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Clara Royer, L'engagement des écrivains hongrois en Hongrie

L'engagement des écrivains hongrois en Hongrie

 

 

 

Bulletin n° 19, été 2004

 

 

 

 

 

L’engagement des écrivains

hongrois en Hongrie

(1928-1937)

 

Clara Royer[1]

 

Pourquoi s’interroger sur l’écrivain hongrois ?

 

La notion d’écrivain dans l’historiographie française est en général considérée comme un sous-ensemble de l’histoire culturelle. Pourtant, dans le cadre de notre étude, il a paru essentiel de distinguer la notion d’écrivain de celle d’intellectuel. En effet, les écrivains hongrois ont un statut à part dans l’histoire culturelle, politique et sociale de la Hongrie ; en outre, le terme d’« intellectuel » n’est pas adapté à l’histoire intellectuelle de l’entre-deux-guerres. L’écrivain, prosateur, mais aussi le poète, doit être analysé à la fois en fonction de la spécificité de sa production dite « intellectuelle » mais aussi du point de vue de ses origines sociales et de son action dans la vie publique hongroise.

Le statut de l’écrivain en Hongrie est hérité du XIXe siècle. L’écrivain, c’est celui qui par excellence s’engage dans la vie de sa nation : Sándor Petöfi (1823-1849) est le premier de ces poètes à incarner les idéaux d’une nation, à la fois dans son travail poétique qui chante la spécificité hongroise contre la mainmise de l’empire autrichien, et dans son action individuelle qui le mena à s’engager dans la guerre d’indépendance née de la révolution de 1848, après avoir poussé la jeunesse étudiante de Pest à la révolte, et aboutit à sa propre mort, sur le champ de bataille. Il est le père de cette tendance des écrivains qui voudront jouer un rôle engagé dans la vie de leur nation tout en rencontrant un écho fort dans la société. Autre figure non moins essentielle, celle du poète Endre Ady (1877-1919), qui, au retour d’un séjour à Paris, joue le rôle du poète prophétique tentant de réveiller le dynamisme de sa nation. Ainsi que le souligne Lajos Németh dans un article, « un phénomène particulièrement typique [en Hongrie] est la prédominance du type engagé, peu romantique, qui assume sa mission dépassant celle qui incombe traditionnellement à l’artiste et qui consiste dans la sauvegarde et le développement de la culture d’un peuple » [2]. C’est sur cette conclusion que nous nous appuyons pour justifier l’utilisation conceptuelle d’« écrivain ».

Cette étude n’a pas prétendu améliorer les connaissances scientifiques de l’historiographie hongroise, mais a souhaité apporter un regard plus neuf peut-être, en tout cas, le regard de l’autre, face à certains auteurs ayant écrit sur tel point de ce sujet, et qui ont semblé parfois être influencés par une idéologie trop marquée. Elle a espéré parallèlement contribuer à une meilleure connaissance du tableau politique et littéraire de la Hongrie de la première moitié du XXe siècle pour la recherche scientifique française.

 

Écrivain engagé et « génération »

 

L’étude se fonde sur la notion de « génération », due à un historien contemporain de l’entre-deux-guerres, dont l’importance pour l’historiographie hongroise n’est plus à prouver : Gyula Szekfü (1883-1955), qui publia en 1919 un livre dont l’influence fut considérable, Három nemzedék [Trois générations]. Le concept fondamental de « génération » introduit par ce livre permet de comprendre l’histoire moderne de la Hongrie et de situer les écrivains hongrois des années trente dans la « quatrième génération »[3], que Szekfü jugeait quant à lui introuvable, dans le complément de sa réédition de 1933. La Hongrie de l’entre-deux-guerres est donc le théâtre de la quatrième génération, arrivée après la Première Guerre mondiale, dans une nation coupée des deux tiers de son territoire depuis le traité de Trianon et condamnée à l’immobilisme par un système contre-révolutionnaire instauré par le régent Miklós Horthy. Mais l’influence de Petöfi et d’Ady a une action positive sur ces écrivains : ainsi que l’écrit Gyula Illyés, l’une des figures majeures de l’époque, dans la préface à Une possédée de László Németh : « Depuis pour ainsi dire ses premiers balbutiements, la littérature hongroise a été une littérature de résistants »[4].

Cette revendication d’un rôle qui dépasse le rôle traditionnel de l’écrivain en Hongrie par l’un des écrivains les plus importants de cette période est partagée par l’ensemble de ses confrères. Le penseur István Bibó, dans ses écrits postérieurs à la Seconde Guerre mondiale, notait lui aussi cette tendance des écrivains à s’engager dans la vie politique tout en en dénonçant les dangers et les compromissions :

 

« L’intelligentsia nationale n’avait pas le prestige social ni les traditions et la culture politique des intelligentsia ouest-européennes, mais les dépassait par son rôle et ses responsabilités dans l’existence nationale. En particulier, les spécialistes des particularités distinctives de la communauté nationale [comme les] écrivains (…) virent leur poids s’accroître. C’est pourquoi la culture, dans ces pays, revêt une importance politique exceptionnelle, mais ce qu’il en résulte, ce n’est pas l’épanouissement, mais la politisation des activités culturelles »[5].

 

Les sources

 

Les sources principales de cette étude étant en langue hongroise, un séjour de plusieurs mois a été nécessaire pour les collecter et les analyser. Elles sont essentiellement composées de sources imprimées : romans sociographiques, poèmes, romans, mais aussi articles de presse écrits par les écrivains, après un travail de dépouillement systématique des trois grandes revues de ces deux principaux groupes d’écrivains, à savoir Válasz [Réponse], Tanú [Témoin] fondée et rédigée par le seul László Németh, un des écrivains fondamentaux de cette génération, et Szép Szó [La Belle Parole], des urbains. Il a été jugé en effet indispensable d’entretenir un contact direct avec certaines œuvres produites au cours de ces années par les écrivains étudiés, afin de pouvoir donner un aperçu plus précis de leurs idées et de leurs combats. Toutes les ressources littéraires n’ont bien sûr pas pu être étudiées, mais l’étude a retenu celles qu’elle a jugées les plus significatives.

Les recherches en archives ont produit des résultats plus aléatoires : il faut rappeler que les archives hongroises ont subi une destruction partielle pendant les bombardements de 1944 — les dossiers du ministère de la Culture ont ainsi disparu pour une bonne partie. D’autre part, elles ont été soumises à un éparpillement en raison des séparations opérées par le régime communiste de l’après-guerre. De nombreux dossiers ont été enlevés des Archives nationales et regroupés à l’Institut d’histoire du Parti (P.T.I., Párt Törtenétet Intézet). Le travail de reclassement est toujours en cours. Enfin, les dossiers concernant les écrivains étudiés sont répartis dans divers lieux de recherche, parfois dans des fonds privés que le manque de temps n’a pas permis d’aller solliciter. Cette recherche a cependant permis de donner un point de vue externe à celui des écrivains, à savoir le point de vue des autorités, tant celui du ministère de l’Intérieur que celui du ministère de la Justice.

Dernière source primaire, un entretien du 21 novembre 2002 à Paris avec François Fejtö, qui a lui-même une qualité de témoin des événements littéraires des années trente, ayant participé aux luttes entre camps littéraires et été l’ami du poète Attila József et l’une des voix fortes du camp des urbains.

Les sources secondaires sont, elles aussi, majoritairement en langue hongroise, mais nous n’avons pas exclu celles en langues française et anglo-saxonne. Nous citerons ici trois auteurs qui ont été très importants : Miklós Lackó, qui bien qu’ayant écrit dans les années soixante-dix sous le régime communiste, reste une source éclairante pour la période, Gyula Borbándi, spécialiste du groupe népi [proche du peuple] et dont il faut cependant nuancer un discours parfois trop élogieux et marqué idéologiquement à droite, et enfin Agnes Széchenyi, qui a opéré le premier dépouillement systématique de la revue Válasz et a analysé finement ses principes et ses idées de réforme.

 

La Hongrie de Trianon de l’ère Horthy

 

Pour mieux appréhender cette action des écrivains hongrois dans la société hongroise, il faut faire un rapide retour sur cette Hongrie de l'ère Horthy qui correspond à l’entre-deux-guerres. A l’issue de la Première Guerre mondiale, le pays est secoué par l’enchaînement de deux révolutions, l’une socialiste et la seconde communiste, avec l’éphémère existence de la République des Conseils de Béla Kun, et de la contre-révolution dont l’amiral Miklós Horthy devint la figure emblématique. Élu régent le 1er mars 1920, Horthy instaure une ère d’immobilisme et de conservatisme social, mais aussi de révisionnisme en réaction aux conditions de paix imposées par le traité de Trianon du 4 juin 1920, véritable traumatisme national. Stabilisé politiquement par dix années de politique habile menée par le Premier ministre, le comte István Bethlen, le pouvoir est au tournant des deux décennies fortement ébranlé par la crise économique qui s’abat sur le pays à partir de 1930 et qui se poursuivit jusqu’à 1937.

Cette étude commence en 1928, qui est une année de relative amélioration de la situation de la Hongrie et semble promettre un dépassement du traumatisme infligé par Trianon. Mais le basculement de la Hongrie dans la tentation de l’extrémisme de droite et les affres de la crise économique bouleversent le climat politique et social. En raison de certains appels lancés par les écrivains en vue d’une union des forces réformatrices, l’étude commence donc à partir de 1928 et s’achève en 1937, année tournant pour le pays qui s’enfonça alors dans la collaboration avec l’Allemagne et les compromis avec le fascisme, cette même année 1937 où commencèrent les poursuites à l'encontre des écrivains qui ont osé exprimer des désirs de réforme, par voie judiciaire notamment. De 1928 à 1937 donc, ou de la formation de camps d’écrivains engagés à leur dissolution par le pouvoir dans les années 1937-1938.

 

Formation de la quatrième génération : des années de dispersion (les années vingt) à l’établissement des clivages politico-littéraires (1928-1932)

 

Cerner cette génération « quatrième » dans la Hongrie horthyste des années trente ne doit pas être dissocié de la compréhension des crises qui ont secoué le pays. La naissance de la révolution socialiste, la contre-révolution, bouleverse la vision du monde des écrivains. Un nouvel intérêt est alors porté à l’élément populaire. Les intellectuels européens réfléchissent sur la crise née de la fin de la Grande Guerre (Ortega y Gasset, Spengler), et de leur réflexion naît une « philosophie de la crise » se penchant sur le « salut de la collectivité »[6] : le genre prédominant de l’entre-deux-guerres est donc l’essai, l’étude, la sociographie. Cette production nouvelle traduit le sentiment d’une perte d’orientation de la plupart des écrivains hongrois, ainsi que le dit une autre des voix essentielles de cette période, László Németh : « Nous sommes des naufragés qui regardons les étoiles et cherchons le rivage, en croyant que le rivage se trouve là où les étoiles nous conduisent »[7].

 

C’est le terme de « division » qui permet de comprendre cette génération d’écrivains : le camp des nationalistes, à tendance traditionaliste, autour d’un écrivain comme Ferenc Herczeg (1863-1954), et sa plate-forme, la revue Új idök [Nouveaux Temps] s’oppose au camp des réformateurs, bourgeois, humanistes et soucieux de construire une démocratie en Hongrie, dont le forum est resté la brillante revue Nyugat [Occident], créée au début du siècle autour d’Endre Ady, plate-forme de l’avant-garde littéraire jusqu’à la Première Guerre mondiale. La situation littéraire des années vingt offre un panorama complexe : à côté de ces deux tendances, une avant-garde littéraire hongroise se constitue, issue de l’échec de la Révolution communiste de la République des Conseils, et se tenant à l’extérieur des frontières du pays, en exil. Des écrivains comme Gyula Illyés, ou Lajos Kassák (1887-1967), ne pouvant être publiés dans un système contre-révolutionnaire, créent un foyer intellectuel dynamique. Pourtant cette avant-garde s’essouffle dans les années trente et ne joue plus de rôle majeur. Le troisième camp se forme en réalité au tournant des années trente : celui des « populistes » ou népi, transformant la scène littéraire en champ de bataille entre les trois idéologies, la conservatrice, celle bourgeoise que l’on nomme par opposition « urbaine » et celle du nouveau groupe népi.

 

La formation du groupe des écrivains népi, 1928-1934

 

Avec la suppression des minorités nationales au sein de la Hongrie à la suite du traité de Trianon, un recentrage s’opère autour d’une nation plus homogène : les membres de l’aristocratie perdent leur statut de « Hongrois de souche » : vue comme l’héritière de familles allemandes (les Habsbourg) et juives (en raison des anoblissements de familles juives après 1867), elle est discréditée au profit de la figure du paysan. Les écrivains se tournent de plus en plus vers ce peuple paysan qui compose la majorité de la population hongroise, et, touchés par les misères sociales qui l’accablent, se mettent à lancer des appels à une réforme profonde du système social, contre l’immobilisme de la régence horthyste qui refuse de reconnaître ses problèmes. Un nouveau groupe d’écrivains se forme ainsi, à partir d’un souci agraire, mais dont les aspirations dépassent ce cadre en vue d’une réformation de la société entière.

 

Après quelques années d’hésitations devant le regroupement, les écrivains s’unissent autour de deux figures fondamentales : László Németh (1901-1975) et Gyula Illyés (1902-1983). Németh, écrivain et médecin, à travers ses appels et ses articles dès l’année 1928, pousse les individus du monde des lettres à se concerter et à se penser comme un groupe solidaire : on citera pour mémoire l’article Népiesség és Népiség[8] où Németh affirme le lien consubstantiel qui unit le peuple hongrois aux écrivains : « Nous sommes reliés au peuple comme le moulin au blé, comme la vapeur à la machine ».

C’est dans cet article qu’est conceptualisée pour la première fois la notion d’écrivain népi, écrivain du peuple. Németh insiste aussi sur le besoin de réformes pour guérir l’homme « déraciné » qu’est le paysan hongrois. Ces articles retentissants qui n’aboutissent pas encore vont donner à Németh l’idée de fonder sa propre revue, Tanú [Témoin], à partir de 1932, qu’il rédigea seul pendant quatre ans. Le titre de la revue procède d’un choix éthique fort : celle d’une écriture qui refuse de s’enfermer dans la fiction littéraire et suit les tendances et réalités de son époque. Elle a pour but de renouveler la conscience nationale et de se pencher sur les problèmes de la société, surtout après le retentissant article de Gyula Illyés, Pusztulás [Dispariton].

Gyula Illyés, issu de la puszta hongroise, se sent lui aussi écrivain du peuple. Il s’est séparé de l’idéologie socialiste et est prêt à chercher une idéologie de « troisième voie », comme Németh, déçu par le compromis infamant de la social-démocratie avec le pouvoir (le pacte Bethlen-Peyer de 1921), qui crée dans la gauche traditionnelle une crise profonde pendant tout l’entre-deux-guerres. Pusztulás, en septembre 1933, est un carnet de voyage écrit à l’occasion d’une exploration du comitat de Barany en juillet de la même année. L’écrit a un aspect de cri de douleur : l’écrivain montre les ravages du système de l’enfant unique, tire un bilan catastrophiste de la démographie hongroise, sujet d’inquiétude pour les autorités elles-mêmes.

Németh et Illyés se mettent bientôt en rapport. Un autre texte de Németh, A Debreceni Katé [Le catéchisme de Debrecen] tente de fonder un ensemble de questions fondamentales pour la nation hongroise, sur le mode d’un catéchisme, et ce texte devient un autre relais dans le processus de regroupement des écrivains népi.

 

Les origines sociales de ces écrivains issus des classes paysannes ou ouvrières permettent de comprendre partiellement leur engagement. Mais ce groupe offre une diversité politique qui va de l’extrémisme de droite au socialisme d’un Péter Veres (1897-1970), en passant par la position politique inclassable de Németh. Leur point commun majeur est leur souci de la condition paysanne et leur désir de trouver une troisième voie capable d’amener les réformes nécessaires dans un pays qu’ils jugent « en voie de disparition ». Cette formation se constitue comme l’héritière à la fois de Petöfi, mais aussi du révolutionnaire paysan György Dózsa (révolution de 1514), ou encore de l’écrivain nationaliste Dezso Szabó, père d’une idéologie pleine de démagogie sociale et teintée d’antisémitisme. Les népi fondent alors en 1934 leur revue, Válasz [Réponse], dont le but est de réveiller la conscience des paysans en tant que classe, et qui lance l’idée, par la plume de Németh dans son article A magyar élet antinomiai [Les antinomies de la vie hongroise], de la nécessité d’une réforme agraire.

 

La lutte entre népi et urbains

 

Le mouvement népi ne se comprend qu’à la lecture parallèle de la formation des écrivains qui s’en déclarent les adversaires, les « urbains ». Issu de la revue Nyugat [Occident] de tendance bourgeoise, ce mouvement se renouvelle dans les années trente autour des figures de Pál Ignotus (1901-1978), Attila József (1905-1937) et François Fejtö (1909-). La place primordiale accordée à la paysannerie, la conscience d’appartenir à une nation, la politique de réformes sont les critères de reconnaissance des népi : c’est cette conception qui trace une frontière avec les urbains, pour qui la lutte pour la démocratie est prioritaire, au point qu’il est inutile d’espérer des réformes dans un cadre réactionnaire comme celui de la Hongrie horthyste. C’est la figure charismatique et géniale du poète Attila József qui anime le groupe des urbains, poète proche de la classe ouvrière dont il est lui-même issu, et qui, déçu par le parti communiste clandestin duquel il a été proche de 1930 à 1934, se tourne vers le socialisme militant, et fonde la revue Szép Szó [La Belle Parole] avec ses amis urbains, en 1936. Il s’agit d’une revue antifasciste, socialiste, visant à créer un débat sain sur l’avenir politique et social de la Hongrie, et qui par la qualité de ses articles, acquiert une brillante renommée dans le milieu culturel. Elle s’oppose farouchement à Válasz, notamment parce qu’elle demande la démocratie avant les réformes, et qu’elle situe la Hongrie au sein d’une Europe occidentale, quand les népi situent la race hongroise dans une perspective orientaliste.

Cette lutte a pris un tournant réel à partir du développement de la « question juive » : les deux camps n’étaient pas si tranchés avant que ne surgisse ce débat. La polémique surgit à la suite d’un article de Németh qui voile mal son antisémitisme et de la réponse violente de Pál Ignotus. Une analyse précise des différents articles des acteurs de cette polémique a mené à la conclusion de l’existence réelle d’une forme d’antisémitisme chez les écrivains népi, que nous ne pouvons développer ici, mais qui intéresse non seulement Németh, mais aussi Gyula Illyés ou encore un écrivain tel que Károly Pap (1897-1944), dont le sentiment de culpabilité lié à sa condition de juif est particulièrement intéressant.

 

 

Formes de l’engagement des écrivains hongrois de 1927 à 1938

 

La Hongrie de Trianon voit donc une nouvelle génération d’écrivains en quête d’identité et d’union se former en deux camps principaux. L’engagement passe par les revues, mais aussi par d’autres formes qu’il faut ici analyser.

 

Le genre de la sociographie : une action pour la réforme de la société, 1934-1938

 

Ce genre encore nouveau touche une partie des écrivains, essentiellement issus du groupe des népi mais pas exclusivement, puisque c’est un écrivain proche des urbains, Lajos Nagy (1883-1954), qui lance la première sociographie littéraire avec Kiskunhalom en 1934. Ce genre relevant à la fois de la sociologie, des belles-lettres et du journalisme, genre complexe, a connu une première grande période à la fin du XIXe siècle avec le grand nom de Miklós Bartha, mais il trouve son véritable essor dans les années trente. Le courant, d’abord hors du champ littéraire, se politise et voit la naissance des reportages des « explorateurs de villages », mouvement qui consiste en des enquêtes sur le terrain et conduit à de nombreuses publications. L’œuvre pionnière de Nagy, monographie d’un village fictif, séduit les autres écrivains : en 1936, les népi en produisent de nombreuses, et l’on citera notamment le célèbre et retentissant A Pusztak népe [Peuple des pusztas] de Gyula Illyés, qui dresse le tableau de cette partie de la Hongrie très ignorée des autorités, sur un ton polémique, en prenant appui sur des éléments autobiographiques.

On peut s’interroger sur l’efficacité de cette pratique de l’engagement : la revendication du caractère objectif des informations données par ces œuvres, la mise en valeur des phénomènes inquiétants qui touchent les campagnes hongroises (comme les sectes religieuses et la séduction pour les démagogues de l’extrême-droite), n’empêchent pas la sociographie de rester dans le cadre strict des cercles d’écrivains et d’étudiants. Elle n’est pas lue par les paysans, et les autorités publiques abattront bientôt leur censure sur elle. Elle n’est donc pas un échec en soi, dans la mesure où il y a eu un réel investissement de la part de ces écrivains dans la vie du peuple, mais son succès est limité en raison de la censure et de l’incapacité des écrivains à réunir le peuple sous leur drapeau. Enfin, elle deviendra elle aussi le terrain d’affrontement entre les deux groupes.

 

Relations avec le pouvoir : Új szellemi front [Le nouveau front de l’esprit], printemps 1935

 

L’histoire de ce mouvement est problématique : la rencontre organisée entre des écrivains et le Premier ministre Gyula Gömbös a été jugée comme le « péché originel » du mouvement népi par ses successeurs. Pourtant, après la série d’articles qui s’ensuivit, le mouvement ne retrouva pas de second souffle et les écrivains revinrent de leurs illusions sur la volonté de réformes du Premier ministre.

Rappelons d’abord que les écrivains de la nouvelle génération étaient coupés du pouvoir : Horthy n’est pas un homme de culture, et ne soutient que le conservatisme littéraire nationaliste ; le principal Premier ministre des années vingt, István Bethlen, n’a de contact qu’avec les vieux écrivains de la troisième génération, majoritairement apolitiques. Après le tournant de la crise économique, Horthy choisit comme Premier ministre le personnage quelque peu inquiétant qu’est Gyula Gömbös[9]. Il opère un rapprochement avec les écrivains par l’intermédiaire du dramaturge Lajos Zilahy (1891-1974), lequel croyait voir en lui un Roosevelt hongrois, et grâce à son ami Miklos Kozma (1884-1941), chef du MTI (Magyar Távirati Iroda), l’Agence télégraphique hongroise, et de la Radio hongroise, dont la grande idée est de créer une influence du gouvernement sur les écrivains pour mieux les contrôler et s’en faire un appui. A la suite d’un article de Zilahy appelant à la réforme gömbösienne, intitulé « le Nouveau Front de l’Esprit », les écrivains rencontrent donc Gömbös le 16 avril 1935. Cette rencontre fait naître une polémique dans les journaux littéraires : campagne d’explication des népi, attaques des urbains qui accusent les premiers de compromission et d’aveuglement. L’échec du « Nouveau Front de l’Esprit » tient certes à la personnalité de Gömbös qui voulait instaurer un fascisme à la hongroise. Mais il apprend à ces écrivains le goût de la désillusion : ainsi, Németh se retire-t-il de toute action des népi.

 

La vaine lutte contre le fascisme (1936-1938)

 

Dénonciation du fascisme par les urbains, action du « Front de Mars » chez les népi

 

Cette dénonciation appartient d’abord aux urbains : Attila József met en garde le petit nombre de ses lecteurs contre le péril de la montée du fascisme en Hongrie, alarmé par la guerre d’Espagne de 1936. La personnalité de Ferenc Szálasi (1897-1946), promoteur d’une idéologie incohérente appelée le « magyarisme », chef du Parti des Croix-Fléchées, et sa séduction de nombre de paysans, témoignent en effet du tournant qui s’opère peu à peu en Hongrie à la fin des années trente, malgré diverses interdictions du parti par le gouvernement. Les urbains argumentent alors en faveur de la démocratie dans Szép Szó, et grâce à la collaboration prestigieuse du musicien Béla Bartók (1881-1945), tentent d’organiser un forum de discussion contre le fascisme. Ce forum culmine avec la soirée en l’honneur de l’écrivain en exil Thomas Mann, en janvier 1937.

Mais il n’y a toujours aucune réunion des deux camps. La prise de conscience des écrivains népi du danger du fascisme est certes réelle, mais c’est l’action d’une partie des associations étudiantes, imprégnées des lectures sociographiques et de l’esprit népi, qui incite ces écrivains à tenter une nouvelle action politique. Une alliance entre étudiants, écrivains et le groupe communiste illégal se constitue[10]. Un programme en douze points, en souvenir des douze points rédigés le 15 mars 1848 par les patriotes de la révolution hongroise, est constitué : il est lu le jour de la fête nationale du 15 mars, et rencontre un franc succès, mais ne parvient pas à rallier les écrivains de Szép Szó. Le Front de Mars lance alors une campagne à l’échelle nationale, à travers un programme de conférences dans plusieurs communes.

 

La répression des autorités : la condamnation à mort de l’engagement des écrivains

 

La censure sévit contre les écrivains : ainsi, la lecture d’un poème polémique d’Attila József est interdite par la police lors de la soirée Thomas Mann. D’autre part, les autorités s’alarment des actions des écrivains. Miklós Horthy lui-même s’exaspère du nouveau mouvement du Front de Mars : c’est alors que se multiplient les surveillances et les interdictions de réunions. En 1938, de nombreux procès contre les écrivains népi sont déclenchés : procès contre le Front de Mars, procès contre des œuvres sociographiques qui scandalisent le pouvoir. La revue Válasz est interdite de publication à l’issue de ces procès. Certains écrivains sont même victimes de persécutions. Les protestations qui seules unissent quelque peu les deux camps, un Fejtö prenant la défense d’un népi comme Ferenc Erdei (1912--1973) condamné pour une œuvre sociographique, restent vaines.

 

Bilan : une responsabilité des écrivains dans le chemin pris par la Hongrie ?

 

Le suicide d’Attila József le 3 décembre 1937 sonne, comme celle d’Endre Ady près de vingt ans auparavant, comme un glas symbolique pour la Hongrie. Mort symbolique et fin des illusions : l’année 1938 voit la pénétration progressive du fascisme dans le pays, notamment avec la loi XV, première loi antijuive, sur des bases religieuses. L’année suivante, la seconde loi « anti-juive » est fondée sur des critères raciaux. Il est désormais trop tard pour songer à une action commune de la part des écrivains, des artistes et des étudiants : le choix de l’exil sera celui du musicien Béla Bartók, et de beaucoup d’écrivains urbains, comme François Fejtö ou Pál Ignotus, juif. Cette dispersion entraîne la mort de la revue Szép Szó. Les écrivains népi ont perdu à la suite des procès l’essentiel de leur forum journalistique, avec l’interdiction de la revue Válasz. Le Front de Mars a été condamné à mort par les actions répressives des autorités. Une dernière tentative de regroupement sera réalisée en vain à partir de 1939 avec l’intégration d’une partie de ses membres au sein du Parti Paysan National.

 

Toute cette étude a permis de comprendre l’échec fondamental de cette génération, à laquelle Gyula Szekfü avait refusé de donner l’adjectif de « quatrième », en raison de son manque de cohérence : incapable de faire union en vue de la démocratisation et du progrès de la nation hongroise, malgré sa conscience d’une vocation de l’écrivain.

Dans son livre Hungary, Pál Ignotus évoque un article écrit en 1944 par Georges Lukács dans lequel il aurait exprimé sa conviction de la responsabilité des hommes de lettres dans le chemin pris par le pays : le philosophe condamnait l’impossibilité d’union des écrivains de cette quatrième génération et les dérives idéologiques des népi. Dans un autre article de 1948, Lukács écrit :

 

« Quel est le résultat ? L’intelligentsia, puisqu’elle ne voit pas à travers toutes les fondations objectives de sa propre existence sociale, dans une mesure grandissante, devient la victime de la fétichisation des problèmes sociaux, et en conséquence, la victime désespérée de la démagogie sociale effrénée »[11].

 

Lukács reprochait donc à cette élite intellectuelle de ne s’être jamais interrogée sur le contenu véritable de la démocratie, et de s’être laissée aller à des fétichisations : celle des problèmes sociaux, celle de la « nation », qui conduisait à des « tendances agressives chauvinistes impérialistes » et enfin, celle de la « culture ». Et en effet, dans la mesure où la recherche d’une idéologie de « troisième voie » entre capitalisme et marxisme a conduit à des dérives dangereuses, l’accusation de fétichisation n’est pas dépourvue de sens. Mais son exil et son idéologie marxiste font de lui un témoin moins fiable qu’un autre contemporain, le penseur István Bibó, pour lequel l’intelligentsia hongroise n’a pas dissipé les équivoques ni établi de programme précis de résistance et d’humanisme. Dans son essai sur « La déformation du caractère hongrois et les impasses historiques de la Hongrie », Bibó tente d’analyser les diverses prises de position des écrivains hongrois. Il reproche ainsi aux écrivains de ne pas avoir insisté sur le danger allemand ; aux écrivains comme Szekfü, membres de l’aile conservatrice, de s’être réfugié dans un antigermanisme mythologique bâti autour de la figure de saint Etienne et laissant cours au révisionnisme. Evoquant sans équivoque possible la formation népi, Bibó commente :

 

« La troisième formation opposait à l’expansion germanique et juive la nécessité pour les Hongrois de les combattre pour survivre. Malgré le courage avec lequel il prenait position contre les Allemands et leurs laquais, ce mouvement avait accepté l’énorme risque moral de servir de point de référence à la droite antisémite »[12].

 

Enfin, la quatrième formation relevée par Bibó, celle des dirigeants des mouvements socialistes, proches des urbains, « opposait à la volonté de restreindre la question sociale au problème juif la nécessité de supprimer toute exploitation, de libérer les masses hongroises, et, pour ce faire, de créer une résistance nationale au fascisme allemand. » Bibó estime que cette formulation était la plus juste mais qu’elle ne pouvait compter sur le concours des autres forces dans une Hongrie contre-révolutionnaire qui la maintenait dans une position de semi illégalité.

 

C’est cette analyse qui nous paraît la plus juste : dénuée de jugement moral définitif, elle est un constat de l’échec et une tentative d’en dégager les raisons. Les écrivains portent donc une double responsabilité : échec à faire union, mais aussi à analyser le contenu d’une véritable démocratie. Ce sont ces deux échecs qui expliquent le manque de résistance ferme au glissement du pays vers le fascisme. Malgré l’influence des écrivains sur la société, l’incapacité à fournir un programme commun a détourné les jeunes et les paysans de cette influence.

La politisation de la culture que dénonçait Bibó s’est opérée aux dépens d’une union en faveur d’une démocratie capable d’apporter des améliorations dans la société hongroise. Le discrédit jeté sur la gauche réformiste a empêché une partie de la nouvelle génération d’épouser la cause démocratique, et l’a poussée à vouloir engager des réformes à tout prix, même sous un régime réactionnaire, poussé fortement vers l’alliance avec le nazisme par ses alliances diplomatiques et ses hommes forts, comme Gömbös. Les idées, si elles n’auraient sans doute jamais pu infléchir la politique des temps, auraient pu pénétrer dans les diverses couches de la société, et les violences antisémites comme la séduction pour le fascisme ne l’auraient pas emporté.

 

La politisation de la culture est un phénomène largement centre-européen qui conduira à la formation des public intellectuals des années de l’après-communisme, mais aussi en Hongrie sous le communisme même, puisque l’on vit l’écrivain paysan Péter Veres appartenir aux sphères du pouvoir communiste et participer à la réforme agraire de 1945. D’autre part, la division entre urbains et népi ne s’arrête pas à la Seconde Guerre mondiale : c’est une opposition toujours vivante mais plus cachée sous le régime communiste. Il serait fécond de comparer les écrivains d’un pays occidental comme la France à ceux des pays centre-européens, afin d’approfondir l’originalité de ce statut d’écrivain en Europe centrale. Mais il serait aussi intéressant de poursuivre l’étude sur le débat qui oppose les deux camps d’écrivains sous le communisme.


 


[1] Cet article repose sur le mémoire de maîtrise de Clara Royer sous la direction de Bernard Michel, soutenu en juin 2003 à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] NÉMETH (Lajos), « Changement de statut de l’artiste hongrois au cours du XIXe et du XXe siècle », in Intellectuels français, intellectuels hongrois, XIII-XXe siècles, Paris, Editions du CNRS, 1986, p. 283-284.

[3] Nous redonnons ici un résumé de ces trois générations : la première, celle de Széchenyi et de Kossuth, révolutionnaire et patriotique ; la seconde, celle de Deák et du Compromis de 1867, est libérale ; la troisième, celle d’István Tisza, nationaliste. A chaque génération correspond une figure emblématique d’écrivain : Ady est celui de la troisième génération.

[4] NÉMETH (László), Une possédée, traduction française, Paris, Gallimard, NRF, 1963, préface de Gyula Illyés, p. 12.

[5] BIBÓ (István), Misère des petits États de l’Europe de l’Est, Paris, Albin Michel, 1993, p. 162.

[6] SZÉCHENYI (Agnes), « Sznobok és parasztok », Válasz, 1934-1938 [« Snobs et paysans », Réponse, 1934-1938], Budapest, Argumentum Kiadó, 1997, p. 24.

[7] NÉMETH (László), Tanú.

[8] Article paru dans Napkelet [Peuple d’Orient], 15 février 1928, n°4, pp. 274-276. Jeu de mots difficile à traduire, autour du mot nép [peuple]. La première notion implique un certain discours sur le peuple, proche du terme « folklorique » ; la seconde pourrait être conçue comme « peuplitude », c’est-à-dire le fait d’être le produit du peuple, de lui appartenir. On a décidé de ne pas traduire le terme de népi par « populiste » pour cette raison, et aussi en raison de la trop grande différence avec l’acception française de la notion de « populisme » : sa connotation anti-intellectuelle en français serait un contresens majeur ici, d’autre part, il n’a jamais été question chez ces écrivains d’élire un chef charismatique ou de se laisser aller à la démagogie, la sincérité étant réelle chez eux.

[9] On retrouvera le détail de ce choix ainsi que de la personnalité et des actions de Gyula Gömbös dans le mémoire de maîtrise.

[10] La présence des communistes est liée au changement d’orientation du Komintern, plus enclin aux « fronts populaires » ; cependant, leur influence est largement minoritaire à côté de celle des écrivains népi.

[11] LUKÁCS (György), « On the responsability of intellectuals » [Sur la responsabilité des intellectuels], in Ralph M. Faris, Crisis and consciousness [Crise et prise de conscience], Amsterdam, B.R. Grüner, 1977, p. 55.

[12] BIBÓ (István), op. cit., p. 229.