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Sophie Baby, Violence et paix

Violence et paix

 

 

Bulletin n° 17, automne 2004

 

 

 

Sophie Baby

 

 

 

L'Espagne, exception méditerranéenne au même titre que le Portugal et la Grèce, n'est parvenue à instaurer une démocratie stable qu'après la mort du dictateur enfanté par la guerre civile de 1936-1939. Franco, en mourant à l'âge de 83 ans en novembre 1975, ouvrait la voie à ce qu'on a appelé la transition vers la démocratie. En 1982, les socialistes gagnaient les élections législatives rompant ainsi avec 40 ans d'exclusion du jeu politique, et l'arrivée de Felipe González au pouvoir scellait l'unité nationale retrouvée dans la démocratie.

La transition espagnole a été considérée très vite comme un succès, non seulement au vu de son résultat - l'instauration d'un régime démocratique stable, homologue à celui de ses voisins européens - mais aussi de par ses modalités vantées à travers le monde comme exemplaires. Le changement de régime s'est en effet produit progressivement, dans une continuité avec le régime franquiste, sous la forme d'une « rupture pactée », modalité intermédiaire et négociée entre la rupture radicale souhaitée par l'opposition et la simple réforme des institutions, prônée par les héritiers du franquisme. Loué comme pacifique, le processus a été marqué par une volonté profonde de réconciliation nationale, dont la traduction politique a été la recherche du consensus dans un dialogue permanent entre le pouvoir et l'opposition.

 

 Si la paix est ainsi considérée comme l'une des caractéristiques fondamentales du changement, que veut-on dire lorsqu'on qualifie la transition espagnole de « pacifique » ? Veut-on signifier qu'elle n'a pas provoqué de révolution, contrairement au référent portugais marqué par la révolution des œillets d'avril 1974 ? Ou bien qu'elle n'a pas fait sombrer le pays dans l'anarchie ni dans les affres d'une nouvelle guerre civile ? Ces interrogations sur la paix conduisent nécessairement à poser la question de son revers, la violence. Quelle place a tenu la violence, en tant qu'instrument de l'action politique, dans le processus de transition ? Quel rôle a-t-elle joué dans la formation des identités politiques de l'Espagne contemporaine ? En quoi la question de la violence a-t-elle été au cœur de la construction d'une nouvelle culture politique démocratique ?

 

 Travailler sur la violence est ainsi pour moi une façon d'aborder les cultures politiques de l'Espagne contemporaine. Serge Berstein définit celles-ci comme « l'ensemble des représentations porteuses de normes et de valeurs qui constituent l'identité des grandes familles politiques »[1]. La notion de culture politique est donc un outil précieux pour comprendre les motivations socioculturelles du phénomène politique, car il met en lumière les imaginaires sociaux et culturels, auxquels François-Xavier Guerra a toujours accordé une part primordiale dans l'explication du politique. « Dans l'ordre de la culture politique, c'est la légende qui est réalité puisque c'est elle qui est mobilisatrice et détermine l'action politique concrète à la lumière des représentations qu'elle propose »[2], confirme Berstein.

 

 En Espagne, la valeur de paix semble avoir eu une place particulière dans la construction de la démocratie. Composante essentielle de ce que j'appellerai la « culture politique démocratique dominante », elle n'en semble pas moins avoir été aussi un facteur de différenciation des identités politiques car porteuse de significations diverses. L'objet de cette étude est ainsi d'analyser la centralité sociale et politique de la valeur de paix qui configure une culture politique démocratique nouvelle ; tandis que ses significations politiques diverses reflètent les héritages persistants et toujours actifs des familles politiques traditionnelles. Pour cela, j'axerai l'analyse sur les discours des partis politiques sur la violence, à travers le prisme parlementaire : les débats aux Cortes entre 1977 et 1982 constitueront mon corpus principal[3].

 

 Ce qui ressort de la lecture de ces débats, c'est la prédominance d'un discours politique unanime sur la paix et la réconciliation nationale, intimement lié à une condamnation sans appel de l'usage de la violence en politique.

 

 L'objectif primordial de la réforme semble être de parvenir à faire vivre ensemble les Espagnols durablement et librement dans une authentique paix civile. Cet objectif souvent rappelé par les leaders politiques[4], répond à un besoin social profond. En effet, les enquêtes sociologiques effectuées dans les années 1970 montrent toutes que la société espagnole était préoccupée avant tout par la préservation de la paix et de l'ordre public, plutôt que par son émancipation dans un régime de libertés. Dès 1970, une enquête concluait sur la « prééminence de l'« ordre et de la paix » comme objectifs politiques »[5]. En 1975, 80% de la population interrogée était d'accord avec la proposition selon laquelle « en Espagne, le plus important est de maintenir l'ordre et la paix »[6]. Dans un autre sondage, en mars 1975, 45% des Espagnols considéraient que l'objectif le plus important pour la politique des prochaines années en Espagne était la paix, tandis que 10% seulement optaient pour la liberté et la démocratie. En janvier 1976, cette proportion était toujours de 36% contre 13%[7]. La paix était donc considérée par la société espagnole comme le ressort privilégié de l'action politique. De quelle paix s'agissait-il ?

 

 Un discours du roi Juan Carlos Ier prononcé à l'occasion de l'ouverture du premier Parlement élu démocratiquement en 1977, offre des éléments de réponse[8]. On y distingue trois conceptions de la paix. La première considère celle-ci comme l'objectif ultime de toute société, condition de son bien-être et de sa survie, associée à la prospérité économique et sociale. Ce qui importe, c'est que le pays vive « en ordre, en paix et dans la tranquillité »[9], qu'il parvienne à construire un « vivre ensemble fondé sur la paix et la prospérité »[10]. En second lieu, la paix, c'est aussi une caractéristique de la forme même du changement, c'est une modalité de l'évolution politique et sociale, la transition cherchant une « voie pacifique » vers le changement, « l'établissement pacifique d'une cité démocratique »[11]. Ce changement pacifique est-il celui qui évite à tout prix de faire couler du sang innocent ? Apparemment pas puisque, comme le rappelle si justement le leader communiste Carrillo dès 1977, « dans cette transition pacifique que nous sommes en train de faire de la dictature à la démocratie, sous le portique de la réforme, il y a eu dans ce pays plus de morts que dans la révolution portugaise »[12]. C'est le chef de file du nationalisme catalan qui nous éclaire alors : une transition pacifique, c'est « passer de la dictature à la démocratie sans nécessité de grandes déroutes militaires, ou sans nécessité de processus révolutionnaires ou pseudo-révolutionnaires »[13]. Le modèle espagnol consiste ainsi à opposer à la rupture la continuité d'une politique de réformes graduelles, qui évitent à tout prix la révolution ou le coup d'État qui signifieraient réinsérer la violence comme facteur évolutif de l'histoire de l'Espagne. Enfin, la paix c'est aussi et surtout l'expression d'une authentique réconciliation nationale, destinée à panser les plaies causées par les fractures profondes de la guerre civile. « Nous devons éliminer pour toujours les causes historiques de nos affrontements »[14]afin que « notre futur soit fondé sur un consensus effectif de concorde nationale » et d'intégration, affirme le Roi dès 1975[15]. Pour Suárez, c'est d'ailleurs bien la « transcendance des affrontements passés et le désir de ne pas regarder en arrière, mais vers le futur, sur la base d'une sincère et profonde réconciliation nationale » qui ont permis l'entente avec l'opposition[16]. Ce souci de réconciliation nationale, qui oppose l'intégration dans la paix à la rupture dans la guerre civile, dans une référence explicite à la douloureuse expérience des années 1930[17],est particulièrement présent chez les communistes, qui avaient abandonné dès 1956 toute idée de revanche et de recours à la violence en prônant une politique de réconciliation, afin que « tous les peuples d'Espagne puissent vivre en frères et en paix », comme le rappelle Carrillo en 1978[18].

 

 Ainsi, comme le résume si bien un leader socialiste, « il semble que ce que nous voulons et nécessitons tous est fondamentalement trois choses : vivre en paix, vivre unis et vivre bien »[19]. Bénéficier du bien-être économique et social, oublier les blessures passées dans une Espagne unie et réconciliée, éviter tout risque d'irruption de la violence extrême dans la vie politique, voilà les significations principales de la paix si souvent invoquée par tous, et qui sont sans aucun doute mêlées dans l'imaginaire politique des Espagnols d'alors.

 

 Ce besoin social de paix est relayé dans la sphère politique par un discours de condamnation de la violence politique, qui devient progressivement le seul discours légitime sur la violence dans l'espace public démocratique.

 

 Les réponses politiques aux actes de violence données par les députés reflètent le caractère unanime du rejet de la violence, présent dès 1977 et renforcé au rythme du sang versé. Cette cohésion s'exprime notamment dans le vote de déclarations institutionnelles communes[20] : chaque attentat provoque en effet un même sentiment de répulsion face à la mort de victimes innocentes, qu'il s'agisse de simples citoyens tués par les forces de l'ordre au cours d'affrontements de rue, d'étudiants assassinés par des militants d'extrême droite, de militaires ou de gardes civils tués par des terroristes nationalistes ou révolutionnaires. Cette émotion transparaît dans l'utilisation d'un même champ lexical de la condamnation. « Répulsion », « rejet », « indignation », « regret », « préoccupation », « douleur », « tristesse », sont des termes qui reviennent sans cesse dans les déclarations des groupes parlementaires, associées parfois à une minute de silence[21], symbole du recueillement et de l'hommage rendu aux victimes. Chaque acte violent y est perçu de façon confuse à la fois comme une atteinte à la paix, comme une menace destinée à empêcher le processus de réformes de suivre son cours, et comme une attaque contre la démocratie. Ces déclarations révèlent ainsi un imaginaire politique dominant dans lequel démocratie et violence sont incompatibles, d'une part parce que la démocratie est représentée comme le lieu de la civilisation d'où la barbarie est exclue, d'autre part parce qu'elle est aussi le lieu de la parole libre et raisonnée qui remplace et rend inutile l'usage de violence en politique. C'est ainsi qu'on passe insensiblement d'une condamnation d'un acte précis à un rejet éthique et absolu de toute forme de violence. Ceci est valable pour les leaders de l'Union Démocratique du Centre (UCD), le parti au pouvoir, qui expriment leur « condamnation absolue, totale et sans palliatifs des assassins »[22] pour qui « le terrorisme n'a pas de signe. Le terrorisme est du terrorisme d'où qu'il vienne »[23], et « la violence est toujours mauvaise »[24]. Cela vaut aussi pour tous les groupes d'opposition, y compris le Parti nationaliste basque (PNV), qui réitère avec force et insistance, surtout après 1978, sa condamnation de la violence[25], au nom de l'éthique fondamentale du droit à la vie : « Tout ce qui est tuer, tout ce qui est priver de la vie, soit dans une guerre, soit dans un attentat, est de la barbarie »[26], dit un député nationaliste.

 

 Ces expressions parlementaires unanimes sont représentatives d'une culture politique démocratique nouvelle, qui domine progressivement le panorama de la transition. Il s'agit d'une culture qui partage les valeurs fondamentales des démocraties occidentales de reconnaissance des libertés et des droits de l'homme, qui accepte le pluralisme politique, pour qui la démocratie est le meilleur régime possible, et qui reconnaît la Constitution de 1978 comme sa cristallisation légitime. En outre, comme on vient de le montrer, la violence, ou plutôt son rejet sans conditions, a une place centrale dans la définition de cette culture politique : en excluant radicalement la violence de l'imaginaire démocratique, la transition a permis que la démocratie devienne la condition nécessaire et exclusive d'une authentique paix civile, dont la réalisation était le plus ardent souhait des Espagnols.

 

 Pourtant, cet unanimisme dans la condamnation de la violence est trompeur, car derrière des déclarations théoriques et éthiques communes, se cachent de profondes divergences. L'analyse différenciée des résonances concrètes des violences qui menacent la paix civile révèle en effet, au-delà de l'unité, des cultures politiques fort différentes, héritées du passé, et qui persistent en démocratie[27]. Trois grandes familles politiques se distinguent alors, à l'intérieur desquelles toute une gamme d'attitudes existe.

 

 La droite tout d'abord[28] a naturellement tendance à privilégier la première acception de la notion de paix, qui « comme l'a dit saint Augustin, est la tranquillité de l'ordre »[29]. En effet, si l'on considère la paix comme cette situation sociale de calme qui apporte la prospérité à l'ensemble de la société, la nature du régime qui prodigue cette paix importe peu. C'est d'ailleurs dans ce sens-là que Franco avait célébré en 1964, en grande pompe, les « 25 ans de paix » vécues par l'Espagne depuis 1939, conférant ainsi à son régime une nouvelle légitimité d'exercice, censée compenser sa légitimité originelle fondée sur une victoire militaire. Cette paix-là signifiait la mise au pas de la subversion, la stabilité d'un régime qui maintenait l'ordre dans la rue, et l'avènement d'une prospérité économique et sociale patente depuis la politique de croissance menée par les technocrates[30]. Elle s'opposait donc à l'anarchie et au désordre social de la Seconde République (1931-1936), qui, selon la propagande franquiste, avaient été à l'origine de la guerre civile. Ainsi, pour la droite héritière de la culture franquiste, le désordre social était perçu comme le prélude à la guerre civile.

 

 Or la mort de Franco avait entraîné une nécessaire libération des énergies étouffées par la dictature, sous des formes variées : libération des mœurs ; essor des publications, associations, partis politiques de toute sorte ; conflits ouvriers, sociaux et politiques qui éclatent au grand jour ; manifestations qui envahissent presque quotidiennement les rues des grandes villes. Pour les anciens leaders franquistes, cette situation quelque peu anarchique, surtout en 1976 et 1977, rappelle le désordre social des années 1930 et représente un danger certain pour la paix civile et l'unité de l'Espagne[31]. Ce sont surtout les manifestations et les grèves ouvrières qui sont perçues comme les principales menaces à la sécurité du pays. Ainsi Martín Villa, ministre de l'Intérieur de 1976 à 1979, ne cesse d'accuser les manifestants d'être responsables des affrontements qui ont souvent lieu avec les forces de l'ordre. Le fait même de la manifestation contient le germe de la violence et la seule solution pour éviter tout risque d'affrontement sanglant est donc d'en limiter l'existence. Or, selon Martín Villa, qui en est à l'origine ? Les leaders de l'opposition politique et syndicale, en particulier du parti communiste et des commissions ouvrières, que l'on supplie instamment dans les moments de crise, au nom de leur sens de la responsabilité, de ne plus convoquer de manifestations afin de préserver la paix civile[32]. On retrouve donc ici la traditionnelle hantise des « Rouges » fomentée par la droite conservatrice depuis le début du siècle et aiguisée par la dictature franquiste. Les communistes et leur capacité de mobilisation populaire, signe avant-coureur de la révolution, restent pour la droite héritière du franquisme, le principal danger pour la paix. Si cette perception est évidente au début de la période et chez les tenants extrémistes du bunker - preuve en est les profondes réticences liées à la légalisation du parti communiste et les réactions violentes qu'elle a suscitées[33] - elle est également présente de façon plus insidieuse jusqu'au milieu des années 1980 chez les leaders centristes et réformistes du parti au pouvoir.

 

 Cette hantise des communistes a pour corollaire une certaine tolérance vis-à-vis des forces de l'ordre et de l'armée, dont la droite peine à concevoir et à condamner les fautes, comme dans le cas des bavures policières. Celles-ci ont parfois fait l'objet de commissions d'enquête parlementaires approfondies, qui ont toujours conclu à une absence de responsabilités des agents des forces de l'ordre, grâce à la majorité droitiste de l'assemblée[34]. De même, les violences commises par l'extrême droite ont tardé à être reconnues puis condamnées : si Fraga les omet systématiquement des longues listes de troubles qu'il dénonce abondamment au Parlement, les tenants de l'UCD, quand ils les reconnaissent, ont tendance à les minimiser[35]. Ce n'est qu'après le coup d'État du 23 février 1981 que les activistes d'extrême droite sont clairement reconnus dans les discours des hommes de droite comme dangereux pour la paix civile, et sont en conséquence surveillés et sanctionnés comme tels.

 

 Quant aux bancs de l'opposition de gauche[36], ils défendent aussi ardemment la paix, une paix non plus centrée sur la sécurité tranquille du quotidien, mais fondée sur une authentique réconciliation nationale qui passe par la reconnaissance des libertés et du pluralisme politique dans un régime démocratique. Ainsi tout ce qui représente une menace pour l'émancipation des libertés devient un danger pour la paix nationale. Et au premier rang de ces menaces se situent les comportements autoritaires et arbitraires des forces de l'ordre qui peinent à passer d'une situation de police politique destinée à éradiquer toute forme de subversion, à celle d'une police démocratique chargée de protéger et garantir l'exercice des droits et des libertés de l'individu. Socialistes et communistes ne cessent de dénoncer tout au long de la période la persistance d'une violence d'État, stigmatisée dans les tortures encore commises par certains policiers, leurs réactions parfois meurtrières lors d'affrontements avec des manifestants, leur comportement souvent différencié en fonction de l'origine politique de leurs interlocuteurs, ou plus largement l'arbitraire de l'ensemble de l'appareil d'État dans l'application des lois.

 

 Cette perception négative des forces de l'ordre est accompagnée du soupçon tenace de la collusion de certains secteurs avec les activistes d'extrême droite. Les bandes paramilitaires ultras sont d'ailleurs qualifiées à l'époque d'« incontrôlées », tant elles donnaient l'impression d'agir en toute impunité grâce à la complaisance passive voire active de la police. Logiquement, l'opposition élève constamment la voix au Parlement pour dénoncer l'existence de ce « terrorisme fasciste » impuni[37], et ce jusqu'en 1982. L'armée, assimilée au régime franquiste, représente aussi un risque majeur pour l'opposition, mais elle reste un lieu de silence dans les discours politiques au moins jusqu'en 1981, tant sa puissance réactionnaire est perçue comme un réel danger pour l'avènement de la réforme.

 

 Enfin la dernière grande famille politique est un cas très particulier, puisqu'il s'agit du nationalisme basque. Si celui-ci n'a pas une représentation parlementaire importante au niveau national, il domine le panorama politique basque, et témoigne d'une culture politique tellement spécifique quant à la violence, qu'il était nécessaire de l'évoquer ici. Le trait dominant du nationalisme basque est, dans sa version parlementaire et modérée, l'instrumentalisation de la violence pour servir ses fins politiques. Si le PNV en arrive assez rapidement à condamner le terrorisme de l'ETA pour les mêmes raisons éthiques de rejet de la violence que les autres forces politiques[38], il l'utilise aussi pour lui associer systématiquement dans ses discours, l'autonomie du pays basque comme solution unique à la pacification. En effet, la paix pour les nationalistes basques a une signification différente de celle des forces politiques nationales : ce qui prime, c'est la paix et l'union des Basques à l'intérieur d'un pays basque indépendant[39]. Que la réalisation de ce projet se fasse en utilisant la violence contre l'État espagnol conçu comme une puissance dominatrice étrangère, est certes regrettable, mais secondaire[40].

 

 La violence tient donc une place de choix dans les imaginaires politiques des Espagnols de la transition. Violence réelle, violence imaginée, et violence crainte continuent de polariser les familles politiques traditionnelles, tant elles font resurgir des ressorts historiques de différenciation : les communistes et leur perspective révolutionnaire restent les acteurs les plus menaçants pour la préservation de la tranquillité nationale pour tout un secteur politique héritier du franquisme. Tandis que les tortionnaires de l'ex-police politique franquiste, les milices paramilitaires héritées de la Phalange, et l'armée représentent pour l'opposition persécutée pendant des décennies l'obstacle principal à une authentique paix réconciliatrice. Si ces divergences semblent irrémédiables pour les extrêmes des éventails politiques abordés, elles trouvent cependant un dépassement dans le centre du spectre politique, formé par l'ensemble de ces forces parlementaires qui ont négocié la réforme et reconnu la Constitution de 1978 comme le seul cadre légitime de l'action politique. Elles se rejoignent en effet dans le refus commun et absolu de la violence, qui devient le point d'ancrage d'une nouvelle culture politique dominante, la culture démocratique. Plus que le clivage droite franquiste/opposition de gauche, c'est le consensus autour de la réforme pour l'avènement d'une démocratie perçue comme le seul lieu possible d'une authentique paix civile qui a dominé la période de la transition, et a conduit à rejeter parallèlement les défenseurs de l'usage de la violence en politique en dehors de la sphère légitime de la démocratie en devenir.

 

 


[1]     BERSTEIN (Serge), « Nature et fonction des cultures politiques », in BERSTEIN (Serge) (dir.), Les cultures politiques en France, Paris, Le Seuil, 1999, p. 9.

[2]     Ibid., p. 14.

[3] Les débats parlementaires ne commencent à être réellement des débats qu'à partir des premières Cortes élues démocratiquement le 15 juin 1977.

[4]     Ainsi le roi Juan Carlos Ier, conclut son discours d'ouverture du premier Parlement démocratique, le 22 juillet 1977, sur sa foi en « un futur de paix et de liberté », plaidant pour un système politique « libre et juste dans lequel puissent vivre en paix tous les Espagnols », Diario de Sesiones del Congreso (DSC) n°3, Législature Constituante (LC), 22 juillet 1977, p. 38-41.

[5]     Fondation FOESSA, Informe sociológico sobre la situación social de España, Madrid, Euramérica, 1970, chap. 5, censuré par le régime de Franco.

[6]     Fondation FOESSA, Informe sociológico sobre el cambio político en España, 1975-1981, Madrid, Euramérica, 1981, p. 10.

[7]     Enquête effectuée par l'Institut de l'opinion publique, publiée dans la Revista Española de la Opinión Pública, n°44, Madrid, 1976.

[8]     Juan Carlos Ier, DSC n°3, LC, 22 juillet 1977, p. 38-41.

[9]     Fernando Benzo Mestre, Président de la commission parlementaire de l'Intérieur, DSC n°40, LC, 15 décembre 1977, p. 1468.

[10]    Alfonso Guerra, dans une conférence au Club Siglo XXI le 5 octobre 1978, cité par AGUILA (Rafael del), MONTORO (Ricardo), El discurso político de la transición española, Madrid, CIS, 1984, p. 208-226.

[11]    Juan Carlos Ier, op. cit.

[12]    Santiago Carrillo, chef du Parti communiste espagnol (PCE), DSC n°8, LC, 14 septembre 1977

[13]    Jordi Pujol, leader parlementaire du groupe de la minorité catalane, DSC n°37, LC, 6 avril 1978, p. 1304

[14]    Juan Carlos Ier, op. cit.

[15]    Juan Carlos Ier, dans son premier discours devant les Cortès en tant que roi, Boletín Oficial de las Cortes Españolas, Diario de las Sesiones del Pleno n°21, X Législature, 22 novembre 1975, p. 2-6.

[16] Adolfo Suárez, chef du gouvernement de 1976 à 1981, à propos de la signature des Pactes de la Moncloa en octobre 1977, DSC n°29, LC, 27 octobre 1977, p. 1125.

[17]    Sur l'influence de la mémoire de la Guerre civile dans la transition, et son instrumentalisation par le régime de Franco, voir AGUILAR (Paloma), La memoria histórica de la guerra civil española (1936-1939) : un proceso de aprendizaje político, Madrid, Institut Juan March, 1995

[18]    Santiago Carrillo, DSC n°116, LC, 21 juillet 1978, p. 4544.

[19]    Enrique Tierno Galván, leader du Parti socialiste populaire (PSP), DSC n°36, LC, 5 avril 1978, p. 1294.

[20]    Déjà en janvier 1977, lors de la crise provoquée par l'explosion de violences à Madrid pendant la Semaine Noire, 19 partis politiques avaient signé un communiqué commun condamnant les événements. Voir BABY (Sophie), « Violence et transition en Espagne : la Semaine Noire de Madrid (janvier 1977) », in DULPHY (Anne) et LÉONARD (Yves), De la dictature à la démocratie : voies ibériques, Bruxelles, Peter Lang, 2003). Aux Cortès, les groupes parlementaires s'unissent depuis 1977 aux paroles de condoléances prononcées par le président de la Chambre, mais la première déclaration institutionnelle signée par tous les groupes parlementaires date de juin 1978, à propos des actions terroristes commises par l'ETA au Pays Basque en juin 1978 (DSC n°99, LC, 28 juin 1978, p. 3653). Elle est suivie de nombreuses autres.

[21]    La première minute de silence accordée par le Parlement en l'honneur des victimes du terrorisme date du 10 mai 1978, à l'occasion d'un acte de violence étranger à l'Espagne, puisqu'il s'agit de l'assassinat d'Aldo Moro, ex-président du gouvernement italien, DSC n°63, LC, 10 mai 1978, p. 2136-2137.

[22]    José Pérez-Llorca, chef du groupe parlementaire de l'Union du Centre Démocratique (UCD), DSC n°116, LC, 21 juillet 1978, p. 4545.

[23]    Adolfo Suárez, DSC n°37, LC, 6 avril 1978, p. 1358.

[24]    José Luis Ruiz Navarro, député de l'UCD, DSC n°38, LC, 7 avril 1978, p. 1369

[25]    Ainsi Cuerda Montoya, leader du PNV au Parlement de 1977 à 1979, affirme en 1978 que son parti « refuse toute, absolument toute la violence » (DSC n°133, LC, 8 novembre 1978, p. 5299), que son attitude « devant la violence est absolument univoque » (DSC n°134, LC, 9 novembre 1978, p. 5349), que « la violence dans toutes ses manifestations et sous tous les points de vue est absolument condamnable » et qu'il faut agir en vue de « l'éradication souhaitable de la violence et l'instauration de la paix civile » (DSC n°11, I Législature, 24 mai 1979, p. 455).

[26]    Xavier Arzalluz, chef parlementaire du PNV à partir de 1979, DSC n°12, I Législature, 30 mai 1979, p. 509.

[27]    De telles divergences apparaissent lors de débats parlementaires houleux sur la question de l'ordre public. Les débats les plus révélateurs de ces tensions sont les suivants : à propos des événements de Malaga et Tenerife de décembre 1977 (DSC n°97, 100 et 134, LC, 27 et 29 juin, et 9 novembre 1978), et de ceux de Pampelune, Saint Sébastien et Renteria de juillet 1978 (DSC n°114, LC, 19 juillet 1978). Voir aussi le débat sur l'ordre public de novembre 1978 (DSC n°133 et 134, LC, 8 et 9 novembre 1978), celui sur la sécurité de mai 1979 (DSC n°10, I Législature, 23 mai 1979) et celui sur le terrorisme d'octobre 1979 (DSC n°37, I Législature, 11 octobre 1979).

[28]    La droite parlementaire comprend le parti du gouvernement (UCD) et l'Alliance populaire (AP) de Manuel Fraga. L'extrême droite est présente au Parlement dans la I Législature, entre 1979 et 1982, grâce au député Blas Piñar, leader de Fuerza Nueva.

[29]    Manuel Fraga, DSC n°37, LC, 6 avril 1978, p. 1320.

[30]    Les technocrates de l'Opus Dei, au gouvernement depuis 1957, lancent une politique libérale de modernisation économique et sociale, mettant ainsi fin à l'autarcie qui asphyxiait le pays depuis la fin de la guerre.

[31]    Manuel Fraga fait souvent référence à la situation des années 1930, notamment lors du débat de novembre 1978, où il compare la situation et les chiffres de la violence d'alors avec ceux de mai et juin 1936, pour conclure qu'au Pays Basque « c'est déjà une guerre civile larvée », et que « les chiffres éloquents [du printemps 1936] palissent devant les chiffres actuels » (DSC n°133, LC, 8 novembre 1978, p. 5270-5280).

[32]    Pour Martín Villa en 1977, les manifestations ne sont que « stridence et tapage », signes d'une « agressivité de rue », d'une « démocratie vociférante », et qu'il faut donc limiter (DSC n°7, LC, 13 septembre 1977). Encore en décembre 1979, pour son successeur à l'Intérieur, Ibáñez Freire, il faut « renforcer au maximum le sens de la responsabilité lorsqu'on convoque des manifestations, surtout dans la rue, afin que celle-ci ne se convertisse pas en ce champ d'agitation propice aux ennemis de la démocratie » (DSC n°54, I Législature, 14 décembre 1979, p. 3648-3655).

[33]    Le Parti communiste espagnol a finalement été légalisé le 9 avril 1977, légalisation considérée par Fraga comme un « véritable coup d'État », et qui a provoqué une vive réaction des militaires.

[34]    Ainsi la commission d'enquête parlementaire créée pour examiner les événements de décembre 1977 à Málaga et Tenerife conclut sur l'absence de responsabilité policière ou politique, grâce au vote de l'UCD et de l'AP, aux dépens de la conception contraire défendue par le PSOE et le PCE (DSC n°134, LC, 9 novembre 1978, p. 5339-5348).

[35]    Encore en 1980, le gouverneur civil de Madrid, Juan José Rosón Pérez, considère les agressions commises par les bandes ultras dans certains quartiers de la capitale comme des « violences de rue » issues d'un « esprit exacerbé de confrontations » entre deux idéologies extrémistes. La responsabilité est ainsi partagée avec les groupes radicaux de gauche. Cette attitude révèle les difficultés persistantes de la part des centristes à reconnaître l'ampleur du danger représenté par les activistes d'extrême droite (Diario de sesiones informativas de comisiones, n°16, 26 mars 1980).

[36]    Il s'agit ici des socialistes (Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), PSP, et socialistes régionalistes) et du PCE. En dehors du Parlement, foisonnent en outre des partis révolutionnaires d'extrême gauche, qui représentent l'extrémité de la gamme politique de l'opposition.

[37]    Ainsi pour Enrique Múgica du Parti socialiste basque, le « terrorisme fasciste » bénéficie de « passivités dans le meilleur des cas, et de complicités dans le pire, au sein de l'appareil d'État » (DSC n°10, I Législature, 23 mai 1979, p. 394-398).

[38]    La première action de l'ETA que le PNV condamne fermement est l'enlèvement puis l'assassinat de l'industriel Angel Berazadi en avril 1976, mais il ne condamne pas tous les autres attentats de 1976 et 1977. Ce n'est qu'à partir de 1978 que le PNV tient un discours clair de condamnation de la violence etarra. Voir PÉREZ-NIEVAS MONTIEL (Santiago), Modelo de partido y cambio político. El PNV en el proceso de transición y consolidación democrática en el País Vasco, Madrid, Institut Juan March, 2002, p. 260-281.

[39]    Selon Paloma Aguilar, au Pays Basque, la mémoire de la guerre civile a eu des conséquences différentes du reste de l'Espagne : pour les nationalistes basques, ce qu'il faut à tout prix préserver c'est la paix à l'intérieur de la communauté basque, dont l'unité avait été mise à mal pendant la guerre. De ce fait, le conflit avec l'Espagne importe peu, il n'est que la résultante de la guerre étrangère subie par la communauté en 1936-1939. Voir AGUILAR (Paloma), La guerra civil en el discurso nacionalista vasco. Memorias peculiares para un aprendizaje político diferente, Madrid, Instituto Ortega y Gasset, 1997.

[40]    Voir à ce sujet PÉREZ-NIEVAS MONTIEL (Santiago), op. cit. ; PÉREZ-AGOTE (Alfonso), El nacionalismo vasco a la salida del franquismo, Madrid, CIS, 1987 ; et MATA LÓPEZ (José Manuel), El nacionalismo vasco radical. Discurso, organización y expresiones, Bilbao, Universidad del País Vasco, 1993