X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 19, Chantiers 2004 » Bénédicte Laplane, Les relations entre la France et les Canadiens

Bénédicte Laplane, Les relations entre la France et les Canadiens

Les relations entre la France et les Canadiens

 

 

 

Bulletin n° 19, été 2004

 

 

 

Les relations entre la France et les Canadiens

(1763-1812)

Bénédicte Laplane[1]

 

Découvert en 1534 par Jacques Cartier, le Canada, appelé aussi province de  Nouvelle-France, est colonisé par les Français sous l’impulsion de Samuel Champlain au début du XVIIe siècle. La gestion de la colonie se révèle difficile car l’objectif de cette colonie n’est pas défini clairement : le commerce ou le peuplement, buts auxquels s’ajoute la volonté évangélisatrice des missionnaires, essentiellement Jésuites. L’afflux des colons reste faible et insuffisant et la colonie végète. Le règne de Louis XIV lui donne un second souffle. En 1663, Colbert la fait passer du monopole de la Compagnie de Nouvelle-France à une administration plus directe de la Couronne par l’intermédiaire d’un gouverneur et d’un intendant. Cependant les guerres avec les colonies anglaises pour la domination des traites de fourrures se succèdent sans trouver de solution définitive. On parle même de « deuxième guerre de Cent ans » entre l’Angleterre et la France. Le traité d’Utrecht en 1713 fait perdre à la France Terre-Neuve et une partie de l’Acadie[2]. L’insuffisance du peuplement rend difficile la défense d’un territoire immense et accroît le besoin de renforts venus de métropole.

La Guerre de Sept ans, commencée au Canada à la suite de nombreuses rixes de part et d’autre d’une frontière mal définie dès 1754 (deux ans avant le début effectif de cette guerre), scelle son destin et la province de Nouvelle-France devient colonie anglaise en 1763. Les habitants se retrouvent ainsi « nouveaux sujets » de Sa Majesté Britannique mais conservent le titre de Canadiens par opposition aux Anglais. On les appelle Canadiens français pour plus de clarté, le terme de Québécois portant à confusion puisqu’il désigne les habitants de la Province de Québec actuelle omettant les populations francophones qui se situent en dehors. De plus ce terme possède actuellement une certaine connotation indépendantiste qui ne correspond pas aux revendications de l’époque même si les évènements de cette période reculée ne sont pas étrangers à cette construction idéologique.

 

Un passé commun, des approches historiographiques différentes

 

Le Canada et la France sont donc liés par un passé commun que symbolise le terme de « Nouvelle-France ». Seulement dans l’historiographie française, le Canada semble disparaître après la date fatidique de 1763 pour ne réapparaître qu’un siècle plus tard avec l’épisode de La Capricieuse[3] puis de façon encore plus nette en 1960 avec le discours du général de Gaulle. Toutefois certains historiens canadiens et en particulier Claude Galarneau dans son ouvrage La France vue par l’opinion canadienne[4], évoquent des liens qui perdurent malgré la séparation.

 Dans l’historiographie traditionnelle canadienne (francophone), la cession officielle du Canada par la France à l’Angleterre avec la signature, le 10 février 1763, du Traité de Paris, est considérée comme un abandon pur et simple. Certes avec quelques nuances, mais cette idée prédomine. Le débat autour du rôle de la conquête anglaise du Canada dans l’histoire des Canadiens français est ancien : elle est considérée suivant les époques comme un évènement dramatique, notamment par les historiens sensibles aux sentiments nationalistes[5], ou comme un cadeau de la providence pour d’autres historiens souvent anglophones[6]. Mais la conquête met aussi en confrontation deux cultures, deux sociétés, celles des royaumes les plus puissants de l’époque. Si l’Angleterre a remporté la victoire grâce notamment à la bataille des Plaines d’Abraham en 1759, la France est toujours présente dans la culture canadienne, la langue, la religion. Comment influence-t-elle de loin l’administration du Canada ? Intervient-elle ? A-t-elle seulement la volonté de récupérer son bien ?

Le lien politique est bien évidemment dissout puisque la colonie passe sous domination anglaise. Il existe cependant des liens économiques, religieux, culturels et familiaux bien plus difficiles à rompre brutalement. A partir de ce constat, j’ai cherché à comprendre si la France restait présente sur le terrain ou dans les esprits après 1763. Comment se passe la transition ? Quels liens continuent d’unir la France et les Canadiens français et quel impact ont-ils sur la stratégie développée par la France en Amérique ? En quoi les décisions françaises influencent-elles la gestion du Canada désormais confiée à l’Angleterre ? Le Canada donne-t-il une légitimité aux actions françaises en Amérique ? Est-ce dans le but de le reconquérir ou simplement de gêner l’Angleterre que la France s’y intéresse ? S’il existe une volonté de le récupérer, quels sont les moments privilégiés, les moyens choisis ? Quelles sont les erreurs commises puisque le Canada reste anglais malgré tout ?

La date de 1763 paraît évidente pour débuter cette étude sur les relations entre la France et les Canadiens français puisqu’elle marque un bouleversement décisif : la fin du premier empire colonial français avec la perte du Canada au profit de l’Angleterre et de la Louisiane[7] au profit de l’Espagne. La borne finale de cette étude est moins évidente. En France, l’année 1812 correspond à la période des difficultés pour Napoléon Ier, qui l’oblige à accorder toute son attention à l’Europe et à la France, et donc le rend moins réceptif aux appels canadiens. De multiples petits évènements font des années 1800-1815, un tournant dans les relations franco-canadiennes. Mais 1812 est particulièrement symbolique : il s’agit du début de la guerre anglo-américaine ; l’engagement des Canadiens, anglophones comme francophones, aux côtés des Anglais contre les Américains signe alors nettement l’acceptation de la tutelle britannique. L’absence de la France lors de cette nouvelle guerre démontre, s’il en était besoin, son retrait des affaires américaines. Ses relations avec le Canada entrent donc dans le cadre bien particulier de l’abandon de l’ambition française en Amérique et de son attitude fluctuante à l’égard de ce continent et notamment de la partie septentrionale exception faite des îles antillaises.

 

Des sources nombreuses qui témoignent du maintien des liens entre les Canadiens français et la France

 

Après 1763, la France ne devrait pas avoir théoriquement de contacts avec les Canadiens, désormais colons britanniques. Puisque le Canada n’est pas une entité autonome jusqu’en 1867[8], étudier ses relations avec son ancienne colonie devrait relever de l’histoire diplomatique et des relations franco-britanniques, plutôt houleuses à cette époque. Et effectivement, ce sont les archives du ministère des Affaires étrangères qui ont été mises à contribution et notamment la correspondance politique avec les représentants de la France en Grande-Bretagne[9] ou les « Mémoires et Documents »[10] accumulés sur ce pays. Cependant un autre acteur important pour l’histoire du Canada ne tarde pas à apparaître avec l’indépendance des Treize colonies et l’attitude de la France à l’égard du Canada ne se conçoit pas sans étudier les relations franco-américaines. On peut aussi noter l’importance de l’Espagne, qui, médiateur et signataire du Traité de Paris, reçoit la Louisiane, territoire voisin du Canada et apporte une vision plus distanciée. Seulement les documents diplomatiques posent certains problèmes : d’une part, peu de documents concernent le Canada et ils sont, la plupart du temps, perdus au milieu de la masse. D’autre part, et ce notamment avec la catégorie « Mémoires et Documents », on ne peut savoir si le document a été lu, approuvé voire même appliqué, puisque les réponses ou réactions manquent. On peut également observer une absence significative de documents pour la période napoléonienne.

Il faut donc élargir le champ de recherche et évoquer des moyens de communications plus directs entre la France et ses anciens sujets (en plus de la présence de nombreuses lettres de particuliers canadiens au ministre ou aux consuls français) : les lettres personnelles échangées le plus souvent dans le cadre d’une famille divisée par l’émigration (par exemple la famille Chaussegros de Léry[11]) sont difficiles à trouver, celles unissant les membres d’une congrégation religieuse sont perturbées par la Révolution française et conservées au Canada (les Ursulines par exemple), donc issues de seconde main. La presse canadienne qui naît sous le régime britannique montre le traitement des informations et l’importance des évènements de France sur le Canada. Deux organes importants se distinguent : La Gazette de Québec, très contrôlée par le gouvernement britannique, pose le problème de la censure. Elle donne rarement la parole à des Canadiens, puisque composée majoritairement d’articles provenant de gazettes européennes et surtout britanniques. La Gazette de Montréal, fondée par Fleury Mesplet un français émigré, est beaucoup plus indépendante jusqu’à la mort de celui-ci en 1794 mais malheureusement introuvable en France. Son étude ne peut se faire que par les bribes issues de seconde main. Le début du XIXe siècle voit fleurir les nouveaux organes de presse et notamment Le Canadien, fondé en 1807 prônant l’idée de la naissance d’une nation canadienne indépendante mais autour de laquelle se greffe la querelle identitaire des Canadiens français et anglais. La Gazette de Québec et Le Canadien sont conservés sur microfilms à la Délégation générale du Québec.

 

 

Les enjeux de la cession du Canada par la France à l’Angleterre, 1759-1774

 

Au vu de ces diverses sources, les relations entre les Canadiens français et leur ancienne patrie ne sont pas linéaires. Une première époque correspond au règne de Louis XV. Elle s’étend du Traité de Paris de 1763 (y compris les préliminaires des négociations qui remontent à 1759) jusqu’à la mort de Louis XV. La Guerre de Sept ans n’est que l’aboutissement d’une série de rixes plus ou moins violentes qui ont opposé les colons anglais et français pour la domination du territoire situé autour des Grands Lacs et du Golfe du Saint-Laurent. Débutée en 1756, elle se termine rapidement en ce qui concerne le Canada avec la capitulation en 1759 du gouverneur français, le marquis de Vaudreuil. Il faut cependant attendre le 11 février 1763 et la signature du Traité de Paris pour que le sort du Canada soit définitivement fixé : le Canada est une nouvelle colonie anglaise.

Le débat qui eut lieu en France entre la capitulation du Canada de 1760 et la signature du Traité de Paris le 10 février 1763 entre les intellectuels (Louis-Antoine de Bougainville, Mirabeau, Voltaire), mais aussi entre les ministres responsables et les chambres de commerce[12], met en relief les avantages et les inconvénients de cette colonie pour la France et pose le problème de la réussite de cette colonisation. Les mérites du Canada étaient estimés à l’aune de l’apport économique qu’il représentait pour sa métropole et comparés à ceux des autres colonies, notamment les îles antillaises. Les critiques permettent cependant d’évaluer l’image de la Nouvelle-France répandue chez les élites (notamment avec l’influence décisive de Voltaire[13]). Elles font partie des raisons qui donnent à penser que la France n’a pas défendu sa colonie avec acharnement. Il faut préciser que ce débat prend place dans le contexte difficile du procès des administrateurs de la colonie pour malversation. Le scandale financier des dernières années de la gestion du Canada, dû aux administrateurs royaux, creuse le fossé d’incompréhension entre la métropole et sa colonie.

Le Traité[14] semble apporter la solution aux discussions : le Canada est cédé à l’Anglais. Mais est-ce sans espoir de retour ? Qu’advient-il des habitants catholiques ? La liberté de religion leur est accordée mais sans garantie et paradoxalement soumise aux lois de Grande-Bretagne qui interdise cette religion catholique. Comment se déroule la cession ? L’attitude du peuple canadien est controversée et tient une grande place dans l’historiographie canadienne : s’est-il soumis ? Attendait-il un signal français pour se soulever ? Dans cette étude, l’accent s’est porté sur l’attitude du peuple français, en particulier sur celle de ses dirigeants face à la question canadienne. Malgré la cession, la France de Louis XV et de son ministre Choiseul n’a pas totalement oublié son ancienne colonie. L’approche d’une guerre sur le continent américain serait une occasion parfaite pour tenter une reconquête. Néanmoins, les conditions ont changé : certes la France, selon le désir de Choiseul a récupéré ses forces, notamment sa marine, mais le successeur de Louis XV et son ministre des Affaires étrangères de 1774 à 1787, Charles Gravier de Vergennes ne s’engagent pas en faveur d’une reconquête du Canada. Un changement radical de politique semble s’opérer… à moins que ce ne soit que les conséquences des opérations déjà effectuées.

 

Le Canada au cœur des conflits en Amérique du Nord 1774-1793

 

Vient ensuite l’époque des révolutions. Elle commence en 1774 aux prémices de la révolution américaine et se poursuit avec la révolution française, jusqu’à la mort du roi Louis XVI en 1793. Durant cette période, le Canada détient une nouvelle importance stratégique en raison de sa proximité avec les états-Unis. L’idée de reconquête au profit de la France est cependant abandonnée. On peut se demander l’influence du changement de souverain dans cette décision. La France profite cependant du Canada pour faire double-jeu entre son nouvel allié, les États-Unis, dont elle se méfie, et son ennemi de toujours l’Angleterre. La période de la révolution française donne elle aussi une nouvelle dimension au Canada : il devient par sa culture française, une cible parfaite pour la diffusion des idéaux révolutionnaires[15]. Des espions, de la propagande, des projets de soulèvement du Canada, l’année 1793 particulièrement fourmille de communications franco-canadiennes pas forcément cautionnées par le département des Affaires extérieures français et encore moins par le gouvernement anglais du Canada. L’échec de cette politique vient toutefois du fait que rapidement la révolution française est mal perçue par la majorité des Canadiens à cause des massacres et de sa position face à la religion. La mort du roi est vécue comme un véritable traumatisme par la population canadienne. Cette affirmation est principalement fondée sur l’étude de la presse canadienne et sa vision de la Révolution[16].

 

 

Une scission franco-canadienne ? 1793-1812

 

La Révolution française continue de faire sentir ses effets outre-Atlantique après 1793. Une forme de « chasse aux sorcières » est instaurée au Canada par les autorités anglaises pour lutter contre la diffusion des idées françaises d’indépendance et de sédition[17]. Parallèlement les tensions franco-américaines de 1798 ôtent un point d’appui aux propagandistes français en Amérique du Nord. Le ministre plénipotentiaire Genet qui, à lui seul, en quelques mois à peine, a organisé un réseau de fidélité à la France et fait distribuer des brochures pro-françaises, est en effet rappelé à Paris.

La fin de la révolution a donc un impact beaucoup plus faible sur le Canada. La période napoléonienne est beaucoup moins fournie en sources sur le Canada ce qui montre que la France tend à se détourner de l’Amérique au profit de l’Europe. Y a-t-il eu un projet d’Amérique française pour Napoléon ? Difficile à dire en l’absence de sources significatives. Quoiqu’il en soit, la vente de la Louisiane et l’extension puis les difficultés en Europe règlent la question[18]. La séparation entre le Canada et son ancienne mère-patrie se fait nette. Si les Québécois se différenciaient déjà des Français sous le régime français, les Canadiens commencent à s’affirmer autour d’une identité commune même s’il persiste une scission entre Canadiens anglais et Canadiens français. Les Canadiens s’engagent plus massivement et de leur propre initiative aux côtés de leur nouvelle mère-patrie lors de la guerre anglo-américaine de 1812.

 

 

 

Les Canadiens français et la France : Une relation ambiguë

 

Peut-on dire que la France avait pleinement conscience de perdre définitivement le Canada au traité de 1763 ? Assurément non ! En effet, même si cette colonie coûtait au gouvernement (comme toute colonie mal exploitée et administrée), il faut rappeler que la puissance d’un pays sous l’Ancien Régime se mesurait encore à son nombre d’habitants et perdre une population de 60 000 habitants environ, catholiques et fidèles au roi de France n’allait donc pas de soi. En outre, le fait que cette cession se fasse au profit de la Grande-Bretagne, l’ennemi traditionnel, et de la France, et du Canada, renforçait la honte de la défaite. Certes, il faut admettre qu’aucune action d’envergure n’a été entreprise par la France dans le but de retrouver sa province. Mais dans les trois périodes que nous avons dégagées, le ministère des Affaires étrangères de France a encouragé les manœuvres personnelles et la sédition au Canada, en opposition avec les termes du Traité de Paris signé en 1763 : jusqu’au remplacement de Choiseul, il apparaît même que l’occasion était attendue de reprendre le Canada. Toutefois lorsque le moment se présente avec la guerre d’Indépendance des colonies américaines, le Comte de Vergennes renonce. On pourrait donc dater la cession effective du Canada non du Traité de Paris de 1763, mais de celui de Versailles en 1783. Ce traité, conclu séparément par les États-Unis avec l’Angleterre aurait pu être un motif pour remettre en cause l’alliance franco-américaine et donc légitimer cette reconquête. L’idée qui émerge alors est celle d’un Canada indépendant, lié de par sa nature à la France, surtout par des intérêts commerciaux. La France a donc bien intégré la cession mais pas l’allégeance de son ancienne colonie à la couronne britannique. A travers le Canada, toute la puissance française sur le continent américain était en jeu.

La France n’a pas été encouragée dans ses actions par les Canadiens. Malgré quelques velléités indépendantistes, dans l’ensemble, la population canadienne française ne s’est manifestée ni en faveur ni à l’encontre de la France. Si certains historiens canadiens français en ont conclu à une oppression exercée par le régime britannique, on pourrait le percevoir aussi comme un refus de retourner à cette France qui les a abandonnés. La politique plutôt bienveillante (certes variable suivant les gouverneurs !) des Britanniques n’incitait pas à la rébellion grâce à des concessions importantes faites à des moments décisifs : la permission de sacrer un évêque en 1766, l’Acte de Québec[19] (1774) lors de la Révolution américaine, l’Acte Constitutionnel (1791) lors de la Révolution française… Les interventions françaises plutôt mineures ne pesaient guère dans la balance, et les rumeurs précédant une intervention étaient souvent exagérées au regard des actions réelles. La France semble devenir progressivement une menace lointaine agitée pour faire céder les autorités anglaises. Cette tendance était renforcée par la peur constante perçue chez les autorités anglaises d’une intervention française qui soulèverait un peuple tellement peu anglais dans ses habitudes et ses mœurs. Elle  conduit même à une véritable « chasse aux sorcières » à l’encontre des Français et des idées françaises entre 1793 et 1798, au moment où une guerre se profile entre les États-Unis et la France. La menace française perçue par les dirigeants britanniques ne saurait être pure paranoïa et contribue à renforcer la thèse de relations plus conséquentes que l’idée communément répandue. Mais malheureusement l’impact de l’argumentation fournie par la propagande est difficile à établir.

Un autre des problèmes majeurs posés par ce sujet est de déterminer la part de volonté personnelle et celle de l’ambition officielle : comment discerner l’une de l’autre, lorsque même la politique officielle joue double-jeu, voulant conserver à tout prix l’alliance américaine, mais misant en même temps sur le Canada comme point de friction entre ces alliés américains et les ennemis anglais ? Comme la politique officielle est elle-même ambiguë, il devient difficile de percevoir les encouragements clairs de l’État français aux quelques particuliers séditieux (mais comment chiffrer leur nombre ou même leur audience ?) ; seul le cas du ministre Genet est évident puisque, accusé de mettre en péril l’amitié franco-américaine, il est rappelé par son gouvernement.

 

Conclusion

 

Serait-ce donc une étude sur les relations entre les Français et les Canadiens français et non entre la France et les Canadiens français ? En fait, plus exactement, les rapports évoluent d’une politique officielle à une politique officieuse, de l’étatique au particulier, mais le Canada acquiert dans le même temps et temporairement une dimension stratégique qui le place au cœur des négociations, ce qui n’était pas le cas en 1763. La France ne s’implique plus autant dans la conservation du Canada et évalue les autres avantages qu’elle peut tirer de l’Amérique, hormis la possession de colonies nettement moins attirantes que les Indes Orientales ou même les îles des Antilles.

 


[1] Mémoire de maîtrise soutenu en juin 2003 au Centre d’histoire nord-américaine à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne sous la direction d’André Kaspi et Hélène Harter.

[2] TROCME (Hélène), ROVET (Jeanine), Naissance de l’Amérique moderne XVIe-XIXe siècle, Paris, Hachette, 1997, p. 66-73.

[3] Le 14 juillet 1855, date symbolique, le navire français La Capricieuse, sous le commandement du capitaine Paul-Henri de Belvèze,  a fait son entrée dans le port de Québec. C’était le premier navire de guerre à battre pavillon français sur le Saint-Laurent depuis 1760. Cet épisode signe la reprise des relations entre la France et le Québec.

[4] GALARNEAU (Claude), La France devant l’opinion canadienne 1760-1815, Québec, Presses de l’université de Laval, 1970.

[5] Parmi lesquels on peut citer François-Xavier Garneau et Lionel Groulx.

[6] Cette thèse est née dès la fin du XVIIIe siècle et réactualisée par Thomas Chapais au XXe siècle. Elle est fondée sur le fait que la conquête anglaise serait providentielle pour le Canada puisqu’elle lui permet d’échapper aux massacres révolutionnaires.

[7] La Louisiane du XVIIIe siècle n’a rien de commun avec la Louisiane actuelle. C’était un territoire immense s’étendant du Canada au bassin du Mississippi jusqu’au Golfe du Mexique et des Montagnes Rocheuses aux Appalaches. Ce territoire était loin d’être parfaitement connu. Les colons français y étaient peu nombreux et essentiellement concentrés autour de la Nouvelle-Orléans. (Article « Louisiane » dans BELY (Lucien) (dir.), Dictionnaire de l’Ancien Régime, Paris, PUF, 1996).

[8] 1867 est la date de création du dominion du Canada. Le Canada devient autonome : il gère ses affaires intérieures et le gouvernement anglais, sa politique étrangère. Il obtient l’indépendance en 1931.

[9] Correspondance politique dans les archives du ministère des Affaires étrangères françaises :

- avec l’Angleterre : volumes 446 (négociations 1762), 451 (août-octobre 1763), 453 (1763), 457 (mai-juin 1764), 469 (janvier-avril 1766), 499-500 (1772), 515 (mars-avril 1776), 586-587 (1793), 597 (1801-1802),

- avec les États-Unis : volumes (en supplément) 13 (1781), 17 (1793), 26-27 (1775-1789), 28-29 (Louisiane et Canada : 1793-1804), 49-50 (1798), 68 (1812).

[10] « Mémoires et documents » :

- au sujet de la France : volume 1386 (économie 1779),

- au sujet de l’Angleterre : volumes 2 (1782-1805), 47 (colonies anglaises 1713-1805), 57 (1744-1854), 103 (1797-1803),

- au sujet des États-Unis : volume en supplément : 45 (voyage de Talleyrand).

[11] Lettres du vicomte Chaussegros de Léry à sa famille 1763-1814, Rapport de l’Archivistique de la Province de Québec, 2 :11 (1933-1934), p. 1-64.

[12] « Les chambres de commerce de France et la cession du Canada », Rapport de l’Archivistique de la Province de Québec, 1924-1925, p. 199-259.

[13] « Vous savez que ces deux nations [l’Angleterre et la France] sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que le Canada ne vaut » : Voltaire, Candide ou l’Optimisme, Paris, Librio, 1994 (édition originale 1759), chapitre XXIII, p. 70.

[14] Traité de Paris 1763 [Documents-clefs sur l’histoire internationale du Canada http://www.canschool.org/keydocs/views/keydocs_details-f.asp; Réf. du 18/03/03]

[15] ROY (Raoul), Résistance indépendantiste 1793-1798, Montréal, Éditions Québécoises, 1973.

[16] La Gazette de Québec étudiée pour la période 1764 (fondation)-1766, 1788-1795, 1800-1812 et Le Canadien étudié pour la période 1807 (fondation) -1812.

[17] WALLOT (Jean-Pierre), Intrigues françaises et américaines au Canada 1800-1802, Montréal, Leméac, 1965.

[18] PAGE (Sylvain), « Le Canada et Napoléon », Revue du Souvenir Napoléonien, n°430, août-septembre 2000, p. 19-27.

[19] Acte de Québec, considéré comme la grande charte des Canadiens français abroge la Proclamation royale de 1763 qui régissait jusqu’alors la colonie. Il légalise la politique informelle des gouverneurs anglais, autorisant la liberté de culte catholique et l’usage de la langue française. Les lois civiles françaises (la coutume de Paris) sont rétablies et des Canadiens français catholiques siègent au Conseil. Les Canadiens catholiques sont en effet dispensés du serment du Test (qui les obligeaient à renier leur foi) qui est remplacé par un serment d’allégeance. Cet acte recrée aussi le territoire de Nouvelle-France appelé désormais Province of Quebec.