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Duane Huguenin, La surveillance des communistes d'Europe centrale en France

La surveillance des communistes d'Europe centrale en France

 

 

 

Bulletin n° 19, été 2004

 

 

 

 

La surveillance des communistes

d’Europe centrale en France

(1928-1940)

Duane Huguenin[1]

 

La période de l’entre-deux-guerres est marquée en France par deux phénomènes conjoints qui ont fortement marqué l’opinion publique et ont obligé les autorités à renforcer l’appareil des mesures destinées à assurer la sécurité des biens et des personnes et le maintien de l’ordre public : l’émergence et le développement du communisme, tant au niveau national via le PCF qu’au niveau international avec le Komintern, et une immigration massive et durable. En effet, le PCF, issu de la scission de la majorité des délégués socialistes du congrès de Tours en 1920, s’implante dans le paysage politique français au cours des années 1920, où, malgré une stratégie sectaire de lutte « classe contre classe », il conquiert de solides bastions dans les « banlieues rouges », les grands centres ouvriers du Nord et certaines campagnes traditionnellement révolutionnaires (Limousin notamment). Ce développement ne remet cependant pas en cause la doctrine affichée du PCF qui est le renversement de l’ordre bourgeois par la guerre civile afin d’instaurer la dictature du prolétariat, permettant la suppression de la propriété privée, perspective angoissante pour une population encore majoritairement rurale dont les mentalités sont fortement imprégnées de l’idéal radical du petit propriétaire indépendant. De la sorte, les communistes sont exclus du jeu politique, et tous les gouvernements de l’entre-deux-guerres, à l’exception du court intermède du Front Populaire, sont violemment anticommunistes.

Par ailleurs, les besoins en main d’œuvre de l’économie française après la grande saignée de la Première Guerre mondiale sont largement supérieurs à ce que le pays peut fournir, notamment dans le secteur industriel que les travailleurs français délaissent dès qu’une pénurie de main d’œuvre leur permet d’obtenir un meilleur poste. Par conséquent, le patronat est le premier à demander l’introduction en France d’une main d’œuvre étrangère abondante, ce que le gouvernement lui accorde d’autant plus volontiers qu’il espère que les nouveaux arrivants viendront redresser la démographie française, déficitaire dans les années 1930. Dans ce cadre, des accords sont signés avec la Pologne et l’Italie en 1919 et avec la Tchécoslovaquie en 1920, permettant une multiplication des flux migratoires dès les premières années de l’après-guerre : il y a 46 000 Polonais en France en 1921 et 508 000 en 1931, les Tchécoslovaques passent entre ces deux dates de 5 600 à 47 400 et les Yougoslaves de 4 000 à 32 000 ; on trouve une croissance équivalente pour tous les pays d’Europe centrale. Ainsi, la France accueille de nombreux travailleurs d’Europe centrale, cette zone fournissant avec l’Italie la majorité des nouveaux venus.

Or, ces phénomènes que sont le communisme et l’immigration inquiètent tous deux les autorités françaises parce qu’ils représentent l’« anti-France », en ne partageant pas les valeurs de la majorité des Français : l’immigré est par essence un délinquant potentiel car il n’est plus « retenu par les disciplines sociales de son pays » et n’a pas encore « assimilé les principes de formation morale » français[2] ; et le PCF est étranger à toute la culture politique française car il est « en état de complot permanent contre nos institutions depuis quelques années »[3]. Ainsi, le contrôle et la répression policière contre ces deux catégories d’agitateurs potentiels se doivent d’être stricts. La police ne pouvait donc manquer de surveiller tout particulièrement les communistes étrangers, notamment ceux originaires d’Europe centrale. On les trouve en effet en nombre au sein du Komintern (du Tchécoslovaque Eugen Fried, représentant du Komintern auprès du PCF, au Hongrois Béla Kun, dirigeant de l’Internationale Communiste pendant plusieurs années), et par ailleurs les ouvriers immigrés, durement exploités par le patronat, « constituent des éléments qui pourraient facilement être fanatisés et entraînés à des actes de violence »[4] et fournissent un milieu potentiellement réceptif à la propagande communiste. Cette attention de la police se devait d’être renforcée à partir de 1927 lorsque le Parti intègre pour la première fois à ses mots d’ordre du Premier mai des revendications spécifiques aux étrangers et qu’Albert Sarraut, membre de nombreux gouvernements pendant l’entre-deux-guerres, notamment au ministère de l’Intérieur, lance à Constantine son fameux « Le communisme, voilà l’ennemi ».

 

Sources et problématique

 

Choisir d’étudier la surveillance policière des communistes d’Europe centrale posait néanmoins problème car la police française des années 1920 et 1930 est un service extrêmement décentralisé, où l’embryon de police nationale qu’est la DSG (qui devient DGSN, Direction Générale de la Sûreté Nationale, en 1934) manque cruellement de moyens et est mal coordonnée avec les services de police municipale, notamment la puissante Préfecture de Police de Paris dont le budget est plusieurs fois supérieur au sien. Ne partir que des archives de la DSG risquait donc d’être insuffisant et il paraissait nécessaire de croiser ces données avec des éléments plus locaux fournis par les archives de la Préfecture de Police. Nous avons donc décidé de centrer notre analyse sur les documents amassés par la DSG dans la mesure où ceux-ci, volés par les Allemands à Paris en 1940 puis par les Soviétiques à Berlin en 1944, n’ont été rendus à la France qu’à partir de 1991 et mis à la disposition des chercheurs que depuis 1994, voire même 2001 pour ce qui est du cœur de notre documentation, l’Inventaire 27 de ce « Fonds de Moscou » consacré à la surveillance des partis et associations politiques. Mais nous avons complété ces documents neufs couvrant l’ensemble du territoire national par d’autres issus des archives de la préfecture de police qui nous ont fourni un éclairage plus pointu sur l’Ile-de-France, laquelle concentre alors le plus grand nombre d’immigrés d’Europe centrale (plus de 50% des Tchécoslovaques et des Hongrois, notamment).

Nous avons d’autant plus centré notre problématique sur la question de la surveillance que la vie interne des communautés d’immigrés en France a déjà été bien étudiée[5], y compris leurs rapports avec le communisme ou avec l’opinion publique (gouvernement compris)[6]. Les questions qui se posent sont alors : quels sont les moyens réels mobilisés par la police pour obtenir des renseignements ? A-t-elle recours à des arrestations, des filatures, l’emploi d’indicateurs et de provocateurs, dispose-t-elle de complicités aux plus hauts niveaux de l’appareil communiste ? En quoi consiste concrètement la surveillance d’une activité politique nécessairement clandestine du fait du devoir de réserve imposé aux étrangers ? De même, on peut se demander si la police sait prévoir les mouvements politiques initiés par les étrangers ou si elle ne fait que sévir après les grèves et les manifestations. Ce qui revient à se poser la question de l’efficacité de cette surveillance et de sa portée pratique : a-t-on affaire à une production stérile de renseignements ponctuels, ou la police réussit-elle à regrouper ses informations et à prendre les décisions qui découlent de ses déductions ? La répression est-elle à la hauteur de la surveillance, y a-t-il un hiatus entre les deux ou la répression est-elle, grâce au renseignement, invisible car préventive ? En particulier, un aspect central de notre étude est la division des communistes d’Europe centrale en deux catégories, les envoyés du Komintern, rompus aux techniques de dissimulation et soutenus par une organisation puissante, et les travailleurs immigrés devenus militants, plus vulnérables face à la police mais également plus nombreux. La police française a-t-elle été capable de distinguer ces deux groupes et a-t-elle su adapter ses méthodes aux défis posés par chacun d’entre eux, ou ses outils de surveillance sont-ils monolithiques et rigides ? En posant cet ensemble de questions, il est possible de comprendre de quelle manière les techniques de surveillance utilisées par la police dans la limite de ses moyens conditionnent l’obtention de résultats tangibles dans les domaines du renseignement et de l’action concrète, qui sont les deux branches de la surveillance policière.

 

Outils et routines[7] de la police française : la surveillance ordinaire des communistes étrangers

 

La surveillance policière des communistes d’Europe centrale repose sur un certain nombre d’outils dont seule une partie est spécifique aux étrangers. En effet, la base du travail de la police en matière de renseignement consiste à surveiller toutes les réunions organisées par le PCF et à noter le nom des différents orateurs qui y participent ou des personnes qui manifestent un zèle révolutionnaire particulier. Parmi ces derniers, Camille Chautemps invite les préfets à être attentifs aux étrangers[8], même s’ils ne sont pas la seule cible des agents des Renseignements Généraux. Les réunions communistes formelles et informelles sont suivies par la police, et le préfet de police Chiappe peut affirmer qu’il n’y a pas de réunion qui se tienne à Paris sans que des agents en bourgeois ou des informateurs y assistent. La police surveille également les sorties d’usine où la propagande communiste destinée à créer des manifestations « spontanées » est souvent importante, de même qu’elle étudie soigneusement toute la presse du Parti et de ses diverses associations, à la fois pour noter les noms des principaux responsables et pour prévoir les actions du Parti. A côté de ces outils classiques de surveillance, la police dispose pour les travailleurs étrangers d’instruments administratifs spécifiques liés aux démarches que ces travailleurs doivent réaliser lors de leur séjour en France. Pour entrer en France en tant que travailleurs, les immigrés doivent avoir une promesse d’embauche et un lieu où dormir, ce qui limite singulièrement leur liberté mais renseigne immédiatement les autorités sur leur activité professionnelle et l’endroit où les trouver au besoin. Ces formalités doivent de plus être renouvelées à intervalles réguliers, afin d’obtenir une nouvelle carte d’identité dont la validité est de plus en plus courte lorsque la crise amène le gouvernement à renforcer la législation sur l’immigration (décrets Sarraut de 1938). La mise à jour des renseignements dont dispose la police peut également se faire par le biais de contrôles d’identité qui touchent spécialement les immigrés, ou par des perquisitions et des vérifications de domicile qui ont lieu chaque fois qu’un étranger attire l’attention de la police par son attitude politique. Enfin, l’obligation faite aux logeurs et hôteliers de signaler à la police le plus rapidement possible (le décret du 14 mars 1938 parle de « déclaration immédiate ») le nombre d’étrangers qu’ils accueillent et leur état-civil fournit une autre base d’informations aux services de police. Néanmoins, tous ces instruments de renseignement ont leurs limites, parce que les informations circulent mal entre les différents services ou ne sont pas centralisés, et qu’il arrive que les étrangers comme ceux qui les emploient ou les hébergent oublient plus ou moins volontairement de se plier à ces démarches. Par conséquent, malgré la mise en place du fichier de la DGSN contenant plus de 600 000 dossiers individuels, les éléments que contiennent ces derniers restent souvent ponctuels et manquent de suivi. La police perd ainsi de vue plusieurs individus qu’elle déclarait pourtant soumettre à une surveillance étroite, tel le Yougoslave Vladimir Radic, dont le nom apparaît lors de l’assassinat du roi Alexandre de Yougoslavie puis dans une enquête sur les milieux communistes de Saint-Denis en 1936, mais que la police ne peut appréhender lorsque son expulsion est décidée en 1938[9].

Pour exercer une surveillance plus étroite sur le terrain, la police dispose de partenaires particuliers que sont tout d’abord les informateurs qu’elle entretient au sein des diverses communautés étrangères : des rapports évoquant qu’une personne est connue pour être communiste dans les milieux polonais de Tours ne laissent aucun doute quant à l’utilisation de « mouchards » dans ces communautés[10]. La police consulte également les concierges ou logeurs des travailleurs étrangers sur la conduite privée des individus soupçonnés d’être communistes, une mauvaise moralité semblant devoir être liée à l’extrémisme politique ou pouvant servir d’argument officiel à une sanction administrative (refoulement ou expulsion). De même, l’avis de l’employeur est systématiquement recueilli, même s’il n’est pas toujours suivi. Enfin, les autorités étrangères (consulat et légations) sont souvent sollicitées pour dresser des listes de suspects, comme après l’agression du président de l’Assemblée Nationale bulgare en août 1925 ou l’assassinat du roi Alexandre en septembre 1934.

A l’issue de ce rapide résumé des instruments de surveillance utilisés par la police, plusieurs éléments doivent être dégagés : tout d’abord, ces outils sont superficiels, c’est-à-dire qu’ils ne permettent pas une pénétration en profondeur des organisations communistes. La police est obligée de se cantonner dans une surveillance des actions du PCF sans chercher réellement à comprendre les mécanismes présidant l’organisation de ces actions, depuis la prise de décision jusqu’au déroulement de l’action proprement dite. Autrement dit, la police cherche à savoir ce que font les communistes, mais ni comment, ni pourquoi ils le font, et elle se prive par ce biais d’une compréhension globale du phénomène communiste. Nous avons ainsi eu l’occasion de voir que la surveillance d’une association ne passait pas systématiquement par son noyautage ou par l’utilisation d’informateurs placés en son sein, mais se réduisait fréquemment à faire en sorte que les réunions publiques qu’elle organise soient couvertes par un agent en bourgeois. De la même manière, les personnalités communistes ne sont que rarement l’objet d’une surveillance étroite qui comprenne l’emploi de filatures régulières ou d’informateurs appartenant à l’entourage du suspect. Cette superficialité est un handicap majeur pour le travail des forces de l’ordre car le PCF est, dans l’entre-deux-guerres, une organisation ayant vocation à la clandestinité, dont les rouages et les mécanismes de prise de décision sont volontairement occultés et dont l’objectif avoué reste la subversion de la République par les armes. De la sorte, la police s’illusionne sur le danger réel représenté par les manifestations communistes, le cas de la manifestation du premier août 1929[11] représentant le paroxysme de cette incompréhension, et sur sa capacité à l’endiguer, puisqu’elle juge de son efficacité au contraste entre la rhétorique révolutionnaire du PCF et les actions effectivement menées, et réprimées.

En second lieu, les outils employés par la police sont rigides, c’est-à-dire que leur inefficience n’est jamais corrigée et ne donne lieu à aucune réflexion ou adaptation, même lorsqu’en 1938 la police ne parvient pas à retrouver bon nombre d’agitateurs potentiels qu’elle voudrait interner. Le travail des agents repose en effet sur un certain nombre de routines bien maîtrisées mobilisant les instruments décrits plus haut : doter la police de nouveaux instruments et de nouvelles techniques de surveillance mieux adaptées aux réalités de l’entre-deux-guerres aurait sans doute nécessité une refonte en profondeur du système que l’instabilité gouvernementale de la Troisième République finissante ne pouvait pas fournir. Enfin, ces outils sont les moins coûteux possibles afin de s’adapter à la faiblesse des moyens financiers disponibles : il est certain que les agents des services de renseignement n’étaient pas spécialisés dans la lutte anticommuniste, et encore moins dans la lutte contre les communistes étrangers. Entre le manque de personnel et l’absence de formation spécifique des agents de police, il aurait été invraisemblable de vouloir utiliser des hommes connaissant les langues slaves pour surveiller les groupes communistes slaves, même si la qualité des renseignements recueillis ne pouvait qu’en pâtir.

Néanmoins, il faut bien constater que la surveillance exercée par la police a été globalement efficace, si elle n’a pas toujours été juste. En effet, le taux d’adhésion des travailleurs d’Europe centrale à la CGTU (Confédération Générale du Travail Unitaire) et au PCF reste très bas tout au long des années 1930 (moins de 1% des effectifs syndicables), les groupes intersyndicaux de langue mis en place par le parti en 1929 sont régulièrement décapités, et certains meneurs comme Thomas Olszanski sont expulsés. Les cellules communistes, organisées à l’échelon local, ne présentant pas de caractère excessivement novateur en matière de clandestinité et de protection des militants, la répression menée contre ces organisations est globalement efficace. La police française n’est donc pas dépourvue face aux groupes clandestins, et elle sait mener à bien une surveillance ordinaire des militants étrangers, quitte à fonder son efficacité sur une répression constante[12] et parfois injuste. Car s’il est vrai que les outils mobilisés par la police sont inefficaces pour un travail de fond, ils n’en conviennent pas moins à une surveillance qui n’a bien souvent rien d’urgent et où les erreurs de jugement n’ont rien d’irrémédiable (expulser un étranger ayant respecté le devoir de réserve ne peut guère aggraver le sentiment d’injustice qui frappe les travailleurs immigrés, et ne pas expulser un militant modérément actif ne risque pas de mettre en péril la sécurité de l’État).

 

La police française face au Komintern : un échec patent

 

L’activité du Komintern en France a été intense au cours des années 1930 et ce pour plusieurs raisons : la liberté politique n’y a pas été remise en cause, alors même que de plus en plus de pays européens interdisaient les partis communistes et les obligeaient à entrer dans la clandestinité, ce qui rendait les actions de grande ampleur de plus en plus difficiles. De plus, en tant que principale puissance militaire d’Europe au moins jusqu’en 1938, la France inquiète une URSS crispée sur sa position de « forteresse assiégée » attendant l’assaut des puissance capitalistes. Enfin, la France occupe une place stratégique dans l’Europe des années 1930 parce qu’elle est l’ennemie naturelle de l’Allemagne hitlérienne, qu’elle est frontalière de l’Espagne républicaine et qu’elle est marquée par un épisode de Front Populaire qui cristallise les conflits et les espoirs qui caractérisent les années 1930. Ainsi, la France et Paris sont des bases privilégiées du Komintern, qui y concentre de plus en plus d’activités à chaque crise internationale. En 1933, suite à l’avènement du gouvernement de Hitler, de nombreux services siégeant à Berlin sont transférés à Paris, principalement les services de propagande organisés par Willy Münzenberg. En 1936, avec les débuts de la Guerre d’Espagne, ce sont tous les réseaux de recrutement et d’acheminement des volontaires, étroitement encadrés par des agents du Komintern, qui s’organisent en France et donnent naissance à de multiples organisations et entreprises plus ou moins clandestines. A partir de 1938 enfin, l’avancée allemande vers l’Est et le durcissement des régimes d’Europe centrale poussent les dirigeants du Komintern à favoriser l’implantation à Paris des noyaux clandestins des partis communistes contraints à quitter leurs bases précédentes.

Or, face à cette action des organisations communistes internationales, la police française semble largement démunie. Habituée à la surveillance de militants peu mobiles géographiquement et sur lesquels elle dispose au moins, grâce au fichier des cartes d’identité, d’indications d’état civil fiables, la police est largement incapable de trouver ou d’utiliser d’autres instruments de surveillance que ceux que nous avons étudiés précédemment, et tout ce que l’action des communistes étrangers comporte de clandestin et de puissamment organisé lui échappe en grande partie. En vérité, il n’est pas un secteur d’activité du Komintern dont la police soit totalement ignorante, mais il n’est pas non plus un seul de ces secteurs qu’elle ait réussi à cerner convenablement et sur lequel elle dispose d’informations fiables, nombreuses, et mobilisables. Par conséquent, la surveillance qu’elle tente d’exercer sur les milieux kominterniens séjournant parfois brièvement en France est souvent mal adaptée aux réalités de la gigantesque organisation clandestine mondiale qu’est alors le Komintern, et presque systématiquement marquée par un retard considérable par rapport à la forte mobilité des agents communistes. Des exemples précis peuvent venir étayer ces conclusions : Annie Kriegel et Stéphane Courtois avaient noté que la préfecture de police ne semblait pas connaître le nom d’Eugen Fried[13], nous pouvons affirmer que son nom est également inconnu des services de la DGSN. Le principal agent du Komintern à Paris, qui y est resté en poste pendant plus de sept ans, a ainsi réussi à passer inaperçu et la police ignore jusqu’à l’existence du poste qu’il occupe, et est persuadée que les ordres de Moscou arrivent à Paris par l’intermédiaire de Marty, délégué du PCF auprès de l’IC ! Plus intéressant encore est le cas du Hongrois Ernö Gerö, dont la police connaît le nom, et qu’elle sait être dangereux[14], mais dont elle ne connaît pas les responsabilités exactes : son nom n’apparaît jamais dans les rapports généraux sur le PCF, et son poste d’instructeur est inconnu des services de police administrative. Pire encore, lorsqu’elle parvient à l’arrêter lors d’une descente dans une réunion en juin 1932, elle ne s’en aperçoit pas, alors même que cet incident déclenche la fureur du Komintern : on ne trouve ainsi aucun rapport concernant cette affaire et mentionnant le nom de Gerö, même aux archives de la Préfecture de Police dont les services ont procédé à l’arrestation. Enfin, l’exemple des réseaux Münzenberg montre les difficultés de la police à lutter contre le Komintern car, si elle dispose d’informations sur les services de propagande organisés par le député allemand réfugié à Paris en 1933, elle n’a pas les moyens de passer du renseignement à la répression. Münzenberg lui-même n’est inquiété qu’en 1939, deux ans après sa rupture avec l’IC, et malgré l’insistance de la Préfecture de Police, il n’est jamais interné à Roland-Garros (il a sans doute trop de relations haut placées). L’un de ses lieutenants les plus actifs et les plus sectaires, Otto Katz est connu des services de la DGSN de même que ses multiples déplacements à l’étranger, même si on ne sait rien de ses activités hors de France. Mais Katz est un personnage influent qu’on n’expulse pas et la surveillance exercée par la police s’avère stérile parce qu’elle ne livre que des informations superficielles et ne permet pas de passer à la répression. De plus, la police a toujours un temps de retard sur les agents du Komintern : Katz part aux États-Unis avant que la police ait eu le temps de l’appréhender, et un autre lieutenant de Münzenberg, le journaliste hongrois Arthur Koestler est interné en 1939, alors même que sa rupture avec le Komintern est officielle depuis 1937 ! Il faut l’intervention en sa faveur de Georges Mandel et d’Edouard Daladier pour que la Préfecture de Police accepte de le relâcher, tout en étant intimement persuadée qu’il est toujours communiste.

Les explications à cet échec de la police sont nombreuses, et nous n’évoquons ici que les plus importantes. Tout d’abord, la police ignore les règles du travail de conspiration édictées par le Komintern et scrupuleusement appliquées par ses agents : les policiers ignorent comment travaillent ces agents, la manière dont ils usent de faux passeports et en changent à chaque voyage, le fait qu’ils donnent toujours rendez-vous dans des lieux publics où ils sont difficiles à repérer et où ils peuvent s’échapper facilement, la manière dont ils restent en contact avec Moscou… En somme, tout ce qui fait leur vie quotidienne. Par ailleurs, la police, focalisée sur sa surveillance de tous les militants étrangers, peine à distinguer les agents du Komintern des divers propagandistes qui agissent dans les communautés de travailleurs d’Europe centrale. Elle croit ainsi voir des agents du Komintern partout alors qu’elle ne voit pas les plus importants, et développe un optimisme surdimensionné concernant sa capacité à démasquer les agents de l’IC[15]. Enfin, les autorités françaises se laissent abuser par le langage communiste et soviétique, croyant par exemple que le Komintern et la diplomatie soviétique peuvent s’opposer, à une époque où la mainmise de Staline sur l’IC est assurée[16]. De la même manière, la police accrédite les rumeurs propagées par l’IC lors de la disgrâce de Willy Münzenberg en affirmant que « le Komintern posséderait la preuve que Münzenberg avait versé des subventions au fils Trotski »[17].

 

Ainsi, la police n’est pas capable de développer d’autres outils de surveillance adaptés aux besoins de la lutte contre le Komintern et ne parvient pas à gêner le développement de ses multiples activités. Nous pensons donc pouvoir affirmer que le degré de réussite de l’action de la police dépend largement du degré de bolchevisation de l’appareil communiste. Cependant, cette inefficacité de la police n’a pas permis au PCF de s’emparer du pouvoir, preuve qu’il aurait fallu plus que la défaillance des forces de maintien de l’ordre pour déclencher le « Grand Soir », même si l’incapacité à lutter contre les réseaux Münzenberg a permis au Parti de conquérir une place décisive dans la vie intellectuelle française, et que les instructeurs de l’IC ont fait du PCF une organisation suffisamment solide pour résister aux crises du Pacte Germano-Soviétique et de la guerre, et devenir en 1944 le premier parti de France.


 


[1] Mémoire de maîtrise soutenu sous la direction de Bernard Michel en 2003 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] Rapport du 21/10/1927 sur L’action du gouvernement contre les menées révolutionnaires. Voir Archives Nationales/ Centre des Archives Contemporaines/ 20010216/2, dossier 293.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] PONTY (Janine), Polonais Méconnus, Histoire des Travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, Série Internationale, 1988, 474 p.

[6] Voir notamment SCHOR (Ralph), L’Opinion française et les étrangers, 1919-1939, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985, 762 p.

[7] Sur le sens nullement péjoratif qu’il convient de donner à ce terme désignant un certain nombre de processus inhérents à une organisation, parfaitement maîtrisés par ses membres et permettant un fonctionnement à la fois rapide et efficace de l’organisation (contrairement à un comportement qui favoriserait l’innovation constante, qui pourrait peut-être mieux répondre à des demandes spécifiques mais induirait une importante dépense de temps), on peut se référer à Dosi, Teece et Winter, « Les frontières des entreprises », Revue française d’économie industrielle, Premier trimestre 1990.

[8] Lettre de C. Chautemps, ministre de l’Intérieur, aux préfets le 20/9/1924. AN/CAC/20010216/2, dossier 216.

[9] Archives de la Préfecture de Police, carton BA2256.

[10] Rapport du préfet d’Indre-et-Loire à la DGSN du 28/12/1939 concernant François Zajac. AN/CAC/20010216/36, dossier n°924.

[11] A cette occasion, dans un rapport du 06/10/1929, la Préfecture de Police écrit : « La journée rouge du premier août […] a pour objectif essentiel la conquête de la rue. La conquête de la rue, avec tout le sens que le Parti Communiste attribue à ces mots, c’est l’insurrection, la guerre civile […] Que l’armée et la police soient défaillantes le premier août et la Révolution triomphe ». La répression menée par la police à cette occasion, avec de multiples arrestations préventives, a abouti à l’échec de la manifestation qui n’a rassemblé que quelques centaines de personnes rapidement dispersées. APP/BA1776.

[12] Elle n’est pas pour autant systématique : les expériences du Front Populaire et le refus de la police d’expulser les communistes yougoslaves vers leur pays d’origine suite à l’assassinat du roi Alexandre le prouvent éloquemment.

[13] COURTOIS (Stéphane), KRIEGEL (Annie), Eugen Fried, le grand secret du PCF, Paris, Seuil, 1997, 450 p.

[14] Chose rare, un rapport de 1938 le concernant donne son signalement détaillé.

[15] Un rapport de 1930 sur le PCF écrit ainsi : « Depuis la formation du PCF, une dizaine d’émissaires de l’Internationale se sont fait appréhender à Paris. Les plus marquants d’entre eux furent Humbert-Dros, Nin-Péres, Gheller, Lep, et plus récemment Radler. A la suite de ces échecs répétés, l’Internationale a abandonné cette façon de procéder ». APP/BA1916.

[16] Gilles Dulong, ministre de France en Lituanie, écrit au ministre des Affaires étrangères Yvon Delbos le 23/07/1936, « qu’il semblait que jusqu’ici le gouvernement des Soviets eût réussi dans une certaine mesure à contenir l’action du Komintern ». AN/CAC/20010216/38, dossier n°966.

[17] Rapport du contrôleur général des services de police administrative au préfet du Bas-Rhin le 19/05/1938. AN/CAC/20010216/37, dossier n°942.