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Michel Tissier, Le droit pour le peuple

Le droit pour le peuple

 

 

Bulletin n° 18, printemps 2004

 

 

 

 

Yvan Leclère

 

 

 

Cela fait maintenant plus de quatre ans que j'ai commencé à m'intéresser aux pays baltes et aux vieux-croyants[1]. Ces derniers sont issus d'un schisme - raskol - survenu au sein de l'Église orthodoxe russe au milieu du XVIIe siècle après l'introduction de réformes liturgiques par le patriarche Nikon (dont la plus célèbre concerne le signe de croix avec trois doigts et non plus deux)[2].

Attachés à la tradition proprement russe, les opposants à ces changements furent excommuniés en 1666 et persécutés. Nombreux furent ceux qui fuirent vers les périphéries de l'empire ou l'étranger. Ainsi sont apparues dès la fin du XVIIe siècle les premières communautés du raskol sur les territoires baltes, c'est-à-dire en Livonie - sous domination suédoise - et en Lituanie. Les nobles polonais et allemands qui accueillirent les fuyards étaient très intéressés par cet apport de main-d'œuvre rurale après les ravages des guerres et des épidémies. L'intégration de ces provinces à l'Empire russe au cours du XVIIIe siècle n'interrompit pas le mouvement de migration, la noblesse locale soucieuse de ses intérêts économiques et de ses libertés continuant à offrir une certaine protection contre les autorités centrales. Au début des années 1860, les communautés baltes du raskol représentent un volume d'au moins 70 000 fidèles ; cette périphérie occidentale de l'empire est alors l'une des provinces où la concentration de schismatiques est la plus forte.

 Jusqu'à la fin du règne de Nicolas Ier, la relation des vieux-croyants baltes au pouvoir tsariste est caractérisée par une forte hostilité[3] et un lourd contentieux (traditionnellement le tsar est assimilé à l'Antéchrist ou à son serviteur). Cependant, la seconde moitié du siècle est marquée par un spectaculaire rapprochement, et l'intégration des schismatiques dans la communauté nationale russe. Cette intégration et la diffusion du sentiment national russe parmi les vieux-croyants constituent le thème directeur de mes recherches pour le doctorat.

 Le rapprochement entre les persécutés et le bourreau devient manifeste à partir du règne d'Alexandre II, et surtout à partir de l'insurrection lituano-polonaise de 1863, à la répression de laquelle les vieux-croyants participent activement dans l'ensemble du gouvernement général de Vilnius, qui correspond alors à la Lituanie, à l'est de la Lettonie (qu'on appelle Latgale) et à une partie de la Biélorussie. Cette prise de parti au cours du soulèvement a conduit à une redéfinition radicale des relations sociales : les anciens protecteurs (les nobles polonais) sont devenus les nouveaux ennemis et l'ancien bourreau (le tsar) l'objet d'un dévouement extrême. Comment expliquer cette inversion brutale et soudaine des rôles ?

 Ce renversement intrigue encore aujourd'hui les historiens, qui peinent à l'expliquer, se contentant généralement de reprendre soit la thèse des populistes Herzen et Ogarev, c'est-à-dire celle de la manipulation (« jacquerie » des paysans vieux-croyants contre les nobles polonais organisée par les autorités tsaristes), soit la thèse de fonctionnaires tsaristes de l'époque qui voyaient dans l'engagement des vieux-croyants l'expression naturelle de leurs racines russes. Ces thèses ont été certes « modernisées », les historiens soviétiques ont montré la lente dégradation des relations entre paysans vieux-croyants et propriétaires fonciers polonais au court du XIXe siècle et, quant à la seconde hypothèse, on pourrait parler du résultat de la diffusion du sentiment national parmi les dissidents religieux, de la « naissance d'une nation » russe.

 La lecture des documents contenus dans les archives du gouvernement général de Vilnius[4] (rapports de fonctionnaires, notes prises par le gouverneur général Mouraviev, et prières émanant des communautés vieilles-croyantes) permet d'apporter un nouveau regard sur l'engagement des raskolniki contre les insurgés lituaniens et polonais, ses mécanismes et ses motivations. A-t-on affaire à une jacquerie qu'on serait tenté de qualifier de « classique », c'est-à-dire à un conflit opposant avant tout des paysans à des nobles ? Ou assiste-t-on à un mouvement plus « moderne », national ? L'année 1863 marquerait-elle l'effacement des clivages religieux anciens au profit des sentiments nationaux, la réconciliation et la fusion des vieux-croyants et des orthodoxes au sein d'une même communauté nationale russe ? 1863, naissance d'une nation ?

 Pour bien comprendre ce qui s'est passé en 1863, il est nécessaire tout d'abord de saisir l'état des relations entretenues par les vieux-croyants avec le pouvoir tsariste et avec les nobles lituano-polonais à la veille de l'insurrection, puis de se faire une idée bien précise de la trame des événements, avant d'étudier les représentations qu'ils ont engendrées.

  

Prémices d'une explosion

  

Le développement des antagonismes sociaux entre paysans vieux-croyants et propriétaires fonciers polonais, l'asservissement progressif d'une grande partie des raskolniki réfugiés depuis le XVIIIe siècle, alors que ces derniers cherchaient à fuir autant le servage que les persécutions religieuses, tout cela a déjà été démontré par les historiens soviétiques[5]. Par contre on a jusqu'à aujourd'hui assez peu insisté sur les conséquences concrètes de cette dégradation, c'est-à-dire sur la diffusion de comportements violents et d'une réelle agitation parmi les schismatiques à la veille de l'insurrection lituano-polonaise.

 Les vieux-croyants fuient autant le servage que le tsar antéchrist, ce qui fait d'eux non seulement une dissidence religieuse, mais aussi une force de contestation sociale et politique, un danger potentiel pour l'ordre existant. Cette réalité est aussi bien comprise par les comités secrets aux affaires du raskol constitués par Nicolas Ier, qui ont rassemblé une grande quantité d'informations sur les schismatiques, que par les populistes de Londres Herzen et surtout Ogarev qui, au début des années 1860, cherchent à gagner le soutien des vieux-croyants pour un éventuel renversement du régime tsariste[6].

 Cependant ce danger potentiel que représentait le raskol pour l'ordre en place aux yeux des fonctionnaires et des populistes ne semble pas avoir été compris par les vieux-croyants eux-mêmes. Les tentatives d'Herzen et Ogarev d'associer les schismatiques à leur entreprise ont rencontré très peu de succès dans l'empire et aucun dans le gouvernement général de Vilnius. L'idée révolutionnaire intéressait assez peu les raskolniki. Chez eux le rejet du servage ne semble pas avoir abouti à la formation d'un projet politique, révolutionnaire.

 En fait, comme le montrent des recherches récentes, le mécontentement à l'égard des propriétaires nobles qui tendaient à les asservir s'est surtout traduit parmi les vieux-croyants par une forte criminalité : pendant la première moitié du XIXe siècle, au moins la moitié des bandits de grand chemin du gouvernement général de Vilnius sont issus du raskol, alors que les communautés ne représentent qu'une infime minorité, peut-être 1 %, de la population de la région[7]. Ce banditisme se consacre essentiellement au pillage des manoirs nobles et des églises catholiques, les vols se faisant le plus souvent en présence des propriétaires, à main armée, et à visage découvert : on a affaire à une criminalité particulièrement brutale, signe de l'ampleur de la dégradation des relations entre les vieux-croyants et leurs anciens protecteurs nobles, vers qui la violence propre au raskol est déjà orientée avant même le soulèvement de 1863. Ce fait est assez peu présent à l'esprit des fonctionnaires tsaristes et des populistes, qui pensent que c'est le tsar qui serait la première cible d'une éventuelle révolte des vieux-croyants.

 Or au début des années 1860 Alexandre II suscite plus l'enthousiasme et l'espoir que la haine parmi les vieux-croyants : la politique à l'égard du raskol est assouplie et le servage aboli. Les comités secrets pour la répression du schisme sont dissous. Les grandes campagnes de conversions forcées et de fermetures de lieux de culte prennent fin.

 L'expression « tsar libérateur » a un sens très concret pour 4 000 vieux-croyants de Latgale qui sous Nicolas Ier avaient été enrôlés de force dans une colonie militaire de type Arakcheev près de la ville de Dinabourg et convertis sous la contrainte à l'orthodoxie : la colonie est dissoute en 1856, et les conversions sont reconnues comme non valides par le ministre de l'Intérieur Valuev en 1861[8], les paysans pouvant revenir à la Vieille Foi sans que cela entraîne de sanctions judiciaires.

 Le développement d'un antagonisme parfois violent entre les vieux-croyants et leurs anciens protecteurs nobles d'un côté et le surgissement d'un « tsar libérateur » de l'autre forment donc un arrière-plan qui nous aide à mieux comprendre les événements de 1863.

  

La pierre d'achoppement

  

Dès le début de l'année 1863 les nationalistes polonais et lituaniens lancent des actions armées en Pologne et en Lituanie. Cependant leur mouvement n'aboutit pas à la formation d'une véritable armée : l'armée russe n'a affaire qu'à des bandes plus ou moins nombreuses qui harcèlent les représentants de l'autorité tsariste et parfois s'adonnent au pillage de communautés paysannes restées à l'écart du soulèvement - d'ailleurs dans l'ensemble la base populaire de la rébellion est restreinte.

 L'extension du soulèvement au gouvernement de Vitebsk et en particulier à la Latgale (Lettonie orientale) est prévue par les insurgés pour le printemps : le 14 avril, une bande dirigée par le comte Plater attaque dans la forêt un convoi d'armes qui se dirige vers la forteresse de Dinabourg et s'empare du chargement. Ce coup doit permettre l'embrasement de la région. Mais c'est compter sans les vieux-croyants des environs de Dinabourg qui s'attaquent à leur tour à la bande de Plater, pour livrer ensuite les insurgés à la forteresse de Dinabourg et restituer les armes. Cette intervention fait complètement échouer le plan des rebelles.

 Les raskolniki ne se contentent pas de cette action d'éclat, et se mettent à arrêter de leur propre chef des nobles polonais suspects de complicité avec les rebelles ; les paysans des environs, quelle que soit leur confession religieuse, suivent leur exemple et s'attaquent à plusieurs dizaines de manoirs nobles qu'ils pillent après en avoir arrêté les propriétaires polonais[9]. Le travail des champs est complètement déserté dans le district de Dinabourg au profit de la chasse aux rebelles, plus motivante. En mai, cette jacquerie patriotique s'étend aux paysans orthodoxes du gouvernement de Mogilev. Ainsi se réalise un scénario que n'avaient prévu ni les insurgés ni les autorités : les campagnes s'embrasent en faveur du pouvoir russe.

  Les populistes comme Herzen et Ogarev ont parlé à propos de ce mouvement paysan d'une « jacquerie organisée par le haut » : les autorités locales auraient demandé aux vieux-croyants leur secours après l'attaque du convoi d'armes et les auraient incités à se soulever contre la noblesse polonaise, en répandant des rumeurs effrayantes au sujet des intentions des insurgés à l'égard des populations russes. Cette thèse de la manipulation a été reprise par les nobles polonais qui ont pu rédiger leurs souvenirs à propos des événements survenus en Latgale[10].

 Cependant un document contredit cette thèse : il s'agit d'une lettre rédigée par des vieux-croyants qui ont participé au mouvement et qui demandent à Mouraviev la mise aux arrêts de certains nobles. Ils n'évoquent nulle part un appel au secours lancé par les autorités locales le 14 avril 1863 : ils se sont rassemblés après la nouvelle de l'attaque du convoi d'armes et ont ensuite décidé de leur propre chef de poursuivre les rebelles. Leur action semble avoir été spontanée, sans intervention initiale des autorités russes.

 Pour mieux comprendre cette réaction subite des raskolniki, il vaudrait mieux recadrer l'événement dans son contexte plutôt que d'évoquer une imaginaire manipulation. Tout d'abord, en 1863, le 14 avril tomba un dimanche, et pas n'importe quel dimanche, puisqu'il s'agissait de la fin de la seconde octave pascale : le long et rigoureux Carême venait récemment de s'achever, la communauté vieille-croyante du district de Dinabourg était donc en pleine période festive, réunie au grand complet chaque dimanche pour fêter la Résurrection du Christ, la victoire sur la mort, sur l'Adversaire... D'autre part il s'agit des raskolniki de la colonie militaire abolie en 1856 : ils vouent une affection toute particulière au tsar libérateur Alexandre II qui les a affranchis du double joug de l'armée et de l'Église orthodoxe. Contre ce tsar adulé une partie de la noblesse polonaise locale se soulève, et la bande des rebelles est dirigée par le comte Plater, nom honni qui à lui seul symbolise la dégradation des relations entre vieux-croyants et propriétaires fonciers polonais au cours du XIXe siècle (les vieux-croyants du district de Dinabourg ont été enrôlés de force dans la colonie militaire après s'être révoltés contre un Plater). Et grâce à l'art militaire appris au temps de la colonie, les raskolniki pouvaient aisément montrer leur reconnaissance au tsar libérateur et prendre leur revanche sur le passé. Nul n'est besoin d'évoquer une manipulation pour expliquer la « jacquerie ».

 D'ailleurs l'irréalité de la manipulation est démontrée par la réaction des autorités tsaristes elles-mêmes, plus effrayées qu'enthousiasmées par la révolte populaire. Les premiers rapports de gendarmerie qui arrivent à Saint-Pétersbourg font complètement abstraction de la motivation patriotique qui anime la jacquerie, ne font pas le lien avec l'épisode du convoi d'armes, et ne décrivent que l'attaque et le pillage de manoirs par les paysans, dont les nobles polonais seraient les victimes innocentes[11]. Si le ministère des Propriétés de l'État rétablit rapidement la vérité sur les faits, la méfiance n'en demeure pas moins. Le tsar lui-même craint une jacquerie patriotique sanglante à l'exemple de celle qui a ravagé la Galicie autrichienne en 1846 (dans le contexte, là aussi, d'un soulèvement polonais)[12].

 Afin de canaliser le mouvement sans le réprimer de manière violente, le gouvernement édicte le 22 avril 1863 les règles pour la constitution de milices rurales dans les gouvernements du Nord-Ouest : le recrutement est laissé à la charge des communautés paysannes, et les troupes d'une centaine d'hommes au maximum chacune doivent être dirigées par un sous-officier militaire, se consacrer essentiellement à la protection des villages ou de lieux précis (routes, ponts...) contre les attaques rebelles, et arrêter des suspects seulement en cas d'ordres précis[13].

 Les milices paysannes remportent un certain succès dans le gouvernement général de Vilnius - en particulier dans ses parties biélorusse et lettonne - et fournissent un appoint non négligeable aux troupes russes. Des paysans de toutes les confessions y ont été enrôlés, mais les vieux-croyants, pourtant à l'origine de la « jacquerie » de Dinabourg, se sont plutôt tenus à l'écart de cette institution. Les communautés vieilles-croyantes se sont mobilisées contre les rebelles, mais dans un cadre spécifique, à part.

 Dès le mois de mai 1863, des représentants des communautés vieilles-croyantes de Latgale et du nord-est de la Lituanie proposent au gouverneur général Mouraviev de constituer des milices à cheval sur le modèle cosaque (très populaire parmi les vieux-croyants, la Vieille Foi étant très répandue parmi les cosaques du Don). Le recrutement de ces milices « cosaques » (sotni) n'a pas été pris en main par les communautés (obshchestva) paysannes reconnues par l'État, mais par les communautés religieuses vieilles-croyantes et leurs cadres, qui n'avaient aucun statut officiel. En tout quatre milices d'une centaine d'hommes chacune, dirigées par des vrais cosaques du Don (vieux-croyants) désignés par le commandement militaire russe, ont été constituées, et chargées essentiellement de la garde des voies ferrées. Elles ont servi au moins jusqu'au printemps 1864[14].

  Même pour les raskolniki qui ne vivent pas au sein d'importantes communautés de coreligionnaires, là aussi on note une préférence pour l'action en dehors des milices constituées par les communautés paysannes, un certain refus de se mêler à ceux qui ne confessent pas la Vieille Foi : dans ce cas, l'enrôlement dans les auxiliaires de l'armée (messagers, éclaireurs...) prévaut sur la participation aux milices rurales.

 Cette incapacité à se mêler aux paysans catholiques, luthériens ou orthodoxes révèle la primauté persistante des clivages religieux sur les clivages sociaux (on n'a pas de véritable communion paysanne face aux nobles de la rébellion) et nationaux (les paysans orthodoxes et vieux-croyants ne combattent pas ensemble malgré leur identité russe commune), même au plus fort du soulèvement lituano-polonais. L'engagement des raskolniki aux côtés du pouvoir tsariste ne correspond donc véritablement ni à une « jacquerie », ni à une « lutte nationale ». Ce n'est pas une vraie jacquerie parce que les vieux-croyants de Latgale qui ont lancé le mouvement sont des paysans d'État dépendant directement du fisc (ils n'ont aucun rapport de dépendance envers un propriétaire foncier noble), et que la solidarité inter-confessionnelle entre paysans est restée embryonnaire. Ce n'est pas non plus une lutte nationale car le sentiment d'appartenir à une communauté russe qui dépasse les clivages religieux est quasiment inexistant : la constante volonté de faire « bande à part », ainsi que l'extrême rareté des mentions à l'identité russe dans les lettres adressées aux autorités, le montrent.

 Ce qui motive avant tout l'engagement des vieux-croyants, c'est le dévouement au tsar libérateur, dévouement quasiment mystique, aux dimensions millénaristes, car la montée sur le trône d'un tsar bon qui tranche avec la succession des antéchrists annonce les débuts d'une ère résolument nouvelle. L'élément moteur, c'est la légitimité dynastique, bien plus que la « conscience de classe » ou la « conscience nationale ». Mais les autres acteurs du drame, les insurgés tout comme les représentants de l'autorité tsariste, se révèlent incapables de comprendre cette réalité dans leur interprétation des événements.

  

Eux et nous

  

L'atmosphère de la guerre civile pousse en effet à l'élaboration de schémas d'interprétation assez simples, binaires, opposant deux camps bien définis, les rebelles plutôt polonais et les Russes, ces schémas supposant la présence d'un sentiment national fort parmi les vieux-croyants.

 Les pratiques des rebelles à l'égard des vieux-croyants et des orthodoxes à partir du printemps 1863 semblent indiquer que les insurgés ont le sentiment d'avoir affaire à une communauté russe unie, à une nation ennemie. Les nobles polonais qui ont écrit leurs souvenirs au sujet des événements de Latgale ne se sont pas vraiment posé la question de la motivation des vieux-croyants, car cela leur semblait relever de l'évidence : des fonctionnaires russes sont venus chercher l'aide des raskolniki, et ces derniers ont répondu à l'appel parce qu'ils étaient russes.

 À l'époque du soulèvement, les représailles exercées par les rebelles à l'égard des villages vieux-croyants et orthodoxes révèlent une hostilité croissante à l'égard de tout ce qui représente sur place la nation russe colonisatrice : on coupe la barbe des popes (symbole des traditions orientales), on pend des paysans orthodoxes ou vieux-croyants accusés de collaboration avec l'armée russe. L'exemple le plus célèbre concerne le village lituanien d'Ibenai, dans les environs duquel était installé un hameau de vieux-croyants : dans la nuit du 6 au 7 août 1863, une bande rebelle pend tous les habitants mâles en âge de combattre (onze hommes en tout)[15].

 Les pendaisons de « collaborateurs » s'inscrivent dans une entreprise plus large d'expulsion de la population rurale russophone, à l'aide de menaces et d'intimidations, ou avec des moyens plus légaux comme la rupture des baux. En effet, en 1863, environ cinq mille familles de vieux-croyants et d'orthodoxes du Nord-Ouest louent à bail (en arend) des terres à des nobles lituano-polonais, on les appelle des arendatory. Grande est la tentation pour ces nobles, s'ils soutiennent le soulèvement, de rompre les contrats et d'expulser les arendatory russes. Il est difficile d'évaluer l'ampleur du phénomène : le gouverneur général a été averti de plusieurs centaines de cas, mais les autorités de districts ont pu en traiter d'autres. Dès juin 1863, le gouverneur général de Vilnius Mouraviev interdit ces expulsions et impose même le prolongement des baux des arendatory orthodoxes et vieux-croyants si ces baux arrivent à terme. Cependant cette mesure est impuissante à empêcher les manœuvres d'intimidation et de harcèlement menées par les bandes insurgées contre les hameaux russophones isolés. Dès le mois d'août 1863, les autorités militaires ont dû organiser le relogement d'une cinquantaine de familles sur des terres de l'État[16].

 Cette tentative d'expulsion massive pousse le pouvoir tsariste à percevoir à son tour les vieux-croyants comme appartenant aux « Nôtres », à la communauté russe.

 Car avant que ce mouvement d'expulsions ne devienne manifeste, le dévouement des vieux-croyants du Nord-Ouest au tsar est très peu évoqué par les ministres et les autorités locales, comme le montre le journal tenu par le ministre de l'Intérieur Valuev. De Saint-Pétersbourg le dévouement verbal des marchands moscovites du raskol[17] - qui ne coûte pourtant aucune goutte de sang de la part de ces derniers - est plus visible car les marchands en question se rendent auprès du tsar en avril et savent se faire voir, tandis qu'à propos des paysans vieux-croyants du district de Dinabourg qui se soulèvent contre les nobles polonais, parfois au prix de leur vie, on parle plus d'un soulèvement paysan, d'une « jacquerie » en faveur du tsar libérateur qui a aboli le servage, que d'un soulèvement spécifiquement vieux-croyant.

 Ce n'est qu'avec les premières mesures prises contre les expulsions d'arendatory que l'on commence à célébrer le dévouement vieux-croyant dans les gouvernements du Nord-Ouest. Dans ses lettres au tsar et au ministre de l'Intérieur, le gouverneur général de Vilnius Mouraviev fait d'eux les meilleurs représentants de la narodnost' russe dans la région, car ils ont su conserver pendant plusieurs siècles leurs traditions malgré leur isolement dans un environnement catholique[18]. Ils constituent un rempart contre les influences polonaises et latines, et sont très attachés à leur identité nationale ; ce sont des membres à part entière de la communauté russe. D'ailleurs Mouraviev préfère utiliser à leur propos non pas le mot « raskolniki » (schismatiques) - terme officiel qui souligne la séparation entre orthodoxes et vieux-croyants - mais l'expression plus positive de « starovery » (vieux-croyants) ou de « staroobrjadcy » (vieux-ritualistes), qui insiste sur leur attachement à l'ancienne tradition russe, et donc leur appartenance à la communauté nationale russe.

 Mais chez les vieux-croyants ce sentiment d'appartenir à la communauté nationale russe est encore très faible en 1863. Comme le montrent les requêtes qu'ils adressent au tsar et au gouverneur général[19], ils ont la vision d'un empire non pas multinational mais multireligieux, les clivages qui le traversent sont avant tout confessionnels, et le seul ciment d'unité est le dévouement à l'empereur, et plus particulièrement la prière que chaque sujet récite selon ses propres rites à l'intention du tsar. L'autre grand clivage évoqué est celui qui oppose les sujets fidèles au tsar libérateur et les rebelles, partage en deux camps qui s'opère en fonction de valeurs judiciaires (on implore ou célèbre la Justice de l'empereur et du gouverneur général) et non pas nationales. Les vieux-croyants sont bien plus dévoués à leur souverain et à leur foi qu'à leur nation, c'est la légitimité dynastique qui domine dans leur esprit, et non le sentiment russe.

  Ce décalage entre le discours officiel et l'état d'esprit des raskolniki du gouvernement général de Vilnius se manifeste à partir du début de l'année 1864 par la multiplication des maisons de prière ainsi que par un nouvel essor du banditisme vieux-croyant qui profite du désordre ambiant[20] (la distinction entre chasse aux rebelles et pillage n'est pas toujours bien nette). Depuis le règne de Nicolas Ier il est interdit aux schismatiques de construire ou réparer des maisons de prière, à moins d'obtenir l'autorisation de l'empereur, mais en 1863 l'impression d'une réconciliation définitive avec ce dernier incite les vieux-croyants à se passer de cette autorisation formelle, et les maisons de prière commencent à fleurir à travers les provinces du Nord-Ouest. Malgré l'étiquette « Russes » qu'on tente de leur imposer, les vieux-croyants demeurent des vieux-croyants et se comportent comme tels - schismatiques... et bandits.

 

 

Conclusion

  

En 1863, les vieux-croyants ne sont donc pas encore des Russes, dans le sens où ils n'ont pas véritablement le sentiment d'appartenir à une communauté nationale qui transcende les clivages religieux. Il est prématuré de parler d'une « naissance » de la nation russe pendant le soulèvement lituano-polonais, car parmi les paysans du raskol ce sont encore l'identité confessionnelle et la légitimité dynastique qui prévalent sur l'appartenance nationale. En 1863 le sentiment national n'est réellement présent qu'au niveau des élites, de la noblesse polonaise et des fonctionnaires russes qui administrent le gouvernement général de Vilnius. La diffusion dans des strates plus larges de la société ne s'est pas encore faite.

 La situation est même paradoxale, car l'historiographie a l'habitude d'opposer une société civile au sein de laquelle le sentiment national tend à se développer et un pouvoir central russe qui répugne à le promouvoir car trop attaché au statu quo et au caractère multinational de l'empire. Dans les provinces du Nord-Ouest de 1863 c'est l'inverse : les autorités tsaristes et notamment le gouverneur général Mouraviev font la promotion de l'identité nationale russe alors qu'elle n'existe pas encore dans la conscience des vieux-croyants.

 En fait les fonctionnaires russes n'ont pas vraiment le choix dans le gouvernement général de Vilnius : le fait vieux-croyant n'est pas reconnu par les lois de l'empire (on ne parle que de schismatiques et ceux-ci n'obtiennent l'ensemble des droits civils qu'en 1905), et surtout les communautés du raskol (organisées autour de maisons de prière souvent clandestines et de nastavniki tout aussi clandestins) n'ont aucune existence officielle, il est donc hors de question de s'appuyer sur elles. Il vaut mieux promouvoir l'identité nationale russe que de reconnaître le particularisme vieux-croyant, et c'est ce que le pouvoir russe s'applique à faire à partir de 1863 à travers son programme de russification. À partir de 1863, les gouvernements du Nord-Ouest deviennent un laboratoire pour la promotion par les autorités du sentiment national russe parmi les populations russophones, fait encore trop peu mis en valeur par les historiens.

 



[1]     LECLÈRE (Yvan), « Les vieux-croyants dans l'Estonie de l'entre-deux-guerres (1920-1939) », Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, printemps 2002, no 13, p. 73-85 [résumé de maîtrise]

[2]     PASCAL (Pierre), Avvakum et les débuts du raskol, Paris, Mouton, 1969 (1938, 1re éd.), et MICHELS (G. B.), At War with the Church: Religious Dissent in Seventeenth-Century Russia, Stanford, Stanford U. P., 1999.

[3]     ZHILKO (A.), MEKSHS (E.), « Staroobrjadchestvo v Latvii. Vchera i sevodnja », Revue des études slaves, 1991, t. 69, fascicule 1-2, numéro spécial « Vieux-croyants et sectes russes du XVIIe siècle à nos jours » sous la direction de M. Niqueux, p. 73-88.

[4]     Archives historiques d'État de Lituanie, Vilnius (plus loin AHEL), fonds 378.

[5]     KOCIEVSKIJ (A. S.), « Zakreposhchenie krest'jan-staroobrjadcev Belorussii v konce XVIII-nachale XIX v. », Voprosy agrarnoj istorii centra i severo-zapada RSFSR, 1972, p. 115-122.

[6]     MERVAUD (M.), « Une alliance ambiguë : Herzen, Ogarev et les vieux-croyants », Revue des études slaves, 1991, t. 69, fascicule 1-2, p. 119-134.

[7]     PRASPALIAUSKIENĖ (R.), Nereikalingi ir pavojingi : XVIII a. pabaigos-XIX a. pirmosios pusės elgetos, valkatos ir plėšikai Lietuvoje, Vilnius, Žara, 2000, p. 90.

[8]     AHEL, f. 378, section des affaires générales, année 1864, dossier 248, p. 125-137.

[9]     BREZHGO (B. P.), Ocherki po istorii krest'jankikh dvizhenij v Latgalii, 1577-1907, Riga, Akademija Nauk Latvijskoj SSR, 1956, p. 114-117.

[10]    Ibid., p. 115-116.

[11]    Archives historiques d'État de la Fédération de Russie (Saint-Pétersbourg), fonds 109, première section, année 1863, dossier 23, 90e partie, p. 111.

[12]    À ce sujet on peut consulter l'article de DOLBILOV (M.), « Kul'turnaja idioma vozrozhdenija Rossii kak faktor imperskoj politiki v Severo-Zapadnom krae v 1863-1865 gg. », Ab Imperio, 2001, no 1-2.

[13] BREZHGO (B. P.), op. cit., p. 118.]

[14]    AHEL, fonds 378, section des affaires générales, année 1863, dossier 1393.

[15]    KVIKLYS (B.) (dir.), Mūsų Lietuva : Krašto vietovių istoriniai, geografiniai, etnografiniai bruožai, Boston, Lietuvos enciklopedijos leidykla, 1964, t. 2, p. 357-358.

[16]    AHEL, fonds 378, section des affaires générales, année 1863, dossier 1795.

[17]    VALUEV (P. A.), Dnevnik P. A. Valueva, ministra vnutrennikh del, Moscou, Izdatel'stvo Akademii Nauk SSSR, 1961, t. 1, p. 219.

[18]    DOLBILOV (M.), op. cit.

[19]    AHEL, f. 378, section des affaires générales, année 1864, dossier 248.

[20]    AHEL, f. 378, section des affaires générales, année 1867, dossier 279.