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Marie-Pierre Rey, Éditorial

Éditorial

 

 

Bulletin n° 18, printemps 2004

 

 

 

Marie-Pierre Rey

 

Le numéro que j'ai le grand plaisir de préfacer aujourd'hui réunit les sept contributions qui ont été présentées en février dernier lors de la journée annuelle d'études doctorales du Centre de recherches en histoire des Slaves. Leur grande diversité témoigne comme l'an passé de la variété des champs d'études couverts par le centre puisque l'on compte des travaux portant sur les périodes tsariste et soviétique et des travaux traitant du monde russe et du monde balte.

À partir d'un document apocryphe, le « Testament » de Pierre le Grand rédigé dans les années 1790, publié en 1812 et dont elle suit la destinée dans le premier tiers du XIXe siècle, Elena Jourdan propose une étude passionnante des stéréotypes politiques et culturels anti-russes à l'œuvre dans les milieux diplomatiques français tant sous l'Empire que sous la Monarchie restaurée. Elle montre avec finesse comment ce document a été instrumentalisé au gré des intérêts diplomatiques français et comment il a contribué à forger un corpus d'images russophobes. Anti-russes du fait de leur ardente polonophilie, ces milieux diplomatiques, reproduisant des perceptions largement partagées par Napoléon lui-même, n'ont eu de cesse en effet, tout au long du premier tiers du XIXe siècle, de rejeter les représentations positives héritées des Lumières et de construire l'image angoissée d'une Russie barbare, asiatique, soumise à un pouvoir expansionniste, avide de domination mondiale.

S'inscrivant elle aussi dans une problématique qui fait la part belle à l'étude des images et des stéréotypes, puisqu'elle a choisi de travailler sur les regards portés par les Russes sur l'Orient du XIXe siècle, Lorraine de Meaux s'intéresse dans sa contribution aux récits de souvenirs publiés par des officiers russes engagés dans les guerres caucasiennes dans la première moitié du siècle. Ces récits - l'on en recense plus de 300 - constituent une source d'autant plus précieuse pour l'historien que la censure militaire et politique entravait considérablement la diffusion des informations et que les militaires étaient avec quelques rares négociants les seuls Russes à s'aventurer alors au Caucase. L'analyse livrée par Lorraine de Meaux dégage avec pertinence la variété complexe des représentations élaborées par les militaires russes, puisqu'à une vision pétrie de condescendance à l'égard des brigands tchétchènes aux mœurs primitives, se mêle une grande fascination pour leur courage au combat et leur sens de l'honneur. Lorraine de Meaux montre que c'est précisément de ces représentations complexes et de la confrontation avec l'autre qu'a surgi le mythe du « Caucasien », ce Russe profondément transformé par son expérience orientale, « héros entre l'Orient et l'Occident ».

Avec les travaux de Michel Tissier, l'on quitte partiellement le champ des représentations et des images pour s'intéresser à la parole politique qui, à la faveur de la révolution de 1905, se développe alors en Russie. Dans son article, Michel Tissier s'est intéressé aux nombreuses brochures de vulgarisation politique qui voient le jour au tournant du XXe siècle et il s'est attaché à étudier avec rigueur tant la nature du discours qu'elles diffusent en matière de libertés et de droits individuels que la conception du droit qu'elles cherchent à vulgariser auprès du peuple. Mais l'analyse de Michel Tissier, qui s'est efforcé de cerner le lectorat visé par ces brochures, souligne avec pertinence que cette littérature de vulgarisation politique s'adressait en réalité moins au peuple proprement dit qu'aux « médiateurs » et « prescripteurs » que constituaient enseignants et bibliothécaires et que le fossé culturel, politique et intellectuel qui existait encore au tournant du XXe siècle entre l'intelligentsia et le peuple, était loin d'être comblé.

Consacrée aux vieux-croyants du gouvernement général de Vilnius, l'étude d'Yvan Leclère nous conduit à la périphérie occidentale de l'Empire russe, en terre balte. À travers une étude de cas, l'attitude des vieux-croyants face au soulèvement lituano-polonais de 1863, Yvan Leclère rend compte avec talent de l'évolution de la communauté des vieux-croyants de Lituanie-Latgale qui, initialement hostiles à la figure du tsar dans lequel ils voyaient l'Antéchrist, vont progressivement se rallier à lui au point de participer, aux côtés des armées russes, à la répression de l'insurrection lituano-polonaise de 1863. Et Yvan Leclère démontre de façon convaincante que, contrairement à un certain nombre de mythes vivaces véhiculés par la période soviétique, l'engagement des vieux-croyants aux côtés des troupes tsaristes, ne releva ni d'une jacquerie ni d'une lutte nationale, prémisse à l'émergence d'un sentiment national russe, mais d'un dévouement mystique à l'égard du tsar Alexandre II, le tsar libérateur.

La contribution présentée par Suzanne Pourchier nous amène à une problématique où art et identité nationale se combinent étroitement. S'attachant de manière originale à cerner le rôle joué par l'emblématique militaire dans la construction de l'identité nationale, Suzanne Pourchier s'est plus particulièrement intéressée au cas des tirailleurs lettons dont elle retrace l'évolution entre 1914, date à laquelle ils font encore partie des troupes de l'empire tsariste, et 1923, date à laquelle une association des anciens tirailleurs lettons voit le jour. Au fil de cette période très dense où la Lettonie, en quête de symboles identitaires, accède à l'indépendance, Suzanne Pourchier montre que les emblèmes des tirailleurs n'ont cessé d'évoluer au gré de l'évolution du contexte international - la chute de l'Empire russe, la défaite des armées blanches et la naissance d'une Lettonie indépendante -, et ont directement participé à l'élaboration d'une symbolique qui, dépassant la sphère strictement militaire, s'est peu à peu élargie au point de devenir un objet de référence nationale.

 Les deux dernières contributions présentées lors de la journée d'études de février relèvent d'une tout autre problématique puisqu'il y est, de près ou de loin, question de la sphère communiste et du mouvement communiste international.

 L'article de Cristobal Dupouy traite d'un sujet douloureux et mal connu, à savoir le départ en pleine guerre d'Espagne et l'installation dans l'URSS de 1937, de 3 000 enfants de républicains espagnols, âgés de 2 à 15 ans. Cristobal Dupouy retrace l'accueil privilégié réservé aux enfants, leur prise en charge généreuse par l'État soviétique et la nature de l'éducation dispensée, marquée par la politique et la propagande. Mais il souligne aussi combien la guerre constitua une épreuve - beaucoup d'enfants disparaissent alors - et combien, pour les survivants, l'après-guerre s'avéra éprouvant : peu d'enfants seront autorisés à regagner l'Espagne et parmi ces derniers, seule une poignée parviendra à s'adapter à l'Espagne traditionaliste franquiste. Quant à ceux qui furent contraints de rester en URSS, Cristobal Dupouy montre qu'ils seront à l'âge adulte placés pour la plupart au service de la cause révolutionnaire : porte-drapeaux du message soviétique à Cuba comme sur le continent sud-américain, les enfants espagnols constitueront en effet, de par leurs compétences linguistiques, le « fer de lance » de la politique soviétique tiers-mondiste des années 60.

 À la croisée de l'histoire culturelle de la guerre froide, de l'histoire du mouvement communiste international et de l'histoire de la musique, la contribution de Vincent Casanova pose les premiers jalons de l'histoire du Chant du Monde, la maison d'éditions musicales proche du PCF qu'il se propose d'étudier entre 1945 et 1953. Retraçant les débuts de la maison d'éditions, Vincent Casanova met en avant la personnalité de son directeur Renaud de Jouvenel et ses relations avec la direction du PCF. Ce dernier joua très vite un rôle majeur dans le fonctionnement du Chant du Monde, mais ce n'est qu'en 1951 que se produit la complète inféodation de la maison d'éditions aux volontés du parti. Dans l'intervalle, Le Chant du Monde aura largement contribué à diffuser une esthétique musicale communiste, en diffusant au fil des ans des versions diverses de l'Internationale et en popularisant en France le patrimoine musical soviétique et est-européen ; mais il aura en revanche échoué à créer et à imposer un répertoire musical proprement français et communiste.

  À ces sept contributions s'ajoute un texte proposé par François-Xavier Nérard. Longtemps membre dévoué du Centre de recherches en histoire des Slaves, dont il est aujourd'hui géographiquement éloigné par ses activités de directeur du Collège universitaire français de Moscou, François-Xavier Nérard a très gentiment accepté de rédiger pour ce numéro spécial du Bulletin un résumé de la thèse qu'il a soutenue à l'hiver 2002 sous ma direction et qui vient d'être publiée aux éditions Tallandier sous le titre Cinq pour cent de vérité. La dénonciation dans l'URSS de Staline. Remarquable par son ampleur de vue et la rigueur de ses analyses, la thèse de François-Xavier Nérard est déjà saluée comme un ouvrage majeur de référence pour tout historien désireux d'appréhender et de comprendre la période stalinienne. Je me réjouis de ce succès et souhaite aux sept auteurs des contributions réunies dans ce numéro une aventure intellectuelle tout aussi passionnante.