’avérant un puissant moyen de coercition, du moins jusqu’à leur retrait à l’été 1958. Reste alors le carcan de l’Organisation du Traité de Varsovie : à travers le commandement unifié des troupes du Pacte, l’URSS assoit sa mainmise sur les armées des pays signataires. Sans oublier que la Roumanie compte 1 300 km de frontières communes avec l’URSS, cette situation géostratégique contraignante la mettant à la merci de mouvements de troupes soviétiques.

 

Bucarest, Moscou et le camp socialiste en Europe

 

On applaudit en Roumanie la mise au pas de la Hongrie et de la Pologne à l’automne 1956 : conformément à la fièvre obsidionale faisant rage au Kremlin, les dirigeants roumains reprennent la thèse de l’intervention de forces dirigées de l’extérieur par les milieux impérialistes. Cet appui inconditionnel ne peut se comprendre qu’à la lumière de l’effervescence naissante dans le pays : des manifestations étudiantes et ouvrières ont lieu à  Cluj, Iaşi ou Braşov, plus sporadiquement dans certaines universités de Bucarest. La protestation en reste globalement à un stade embryonnaire, mais les dirigeants croient bon d’adopter un certain nombre de mesures « sociales » (amélioration de l’ordinaire des cantines, relèvement du salaire minimum ouvrier, création d’allocations familiales) en sus de l’isolement du pays : les frontières roumaines avec la Hongrie et la Yougoslavie sont closes suite à une visite éclair de Nikita Khrouchtchev à Bucarest à la fin du mois d’octobre 1956 ; à partir du 25 octobre,

 

« les communications ferroviaires et téléphoniques ont été (…) coupées (le téléphone avec Budapest n’a été rétabli que le 1er novembre, puis à nouveau coupé). Les avions de la ligne Bucarest-Budapest-Prague ont assuré leur service, sans escale à Budapest. La poste, arrêtée, a été détournée quelques jours plus tard par Belgrade ; les émissions de radio ont été intensément brouillées »[7].

 

Les événements décident l’URSS à renforcer la cohésion intérieure du bloc ainsi que son prestige extérieur ; la Roumanie, digne de confiance de par l’indéfectibilité de son alliance, devient le cheval de Troie de Moscou aussi bien à destination des pays balkaniques que de l’opinion publique internationale. C’est ce qui justifie son « initiative de paix au plan régional » en septembre 1957 ; en réalité, il s’avère qu’à travers le Plan Stoica de réunion d’une conférence balkanique, Bucarest ne parle pas en son nom mais en celui du Kremlin, véritable instigateur du projet. Les rencontres secrètes entre dirigeants communistes à l’été 1957[8] prouvent que la paternité soviétique du Plan Stoica est incontestable. La Roumanie est un paravent permettant à l’URSS de tester certaines options diplomatiques sans pour autant que leur échec puisse entamer sa crédibilité : le Plan Stoica n’est qu’un ballon d’essai soviétique, téléguidé depuis Moscou. La Roumanie n’a pas pour l’heure de politique étrangère propre.

 

La diversification des partenaires diplomatiques de la Roumanie dans le cadre d’une stricte orthodoxie doctrinale

 

En conformité avec la politique d’envergure mondiale menée par Moscou, Bucarest lui apporte son soutien sur tous les fronts, que ce soit dans la crise de Suez, le conflit sino-soviétique ou encore dans l’entreprise d’expansion du communisme dans le Tiers-Monde. Elle noue des rapports étroits avec à la fois Israël et les pays arabes, fait de l’Afrique une terre de prédilection pour sa diplomatie, notamment dans sa composante économique. L’aide roumaine se veut une authentique « aide au développement » et non une « subvention du sous-développement » semblable à celle proposée par les pays capitalistes. En pratiquant un volontarisme qui peut séduire par son apparent désintéressement, n’étant pas comme l’URSS un « grand », la Roumanie parvient dans ses contacts à éloigner le spectre de la domination multiforme des grandes puissances et de leurs préoccupations impérialistes et à devenir une sorte de modèle de développement pour ces pays. Il ne s’agit cependant que d’un « marché de dupes », Bucarest engageant pour l’heure toutes ses forces dans la bataille au service de la seule Union Soviétique. Il faut attendre la moitié des années 1960 pour la voir orienter les rapports qu’elle entretient avec ces pays dans le sens de ses intérêts propres.

Lorsque les premières frictions apparaissent entre Moscou et Pékin en 1960, la Roumanie calque sa diplomatie sur le Kremlin, en diminuant en 1960 ses importations en provenance de Chine. Cependant l’émergence au grand jour du différend sino-soviétique coïncide avec les balbutiements des revendications roumaines d’autonomie en matière économique. La situation contient ainsi les éléments d’un rapprochement circonstanciel entre la Roumanie et la Chine, afin de faire valoir leur droit à la différence au sein du camp socialiste.

Avant de regarder vers Pékin, c’est vers l’Europe occidentale que la Roumanie se tourne, avec l’aval du Kremlin. Selon V. Molotov, « la France doit être l’abcès de fixation occidentale en Roumanie »[9]. La politique étrangère fait l’objet d’un mouvement de spécialisation au sein du bloc, Bucarest se voyant attribuer l’étiquette « spécialiste ès France ». La coopération économique est le principal volet de ce rapprochement, dans le cadre d’une diplomatie des intérêts bien compris : la Roumanie trouve à l’Ouest un approvisionnement en produits inexistants ou défaillants à l’Est, cependant que le déséquilibre des balances des transactions courantes continue de profiter aux pays occidentaux, exportateurs de produits à forte valeur ajoutée.

L’orthodoxie du socialisme roumain ne fait aucun doute au début des années 1960 : si  sur le plan intérieur, le régime de Gheorghe Gheorghiu-Dej est un des plus staliniens, sur le plan diplomatique sa politique est exclusivement teintée de « khrouchtchevisme ». Mais c’est sans compter avec les projets d’intégration économique et militaire nourris par le Kremlin au détriment de la souveraineté des démocraties populaires.

 

1962-1966 : des fissures se font jour dans l’édifice des relations roumano-soviétiques

 

Renouveau du nationalisme roumain

 

Les années 1962-1966 constituent une phase de prise de conscience par les autorités roumaines de l’intérêt qu’il y aurait pour elles à poursuivre des buts plus authentiquement roumains. Progressivement, le nationalisme devient l’instrument de leur domination sur le pays, flattant les sentiments xénophobes en général et russophobes en particulier de la population. La « nation » devient un concept phare, moteur de toutes les dissidences. La politique d’indépendance nationale définie au moment de la Déclaration d’avril 1964 est suivie à la lettre par Gheorghiu-Dej puis par Ceauşescu, avec une ardeur renouvelée. Lors des obsèques de son prédécesseur en 1965, Ceauşescu déclare : « Nous sommes communistes, mais nous sommes Roumains. Nous n’avons qu’une politique : l’indépendance nationale »[10].

La réécriture de l’histoire est la composante la plus visible et sans doute la plus efficace de l’antisoviétisme officiel à usage interne : en revendiquant haut et fort le fait que le Roumain s’est libéré lui-même en août 1944, le pouvoir en place à Bucarest fait habilement vibrer la corde nationaliste. Les médias relaient cette propagande à travers une querelle féroce des ondes et des éditoriaux. Une campagne d’agitation antisoviétique est lancée au mois de mai 1964, véritable réquisitoire contre les dérives de l’hégémonie dont l’URSS fait preuve dans les relations avec ses satellites. On débaptise rues et cinémas, on ferme la librairie russe de Bucarest, l’enseignement du russe n’est plus obligatoire dans le secondaire ; on change symboliquement l’orthographe du nom du pays : depuis 1953 on avait adopté la graphie slave de « Romînia » pour complaire à l’URSS ; en 1965, on revient à la transcription latine de « România ». La résurgence des questions territoriales autour de la Bessarabie et de la Bucovine envenime un peu plus les relations avec Moscou. A l’appui de leur cause, les autorités de Bucarest exhument les Notes sur les Roumains[11] de Marx, publiées à 20 000 exemplaires en novembre 1964. Un lien de consubstantialité s’établit entre le sort des dirigeants roumains et la poursuite de la politique nationale, érigée en outil de leur maintien au pouvoir.

 

La fronde économique roumaine

 

Nation et économie sont deux concepts qu’il est bon de ne pas isoler afin de comprendre la nature de la fronde roumaine. Gheorghe Gheorghiu-Dej déclare en juillet 1964 : « Si c’est être chauvin que d’aimer travailler pour les siens, produire pour eux, les engager sur le chemin de la prospérité, alors nous sommes chauvins. Nous n’en démordrons pas »[12].

La Roumanie souhaite faire de l’industrie lourde, conformément aux dogmes léninistes, le pilier moteur du développement économique. Or l’industrialisation tous azimuts se heurte aux projets soviétiques de spécialisation au sein du CAEM. En avril 1963, le Parti ouvrier roumain adresse un mémorandum au Secrétariat du COMECON, condensé de griefs à l’égard des projets soviétiques d’intégration économique. Mettant à profit la règle de vote à l’unanimité que l’URSS n’est pas parvenue à modifier, la Roumanie réussit à obtenir en juillet 1963 l’ajournement des projets de supranationalité. La trêve ne dure pas : au printemps 1966, Leonid Brejnev relance le processus de réforme des statuts du COMECON. La Roumanie s’oriente dès lors vers une stratégie de contournement : elle opère une refonte de la structure de son commerce extérieur, accordant une plus grande place à des partenaires extérieurs au CAEM. On observe un effet de ciseaux : la part de l’URSS dans le commerce total roumain diminue, celle de la Communauté européenne augmente, selon le principe des vases communicants.


Ailleurs que dans le domaine économique, les dirigeants roumains n’ont plus d’autre choix que l’originalité : c’est le corollaire du réveil du nationalisme roumain qu’ils ont soigneusement orchestré et dont ils entendent tirer profit.

 

Une dissidence multiforme sur la scène internationale

 

La Roumanie essaie, contrairement à ses voisins, de maintenir des relations normales avec la Chine, aux côtés de laquelle elle entend continuer la lutte contre le « chauvinisme de grande puissance » – l’URSS étant en ligne de mire. Dans la crise du Moyen-Orient elle parvient, mieux que la Yougoslavie, à éviter l’alignement sur Moscou, en refusant de qualifier Israël de pays agresseur. Plus généralement, l’inviolabilité de la souveraineté nationale, dont les dirigeants roumains se font les champions, rencontre un vif succès chez les pays sous-développés. La non-immixtion implique qu’ils soient traités en égaux : promouvant ce principe, la Roumanie est en phase avec les attentes de ces pays, qui entendent en avoir fini avec toute forme de tutelle étrangère.

Ce « regain d’assurance » fait que la diplomatie roumaine n’hésite plus à revendiquer son originalité. Les blocs militaires sont dénoncés comme autant d’entités archaïques et anachroniques, la critique visant à la fois l’OTAN et l’Organisation du Traité de Varsovie, renvoyées dos à dos. Parallèlement, les positions originales défendues par la Roumanie à la tribune des Nations-Unies participent d’une stratégie de diversification des alliances et des sympathies. En septembre 1963, le projet de dénucléarisation de l’Amérique latine lui fournit l’occasion d’une retentissante désolidarisation[13] par rapport au bloc communiste. Si les observateurs occidentaux ne retiennent souvent que les coups d’éclat de la Roumanie, il n’en demeure pourtant pas moins que chaque incartade est immédiatement suivie de gestes de bonne volonté : après les écarts de  1964, l’année suivante voit Bucarest faire un effort de conciliation en étant solidaire de l’URSS sur la question vietnamienne et en envoyant Nicolae Ceauşescu à Moscou pour y réaffirmer la fidélité roumaine aux organismes multilatéraux du CAEM et du Pacte de Varsovie. À partir de 1966, les options diplomatiques tendent néanmoins à prouver  l’« opportunisme » de la diplomatie roumaine, pesant les coûts et les avantages de l’hétérodoxie.

 

 

1966-1970 : l’édifice chancelle lorsque survient le temps des crises

 

Tentatives de séduction à l’égard de l’Occident

 

L’activisme de la diplomatie roumaine vise à trouver ailleurs qu’au sein du camp oriental des réassurances que les événements de Tchécoslovaquie rendent indispensables : il s’agit de consolider le régime en lui conférant un immense prestige sur la scène internationale et une popularité inespérée auprès de l’opinion publique roumaine.

La Roumanie se lance dans un règlement pionnier de la question allemande : c’est le premier pays socialiste à établir des relations diplomatiques avec la RFA, le 31 janvier 1967. Cette politique se trouve légitimée rétrospectivement par la nouvelle orientation des relations germano-soviétiques et le traité du 12 août 1970. En vertu des parallélismes et convergences caractérisant les orientations diplomatiques des deux pays, la France demeure un partenaire privilégié de la Roumanie – Charles de Gaulle se rend à Bucarest en mai 1968. La voie du rapprochement avec les États-Unis est par ailleurs ouverte en mai 1964 par la mission à Washington du vice-président du Conseil des ministres, Gaston-Marin. La Roumanie y obtient un renforcement de son « pouvoir de bargaining » par rapport à l’URSS. Au cœur de la crise tchécoslovaque, le discours de San Antonio d’août 1968, par lequel le président Johnson invite l’URSS à ne pas « lâcher les chiens de la guerre », prouve que la Roumanie a su tisser un lien réel avec les États-Unis, qui lui apportent leur soutien au moment où elle en a le plus besoin. La visite officielle en Roumanie du président Nixon en août 1969 récompense les efforts roumains de désatellisation. Mis devant le fait accompli, Moscou ajourne le renouvellement du Traité d’amitié, de collaboration et d’assistance mutuelle – qui n’intervient qu’en juillet 1970, avec deux ans de retard. Seules les relations avec la Yougoslavie sont au beau fixe : il est logique que le militantisme déployé par les Roumains en faveur de la destruction du monolithisme du camp socialiste, parfois bruyant, parfois brouillon, recueille les faveurs d’un pays dont les dirigeants sont les premiers à avoir été taxés de « déviationnisme ».

 

La crise tchécoslovaque marque les limites de l’autonomie

 

À partir de 1967, la Roumanie se trouve isolée au sein du camp : ses représentants sont absents à Karlovy Vary ; ils quittent avec fracas la réunion de Budapest en février 1968, et ne sont pas réinvités lors des conférences suivantes qui ont pour but de discuter l’évolution du PC tchécoslovaque ; la Roumanie n’est pas signataire de la Déclaration de Moscou de juin 1968 sur les événements du Moyen-Orient. Avec l’aggravation de la situation en Tchécoslovaquie, Bucarest doit se résoudre à une plus grande modération. Ce qui ne l’empêche pas de manifester son hostilité à l’intervention des Cinq, passant de la neutralité bienveillante à une solidarité déclarée à l’égard de Prague. Pourtant la crainte d’une expédition punitive existe bel et bien : les rumeurs d’invasion sont persistantes, corroborées par la présence aux frontières de vingt-huit divisions soviétiques, hongroises et bulgares. La fièvre nationaliste et patriotique répond au spectre soviétique qui plane sur le pays : des milices patriotiques se forment spontanément un peu partout. Seul le soutien des États-Unis, de la Chine et de la Yougoslavie apaise les craintes de la population.

Après cette phase de tension paroxystique, Bucarest adopte un style moins « fanfaronnant », en même temps que les dirigeants roumains accordent des concessions à leur voisin soviétique : le « satellite récalcitrant » entame un retour – provisoire car circonstanciel – vers son orbite. La Roumanie cherche à retrouver un label d’orthodoxie et prend part à la conférence mondiale des partis communistes à Moscou en juin 1969. La marge de manœuvre des autorités de Bucarest se trouve nettement réduite par les pressions militaires exercées par Moscou et le caractère « mordant » de la contrainte des représailles économiques. Cependant la violence de la répression à Prague montre par antisymétrie le peu de cas que Moscou fait des libertés prises par Bucarest : la Roumanie est un cas à part, non transposable, et la menace de contagion libérale de ce régime des plus staliniens sur le plan intérieur est inexistante. C’est ce qui lui permet de continuer à faire note discordante au sein du bloc et d’éviter la brutalité d’une mise au pas. À la fin de la décennie 1960, la politique « nationale » de la Roumanie retrouve un peu de vigueur, tout en préservant le modus vivendi établi avec l’URSS.

 

Le dépassement de la politique des blocs

 

1967 apparaît pour la diplomatie roumaine comme l’année de toutes les audaces, 1968 comme celle de tous les dangers. La fin de la décennie s’apparente plutôt à une indépendance dans l’interdépendance qu’à un affrontement ouvert avec l’URSS. Tout comme Moscou, Bucarest appelle de ses vœux la création d’un système européen général de sécurité, projet relayé par l’Appel de Budapest de mars 1969. Mais les Roumains voudraient qu’on privilégie une phase préalable de contacts bilatéraux, en vue d’une conférence à laquelle assisteraient tous les pays concernés – et non seulement la Belgique, la Finlande et la Pologne comme le préconise l’Union Soviétique. En matière de désarmement la Roumanie entend également mener une diplomatie de mouvement, plus pragmatique que dogmatique. Ses positions divergent parfois de celles de l’URSS, les dirigeants roumains estimant primordiale l’interdiction pure et simple des armes atomiques, au-delà de la non-prolifération.

La doctrine dite de la « souveraineté limitée », énoncée par Leonid Brejnev dès le 3 juillet 1968, est dénoncée avec violence :

 

« Une souveraineté qui coexiste avec la dépendance est une fiction et un non sens, et un pays socialiste avec une souveraineté limitée ne serait pas une anomalie ni un paradoxe mais une tragédie »[14].

 

On pense à Bucarest que la logique de bloc doit à tout prix être révolue. Mais ce dépassement doit se faire non pas à un niveau supérieur par le biais de l’intégration et de la supranationalité, mais au contraire au niveau organique d’États-nations qui coopèrent. Le rêve de la fraternité socialiste s’est pourtant évanoui au profit des luttes intestines et de l’hégémonie d’un seul : c’est là que réside la tragédie aux yeux de Bucarest, dans cet internationalisme mystificateur dont elle n’a finalement pas d’autre choix que d’être un pion.

 

La Roumanie se trouve à la fin des années 1960 dans une situation paradoxale : sa dissidence combine à la fois une façade conservatrice et des aspects révisionnistes. La voie roumaine du communisme serait selon ses instigateurs un retour aux véritables sources du marxisme et du léninisme. C’est cette prétention qui fonde la controverse idéologique avec l’URSS, qui estime quant à elle être la « gardienne du temple », l’unique héritière du legs léniniste. Or du côté roumain, il n’existe effectivement pas de corps doctrinal complet et cohérent, de projet marxiste-léniniste de remplacement : la politique expérimentée s’apparente plutôt à un « savant dosage de léninisme, de titisme et de maoïsme ». Les origines véritables de la dissidence roumaine sont à trouver ailleurs que dans l’idéologie, plus prosaïques, plus viscérales aussi : leur substrat réside dans le nationalisme roumain, et au-delà de ce nationalisme, dans l’instrumentalisation qui en est faite par l’équipe dirigeante – pour laquelle il s’agit de faire oublier à la population que le régime qu’elle incarne est arrivé dans les fourgons de l’Armée rouge.

 

 

 


[1] L’article reprend les principales conclusions du mémoire de maîtrise réalisé sous la direction de Marie-Pierre REY et soutenu à l’Université de Paris I en septembre 2003.

[2] Nous empruntons cette expression à Jean-Baptiste Duroselle en la décontextualisant, puisque ce dernier l’avait utilisée pour qualifier l’orientation diplomatique de la France au moment où le général de Gaulle entreprit de la faire sortir de l’orbite d’un atlantisme sans concession. DUROSELLE (Jean-Baptiste), La France et les États-Unis des origines à nos jours, Paris, Seuil, 1976.

[3] Nous reprenons cette formule à Jacques-Emile Paris, ministre de France en Roumanie. Voir Archives du ministère des Affaires étrangères, Série Europe 1956-1960, sous-série Roumanie, Dossier n°146.

[4] ARON (Raymond), Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1985, p. 287-288. Pour l’auteur, le phénomène totalitaire se reconnaît à cinq caractères principaux : le monopole de l’activité politique par un parti, l’existence d’une idéologie monopolistique érigée en vérité d’État, le monopole des moyens de force et de persuasion par l’État-parti, la subordination des activités économiques et professionnelles à l’idéologie et à la politique du parti et, enfin, la terreur à la fois policière et idéologique.

[5] AMAE, Série Europe 1956-1960, Sous-série Roumanie, Dossier n°145, dépêche n°883/EU du 7 novembre 1956.

[6] Conseil d’Assistance Économique Mutuelle ou COMECON dans la terminologie anglo-saxonne.

[7] AMAE, Série Europe 1956-1960, Sous-série Roumanie, Dossier n°146, dépêche n°886/EU du 8 novembre 1956.

[8] Dès le 18 juillet une rencontre entre MM. Khrouchtchev, Hoxha, Živkov, Kardelj et Ranković a lieu aux environs de Moscou. Les 1er et 2 août, Khrouchtchev et Tito se rencontrent en Roumanie. Andrei Gromyko se rend à Bucarest les 15 et 16 août, pendant que MM. Maurer et Bodnăraş partent pour Moscou, avant de faire un mystérieux voyage à Belgrade aux environs du 30 août, sous prétexte de visiter la foire locale. Le 10 septembre, M. Maurer convoque les ambassadeurs de Grèce et de Turquie et leur remet l’invitation de Chivu Stoica. Enver Hoxha est à Bucarest le 12 septembre, alors que la Yougoslavie fait connaître son accord dès le 13 septembre.

[9] AMAE, Série Europe 1956-1960, Sous-série Roumanie, Dossier n°146, télégramme à l’arrivée n°536 du 15 juin 1956.

[10] AMAE, Série Europe 1961-1970, Sous-série Roumanie, Dossier n°214, note d’information n°405SGDN/CER/C du 25 mai 1970 produite par le Centre d’Exploitation du Renseignement du Secrétariat Général de la Défense Nationale.

[11] Ces manuscrits inédits représentent des notes de lecture prises par Marx sur des livres anglais et français portant sur l’histoire de la Roumanie au XIXe siècle. Il s’y prononce en faveur du droit du peuple roumain à l’indépendance et critique notamment la cession de la Bessarabie à la Russie en 1812.

[12] AMAE, Série Europe 1961-1970, Sous-série Roumanie, Dossier n°228, télégramme à l’arrivée n°853/865 du 13 juillet 1964.

[13] La Roumanie choisit de se prononcer en faveur de la proposition brésilienne faite dans ce sens, alors que l’URSS et les autres pays socialistes optent pour l’abstention.

[14] Lumea du 24 avril 1969.