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André Kaspi, Éditorial

Éditorial

 

 

 

Bulletin n° 19, été 2004

 

 

Éditorial

André Kaspi

 

Voici de jeunes chercheuses qui n’ont pas choisi la facilité. Le hasard fait que cette année, nous publions huit contributions, toutes rédigées par des jeunes femmes. Sans complexes, avec une belle compétence, elles abordent l’histoire des relations internationales ou des pays étrangers, qu’il s’agisse du Canada, des États-Unis, de l’Union soviétique, de l’Europe centrale, de l’Extrême-Orient. Leur mérite est d’autant plus grand que bon nombre de leurs contemporains préfèrent encore limiter leurs investigations à l’histoire de la France.

Les étudiants de l’Institut Pierre Renouvin ont, il est vrai, deux avantages. Ils travaillent à Paris, ce qui leur donne accès à des sources nombreuses et variées, à des bibliothèques abondamment pourvues. Ils ne connaissent pas les difficultés des provinciaux, qui, pour la plupart, ne bénéficient pas de l’accès aux fonds d’archives. Et puis, il ne faut pas oublier que l’Institut regroupe cinq centres de recherches qui ont pour mission d’initier à l’histoire des Slaves, de l’Europe centrale, de l’Amérique du Nord et de l’Amérique latine, des relations internationales. Il n’empêche que les travaux, regroupés dans le présent numéro du Bulletin, impressionnent par leur diversité et leur qualité.

Ils portent sur des périodes relativement lointaines et des périodes récentes. Bénédicte Laplane évoque les relations entre la France et les Canadiens du traité de Paris de 1763 à la seconde guerre d’indépendance des États-Unis. Un demi-siècle d’une importance primordiale. Les Français ont perdu le Canada et n’en sont que modérément chagrinés. Les Canadiens, eux, sont contraints de tirer les conséquences de la défaite. Ils ne peuvent que se soumettre à la domination britannique. En 1812, anglophones et francophones s’unissent aux Anglais pour combattre les Américains, ce qui symbolise la fin des hésitations, l’acceptation de la tutelle britannique et le retrait définitif de la France qui ne prend plus part aux événements d’Amérique du Nord. Mais la réalité n’est pas aussi simple. Les Canadiens francophones ont peu de sympathies pour la Révolution française. Du coup, une relation ambiguë s’établit avec l’ancienne métropole. Elle marquera le XIXe et le XXe siècles.

Avec Marjorie Vervin, nous découvrons les complexités de la gestion de l’eau dans la Californie de la deuxième moitié du XIXe siècle. Inutile de préciser que l’eau est indispensable et que la répartition des ressources repose à la fois sur des processus climatiques et hydrographiques, des pratiques juridiques, des traditions agricoles et des rapports de forces. Ce sont les chercheurs d’or qui, les premiers, ont eu besoin d’eau, et non les agriculteurs. Ils recourent, nous dit Marjorie Vervin, à un droit hybride, inspiré par la common law qui définit les droits ripariens et par les nécessités du terrain qui donnent la priorité aux utilisateurs, propriétaires ou non des rives. Avec la prédominance des agriculteurs, ce sont les compagnies privées et les pouvoirs publics qui surgissent sur le devant de la scène. Ce qui ressort de cet embrouillamini, c’est que l’accès à l’eau fait la richesse des petits ou des grands propriétaires suivant la région, mais demeure la base même de la prospérité. Pour l’Ouest américain, c’est un problème fondamental.

Le voyage continue. Après deux contributions à l’histoire nord-américaine, nous sommes transportés en Europe centrale. Cette fois-ci, la période étudiée correspond à l’entre-deux-guerres. Clara Royer s’interroge sur l’engagement des écrivains hongrois de 1928 à 1937. La Hongrie vient de subir le traumatisme du traité de Trianon, qu’elle n’a toujours pas surmonté. La République des Conseils de Béla Kun a connu une existence éphémère. Depuis 1920, l’amiral Miklos Horthy a rétabli l’ordre bourgeois et règne en maître. Les écrivains tiennent le rôle de nos intellectuels. Ils sont divisés. Les uns se réunissent derrière Laszlo Németh et Gyula Illiyès pour exalter le monde paysan. Ce sont les écrivains népi, les écrivains du peuple. Les autres, avec Pal Ignotus, Attila Jozsef et François Fejtö, sont des urbains qui combattent pour la démocratie, contre le régime de Horthy. Somme toute, la littérature participe pleinement à la vie politique, et la division ne disparaîtra pas avec la Seconde Guerre mondiale.

Duane Huguenin aborde, sous un angle différent, l’histoire de l’Europe centrale. Elle a enquêté sur la surveillance des communistes d’Europe centrale en France de 1928 à 1940. Son investigation débouche sur deux conclusions passionnantes. Nous avons la confirmation que la France est alors devenue le refuge des exilés. Ce n’est pas seulement parce que le pays des droits de l’homme fait honneur à sa réputation. C’est aussi et surtout parce que l’industrie, l’agriculture, le commerce manquent de bras et que le patronat souhaite faire appel, par nécessité, à la main d’oeuvre étrangère. Dans le même temps, immigration et communisme vont souvent de pair et inquiètent les pouvoirs publics. L’étranger n’incarne-t-il pas la subversion, « l’anti-France » ? Il faut, en conséquence, exercer une surveillance très attentive. Or, la police française obtient des résultats médiocres. Elle subit un échec patent face au Komintern. Elle repère mal les réseaux, connaît mal, sinon pas du tout, les principaux responsables. Bref, en aucun cas, elle ne peut se glorifier d’avoir vaincu la subversion.

Aucune contribution ne porte sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Est-ce le signe que la période a été abondamment traitée et qu’aujourd’hui elle intéresse moins ? Peut-être. En revanche, quatre études approfondissent nos connaissances sur l’après-guerre. L’émergence de l’Extrême-Orient ne surprend pas. Aurélie Proust recourt aux sources françaises pour évoquer la question de la représentation chinoise à l’ONU de 1949 à 1954. C’est une bonne idée. La question a été pour l’essentiel traitée jusqu’à maintenant d’après les sources américaines et britanniques. Or, la France tient dans cette affaire un rôle de premier plan. Elle est membre du Conseil de sécurité. Elle a choisi d’être aux côtés des États-Unis dans la guerre froide. Elle est engagée dans la guerre d’Indochine. C’est dire que les bouleversements en Chine ne la laissent pas indifférente. Le conflit coréen fixe les positions. La Chine populaire ne serait-elle pas indispensable pour trouver une solution ? Et la France, n’aurait-elle pas intérêt à reconnaître la Chine populaire pour pouvoir tenir un rôle plus important en Asie orientale ? De fait, le conflit de Corée et surtout les conséquences de la guerre froide ne tardent pas à geler les positions.

Ce qui nous conduit aux accords de Genève. Laury-Anne Bellessa prend à bras le corps la problématique de la puissance et du droit dans leur réalisation. Son travail est à la croisée des chemins entre l’histoire des relations internationales et l’histoire du droit international. Son ambition, elle la résume en ces termes : « Analyser plus précisément les enjeux politiques qui sont à la base de la signature de ces accords. (…) Etudier la dimension politique et subjective de l’élaboration du phénomène juridique. (…) Saisir toutes les faiblesses juridiques et politiques des garanties des accords de Genève ». Elle conclut sur les blocages politiques et juridiques du système des accords. Certes, les textes offrent des interprétations multiples et contradictoires. C’est le charme des documents juridiques. Elaborés par d’éminents juristes, il faudra que d’autres éminents juristes les interprètent.

Marie Filliozat suit une démarche plus classique. Elle décortique le commerce franco-britannique de 1958 à 1988. L’intention est louable, d’autant que les historiens français sont peu nombreux à travailler sur les relations franco-britanniques. La période est bien choisie. La France se modernise. L’Angleterre subit les effets de la désindustrialisation. La construction européenne progresse par à-coups. Le paradoxe, c’est qu’entre les deux pays l’entente n’est pas toujours cordiale. En revanche, leurs échanges prennent de l’ampleur, et plus encore après que la Grande-Bretagne est entrée dans le Marché commun. De 1980 à 1988, les deux pays sont des partenaires commerciaux privilégiés.

Enfin, je voudrais insister sur les conclusions, nouvelles et originales,  de Claire Lagonotte. Son objet d’étude : l’URSS et Cuba de 1959 à 1972. Elle détruit, une fois pour toutes, l’idée suivant laquelle Cuba fut le premier satellite de l’Union soviétique dans le monde occidental. Elle montre, preuves à l’appui, qu’entre les deux États, si différents, si inégaux, il y eut de fortes divergences. Cuba ne s’est pas soumis, pieds et poings liés, aux volontés de l’URSS. Khrouchtchev a proposé à Castro l’installation de missiles nucléaires au printemps de 1962. Mais dans la crise d’octobre, l’URSS ne manifeste pas une détermination sans failles pour défendre l’île. Les Cubains sont déçus et le font savoir à Moscou. Ils auraient souhaité plus de fermeté, donc une prise de risques plus marquée. Une sorte de réconciliation se produit en 1968. En un mot, Fidel Castro n’est pas un allié facile, et moins encore un vassal.

Au terme de cette revue, forcément brève, des travaux que présente le Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, une conclusion s’impose. Il reste encore beaucoup à faire. De la Russie au continent américain, en passant par l’Europe, les relations internationales sont encore riches de sujets qui n’ont pas été traités. Jenny Raflik donne, par exemple, de précieuses informations sur les archives de l’OTAN. Les auteurs, dont je viens de résumer les mémoires de maîtrise, auront des successeurs. C’est l’avenir de notre Institut et c’est la garantie de son dynamisme.