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Cristobal Dupouy, Les enfants de la guerre

Les enfants de la guerre

 

Bulletin n° 18, printemps 2004

 

 

 

 

Cristobal Dupouy

 

 

 

 1937 est resté ancré dans les mémoires comme l'année qui symbolisa dans toute son horreur, l'extension de la barbarie humaine, sa lâcheté, sa brutalité aveugle, l'atrocité d'une guerre qui ne tarda pas à déchirer toute une nation. En effet, le dimanche 26 avril, jour de marché, lorsque des familles entières se promenaient insouciantes dans les rues bondées d'une petite localité du pays Basque, les bombes tombèrent sur eux et leur ville, Guernica, faisait ainsi une entrée pour le moins fracassante dans l'histoire.

Ce fut une attaque délibérée sur la population civile, plus spécifiquement, contre le pays Basque et Euskadi, bastion républicain et surtout indépendantiste. Les forces du général Franco entendaient ainsi mater dans son noyau le plus dur et dans la population espagnole dans un sens plus large, les velléités républicaines et indépendantistes qui secouaient l'Espagne d'alors.

 À la suite de ce drame humain, le gouvernement basque, relayé par le gouvernement républicain, initia une vaste campagne pour que les enfants du pays puissent sortir du territoire espagnol et ainsi échapper à la barbarie. Plusieurs pays répondirent à l'appel, notamment la France, la Belgique et l'Angleterre. L'Union soviétique pour sa part, fut la dernière à donner son accord[1]. L'URSS bénéficiait en Espagne d'une large sympathie parmi les républicains et ne demeurait pas tout à fait étrangère aux yeux des Espagnols. En effet, de nombreux Soviétiques luttaient en ce moment en Espagne dans le cadre des Brigades internationales qui avaient pris leurs quartiers généraux dans la ville d'Albacete ; ville qui fut à son tour fortement bombardée par les forces fascistes.

 Près de 30 000 enfants purent quitter l'Espagne durant la guerre civile grâce à la coordination en grande partie de la Croix-Rouge et des mouvements de solidarité socialistes et communistes furent créés à cet effet. Presque tous retournèrent en Espagne une fois la guerre civile terminée, à l'exception des 3 000 qui avaient été envoyés en Union soviétique.

 C'est l'incroyable épopée et histoire peu connue des enfants de républicains espagnols, envoyés en Russie pour échapper à la guerre civile espagnole en 1937, que nous nous apprêtons à suivre. Il s'agit ici d'étudier le sort réservé à ces enfants qui se voient pris dans la tourmente de l'histoire (guerre civile espagnole, grande guerre patriotique, guerre froide) avec en toile de fond Franco, Staline, Dolorès Ibarruri « La Pasionaria » et Khrouchtchev. Ils auront, de près ou de loin, chacun à sa manière, des influences variées sur la destinée de ces « orphelins ». Il s'agira de voir dans quelle mesure ceux-ci, une fois devenus adultes, ont contribué au rapprochement avec le monde hispanique lorsque l'Union soviétique s'ouvrait au continent latino-américain.

 

Le départ

 

L'évacuation se met en place vite, très vite et, déjà à la mi-juin, un premier contingent d'enfants quitte le sol espagnol pour l'URSS. Il y a au total quatre « convois » qui se succèdent pendant l'été 1937. Ainsi partent en direction de l'Union soviétique, dans des navires aux noms aussi saisissants que le « Palo de Cabos », « La Habana » et le « Félix Dzerjinski » des centaines d'enfants espagnols. Presque trois mille[2] enfants de républicains gagnent de cette façon l'URSS et cela en grande partie grâce au gigantesque travail mené par le Secours rouge international[3] en étroite collaboration avec le parti communiste espagnol (PCE) et le ministère de l'Instruction publique espagnol[4].

 Pour une grande partie des Espagnols de l'époque et surtout pour les gens proches du parti socialiste et communiste, l'URSS fait figure de véritable « paradis terrestre ». Y a-t-il un meilleur endroit au monde pour envoyer ses enfants ? De plus, au milieu de l'année 1937, les parents, comme d'ailleurs une large frange de la population espagnole, croient fermement que la guerre civile va être de courte durée et que l'issue sera favorable aux républicains.

 La majorité de ces enfants sont d'origine basque et asturienne mais en réalité toute l'Espagne est représentée ; des enfants venus un peu de partout, de Malaga, de Madrid, de Terruel, de Barcelona, d'Oviedo, de Guijon[5], pour énumérer seulement les villes les plus importantes. Ces enfants, qui ont entre 2 et 15 ans et qui, pour leur majorité, sont issus de la classe ouvrière et paysanne espagnole ont de nombreux parents militant au sein d'une organisation ouvrière (UGT, CNT) ou dans les partis de gauche (le PSOE, PCE, parti radical)[6]. L'URSS ne semble pas faire de ce militantisme une condition pour recevoir les enfants, toutefois dans les fiches personnelles des enfants il est toujours question de la tendance politique des parents. Ce qui n'empêche pas la venue en territoire soviétique des enfants ou des adultes espagnols sans une appartenance politique déterminée[7].

 En Union soviétique ils sont reçus comme des héros. Poing levé et au son de l'Internationale ces « orphelins » espagnols descendent les passerelles des bateaux à Leningrad ou à Yalta pour être reçus par un important comité de pionniers locaux et des komsomols[8]. L'accueil ne manque pas d'être utilisé par la propagande soviétique qui fait de l'URSS le seul pays capable de prendre la défense des opprimés dans le monde et de mener une lutte effective contre la barbarie fasciste. De nombreux reportages sont ainsi réalisés sur l'accueil fastueux qui leur est réservé (concerts en leur honneur, gala au Bolchoï) d'une part pour être montrés en URSS, d'autre part pour être diffusés à l'étranger et surtout en Espagne où ils seront projetés dans les maisons syndicales, dans les mairies ou dans les sièges régionaux du PCE[9].

 Au fur et à mesure qu'ils arrivent en Union soviétique, les enfants sont accueillis dans les douze maisons pour enfants (orphelinats - detskie doma dlia ispanskih detej) réservés dans un premier temps aux seuls Espagnols. Les maisons sont réparties sur tout le territoire de l'Union soviétique ; à Léningrad et dans sa banlieue, à Moscou et dans sa région, à Kiev, à Odessa, à Kherson et à Kharkov. Ces centres accueillent un nombre plus au moins similaire d'enfants, la maison no 1, inaugurée le 1er août 1937, située dans la région de Moscou, accueille 358 enfants[10].

 L'URSS ne lésine pas pour bien accueillir ces nouveaux invités. Rien que pour la maison no 1 et ses nouveaux locataires, l'État dépense plus d'un million trois cent trente mille roubles[11] (mise en état de la maison, sa transformation en orphelinat, soins médicaux donnés aux enfants, vêtements, scolarité et autres frais). Pour la nourriture des enfants, on avait estimé un coût de 7,25 roubles par personne et par jour, mais en réalité la somme affectée est beaucoup plus importante atteignant 11,43 roubles et pouvant aller jusqu'à 13 roubles par enfant[12]. Cela revient à une dépense considérable, plus de 350 roubles par mois pour chaque enfant et cela sans compter les autres dépenses induites. Lorsqu'on considère par exemple que le docteur de la maison d'enfants no 1 a un salaire mensuel de 500 roubles et que les indemnités du directeur de cette même maison se montent à 650 roubles (ce sont là les salaires les plus élevés[13]), on peut considérer que ces enfants sont des hôtes privilégiés du pouvoir soviétique et que tout est fait pour que ces enfants ne manquent absolument de rien. Des sculptures achetées 5 500 roubles pièce décorent la maison d'enfants no 1, un piano est acheté dans la foulée en 1937. La maison no 5 dispose d'une bibliothèque avec plus de 400 titres en espagnol[14]. Tout est fait pour donner à l'étranger une image de prospérité, de largesse et de compassion du peuple soviétique envers ces orphelins espagnols, et ainsi détourner les regards trop pressants sur l'éventuelle famine qui a sévi dans une partie du pays quelques années auparavant ou sur les terribles procès de Moscou qui ont assombri le blason soviétique.

 

 

Éducation et travail politique

 

 L'enseignement est dispensé en espagnol[15], car la venue des enfants est perçue comme temporaire et on garde le souci de ne pas couper les liens avec l'Espagne pour que ces enfants puissent continuer sans entraves leur scolarité dans leur pays une fois le conflit fini. La république espagnole dépêche à cet effet 213 adultes espagnols, pour la majorité des instituteurs et des surveillants[16], venus accompagner les enfants dans leur traversée.

  Une importance toute particulière est donnée au travail politique des enfants. Nombreux sont les rapports des éducateurs sur le travail politique de masse. En effet, les organisations de pionniers en un premier lieu, puis celles de komsomols encadrent la formation des enfants. Dans une enquête réalisée à la maison no 1, les éducateurs se félicitent de la participation des enfants à hauteur de 97,3 % au komsomol, estimant que celui-ci joue un rôle principal pour leur épanouissement[17]. En ce sens, ces Espagnols bénéficient d'une éducation toute soviétique où la formation politique a une importance particulière. Cela exprimerait en outre la volonté sous-jacente du pouvoir soviétique d'endoctriner ces enfants avant leur éventuel retour en Espagne. L'année scolaire est ainsi parsemée de conférences que l'on peut considérer comme faisant partie du travail politique des autorités ; travail qui s'accentue lorsque les enfants commencent à manier le russe avec plus d'aisance et cela est vrai surtout après la guerre. Deux fois par semaine les élèves sont rassemblés en petits groupes, ce qui facilite, comme le rappelle l'institutrice dans son rapport annuel[18], le contrôle de leurs tendances politiques et la correction, s'il y a lieu, des orientations non conformes aux canons idéologiques soviétiques. Les conférences se succèdent sur des thèmes aussi variés que la capitulation du Japon, le procès de Nuremberg, sur la morale communiste, sur les jeunes du monde socialiste et leur lutte contre Franco, sur la constitution de Staline...[19]

 Les enfants ne demeurent pas en reste, ils doivent eux aussi préparer des exposés sur des thématiques bien précises. Parmi les interventions remarquées, celles d'enfants de la dixième classe comme Remedios Garcia qui se pencha sur le « huit mars, la journée internationale de la femme », Meche Piñedo « sur Staline », Ester Muñades traita « Kirov et le komsomol » et Luis Fernandez fit un exposé sur « Lénine »[20]. Il faut considérer ces travaux politiques non seulement dans une optique d'éducation de masse, qui se pratique d'ailleurs dans tout le système éducationnel soviétique, mais aussi dans celle élaborée par Dolorès Ibarruri, pour qui ces enfants représentent le « fonds d'or » de l'Espagne. En effet, en 1939, la guerre civile espagnole est remportée par les franquistes. Ces enfants se voient dans l'impossibilité de regagner l'Espagne à cette date, de peur des représailles[21]. De surcroît, le PCE croit que le régime franquiste ne va pas durer car la situation en Espagne est catastrophique. Après une guerre qui a épuisé toutes les ressources du pays, à Moscou, on croit à un effondrement du régime fasciste à Madrid. D'où l'importance de se tenir prêts et, lorsque le temps sera venu, de renvoyer ces enfants dans leur patrie natale pour qu'ils la guident vers le communisme[22].

 Les enfants grandissent et beaucoup finissent leur scolarité. Ils ont donc la possibilité d'intégrer les universités ou, selon leur désir, d'obtenir une profession industrielle ou technique. Pour résoudre ce problème, deux maisons de jeunes espagnols sont créées en 1940 ; une à Moscou (universitaire) et une autre à Leningrad (technique). Ces jeunes espagnols obtiennent dans la foulée la citoyenneté soviétique, ce qui facilite leurs démarches administratives d'une part et leur intégration de l'autre.

Mais leur existence jusqu'alors paisible est inexorablement rattrapée par les événements et l'histoire vient frapper à nouveau les vies de ces « orphelins ». Le 22 juin 1941, les enfants, ainsi que la majorité de la population soviétique, écoutent avec perplexité l'adresse radiophonique de Molotov annonçant l'invasion du territoire soviétique par les troupes allemandes. En outre, cette date commémore presque jour pour jour le quatrième anniversaire de l'arrivée des premiers enfants et marque également la fin d'un heureux séjour en URSS et le début d'une tragédie.

  

La guerre et l'après-guerre

 

Très vite, disparaissent de nombreux éducateurs, partis combattre sur le front tandis que les enfants les plus âgés sont enrôlés dans l'Armée rouge en tant que Soviétiques[23]. La déroute de l'armée soviétique ne laisse pas de temps pour évacuer toutes les maisons. Ceux qui sont à Léningrad par exemple subissent le terrible siège de la ville. Pour les autres, la situation n'est en rien enviable. Une fois atteintes les régions éloignées pour échapper à la fulgurante avancée allemande, les enfants ne trouvent que désolation et pénuries en tout genre.

 Manque de nourriture[24], manque de vêtements appropriés, des conditions hygiéniques pitoyables, la mort omniprésente[25] mais jamais, pendant toute la durée de la guerre, ces enfants n'ont manqué d'éducation. Les rapports des instituteurs continuent à se faire périodiquement, rappelant toutefois la dureté des conditions matérielles subies et se félicitent de pouvoir remplir le programme scolaire[26]. Leur ration alimentaire est drastiquement limitée, ce qui crée d'indéniables problèmes de santé[27], et ne fait qu'accentuer la mortalité infantile. Au total, 251 enfants mourront pendant la guerre[28].

 La fin du conflit mondial marque un autre moment pour pouvoir rapatrier les enfants. À partir de 1945, lorsque des millions de personnes retournent à leur pays d'origine après les grands bouleversements de la guerre mondiale, les parents des enfants espagnols réfugiés en URSS depuis 1937 commencent à les réclamer. L'Union soviétique n'entretient pas de relations diplomatiques avec l'Espagne, ce qui complique le rapatriement, mais les demandes se font à travers les ambassades de France, du Mexique ou de l'Argentine, pays auprès desquels de nombreux Espagnols avaient trouvé refuge à la fin de la guerre civile. Dans un premier temps, le retour des enfants se fait sans entraves, et prend vite de l'ampleur. En 1945, 20 enfants peuvent rejoindre leurs familles, en 1946, 32 et en 1947, 65 enfants quittent l'Union soviétique[29]. Comprenant l'importance du phénomène, le PCE, décide d'intervenir pour enrayer la fuite des enfants car ce rapatriement risquait de compromettre la politique ambitieuse de « la Pasionaria » ; celle de convertir ces enfants en de véritables « homo sovieticus » avant un éventuel retour dans leur patrie, pour pouvoir bâtir une nouvelle Espagne socialiste[30]. En 1948, cette courte période d'« ouverture » se termine brutalement ; aucun enfant ne gagnera plus l'étranger à partir de cette date.

 

 

Ces enfants deviennent de jeunes adultes et sont incités à parfaire leur éducation. Plus de 750 « enfants de la guerre » reçoivent une éducation universitaire. Chiffre considérable si l'on compte encore les enfants qui ont reçu une spécialisation professionnelle - 289 individus[31] - totalisant un peu plus de 35 % de l'effectif arrivé en 1937. Ces jeunes Espagnols entament donc leur vie en Union soviétique, résignés à ne plus pouvoir rentrer en Espagne. Beaucoup d'entre eux se marient, ont des enfants et commencent des carrières professionnelles.

 Avec l'avènement de Khrouchtchev, les destins des enfants espagnols sont profondément changés. En 1956 quelques « enfants » espagnols réussissent à envoyer une lettre clandestine au secrétaire général des Nations unies, dans laquelle ils expliquent que les enfants de républicains espagnols venus en 1937 sont retenus contre leur volonté en URSS. Les pressions de Dag Hammarskjöld se font de plus en plus pressantes. Craignant que cette affaire n'apparaisse en plein jour et ne crée une situation embarrassante pour l'Union soviétique et pour la politique d'ouverture que le premier secrétaire du PCUS tentait d'imposer sur la scène internationale, Khrouchtchev accorde aux « enfants » espagnols en 1957, vingt ans après leur arrivée en territoire soviétique, le droit de retourner en Espagne. La totalité du contingent peut repartir sauf ceux qui travaillent dans l'industrie lourde ou militaire.

 Les retrouvailles avec l'Espagne ne sont pas faciles. Elles sont plutôt marquées par de grandes désillusions. Après avoir passé toute une vie en Union soviétique, ces jeunes Espagnols ont du mal à retrouver leurs familles et leur pays. Guettés par la police secrète de Franco qui débusque frénétiquement de supposés agents du KGB, par une Église catholique omniprésente qui veut imposer à ces sortes d'« hérétiques laïques » l'évangile par tous les moyens[32], se heurtent à des problèmes d'adaptation qui ne font qu'accentuer le désir de beaucoup de regagner l'URSS[33]. Petit à petit un peu moins de la moitié des personnes rapatriées regagnent l'URSS pour s'y établir définitivement[34].

 On retrouve donc des adultes revenus de leur plein gré dans la patrie qui les avait accueillis avec tant de largesse et d'enthousiasme il y a plus de vingt ans de cela. À défaut de rentrer en Espagne et de guider l'Espagne vers le socialisme, comme c'était le souhait du PCE, c'est vers l'Amérique latine - continent en pleine ébullition - que les savoirs de ces « enfants de la guerre » vont être mis à contribution. Grâce à leur profession et à leur savoir le PCUS va trouver dans ces « enfants » un dispositif de gens très préparés, latins de surcroît, pour mener une politique de séduction et de rapprochement à l'égard de l'Amérique latine.

 Avec la consolidation de la révolution cubaine au début des années 1960, une quantité non négligeable de Soviétiques se rendent dans l'île caribéenne en tant qu'experts ; plus de deux cents « enfants espagnols » partent servir le régime de Fidel Castro[35]. La plupart sont des ingénieurs et des agronomes venus prêter main forte sur le terrain ainsi que dans les amphithéâtres universitaires de la Havane, pour préparer des futurs professionnels[36]. Des économistes, des traducteurs, des médecins, des ingénieurs, des professeurs en tout genre se rendent à la Havane pour participer à la construction du socialisme et surtout pour faciliter la compréhension et le rapprochement entre les deux cultures. Ainsi ces Espagnols deviennent en quelque sorte le fer de lance de la politique latino-américaine élaborée au Kremlin.

  Beaucoup d'autres « enfants » restés en URSS contribuent également, à un certain degré, au rapprochement avec le continent latino-américain. Les portes du nouvel Institut de l'Amérique latine de l'Académie des sciences (fondé en 1961) leur sont ouvertes et beaucoup vont s'y employer, en tant qu'experts économistes, historiens et traducteurs, à resserrer les liens. Dans ces années soixante l'intérêt pour le monde hispanique est en pleine croissance et les opportunités qui s'ouvrent en Amérique latine font que l'espagnol devient une langue de plus en plus enseignée dans les grands instituts. De nombreux « enfants espagnols » vont travailler en tant que professeurs d'espagnol, à l'Institut pédagogique, à l'Institut du commerce extérieur, à l'Institut des langues étrangères et à l'Institut des relations étrangères[37].

 Les maisons d'édition ne demeurent pas en reste et emploient un grand nombre de ces « enfants ». Traducteurs, correcteurs, rédacteurs font leur entrée dans des maisons d'édition comme « Progress » ou « Mir » ou bien dans les rédactions de revues comme « Temps nouveaux », « La gazette littéraire », « Femme soviétique », « Les nouvelles de Moscou » et « Culture et vie », qui sont toutes traduites en espagnol dans un élan propagandiste mondial.

 Radio Moscou saura également en tirer profit en drainant une quantité considérable de candidats à des postes de locuteurs, correcteurs, analystes, traducteurs et d'éditeurs de programmes[38]. Bien que les émissions en espagnol existent depuis les années trente, celles-ci se sont considérablement diversifiées. L'Espagne et Cuba ont des émissions qui leur sont spécifiquement consacrées. L'Amérique latine bénéficie d'une programmation toute particulière, ce qui demande une quantité croissante de professionnels divers (et pas uniquement à la radio). Ces jeunes Espagnols, tel un corps d'armée en première ligne, vont satisfaire cette demande et même l'honorer avec une certaine fierté.

 Le développement des carrières professionnelles des enfants espagnols marque la volonté du pouvoir de placer ces jeunes espagnols dans les secteurs où ils vont être les plus utiles pour la projection d'une nouvelle politique étrangère soviétique en Amérique latine.

 La période qui s'ouvre marque, en effet, une prise de conscience croissante, de la part des autorités soviétiques, de l'importance de l'Amérique latine. À ce titre, Moscou dispose d'une avant-garde de spécialistes espagnols-soviétiques qui s'emploieront à façonner une politique de plus en plus dynamique et ainsi profiter des nombreuses « ouvertures » en Amérique latine. Le pouvoir soviétique bénéficie d'une conjoncture très favorable tant sur le plan international (pénétration propice du sous-continent américain) que national (la majorité des Espagnols étaient déjà formés et avaient une expérience conséquente dans leurs divers domaines), chose qui lui permettra de tirer de façon favorable son épingle du jeu dans l'échiquier de la guerre froide. Ces enfants sont venus en URSS pour échapper à une guerre et se retrouvent finalement participant à une autre, beaucoup plus subtile, où les armes les plus redoutables ne sont pas des armes de destruction, mais les connaissances et les spécialisations mises à profit dans un cadre beaucoup plus large, celui de l'élaboration d'une stratégie de suprématie sur le plan mondial et plus spécifiquement en Amérique latine. Ces observations tirées d'un cas symbolique et précis comme l'est celui des enfants espagnols venus se réfugier en URSS afin d'échapper à la guerre civile espagnole en 1937, demeurent toutefois limitées. La participation de l'intelligentsia « des enfants de la guerre » à la politique khrouchtchévienne en Amérique latine aboutit en partie au renforcement des liens avec le monde hispanique, mais le cas des enfants espagnols prend véritablement son sens dans une étude élargie de l'appareil d'État à l'aide des sources diplomatiques, culturelles et politiques qui nous permettra d'éclairer le fonctionnement, et l'impact sur le terrain, de la stratégie élaborée à l'égard du sous-continent américain dans le contexte ambivalent des années 1960.

 

 

 



[1]     CAMILO (Jaime), « Los niños de Rusia », Tibidabo Films, 2001. Ainsi, pour beaucoup d'enfants qui étaient sur le point de partir pour l'Angleterre, leur destination fut changée au dernier moment pour l'URSS qui venait d'accéder à la demande du gouvernement républicain.

[2]     Le chiffre exact est de 2 996 enfants selon l'inventaire des sources établi par le Centre espagnol de Moscou (Moscou, 1986, p. 1). Cet inventaire sera cité par la suite par le sigle « CEM ». Ce recueil est un recensement, le plus complet fait jusqu'à aujourd'hui, qui s'appuie largement sur les sources du Comité de la Croix-Rouge internationale, de tous les Espagnols venus en URSS depuis les années 1930 jusqu'au milieu des années 1950, date à laquelle ont immigré principalement quelques familiers des résidents déjà établis en Union soviétique.

[3]     GARF RSFSR : A-307, opis 2, delo 1363, p. 4.

[4]     Ibid., 2, 692, p. 1-2. Les fiches individuelles des enfants espagnols montrent en outre que c'est le Commissariat du peuple à l'Instruction publique de l'URSS qui prend la responsabilité du séjour de ces enfants et que les enfants dépendent directement de ce ministère.

[5]     Ibid., 1, 2, p. 46

[6]     C'est ce qui ressort des fiches personnalisées établies pour chaque enfant : voir A-307, 2, 86 et A-307, 2, 692.

[7]     C'est le cas par exemple de Nieves Fernandez Rodriguez, veuve (son mari fut tué lors de la guerre civile), qui se rend en URSS avec ses trois enfants et cinq neveux pour travailler dans la maison no 9 : A-307, 2, 1363, p. 4.

[8]     CAMILO (Jaime), op. cit.

[9]     Entretiens réalisés en octobre-novembre 2003 au Centre espagnol de Moscou avec « des enfants de la guerre ».

[10]    GARF RSFSR : A-307, 1, 27, p. 18.

[11]    Ibid., 7, 1, 2, p. 5. C'est une somme considérable, sachant en plus qu'il y a neuf autres maisons qui doivent être destinées à accueillir ces enfants, cela prend finalement des dimensions pharamineuses.

[12]    Les repas servis étaient proches de la cuisine espagnole, comme se le rappellent aujourd'hui quelques ex-enfants ; du café au lait était servi au petit déjeuner : c'était un privilège réservé dans ces années à la haute nomenclature soviétique. Les enfants étaient donc des privilégiés de premier ordre, lorsqu'on sait aujourd'hui qu'en Ukraine sévissait quelques années auparavant une famine atroce : A-307, 1, 2, p. 8.

[13]    Ibid., 1, 333, p. 1-3.

[14]    Ibid., 1, 226, p. 3

[15]    Ibid., 1, 24, p. 1-11

[16]    Ibid., opis 2 : liste des accompagnants adultes espagnols, dans l'inventaire des dela qui demeurent toutefois inaccessibles aux chercheurs jusqu'en 2015.

[17]    Ibid., 1, 101, p. 15.

[18]    Ibid., 1, 72, p. 94. Chaque classe se réunissait tous les lundis après le dîner entre 20 h et 21 h 30, pour que les enfants puissent ainsi préparer leurs exposés : A-307, 1, 82, p. 8.

[19]    Idem, p. 61-65.

[20]    Idem, p. 121.

[21]    Sur ce point, il est intéressant de noter que les autres enfants, ceux envoyés en Angleterre, France, Belgique, Danemark... ont pu, sans entraves, retourner en Espagne

[22]    CAMILO (Jaime), op.cit. ; A-307, 1, 101, 18.

[23]    Au total 130 « enfants » espagnols sont enrôlés dans l'Armée rouge, 50 tombent sur le champ de bataille, 47 sont faits prisonniers par les Allemands et rapatriés en Espagne et 33 seulement survivent : CEM, p. 1-346.

[24]    Le coût d'alimentation par enfant est descendu aux environs de deux roubles par personne en 1942 et, pendant la guerre, les enfants ne touchaient jamais la ration minimale d'alimentation.

[25]    A-307, 1, 27, p. 25-27. Sur les 358 enfants de la maison no 1 en 1942, 28 ont la tuberculose, 29 sont victimes de la malaria, 57 sont touchés par des intoxications diverses, 7 ont des problèmes cardio-vasculaires, 10 souffrent d'atteintes à leur système nerveux et psychologique, 9 éprouvent des malaises aux yeux, 14 ont de sérieux problèmes à l'ouïe et un enfant a développé une tumeur au foi. 133 enfants seulement sont en bonne santé. Les 61 manquants ne tombent malades que « sporadiquement ».

[26]    Ibid., 1, 26, p. 1-17.

[27]    Idem, p. 45. Les rations minimales mensuelles pour les maisons, en tenant compte de la guerre et de la dure situation du pays, ne peuvent pas être respectées et demeurent le plus souvent lettre morte. Les maisons ne reçoivent, en effet, que très peu de produits : en tout 80 kg d'huile animale, 235 d'huile végétale, 660 kg de semoule, 200 kg de sucre par mois, bien en dessous de la norme mensuelle

[28]    CEM, op. cit.

[29]    Idem

[30]    Ibid., 1, 101, 18.

[31]    Idem.

[32]    CAMILO (Jaime), op. cit. ; entretiens réalisés en octobre-novembre 2003 au Centre espagnol de Moscou avec « des enfants de la guerre ».

[33]    Situation très dure notamment pour les professionnelles espagnoles qui ne trouvent pas de débouchés dans une Espagne terriblement traditionaliste et très en retard pour ce qui est de l'émancipation féminine

[34]    CEM ; op. cit.

[35]    Idem.

[36]    Ce fut le cas de Jesus Pequeño Perez, parti à Cuba entre 1962 et 1965 pour enseigner l'agronomie à l'Institut de la canne à sucre puis, de retour en Union soviétique, fit carrière à l'Université de l'Amitié entre les peuples Patrice Lumumba en tant que professeur d'agronomie. Entretien réalisé le 6 novembre 2003.

[37]    CEM, op. cit.

[38]    Idem.