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Claire Lagonotte, L'URSS et Cuba, 1959-1972

L'URSS et Cuba, 1959-1972

 

 

 

Bulletin n° 19, été 2004

 

 

 

L’URSS et Cuba, 1959-1972 :

des relations originales

Claire Lagonotte[1]

 

Les relations soviéto-cubaines représentent un archétype des rapports nés entre l’URSS et les pays décolonisés en période de guerre froide et offrent par là-même une base intéressante de réflexion sur le degré de dépendance de ces pays par rapport au « géant soviétique ».

La bibliographie anglo-saxonne des années soixante consacre Cuba comme le premier satellite de l’URSS en Occident. Mais ces anciens poncifs ont été réévalués à la lumière de documents nouveaux. D’une part, les ouvrages récents[2] nous ont permis d’appréhender l’originalité et la complexité des relations soviéto-cubaines. D’autre part, les archives du ministère des Affaires étrangères français[3] sont venues justifier les premières pistes élaborées, et les archives déclassifiées dans le cadre du Cold War International History Project[4] ont pu mettre en valeur le rôle joué par Cuba dans la crise des missiles d’octobre 1962, bien souvent appréhendée comme un conflit de superpuissances.

Ainsi, l’exploitation de ces diverses sources nous a incliné à relativiser la notion de satellisation et à analyser les intérêts nationaux et internationaux de l’URSS et de Cuba pour comprendre comment ces deux entités ont pu établir un consensus leur permettant de développer et de préserver leurs relations.

 

Le développement des relations soviéto-cubaines : source de divergences, 1959-1962

 

Un rapprochement qui ne va pas de soi

 

La guérilla castriste qui se déroule de 1956 au 1er janvier 1959, date de la victoire de l’armée rebelle sur les troupes du dictateur Batista, s’inscrit plus dans la tradition nationaliste révolutionnaire cubaine que dans celle de la révolution bolchevique d’octobre 1917. Et même si des liens timides se sont développés entre le M26[5] et le PSP[6] au cours de l’année 1958, la méfiance reste prédominante entre ces deux mouvements. L’URSS, quant à elle, évite d’intervenir sans précaution dans cette partie du continent à laquelle appartient Cuba, encore considérée en 1959 comme « la chasse gardée des États-Unis ». C’est ainsi qu’au cours des années 1959-1960, Cuba et l’URSS vont se découvrir puis établir des relations prudentes.

Tout d’abord, dès sa nomination comme Premier ministre le 13 février, Fidel Castro revendique l’appartenance de Cuba à une troisième voie, rejetant ainsi le capitalisme comme le communisme, et qualifie sa révolution d’« humaniste ». Dès son arrivée au pouvoir, il écarte ses proches appartenant au PSP, comme Raúl Castro ou Ernesto Guevara, pour privilégier des ministres modérés. Il effectue également un voyage aux États-Unis du 15 avril au 10 mai 1959, dont l’objectif essentiel est de rassurer le gouvernement américain. Néanmoins, Fidel Castro souhaite réaliser les promesses faites dans la sierra Maestra, notamment en ce qui concerne la redistribution des terres aux paysans. Et le « líder maximo » est conscient du danger que peuvent représenter ces réformes pour les États-Unis ; il souhaite donc « gagner du temps », en ne choisissant pas sa voie ou plutôt en se réservant plusieurs cartes à jouer[7]. Dans un premier temps, il décide de soutenir les actions de lutte armée dans les autres pays latino-américains, dans le but de s’offrir un cordon sanitaire pour protéger Cuba, puis, avec l’échec de ces actions et des pourparlers avec des puissances étrangères, notamment avec l’Angleterre mais aussi avec les pays non-alignés, Fidel Castro se tourne vers le PSP. Ce parti, qui tente de revaloriser son rôle depuis l’arrivée au pouvoir des guérilleros, se présente comme un intermédiaire entre l’URSS et Cuba, mais aussi entre Cuba et la Chine. Opportuniste, Fidel Castro s’assure ainsi différents soutiens, ce qui lui permet de pousser plus avant ses réformes. Dès l’été 1959, les ministres modérés font place aux ministres communistes. L’URSS, qui était restée jusque là assez prudente, s’intéresse de plus en plus au régime castriste et préfère se passer de l’intermédiaire du PSP. Elle envoie en octobre 1959 un des membres les plus réputés du KGB : Alexsandre Shitov, plus connu sous le nom d’Alekseev, dont la mission est de prendre contact avec Fidel Castro. Des rapports amicaux se développent entre les deux hommes et une collaboration s’installe, laquelle deviendra effective au cours de l’année 1960.

Jusqu’à la fin de l’année 1959, le principal obstacle à une collaboration plus étroite entre l’URSS et Cuba reste l’opinion populaire cubaine. Néanmoins, avec les premiers bombardements américains sur l’île en novembre 1959, le dirigeant cubain trouve une bonne occasion de faire admettre la nécessité de l’aide soviétique. Anastas Mikoïan, président du Conseil des ministres de l’URSS se rend à La Havane du 4 au 13 février 1960, sous le prétexte de présenter une exposition soviétique, mais en fait pour conclure plus discrètement un accord économique. Cependant ce traité reste des plus modestes et l’URSS marque bien sa prudence en n’élaborant des liens que de manière progressive (ce n’est que le 8 mai que les relations diplomatiques sont rétablies entre les deux pays), jusqu’à ce que les rapports américano-cubains s’enveniment. En effet, dès le mois de mars 1960 avec l’explosion du bateau La Coubre en rade de La Havane, les postions castristes se radicalisent – notamment par le biais des nationalisations – et Fidel Castro laisse s’établir les rouages d’un pouvoir communiste à l’intérieur de l’île. Au même moment Khrouchtchev, pour mettre fin aux critiques chinoises, exprime pour la première fois son soutien à la révolution cubaine en déclarant le 9 juillet 1960 :

 

« Pour parler d’une manière imagée, en cas de nécessité, les artilleurs soviétiques peuvent, au moyen du feu de leurs fusées, soutenir le peuple cubain si les forces agressives du Pentagone osaient commencer une intervention contre Cuba »[8].

 

L’optimisme khrouchtchévien va même jusqu’à élaborer, lors de la conférence des partis communistes à Moscou en novembre 1960, une nouvelle théorie s’inspirant du modèle cubain : l’État de démocratie nationale. Au début de l’année 1961 tout est donc établi pour la mise en route d’un rapprochement décisif.

 

Un rapprochement décisif malgré quelques hésitations

 

C’est tout d’abord sur une initiative castriste que se concrétise ce rapprochement, puis c’est Nikita Khrouchtchev qui lui donne son caractère décisif en proposant à Fidel Castro l’installation de missiles nucléaires, au printemps 1962.

Au début de l’année 1961, les tensions américano-cubaines poussent Fidel Castro à renforcer ses liens avec l’URSS, d’un point de vue économique et militaire, ce qui accroît la dépendance de l’île vis-à-vis des pays socialistes, mais aussi d’un point de vue idéologique. En effet, au lendemain du bombardement américain sur La Havane le 15 avril 1961, Fidel Castro a déclaré le caractère socialiste de la révolution cubaine. De même dès la victoire castriste sur les exilés cubains débarqués avec l’aide des États-Unis dans la baie des Cochons le 18 avril, le « líder maximo » a accepté une insertion plus visible des cadres communistes dans la société cubaine et, en se déclarant marxiste-léniniste le 1er décembre 1961, il accepte l’idée d’un parti unique formé sur le modèle des démocraties populaires. Deux facteurs essentiels permettent d’expliciter ce comportement : d’une part, il semble que Fidel Castro souhaite valoriser son île pour mieux l’intégrer dans la liste des priorités soviétiques et, d’autre part, son adhésion au socialisme lui permet de bâtir un système totalitaire solide déjà éprouvé[9]. Face à cette radicalisation cubaine, les Soviétiques restent dans l’embarras. Dans un premier temps, ils demeurent silencieux lors du débarquement de la baie des Cochons, ne croyant pas à la survie du régime de Fidel Castro. Mais peu à peu, ils acceptent de valoriser la victoire castriste tout en prônant l’indépendance de la voie cubaine. En effet, ils essaient de tempérer l’ardeur des Cubains pour éviter une rupture franche avec les États-Unis, laquelle signifierait pour l’URSS un poids économique supplémentaire. De plus, en se déclarant socialiste, la révolution cubaine rompt avec le modèle d’État de démocratie nationale qu’on voulait lui voir fournir. De nombreuses divergences agitent les membres du Présidium quant au soutien apporté à Cuba. Fidel Castro lance alors un véritable défi, dès août 1961, en cherchant à renouer avec les États-Unis, tout en aidant les mouvements de guérilla latino-américains et, en mars 1962, en évinçant du pouvoir le plus important représentant du PSP. Ce défi lui vaut la reconnaissance du socialisme cubain par les Soviétiques le 12 avril 1962. En effet, ceux-ci comprennent alors que Fidel Castro est la véritable autorité de Cuba, et qu’il ne faut pas risquer de laisser la Chine s’approprier la révolution cubaine.

Dès lors que les Soviétiques engagent ouvertement leur prestige à Cuba, il est nécessaire pour eux d’assurer la défense de l’île, et le moyen le plus approprié selon Khrouchtchev est le déploiement secret de missiles nucléaires. Les objectifs khrouchtchéviens sont en premier lieu la défense de Cuba puis un rééquilibre du potentiel nucléaire mondial. Les Cubains quant à eux acceptent cette proposition non seulement pour leur défense mais aussi pour favoriser le camp socialiste dans son ensemble. C’est ainsi que Fidel Castro impose que l’accord militaire soviéto-cubain signé en août 1962 souligne la souveraineté cubaine et souhaite que celui-ci, tout comme le déploiement des missiles, soit rendu public[10]. Les Soviétiques, qui restent intransigeants sur le caractère secret de l’opération, affirment néanmoins le 11 septembre leur aide militaire à Cuba, sans préciser la nature de celle-ci.

Ainsi, le rapprochement décisif de ces deux entités différentes se fait avec quelques divergences qui vont éclater lors de la crise des missiles d’octobre 1962.

 

Le désaveu d’octobre 1962

 

Les espoirs déçus de l’alliance soviéto-cubaine

 

Jusqu’en octobre 1962, les deux alliés nourrissent l’un pour l’autre des espérances, qui vont se révéler illusoires du 22 au 27 octobre.

Tout d’abord, les Cubains ont confiance dans les Soviétiques. En effet ces derniers, ayant persuadé Kennedy le 14 octobre de garder le silence sur l’installation des fusées[11], sont convaincus de leur emprise sur le « maître de la Maison Blanche » et transmettent cette assurance à leurs alliés. De plus, même si le président américain est poussé par le Congrès le 22 octobre à rendre publique la présence des missiles, les Soviétiques continuent d’exprimer un soutien fraternel aux dirigeants cubains, par l’intermédiaire de leurs généraux en place sur l’île. Néanmoins publiquement, les Soviétiques se montrent beaucoup moins déterminés sur la défense de Cuba, et n’indiquent, comme moyen défensif, que le recours à l’ONU. Les Cubains, au contraire, totalement persuadés de la capacité de l’URSS à les défendre, mobilisent à outrance toute la population cubaine contre une attaque américaine, et l’on perçoit dès lors une appréhension soviétique.

Dès le 25 octobre 1962, les Soviétiques acceptent la demande de l’ONU de suspendre leurs livraisons. Le lendemain, l’inquiétude provoquée par le zèle cubain et l’imminence d’une attaque américaine les poussent à accepter, sans consultation de La Havane, le démantèlement des missiles soviétiques. Les dirigeants cubains, eux aussi conscients du danger, désirent combattre la menace de Washington et secouer la passivité de Moscou. Ceci amène Fidel Castro à faire parvenir le 26 octobre, une lettre à Khrouchtchev dans laquelle il déclare :

 

« L’Union Soviétique ne doit en aucun cas permettre les circonstances dans lesquelles les impérialistes seraient en mesure de lancer les premiers une frappe nucléaire contre Cuba »[12].

 

Il semble alors qu’en proposant d’utiliser l’arme nucléaire contre les États-Unis, Fidel Castro se mette en porte à faux avec les objectifs soviétiques et le concept d’équilibre de la terreur entre les deux Grands. Le 27 octobre, le dirigeant cubain franchit un nouveau pas désagréable pour les Soviétiques puisque malgré les instructions de Gromyko, il ordonne aux généraux soviétiques de faire feu sur un avion U2[13].

Finalement, du 22 au 27 octobre, les deux alliés ne reçoivent pas les fruits escomptés de leurs alliances : l’URSS n’est pas aussi déterminée à lutter que Cuba l’aurait voulu et l’île n’est pas aussi docile que l’URSS l’avait prévu. Il s’agit dès lors pour Moscou de reprendre en main son allié, quitte à risquer une rupture affective.

 

Vers une alliance de pure forme

 

La rupture affective entre les deux alliés s’effectue en deux étapes. Dans un premier temps, du 28 au 29 octobre, c’est l’éclosion des mécontentements. En effet, après la destruction de l’U2, le gouvernement américain fait pression sur les Soviétiques pour obtenir le démantèlement complet des missiles mais aussi l’inspection des installations soviétiques sur le territoire cubain. Moscou accepte le 28 octobre et transmet des instructions à Fidel Castro sur la visite de U-Thant, secrétaire général des Nations Unies. Mais le dirigeant cubain, intraitable sur la question des inspections, refuse et fait parvenir à U-Thant une lettre dans laquelle il impose cinq conditions au démantèlement des missiles soviétiques. Dans un second temps, le 30 et 31 octobre, les deux alliés laissent éclater leur exaspération. Tout d’abord, Khrouchtchev fait parvenir au dirigeant cubain le 30 octobre, une lettre peu diplomatique dans laquelle il critique ouvertement Fidel Castro et justifie sa mise à l’écart. Le « líder maximo » comprend dès lors qu’il n’y a plus lieu d’espérer une aide des Soviétiques. Néanmoins, il exprime ouvertement sa détermination, d’une part dans une lettre qu’il fait parvenir à Khrouchtchev et d’autre part en déclarant publiquement le 1er novembre qu’il existe des différends entre Cuba et l’URSS, ce qui lui permet d’obtenir le soutien de la Chine[14].

Dans ces conditions, les Soviétiques sollicités par le gouvernement américain et dénigrés par les Cubains doivent jouer sur les deux tableaux. Ils vont donc tenter dès le mois de novembre de pacifier leurs alliés : ce sera une mission difficile pour A. Mikoïan, qui se rend à Cuba du 2 au 26 novembre. Avec cette mission de bonne volonté, les Soviétiques pensent contenter les dirigeants cubains. Néanmoins, les premières tensions apparaissent le 5 novembre à propos de l’inspection du territoire cubain et s’amplifient le 12 novembre lorsque les Soviétiques demandent la restitution des bombardiers IL28, sous la pression américaine. Les Cubains radicalisent une nouvelle fois leurs positions mais ils sont bientôt obligés de céder sous la menace soviétique de couper tous liens. Ainsi, le 25 décembre toutes les armes soviétiques sont démantelées en contrepartie d’un engagement de non-intervention des États-Unis à Cuba, et le 7 janvier 1963 les deux grandes puissances mettent fin à la crise malgré le désaccord de l’île.

L’URSS considère cette crise comme une victoire pour le camp socialiste, alors que les Cubains restent sceptiques quant à la promesse américaine. De plus, cela a non seulement réactivé le danger chinois pour Moscou mais a aussi porté un coup au prestige soviétique et surtout à celui de Khrouchtchev. Ainsi à la fin de l’année 1962 les deux alliés évoluent vers une relation formelle, qui n’exclut pas les difficultés.

 

La préservation des relations soviéto-cubaines malgré les disputes : 1963-1972

 

Des lendemains difficiles pour l’alliance soviéto-cubaine

 

En 1963, il s’agit pour les deux alliés de tirer profit de leur nouvelle alliance formelle. Ainsi, jusqu’à la fin de l’année 1964, ils trouvent des compromis intéressants, malgré les difficultés, mais dès 1965, avec l’expression croissante d’une indépendance cubaine, les tensions s’exacerbent.

Tout d’abord, la réconciliation soviéto-cubaine qui s’affiche dès le début de l’année 1963 est très pragmatique et engendre par là même de nombreuses difficultés. En effet, la visite de Fidel Castro en URSS du 2 avril au 4 juin 1963, s’obtient au terme d’un long marchandage. En légitimant le comportement soviétique pendant la crise, le dirigeant cubain met fin aux critiques chinoises et accepte un compromis avec les États-Unis en échange d’une importante aide économique soviétique, d’une assurance de défense et d’une aide militaire fournie aux révolutionnaires algériens au nom de Cuba. Mais très vite de nouvelles difficultés apparaissent. D’une part, l’aide économique accordée à Cuba est un fardeau supplémentaire pour l’URSS[15]. D’autre part, l’indépendance croissante de Cuba en politique extérieure est source de désagrément pour les Soviétiques. Par exemple, Fidel Castro refuse de signer en octobre 1963, le traité de Moscou  concernant l’utilisation des armes nucléaires. Au cours de l’année 1964, il refuse de prendre parti dans le conflit sino-soviétique et développe même des liens avec des États socialistes revendicatifs comme l’Albanie.

Dans ces conditions, la destitution de Khrouchtchev en octobre 1964 apparaît plutôt à Fidel Castro comme un soulagement, d’autant plus que Brejnev semble se donner comme priorité d’unifier le mouvement communiste international[16]. C’est ainsi que le nouveau dirigeant soviétique passe avec le leader cubain, lors de la conférence des partis communistes d’Amérique latine en décembre 1964, un « marché tacite » selon lequel l’URSS reconnaît le leadership de Cuba dans cette partie du monde, tout en faisant des PC locaux les interlocuteurs privilégiés de la révolution cubaine. Il s’agit d’ailleurs pour Brejnev de profiter de Cuba pour étendre son influence dans les pays décolonisés. L’île, quant à elle, profite rapidement du soutien soviétique pour exprimer son hégémonie en Amérique latine, mais sans en faire bénéficier les PC latino-américains et l'URSS. Dès la Conférence tricontinentale de janvier 1966, Cuba affirme en effet son rôle d’avant-garde révolutionnaire en Amérique latine et dans le monde, en prônant la lutte armée comme moyen essentiel de conquête du pouvoir, allant même jusqu’à imaginer une nouvelle Internationale communiste où elle jouerait un rôle clé avec, à ses côtés, le Viêt-Nam et la Corée du Nord. Face à ce défi cubain, les Soviétiques restent publiquement silencieux et conservent des liens étroits avec Cuba par l’intermédiaire des vice-présidents des Conseils des ministres des deux pays[17]. Mais, dès le danger chinois écarté en 1967, ils exercent des pressions économiques auxquelles Fidel Castro répond par la radicalisation de ses positions. Le changement du contexte international qui intervient dès 1968 ramène cependant Cubains et Soviétiques dans une sphère d’intérêts communs et provoque leur réconciliation.

 

Une réconciliation définitive

 

Cette réconciliation soviéto-cubaine se fait tout d’abord à l’initiative de La Havane lorsque, dès le début de l’année 1968, la presse cubaine utilise un ton plus modéré pour décrire la politique des PC et de l’URSS. De plus, elle acquitte définitivement son tribut à Moscou, lorsque le 23 août Fidel Castro prononce un discours dans lequel il soutient l’intervention des troupes du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. Même si Fidel Castro accepte cette action dans le but d’obtenir une défense accrue du camp socialiste, son allocution a des répercussions importantes. Les Soviétiques restent néanmoins très prudents avant de s’engager une nouvelle fois dans « l’impopulaire engrenage cubain »[18]. Il faut donc attendre l’année 1969, lorsque les Cubains concentrent leurs préoccupations idéologiques sur les problèmes intérieurs au détriment de ceux d’ordre extérieur, pour voir s’effectuer le rapprochement soviéto-cubain. Fidel Castro met en effet en veilleuse ses appels à la lutte armée (du fait de leur échec) pour donner la priorité au progrès productif en reprenant le modèle stalinien. Les Soviétiques acceptent de les seconder dans cette tâche tout en contrôlant étroitement les mesures castristes, ce qui provoque une dépendance accrue de l’île. Aussi le rapprochement soviéto-cubain qui s’établit au début des années 1970 pose-t-il la question d’un alignement de La Havane.

Pour appréhender ce problème, il faut distinguer la politique intérieure de l’île et sa politique extérieure. Sur le plan interne, Cuba s’aligne volontairement sur l’URSS dans le but de sauver son économie et d’obtenir enfin une défense à la hauteur de ses espérances. En 1970 par exemple, les Soviétiques acceptent de porter secours à l’économie cubaine à condition de la contrôler. Cette hégémonie est encore plus manifeste quand, en 1972, Cuba intègre le COMECON. Par ailleurs, en cette période de détente soviéto-américaine, Moscou accepte de manifester sa protection sans pour autant inquiéter les États-Unis. Sur le plan externe, ce qui peut apparaître comme un alignement est en fait dicté par une convergence d’intérêts internationaux entre l’URSS et Cuba. D’une part, les deux alliés souhaitent enrayer l’isolement de Cuba en Amérique latine avec pour objectif, dans le cas de l’URSS, d’alléger le poids de l’aide fournie, et dans le cas de l’île, de s’assurer des alliances sur le continent face au « géant américain » (comme le montre le développement des relations cubano-chiliennes à partir de septembre 1970). D’autre part, l’URSS et Cuba agissent conjointement pour déployer une aide aux mouvements progressistes du Tiers-monde[19]. En effet, les Soviétiques fournissent du matériel aux troupes cubaines chargées de diriger les opérations sur le terrain, comme en Angola en 1975. Il s’agit alors pour les deux alliés d’affirmer leur rôle de puissances révolutionnaires.

 

La véritable originalité des relations soviéto-cubaines réside donc dans le fait que les intérêts nationaux et internationaux de ces deux États révolutionnaires, profondément différents, ont entraîné un rapprochement et empêché à la fois toute rupture et toute satellisation de l’un par rapport à l’autre.

 


[1] Claire Lagonotte a soutenu en octobre 2003 sa maîtrise sous la direction de Marie-Pierre Rey à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] Cf. LEVESQUE (Jacques), L’URSS et la révolution cubaine, 1959-1975, Paris, Presse de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1976 ; FURSENKO (Aleksandr), NAFTALI (Timothy), One Hell of a Gamble : Khrushchev, Castro and Kennedy, 1958-1964, New York, WW Norton Company, 1997.

[3] Les fonds consultés à Paris proviennent des séries Amérique et Europe.

[4] Ces archives sont consultables sur le site Internet :

http://cwihp.si.edu/cwihplib.nsf/

 

[5] « Movimiento del 26 de Julio », fondé en 1953 par Fidel Castro.

[6] « Partido Socialista Popular », parti communiste dénommé ainsi depuis 1946.

[7] FRANQUIE (Carlos), Vie, aventures et désastres d’un certain Fidel Castro, Paris, Belfond, 1988, p.109.

[8] Ministère des Affaires étrangères (Paris), Tableau des déclarations soviétiques concernant Cuba de 1960 à 1963, Carton 1923, série Europe, sous-série URSS.

[9] PAVLOV (Yuri), Soviet-Cuban Alliance 1959-1991, New Brunswick, Transaction Publishers, 1994, p. 17-19.

[10] LECHUGA (Carlos), Cuba and the Missile Crisis, New York, Ocean Press, 2001, p. 25-27.

[11] « Memorandum of conversation between Mikoïan and the Cuban Leaders, November 4th, 1962 », Bulletin 5. Cold War International History Project, printemps 1995.

[12] Lettre de Fidel Castro à Khrouchtchev du 26 octobre 1962. Cf. BLIGHT (James) ALLYN (Bruce) WELCH (David), Cuba on the Brink : Castro, the Missile Crisis and the Soviet Collapse, New York, Pantheon Book, 1993, p. 483.

[13] Les généraux soviétiques demeurent en théorie sous les ordres de Moscou, mais A. Fursenko et T. Naftali montrent bien que Fidel Castro a un fort ascendant sur eux. C’est dans ces circonstances qu’ils exécutent l’ordre castriste le 27 octobre.

[14] Message du ministre des Affaires étrangères de la Chine populaire, M. Chen Yi, au Chargé d’affaires de Cuba à Pékin, in La Documentation française, « Dossier de presse Cuba-URSS, 1959-1989 », Paris, FNSP.

[15] MAE, Carton 27, série Amérique, sous-série Cuba : Télégramme à l’arrivée n°2797-2802 de Maurice Dejean, ambassadeur de France à Moscou, le 25 mai 1963.

[16] LEVESQUE (Jacques), L’URSS et la révolution cubaine, op. cit., p. 125.

[17] SZULC (Tad), Castro : trente ans de pouvoir absolu, Paris, Payot, 1987, p. 547.

[18] KAROL (K.S.), Les guérilleros au pouvoir, Paris, Robert Laffont, 1970, chap. 6.

[19] ROBBINS (Carla Anne), The Cuban Threat, Philadelphia, Ishi Publications, 1983, p. 202.