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Aurélie Proust, La représentation chinoise à l'ONU

La représentation chinoise à l'ONU

 

 

 

 

                                 La représentation chinoise à l’ONU de 1949 à 1954,

 vue par les sources françaises

Aurélie Proust[1]

 

Si l’on prend un instantané du Conseil de Sécurité des Nations Unies en 1949, il apparaît comme l’héritage de ce qui est déjà une époque révolue, reflétant le monde tel qu'il était lors de la création de l’institution : cinq puissances, censées être unies dans une communauté de buts, mais dorénavant opposées par la préservation d'intérêts divergents. En effet, Grande-Bretagne, France, États-Unis, URSS sont membres permanents. Le cinquième siège échoit à la Chine : mais, alors que la guerre civile s'achève à peine, et que débute la guerre froide,  à laquelle des deux Chine va-t-on l'attribuer ?

La « question » en est bien une, en effet, qui interroge la possibilité pour la Chine communiste de siéger au Conseil, pensé par ses membres comme une tribune où exprimer leur idéologie et légitimer leurs actions. Faire siéger la Chine Populaire ne reviendrait pas seulement à donner une voix à l’ONU à un autre pays communiste, mais encore à évincer la Chine nationaliste, représentant la seule Chine prévue par la Charte de 1945.

La recherche nous a amené à voir comment la question chinoise à l'ONU est abordée : quels moyens, politiques, juridiques, économiques, sont utilisés par les pays membres en faveur de, ou en opposition, à son admission ? Quels sont les intérêts de chacun des membres à cette reconnaissance ?

L'analyse est donc locale parfois, par exemple dans le cadre de la participation chinoise au conflit coréen, régionale, dans ses relations avec Formose ou encore le Japon,  puis nationale, bilatérale, et internationale. La modification des relations entre les deux blocs modifie l’équilibre des Nations Unies, dont on voit le  perpétuel ajustement.

Ce sont principalement les sources françaises qui ont permis cette étude. En effet, la délégation française retranscrit les débats qui se tiennent à l'Organisation, et ces derniers font l'objet de notes, de dépêches, de télégrammes, reflétant les interrogations internes, même lorsque la question n'est plus évoquée officiellement[2]. La France est membre du camp occidental, et, par l'Indochine, voisine de la République Populaire. Or, la Chine, qui se considère comme chargée d'étendre la révolution en Asie, soutient les mouvements communistes des possessions britanniques, hollandaises, et françaises. Les relations franco-chinoises sont un aspect mineur de l'ensemble plus vaste de la guerre froide, et, donc, des relations sino-soviéto-américaines.

Les relations diplomatiques franco-chinoises disparaissent progressivement avec Pékin, tandis qu'elles sont maintenues avec Taiwan[3]. Les quelques relations commerciales constituent un mode limité de communication entre les deux pays, jusqu'à Genève. Les volumes utilisés offrent un vaste panorama des relations extérieures de la République Populaire, avec l'URSS et les États-Unis, et de son admission aux Nations Unies. Les négociations politiques à ce sujet sont la source fondamentale. Les informations les plus exactes sur la Chine proviennent généralement d'ambassades, soit en Europe de l'Est ou à Moscou, soit en République Populaire.

 Ainsi, bien que les relations ne soient pas officiellement nouées entre les deux pays, les intérêts français se dessinent en filigrane, et les sources qui s'y rapportent sont d'un grand intérêt.

L'autre source, les délégations françaises aux Nations Unies et aux États-Unis, est plus problématique quant à sa clairvoyance, mais reste d'un intérêt certain.

La bibliographie se rapportant au sujet est paradoxalement très fournie sur la réintégration de la Chine aux Nations Unies vingt ans plus tard, mais bien moindre sur la question de la représentation chinoise suite à la victoire communiste[4]. En outre, sans même s'attacher uniquement à la Chine, la bibliographie liant recherche juridique et historique est lacunaire, à l’inverse des aspects purement  juridiques, traités dans de nombreux ouvrages[5].

La Chine a souvent été étudiée dans l'optique de ses relations bilatérales, mais les relations franco-chinoises de la période ne sont pas l'objet de nombreux travaux.

Des écrits plus généraux ont donc guidé cette étude. Certains se rapportent ainsi au rôle de la France aux Nations Unies ou encore aux modifications de la Charte consécutives à la guerre de Corée ou bien à des points très précis du sujet tels que les raisons de l'intervention chinoise dans le conflit coréen, et les questions juridiques liées au franchissement du 38e parallèle par les troupes des Nations Unies[6].

Les bornes chronologiques se situent entre 1949 et 1954. Entre la proclamation de la RPC par Mao Zedong le 1er octobre 1949 et les accords de Genève puis la fin de l'année 1954, la Chine communiste tente d'obtenir une reconnaissance internationale, telle que symbolisée par l’obtention d’une place au Conseil. Le sujet prend donc place au moment où le sort de la Chine dans les instances internationales va se jouer pour des années.

 

Un moment historique où rien n'est encore joué, chacun des membres ayant des intérêts opposés, et les coalitions de blocs n'étant pas encore complètement verrouillées

 

Dès que Mao proclame la République Populaire de Chine le 1er octobre 1949, le problème du siège chinois à l'ONU se pose. Les cinq membres permanents vont donc devoir choisir, et affirmer leur choix par un vote, pour ou contre l’octroi d’un siège aux communistes chinois. Or, contrairement à ce que l’on aurait pu penser dans une vision tautologique, tout n’est pas joué. Malgré la guerre froide, malgré l’éviction des communistes des gouvernements occidentaux, les membres pèsent le pour et le contre de la reconnaissance de cette puissance géopolitique majeure qu’est la Chine.

 

Ainsi, la Grande-Bretagne, anti-communiste avant l'heure, et souhaitant préserver ses intérêts en se plaçant sous protection américaine, souhaite aussi maintenir son influence de puissance mondiale à laquelle elle ne saurait renoncer au sortir de la guerre. Or Honk-Kong et les « hommes d’affaires de Shanghai »[7] lui commandent de ne pas agir trop brutalement. De même, le « joyau de la couronne » n’est-il pas voisin de la Chine ? Nehru n’est-il pas celui qui pousse à une reconnaissance rapide ? C’est donc la Grande-Bretagne qui, la première, reconnaît la Chine le 6 octobre 1949, espérant ainsi pouvoir empêcher un alignement sur le Kremlin.

Autre membre du Conseil de Sécurité, et non des moindres, les États-Unis. Or, il s’avère qu’un courant au sein de l’Administration est favorable à la reconnaissance de la Chine communiste, et souhaite même abandonner les nationalistes à leur sort. En effet, et c’est bien là l’un des intérêts du sujet, tout n’est pas joué en 1949[8]. Souhaitant attendre la chute de Formose, que l’on pense imminente, certains démocrates estiment que retirer les troupes stationnées dans l’île permettrait de déplacer celles-ci vers l’Europe, dont on soupçonne que c’est bien là qu’aura lieu la troisième guerre mondiale. Se « débarrasser » de la question chinoise permettrait donc d’être mieux à même de garantir la sécurité de l’Europe, tout en conservant l’allié japonais comme fer de lance de la lutte idéologique contre le communisme. Pourtant, le réseau d’alliances que la Chine semble constituer dans la région au début de 1950 amène la politique intérieure américaine, déjà dominée par le Maccarthysme, a changer de cap, et à s’orienter dans un sens de plus en plus hostile à la Nouvelle Chine[9]. 

La France, quant à elle, a des intérêts en Asie qui semblent s’exclure les uns par rapport aux autres. Les sources révèlent ici à quel point les objectifs locaux des ambassadeurs président à leur évaluation de la situation, et, le cas échéant, mènent à des « misperceptions » avec lesquelles l’administration centrale doit composer. Ainsi, certains voient dans la reconnaissance diplomatique de la Chine une arme pour la préservation des intérêts accumulés de longue date par la France, arme qui ne pourra que se dévaluer au fur et à mesure des reconnaissances de pays tiers qui ne manqueront pas de surgir. D’autres estiment au contraire que l’intérêt principal de la France en Asie est bien évidemment l’Indochine. Or, qui peut prévoir la réaction de communistes anti-impérialistes, souhaitant abolir la propriété privée, alors que la France a en Indochine des intérêts économiques dominants ? De plus, Paris « ayant misé à fond sur l’expérience Bao Dai, tout doit donc être mis en œuvre pour son succès »[10], sans compter que « reconnaître la RPC ne serait pas une attitude compatible avec le rôle de bouc-émissaire attribué au communisme indochinois »[11]. Enfin, la France ne peut se permettre, dans le contexte international, de décider seule[12] : elle est dépendante des États-Unis – qui s’engagent dans la voie d’une opposition irréductible – et de la Grande-Bretagne – qui a reconnu la Chine Populaire et tente de maintenir des liens commerciaux – et ce tandis que la Chine même donne de plus en plus de signes d’agressivité et de rapprochement avec Moscou.

La Chine nationaliste, elle, est membre du Conseil de Sécurité, puisque c’est justement là que se pose le problème. Celle-ci, partiellement désavouée par les Américains, va user de tous les arguments juridiques qu’elle peut fournir en sa faveur. Ainsi trouve-t-elle dès la fin de 1949, le moyen de faire voter une résolution empêchant que soit évoqué son remplacement avant qu’une Commission ait fini d’examiner la question.

 

Un grand frère protecteur ou jaloux ? Le difficile problème des relations sino-soviétiques

 

Enfin, le dernier membre permanent du Conseil, l’URSS, est celui dont l’attitude va le plus prêter à conjectures. En effet, on ne peut que constater la présence d’un « wishful thinking » au sein du camp occidental, se prenant à espérer que la Chine puisse – à la façon yougoslave – manifester son indépendance, ou, pour le moins, son autonomie vis-à-vis du Kremlin. Ainsi, un certain nombre de décisions purement chinoises sont-elles perçues comme émanant du grand frère soviétique. Pourtant, il faut bien noter que, là encore, au début et jusqu’au milieu de 1949, rien n’était joué de ce côté-ci du monde. L’URSS tente par exemple de faire pression sur les communistes pour que ceux-ci arrêtent l’offensive qui allait leur donner la victoire[13]. Jusqu’à ce que celle-ci apparaisse comme définitive, le Kremlin semble donc ne pas vouloir « jouer toutes ses cartes ». Alors, pourquoi un tel retournement de situation par la suite ?

Tout d’abord, l'attitude yougoslave prouve la présence de lézardes au sein du bloc soviétique, et, de plus, celles-ci ne sauraient s'amoindrir si un pays grand comme la Chine et auréolé de prestige comme elle l’est s'en détachait. On peut donc dire qu’« une Chine communiste qui n’était pas alliée ou même dépendante de l’Union Soviétique ne pouvait être perçue que comme un défi au rôle soviétique de centre du communisme mondial, spécialement après la défection de la Yougoslavie de Tito »[14]. La victoire communiste acquise, Staline avait déjà trop tardé. Ainsi, entre la fin de 1949 et les premiers mois de 1950, l’Union Soviétique et la Chine vont signer des traités qui scellent leur alliance. Dans le même temps, Moscou va prouver à la face du monde son soutien aux demandes chinoises d’admission à l’ONU en boycottant le Conseil de façon spectaculaire à partir de janvier 1950. D’aucuns ont d’ailleurs pu critiquer une telle attitude, considérant que, précisément, elle ne faisait que nuire à la cause qu’elle prétendait défendre[15].

 

L'attitude chinoise vis-à-vis de la reconnaissance : ne pas perdre la face

 

Enfin, il faut aussi prendre en compte l’attitude de la principale intéressée : la Chine Populaire donne-t-elle au « monde » – et surtout aux détenteurs du droit de vote au Conseil – l’impression que cette reconnaissance compte pour elle ? Apparemment, son traité d’alliance avec l’URSS, puis la reconnaissance officielle qu’elle accorde au Vietminh, semblent prouver qu’elle tient surtout à définir sa propre image à l’extérieur, et ce sans forcément se plier aux injonctions des « impérialistes ».

Pour autant, il faut noter aussi que jusqu’à la fin de 1950, elle agit dans les instances onusiennes selon le respect des procédures, et voit même un de ses représentants autorisé à argumenter à New York en faveur de l’admission du pays. La Chine nationaliste se déchaîne pour tenter d’empêcher l’offensive chinoise[16].

Trygve Lie, secrétaire général de l’ONU, va alors tenter de convaincre les capitales européennes d’accepter la candidature chinoise, devenant l’un des meilleurs alliés de la Chine, et faisant éclater au grand jour les divergences entre Anglais – prêts à voter en sa faveur pour préserver l’universalité de l’ONU – et Américains. Une petite victoire sera remportée par Pékin, dont on pouvait alors considérer qu’elle était le prélude à d’autres succès : elle est admise le 16 mai 1950 – dans un cadre précis – à siéger pendant un an à l’Union Postale Universelle (UPU), l’une des agences de l’ONU, comme en préfiguration de la reconnaissance de son rôle incontournable. Pourtant, personne n’aura plus à s’en préoccuper à partir du moment où celle-ci va se mettre en porte-à-faux avec toutes les règles du jeu international, fin 1950.

 

La guerre de Corée : la Chine sanctionnée et durablement stigmatisée

 

Le déclenchement d’une guerre opposant pour la première fois les troupes des Nations Unies – en fait américaines à 90% – et les troupes nord-coréennes – en fait aidées par les Soviétiques puis les Chinois – n’a été possible que par l’absence de contrepoids aux décisions américaines au sein de l’Organisation. Ainsi, l’URSS boycottant le Conseil, les États-Unis pouvaient décider d’inclure Formose, les Philippines, la Corée, et l’Indochine dans leur périmètre de défense en Asie.

 

La Chine se trouve paradoxalement en bonne position pour être admise à l’ONU

 

Le conflit déclenché ne faisait que démontrer de façon éclatante la nécessité qu’il y avait à résoudre la question. C’est à montrer l’absence de logique de la position des membres du Conseil que l’Inde va s'attacher durant l’été 1950. En effet, l’URSS ayant réintégré le Conseil, celui-ci était de nouveau paralysé, et le conflit continuait, toujours sans que le problème ayant rendu possible son déclenchement ait été tranché. Or cette position de l’Inde n’est pas sans conséquence sur le sens des votes de l’Angleterre : souhaitant éviter que le conflit ne tourne à une opposition entre « Blancs et Asiatiques »[17], elle veut maintenir la solidité du Commonwealth et s’abstient donc sur cette question.

Le rôle de l’Inde est à souligner à plus d’un titre[18] : en effet, c’est sur sa proposition qu’est créée en septembre 1950 une Commission Spéciale pour l’examen des pouvoirs du représentant communiste[19]. Par la suite, la RPC demande à participer à l'examen des questions soumises au Conseil de Sécurité ou à l'Assemblée Générale, plus particulièrement lorsque la question est inscrite à l'ordre du jour sur sa demande.

Or c’est en quelque sorte à un « âge d’or » de la Chine Populaire aux Nations Unies auquel on assiste. La France elle-même prend, dans cette période, la liberté de voter indirectement contre les États-Unis, et en faveur de l’invitation de la Chine à venir débattre au Conseil pour le 29 novembre 1950.

De même, en plaçant Formose sous la protection de la VIIe flotte, Truman enlevait à l'île son indépendance. Or, la Chine étant l'un des membres permanents du Conseil, elle devait y posséder un représentant. Mais, juridiquement, seul un gouvernement indépendant pouvait siéger. La République Populaire était donc celle des deux entités chinoises qui possédait les caractéristiques nécessaires[20].

Enfin, il faut signaler que, jusqu’à son intervention en octobre 1950, la RPC semblait ne pas se préoccuper officiellement d’entrer dans le conflit qui se déroulait sur sa frontière. Même une fois son intervention avérée, on note là encore un paradoxe : une attitude de conciliation lui est, pour un temps encore, opposée aux Nations Unies. Ainsi, elle est acceptée au Fonds de Secours à l’Enfance[21], et est même invitée, pour la première fois de son histoire, à participer aux travaux du Conseil sur la question de Taiwan, le 29 novembre 1950. Le voyage de la délégation chinoise à Lake Success est d'autre part l'occasion d'approfondir les contacts qui avaient été ébauchés.

 

Les conséquences de la guerre sur la jurisprudence de l'Organisation et donc sur la question chinoise

 

Pour autant, les États-Unis exaspérés par les vetos successifs que l’URSS ne cesse d’apposer depuis son retour, sont à l’origine de la résolution « Union pour le maintien de la paix », appelée par la suite résolution Acheson, votée le 3 novembre, qui entérine en droit l'évolution de fait qu'avait eu la guerre froide sur l'Organisation. Elle prévoyait, en cas de blocage du Conseil, le passage automatique d’une résolution à l’Assemblée. La question chinoise, et celle de sa participation à la guerre de Corée, tombaient d’ailleurs justement sous le coup de cette résolution.

Dorénavant, le « problème » chinois aux Nations Unies sera plus considéré comme faisant référence aux sanctions dont la République Populaire allait être l’objet qu’à une dorénavant improbable admission de Pékin. En effet, si le terme de « coalition » semble unanimement accepté comme exprimant la réalité qu’est l’offensive des États-Unis contre la Corée du Nord, la fiction des « volontaires » chinois n’est pas du même ressort. Après divergences entre les Occidentaux, la Chine se voit tout de même condamnée les 30 janvier et 18 mai 1951 à un embargo économique (contre les matières « stratégiques »). Pour autant, les délégations française et anglaise ont réussi à convaincre les Américains de ne pas prendre de sanctions militaires contre la Chine, ce qui est une victoire notable. Enfin, la Chine voit son mandat à l'UPU non renouvelé. Il va sans dire que pendant ce temps, les résolutions visent à « différer pour la durée de la session tout projet tendant à exclure les représentants du gouvernement chinois et à inviter à siéger les représentants de la République Populaire »[22], même si la Chine nationaliste continue à mener son offensive.

La guerre de Corée a en outre pour effet de geler les positions précédemment acquises, voire, dans le cas des pactes américains dans la région, d'en augmenter l'intensité[23]. Ainsi, les États-Unis s'engagent de plus en plus en Indochine, ce qui a pour effet de lier le vote français encore plus étroitement au leur. La Grande-Bretagne elle-même, suite à l'intransigeance chinoise, s'abstient dorénavant lorsque la question est évoquée.

 

La Chine sort de son rôle de petit frère dans sa relation à l'URSS

 

Enfin, côté chinois, ne peut-on voir là – sans se laisser pour autant influencer par les arguments ultérieurs – un début d'autonomisation de la Chine suite au ressentiment qu'elle peut nourrir à l'égard de l'URSS ? En effet, elle a participé presque seule au combat, et y a définitivement perdu Taiwan, pourtant considéré comme partie intégrante de la Chine, en plus d'être soumise aux sanctions. Ainsi, la propagande chinoise semble avoir imperceptiblement commencé à faire avancer ses propres pions à partir de ce moment : Mao est alors placé un peu plus haut que Staline dans les discours et journaux officiels[24].

 

La Chine en marge de l'ONU, mais indispensable au système international

 

L'évolution de la situation chinoise reflète l'histoire de l'Organisation : cette puissance au rôle essentiel n'y est pas représentée, bien qu'incontournable aux négociations de par son poids géopolitique. L'ONU est finalement décrédibilisée en partie par la question chinoise, comme le prouvent Pan Mun Jom et surtout Genève.

 

Une Chine toujours communiste, mais incontournable pour résoudre la question coréenne

 

La Chine ayant participé au conflit, elle est nécessairement partie à son dénouement, dans la mesure où celui-ci n'a pas clairement permis d'identifier vaincus et vainqueurs. Elle joue ainsi un grand rôle dans la question du rapatriement des prisonniers. L'importance chinoise est telle que les Américains s'en servent même comme moyen d'ouverture dans les négociations avec la Corée du Nord, affirmant que les États-Unis n'avaient pas dit qu'ils s'opposeraient toujours à la reconnaissance d'un gouvernement communiste en Chine, ajoutant qu'il serait théoriquement possible d'admettre la Chine communiste à siéger à l'Assemblée Générale de l'ONU[25].

Autre élément essentiel dans les relations internationales de la période : la mort de Staline. Or, la nouvelle équipe au pouvoir tente de conjuguer l'orientation de coexistence pacifique et la nouvelle place de la Chine pour précisément rappeler celle-ci au souvenir de l'ONU, qui s'était contentée, depuis la résolution de 1951, de repousser l'étude de la question « jusqu'à la prochaine session », selon la formule consacrée, c'est-à-dire d'année en année. A partir de 1953, les Soviétiques ramènent donc la question au centre des débats, sans plus de succès pour autant.

La Chine, de son côté, voit-elle encore des avantages à se faire admettre à l'ONU ? En effet, elle est une nouvelle puissance – au moins diplomatique – reconnue comme telle par l'Inde, par exemple, avec laquelle elle signe des accords visant à élaborer une politique internationale commune. Pourtant, l'embargo économique la gêne dans son développement intérieur et elle souhaite y mettre un terme.

 

La Chine de Pan Mun Jom à Genève et les divergences contenues entre Alliés

 

Malgré l'admission de fait – à défaut de la reconnaître de droit – de la Chine à Pan Mun Jom, l'hostilité à son égard se maintient, et les tentatives pour la faire siéger seront des échecs. Mais l'essentiel est ici que les divergences entre les Américains et leurs alliés deviennent croissantes et que ceux-là se trouvent même contraints d'accepter la présence chinoise à la conférence suisse un an plus tard.

Ainsi, tandis que le Maccarthysme qui sévit à l'intérieur des États-Unis pousse l'Administration à aller jusqu'à menacer d'employer le veto contre l'admission de la Chine communiste à l'ONU dans le courant de 1954, la Grande-Bretagne annonce aux Communes que, sous réserve que l'armistice soit observé, « le gouvernement central de la Chine populaire doit représenter la Chine aux Nations Unies »[26]. Attlee va même jusqu'à dénoncer la puissance de Mccarthy et la RPC noue finalement de véritables relations avec le  Foreign Office, par un échange d'ambassadeurs retardé depuis 1949.

Enfin, tout laisse penser que la France ne pourra jouer un rôle effectif en Asie qu'après avoir établi des rapports normaux avec la Chine Populaire, cela s'entendant, bien sûr, dans les limites de la préservation de ses « intérêts » – ou de ce qu'il en reste après huit années de guerre – en Indochine. Une fois soulagée du poids de l'Indochine, elle se laisse aussi aller à des relations, certes officieuses, mais commerciales, avec la Chine. Ainsi, France et Grande-Bretagne souhaitent-elles voir l'embargo contre la Chine levé.

Pourtant, la France n'entend pas renoncer aux alliances qu'elle a nouées avec les autres pays occidentaux et notamment les Américains, dont le soutien lui est indispensable alors qu'elle s'engage dans le conflit en Algérie[27]. De même, les deux pays participeront à la nouvelle alliance américaine dans le Pacifique, l'OTASE, dont le traité est signé le 8 septembre 1954. Ni la France ni, à un degré moindre, la Grande-Bretagne n'ont, pour l'instant, la liberté d'action nécessaire pour mettre en place une politique officiellement favorable à la Chine communiste, au moment où Washington et Taipei signent un traité d'assistance mutuelle. Pourtant, c'est cette fois la Chine même qui va repasser par l'ONU pour régler ses différends : en octobre 1954, la Chine Populaire accepte de revenir y discuter d'une plainte déposée par elle contre les États-Unis pour agression contre le territoire chinois de Taiwan, ce qui est un moyen pour elle de récuser la proposition émise par l'Organisation, et consistant à entériner l'existence des deux Chine.

 

L'une des questions guide de l'étude était la suivante : la France doit-elle reconnaître la RPC ? Cette question n'est pas tranchée pendant la période malgré la Grande-Bretagne qui la reconnaît[28]. 1955 marquera ainsi un renouveau de la perception internationale du problème chinois aux Nations Unies. En effet, alors que, jusque-là, la « question chinoise » était principalement liée à des conflits et que son existence était perçue uniquement comme dépendante de l’URSS, et donc comme une excroissance des relations américano-soviétiques, en 1955, la Chine existe au monde.

La conférence de Genève a offert à la Chine Populaire une tribune où elle a noué des relations économiques et culturelles avec certains pays occidentaux, en même temps qu'elle a affirmé sa position internationale, et gagné en prestige vis-à-vis des pays asiatiques. Elle en sort avec une confiance en elle renouvelée, qui s'exprime à Bandoung. Si, en 1955, Edgard Faure disait à l'Assemblée considérer que « le fait que le fauteuil de l'ONU soit toujours occupé au nom de la Chine par le gouvernement de Taipei représente un manque certain de réalisme »[29], la France, bientôt mis en accusation pour sa politique coloniale, allait se détourner de la question. De même, les relations internationales dans leur ensemble avaient pour l'instant gelé la question chinoise.

 

 

 


[1] A soutenu en juin 2003 sa maîtrise sous la direction de Robert Frank et Hugues Tertrais à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

[2] En particulier à partir de 1953-1954, après que son implication dans la guerre de Corée a interdit à la Chine le droit de parole dans les instances internationales.

[3] MAE, Asie Océanie, Introduction au corpus de documents.

[4] Il faut d'ailleurs noter ici l'exception notable de la thèse de QU (Xing), Les relations franco-chinoises, 1949-1954, Paris, Thèse de doctorat, Presses de la FNSP, 1992, 529 p., à laquelle nous n'avons malheureusement pas eu accès.

[5] Ainsi, l'un des ouvrages pouvant éclairer ces aspects purement techniques est : LABOUZ (Marie-Françoise), L'ONU et la Corée, recherches sur la fiction en droit internationale public, Paris, Publications Universitaires, 1980, 382 p.

[6] WHITING (Allen S.), China Crosses the Yalu, the Decision to Enter the Korean War, New York, MacMillan, 1960 ; TOULEMONDE (B.) « L'attitude de la RPC à l'égard de l'ONU », Notes et Etudes Documentaires, n° 3497, 07 juin 1968 ; JOYAUX (François), La nouvelle question d’Extrême Orient, Tome 1, l’ère de la guerre froide, Paris, Payot, 1985, 398 p.

[7] MAE, Asie Océanie, Chine, 212, 45, Note pour le Secrétaire Général, anonyme, 29 octobre 1949.

[8] C'est précisément ce qu'il est intéressant d'observer : alors que Truman s'est orienté dans un sens de plus en plus anti-communiste à partir de 1947, en 1949 encore, l'attitude des États-Unis vis-à-vis de la Chine n'est pas définitivement arrêtée. En ce qui concerne les hésitations de l'administration américaine, très bien perçues par la diplomatie française, il faut citer cette note particulièrement clairvoyante : « l'essentiel de la controverse [au sujet de la politique à suivre par les États-Unis en Extrême-Orient] est d'ordre intérieur américain et a pour objet la position concernant Formose même » MAE, Asie Océanie, 229, Note sans nature, ni auteur, 4 janvier 1950.

[9] On a ainsi pu suivre année après année les retombées du Maccarthysme sur la politique extérieure des États-Unis, par les pressions des sénateurs en particulier en période d'élections – tels Knowland, surnommé le « sénateur de Formose ». Ainsi, peut-on dire que « quelques sénateurs Républicains […] ont apparemment décidé d'utiliser à plein contre l'administration Truman toutes les critiques qui peuvent être faites de la politique extrême-orientale de cette administration », ibid.

[10] MAE, Asie Océanie, Chine, 212, Note pour le Secrétaire Général a.s. reconnaissance éventuelle du gouvernement communiste chinois. Le pour et le contre. Anonyme, 31 octobre 1949.

[11] MAE, Asie Océanie, Chine, 212, Question sur la nature du nouvel état chinois, Anonyme, 21 mai 1949

[12] SMOUTS (Marie-Claude), La France à l'ONU, Premiers rôles et seconds rangs, Paris, Presses de la FNSP, 1979, 392 p.

[13] En avril 1949, les communistes sont alors sur le point de franchir le Yangtse.

[14] WILCOX (F.O.), China and the Great Powers, Relations with the United States, the Soviet Union, and Japan, NY, Praeger, 1974. « Communist China that was not allied with or even dependent upon the Soviet Union could only have been seen as a challenge to the soviet role as the centre of the world communism, especially after the defection of Tito's Yugoslavia ».

[15] Ainsi, la presse yougoslave s'interroge-t-elle sur l'intérêt réel pour la Chine d'une telle attitude de l'URSS. MAE, Asie Océanie, Chine, 238, TAA Belgrade, 17 janvier 1950 PAYART.

[16] On assiste alors à d'impressionnantes joutes oratoires au sein des instances onusiennes ; il faut noter au sujet du boycott soviétique la bonne description de GERBET (Pierre), GHEBALI (Victor Yves), MOUTON (Marie Renée), Le rêve d'un ordre mondial : de la SDN à l'ONU, Paris, Imprimerie nationale,  1996, 492 p.

[17] MAE, NUOI, 205, TAA, n° 105, Gaucquié, Djakarta, 4 février 1951.

[18] Là encore, le sujet permet d'aborder les grands enjeux des relations internationales, dont la montée en puissance de l'Inde comme leader du futur afro-asiatisme.

[19] MAE, NUOI, 205, 68, TAD, Chauvel, New York, 16 décembre 1950.

[20] MAE, Asie Océanie, Chine, 229, 137-140, Note relative à l'admission de la Chine populaire aux Nations Unies, Anonyme, fournie en annexe, le 28 juin 1950.

[21] MAE, NUOI, 205, 41,  TAD, Chauvel, 26 novembre 1950.

[22] MAE, NUOI, 205, TAA 133 New York, 18 octobre 1952, rédigé par HOPPENOT (H.).

[23] Sur ce sujet, il faut noter la remarquable analyse de l'ensemble des enjeux internationaux en Asie, faite par JOYAUX (François), La nouvelle question d’Extrême Orient, Tome 1, L’ère de la guerre froide, op. cit. Bien que datant de 1985, il semble qu'aucune étude aussi exhaustive et problématisée n'ait été effectuée depuis lors.

[24] FEJTÖ (François), Chine-URSS, de l’alliance au conflit, 1950-1977, Paris, Seuil, 1978, 479 p.

[25] MAE, NUOI, 257, TAA, Bonnet, Washington, 11 novembre 1953.

[26] Très bon article, synthétique, montrant les fluctuations de la politique américaine à l'égard de la Chine : MAE, NUOI, 257, SCHWOEBEL (Jean), « La représentation de la Chine populaire aux Nations Unies », Le Monde diplomatique, n°1, mai 1954.

[27] CLAISE (Alain), « Les relations sino-françaises 1945-1973 », Notes et études documentaires, La Documentation française, n°4014-4015, 3 septembre 1973, p.  22. Elle craint en effet que les Américains ne se prononcent pour l'indépendance algérienne. MAE, Asie Océanie, Chine, 203, TAD, 31 juillet 1954, 147, Diplomatie p.o.

[28] CLAISE (Alain), op. cit.

[29] MAE, Asie Océanie, Chine, 206, 133, TAD, Déclaration d'Edgar FAURE au sénat le 26 mars 1955, Paris, 31 mars 1955.