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Moises Guzman Pérez, Pratiques de sociabilité et de lecture en Nouvelle-Espagne

Pratiques de sociabilité et de lecture en Nouvelle-Espagne

 

 

Bulletin n° 17, automne 2004

 

 

 

 

Moises Guzman Pérez

 

 

Les espaces de sociabilité de l'Ancien Régime

 

 

Les lieux de sociabilité caractéristiques de l'Espagne éclairée du XVIIIe siècle, plus précisément sous le règne de Charles III, étaient ceux des Académies et des Sociétés Économiques des Amis du Pays qui prirent naissance, pour la plupart, dans les cercles privés de la noblesse. Les premières avaient un sens éminemment scientifique et furent créées sur ordre du roi (Académie Royale de la Langue et de l'Histoire) ; les seconds, de nature philanthropique, doivent leur naissance à l'initiative de Pedro Rodríguez, comte de Campomanes, l'un des plus importants ministres de Charles III. Conçus comme des centres de diffusion des idées économiques et des expériences scientifiques, ils ressemblaient à la Société de Dublin et aux sociétés royales de l'agriculture française. Ils étaient néanmoins très éloignés du modèle de sociabilité démocratique des loges maçonniques, par exemple, dont la présence en Espagne est à peine perceptible au début du XIXe siècle[1].

 

Ajoutons à cela le monde des cafés et des tertulias, ce que l'on appelle la « sociabilité informelle », la moins institutionnalisée, qui, échappant au contrôle de l'État et dépassant les cercles académiques, répand de nouvelles idées sur des espaces plus vastes. Comme l'a montré Javier Fernández Sebastián, les cafés en Espagne, très appréciés par la jeunesse, trouvèrent leur place entre la taverne populaire et l'« académie » aristocratique, et furent des endroits privilégiés pour permettre un échange, un contact entre les élites cultivées, très minoritaires, et la population en général[2].

 

 La tertulia a évolué très tôt en une espèce de « société de pensée » « dans la mesure où les nobles, les clercs, les fonctionnaires de la Couronne ou même la bourgeoisie, appartenant tous à l'élite cultivée, discutent sans distinction de statut sur différents thèmes »[3]. Ce fut, sans aucun doute, la modalité la plus répandue de sociabilité qui se pratiqua en Amérique pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, palliant l'absence des lieux de convivialité réservés aux gens de lettres. Leur nombre fut restreint par la Couronne, et l'élan qu'elle donna à la création des sociétés économiques fut en fait inégal : environ une centaine furent officiellement reconnues en Espagne et douze seulement en Amérique.

 

 

À Mexico, capitale du royaume de la Nouvelle-Espagne, la création de ce type de société ne fut pas nécessaire car il existait déjà de nombreuses institutions éducatives ainsi que certaines corporations professionnelles qui offraient aux élites cultivées des espaces suffisants de sociabilité[4]. De plus, dès 1681, fonctionnait la Royale Congrégation de Notre-Dame d'Aranzazu, au sein de laquelle se réunissaient beaucoup d'Espagnols originaires des provinces basques (Guipúzcoa, Biscaye et Alava), membres titulaires de la Société Basque des Amis du Pays, créée en Espagne en 1764 à l'initiative de Francisco Munibe Idiáquez, comte de Peñaflorida[5].

 

 La Couronne espagnole n'encourageait guère la création des académies et sociétés économiques dans ses possessions coloniales. Il n'est donc pas étonnant que l'Église catholique ait été la principale institution organisatrice de ce type de projets culturels, dont les résultats peuvent s'apprécier de manière inégale selon les régions du territoire de la Nouvelle-Espagne. Pour le cas de l'évêché du Michoacán, les manifestations les plus évidentes de la modernité éclairée sont liées à l'administration de l'évêque Antonio de San Miguel (1784-1804), un moine de Saint Jérôme qui eut l'extraordinaire soutien de deux clercs péninsulaires : José Pérez Calama et Juan Antonio de Tapia. Ceux-ci possédaient une préparation très solide et un goût pour les réformes, tant des coutumes que des programmes d'études. Ils seront les principaux promoteurs du renouveau intellectuel qu'allait connaître Valladolid pendant le dernier tiers du XVIIIe siècle[6].

 

 

Les « assemblées ecclésiastiques »

 

 

L'instruction pastorale de l'évêque San Miguel, publiée en 1785 un an après son arrivée, considérait comme fondamentale la création des « assemblées ecclésiastiques » pour améliorer la préparation du clergé. Quoiqu'elles ne fussent pas caractérisées par la libre association, elles constituèrent un espace propice pour la lecture, la critique et l'échange des idées, malgré l'attention primordiale prêtée aux thèmes religieux. C'est à partir de ce moment que se dessinent les traces d'une petite communauté de lecteurs mettant en œuvre leurs capacités intellectuelles sans pour autant négliger leurs croyances. Les réunions prirent la forme de conférences hebdomadaires, lesquelles avaient lieu les jeudis de 10 à 12 heures du matin dans chaque paroisse et, selon Jaramillo, les participants étaient environ 122 dans tout l'évêché[7].

 

 Les conférences étaient présidées par le juge ecclésiastique et destinées à tous les prêtres, autant de « prima » que des ordres mineurs résidant dans le district de chaque paroisse. Devaient participer aussi ceux qui avaient le titre de docteur en théologie ainsi que les membres du clergé régulier qui administraient quelques bénéfices. Tous ceux qui habitaient à plus de deux lieues de distance de la paroisse principale étaient exemptés. Comme on le voit, il n'existait aucun espace spécifique pour les laïcs.

 

 Que lisait-on dans ces conférences ? Essentiellement la Bible, des livres d'histoire sacrée, de morale et de discipline ecclésiastique. Pour entamer la conversation, on privilégiait la lecture du Nouveau Testament par rapport à l'Ancien, ensuite venait le Catéchisme du Concile de Trente et enfin un ouvrage de l'évêque Galindo sur les usages du missel et des cérémonies religieuses. En ce qui concerne la discipline, l'autre grande préoccupation de l'évêque San Miguel, elle était diffusée par des livres de morale. De plus, on pouvait proposer au président de la table la lecture de l'Instruction Pastorale de Benoît XIV, les Instructions de Saint Charles Borromée, le Catéchisme Historique de Claude Fleury ou le Compendium Historique de Religion de Joseph Pinton[8].

 

 Comment pratiquait-on la lecture ? Tout d'abord, celui qui remplissait le rôle de président choisissait un sujet et devait lire en latin trois chapitres du Nouveau Testament. Ensuite, le président lisait en castillan un résumé « ou précis d'histoire et de morale de ces chapitres ». Puis un prêtre disposait de 30 minutes pour lire en latin et traduire simultanément en castillan le Catéchisme du Concile, tandis que les participants réfléchissaient sur son sens théologique. Une demi-heure de plus était consacrée à « parler et converser sur des questions et réponses mutuelles », sur l'utilisation du missel et les cérémonies autour du livre de l'évêque Galindo. Le reste du temps permettait la lecture des livres de morale. Le président pouvait choisir une seule personne pour qu'elle fasse les lectures, ou bien obliger tout le monde à participer. Dans certaines paroisses, il y avait deux ou trois prêtres pour organiser les conférences et ce nombre était suffisant pour les animer[9].

 

 Nous sommes donc ici face à une pratique de sociabilité qui diffère de ce qui avait lieu auparavant dans l'évêché. En premier lieu, on constate une certaine différence sur les façons de lire : de la lecture en silence qui se déroulait à l'intérieur de la cellule d'un couvent ou dans la chambre d'un séminaire, on passe à un autre type de lecture : en commun, à haute voix et surtout destinée aux religieux. Cependant, ceci ne s'accompagne pas de la disparition des autres manières de lire qui ont perduré après l'Indépendance. La traduction de textes du latin au castillan au cours de la conférence était un exercice intellectuel novateur qui mettait en valeur, devant tous les participants, la réflexion sur un document et son interprétation. Il faut signaler, enfin, la marge de liberté qu'offre la possibilité de poser des questions et d'y répondre. Cela entraînait la réflexion en même temps que les échanges intellectuels parmi les lecteurs, lesquels, livre à la main, discutaient les arguments exposés. On ne peut pas cependant assurer que ces conférences aient constitué une nouvelle « société de pensée », mais elles n'en étaient pas si éloignées, puisqu'elles présentaient quelques éléments très caractéristiques de celle-ci[10].

 

 Bien qu'elles aient favorisé la critique et la réflexion, elles ne dépassaient pas certaines limites : les ouvrages de morale ne devaient pas être entachés de probabilisme ; il n'y avait aucun espace disponible pour les disputes et les arguments. On préférait dire une aberration sur la morale et la liturgie, même si elle était peu fondée, pour ne pas participer aux disputes obstinées ou au vacarme[11]. On voit comment, au moment même où l'Église ouvrait de nouveaux chemins à l'individu pour élargir ses idées et éclaircir ses raisonnements, elle continuait à le conditionner spirituellement, afin qu'il gardât toujours fidélité au roi et aux institutions coloniales.

 

 Les assemblées avaient lieu dans la salle principale du collège clérical et étaient présidées par Antonio de Belaunzarán, chanoine de la cathédrale. Les conférences commençaient à 10h30 du matin, après que les chapelains et les autres ministres étaient sortis du chœur. Seuls le recteur, le vice-recteur, les enseignants et le personnel du service du secrétariat et des tribunaux, qui s'occupaient toute la journée des affaires des collèges de San Nicolas, du Séminaire Tridentino et de celui des Enfants, avaient la permission de ne pas aller aux réunions. Précisément, un des assistants aux conférences du jeudi s'appelait Miguel Hidalgo y Costilla. C'était un homme âgé de 33 ans, originaire de Corralejo, près de Pénjamo, ayant reçu une solide éducation. Il s'intéressait à la théologie et tentait d'obtenir un bénéfice ecclésiastique. Or nous savons, par un curriculum vitae daté du 8 novembre 1787, qu'il avait écrit deux Dissertations sur le vrai modèle permettant d'étudier la théologie scolastique, en latin et en castillan, et qu'il avait traduit, lui aussi, « l'Epître du docteur Saint Jérôme à Nepocianus, en rajoutant quelques notes pour une meilleure compréhension du texte[12].

 

 La traduction faite par Miguel Hidalgo n'a pas été publiée comme l'évêque l'avait promis. Selon l'avis de San Miguel, la Dissertation comportait des notes très délicates qui pouvaient produire des confusions chez les lecteurs. Mais, chose plus grave, les jugements portés par Hidalgo mettaient en doute les enseignements de Saint Jérôme et contredisaient le dogme de l'Église. C'est pour cela que San Miguel se désintéressa de cette affaire.

 

 

Les tertulias littéraires

 

 

En plus des conférences hebdomadaires, il existait une autre forme de réunion sociale très courante et répandue dans tout l'évêché, celles des tertulias. On peut distinguer deux périodes dans leur déploiement. De 1780 à 1787 elles sont presque l'exclusivité des élites (leurs membres se réunissent afin de s'amuser et de pratiquer des jeux de hasard et de cartes) et elles sont fondamentalement urbaines. De 1787 à 1808, les tertulias s'ouvrent et permettent l'incorporation de nouveaux associés qui, à travers la littérature, s'exercent à la lecture, la réflexion et l'écriture. Ces pratiques se généralisent de manière importante à la fin du XVIIIe siècle et toute personne de classe moyenne peut assister aux réunions quotidiennes. Il est interdit néanmoins de critiquer ouvertement le gouvernement civil ou ecclésiastique, même de façon très subtile. Durant cette période, on assiste également à l'essor des tertulias en milieu rural, lesquelles accueillent des personnages de conditions sociales diverses, qui apportent de nouvelles idées. Quoiqu'elles puissent être considérées comme des formes primaires de sociabilité, ainsi que l'écrit François-Xavier Guerra[13], il faut connaître leurs particularités afin d'apprécier dans quelle mesure elles demeurent traditionnelles, et identifier celles d'entre elles qui présentent les traces d'une pratique plus moderne.

 

 C'est à Valladolid, sous l'administration de l'évêque Juan Ignacio de la Rocha (1776-1782), que l'on trouve le premier type de tertulia. Elles s'appelaient « tertulias de truco y malilla » puisque l'occupation principale des assistants était de s'amuser en jouant aux cartes et aux jeux de hasard[14]. Il s'agissait de personnes ordinaires qui exerçaient de modestes charges dans l'administration locale.

 

 Les tertulias montrent leur nature traditionnelle tant par leur faible mobilité interne, par leur caractère solennel et l'origine sociale de leurs membres. Nous disons bien « faible mobilité » car le groupe demeure très fermé. Tous ont une place déjà désignée et il n'existe pas la moindre possibilité d'admettre quelqu'un d'autre. Le caractère solennel n'est pas moins traditionnel : lorsque les membres arrivent, l'hôte se lève de sa place et leur souhaite la bienvenue de façon cérémonieuse, et les salutations continuent. Il n'y a pas ici de place pour les femmes, au moins entre 1779 et 1787 date pour laquelle nous disposons des premiers témoignages du déroulement de ces réunions[15].

 

 Mais de quoi parlaient les participants ? Pérez Calama dit qu'ils se réunissaient pour évoquer les nouvelles qui arrivaient à la ville chaque dimanche par la poste. Il ajoute que prédominait entre eux « l'opium anti-littéraire », la majeure partie des assistants rejetant tout ce qui avait trait au monde des lettres. D'autre part, tout ce qui se passait à l'intérieur des confréries ou ce qui se disait après la messe dominicale était repris dans la tertulia. Les témoignages dont nous disposons signalent que l'on pouvait converser avec « franchise, liberté et cérémonial politique ». Il n'était pas question cependant de porter atteinte à l'honneur des personnes ou de critiquer le gouvernement. Quelquefois le dialogue se terminait en soliloque.

 

 Á Valladolid même, nous trouvons d'autres exemples de tertulias qui suivent ce modèle. En 1786, le docteur Yañez, péninsulaire, venu de l'Université de Grenade et ancien chanoine de la cathédrale de Durango, en Nouvelle-Espagne, était le principal organisateur d'une « assemblée de musique, et de théâtre féminin »[16].

 

Par la suite, de 1787 à 1808, les tertulias littéraires sont l'exemple typique de la libre association. Elles sont un espace approprié à l'exercice de la lecture, à la réflexion et à l'instruction des participants, où le plus important est de modifier la manière commune de penser. Réservées aux hommes au début, elles verront plus tard apparaître les dames d'illustres familles, ayant reçu une bonne éducation, très enthousiastes dans l'accueil des idées et des auteurs modernes.

 L'origine sociale des participants explique la très bonne réputation dont jouissaient ces tertulias. A Valladolid, il s'agissait de réunions d'élites influentes dans la ville, et dont la caractéristique était l'origine péninsulaire[17]. La plupart des participants étaient membres du clergé. Parmi eux se trouvaient un doyen et quelques chanoines. Il y avait aussi un échevin et quatre fonctionnaires du gouvernement colonial. Les réunions commençaient à 7 heures du soir, après la prière, par la dégustation d'un délicieux chocolat chaud, d'eau-de-vie, de pain ou de vin[18].

 

 Si au début les tertulias conservent un caractère urbain et se trouvent notamment dans les villes de Valladolid, Guanajuato et San Luis Potosi qui abrite l'évêché et l'intendance[19], elles vont s'étendre rapidement au milieu rural. Celles qui étaient organisées par Miguel Hidalgo à San Felipe Torresmochas et à Dolores peuvent sans doute constituer deux exemples représentatifs. Assurément, c'est lui qui fit en sorte que les tertulias ouvrent leurs portes aux secteurs populaires désireux de convivialité et de savoir. Un témoignage affirme que la maison du curé rassemblait une « petite France » en raison de l'esprit d'égalité et de la liberté de parole qui régnaient parmi les invités[20].

 

Malgré l'absence d'imprimerie dans l'évêché et d'une publication hebdomadaire qui aurait pu les tenir au courant, les élites culturelles se nourrissaient de livres et de journaux de la ville de Mexico, profitant des voyages des commerçants et des amis qui les leur faisaient parvenir. De cette façon, ils réussissaient à se constituer de petites bibliothèques aussi bien d'auteurs « classiques » que de « modernes ». Ces librairies représentaient pour eux le symbole de leur distinction, de leur pouvoir économique et de leur influence intellectuelle.

 

 L'impact des ouvrages interdits par l'Inquisition et la curiosité des gens de lettres sur les nouvelles provenant d'Europe créa un climat propice au développement de la culture du manuscrit. Il n'est pas rare alors qu'à partir de 1790 circulent dans l'évêché des textes politiques d'une grande richesse idéologique, mais aussi des lettres, des libelles et des pasquins qui exerceront par la suite une grande influence sur les habitants de la Nouvelle-Espagne[21].

 

 

Les maisons d'assemblée

 

 

Après les événements politiques qui affectent l'Europe pendant l'année 1808 (abdications de Bayonne, invasion de la Péninsule par l'armée napoléonienne, acéphalie du royaume, insurrection populaire et création des Juntes), les anciennes tertulias littéraires allaient acquérir de nouveaux traits. Elles deviennent des « maisons d'assemblée ». On voit ici que cette forme de sociabilité, malgré sa ressemblance avec les tertulias, présente des caractéristiques complètement différentes, non seulement par ses thèmes et par ses contenus, mais aussi par ses pratiques de sociabilité qui se déploient de façon spontanée comme résultat des événements de 1808.

 

 Les thèmes débattus appartiennent au domaine politique. Les ouvrages interrogent la validité des théories du tyrannicide, du régicide et des formes politiques d'organisation. Les nouvelles de la presse se lisent à haute voix et de manière commune. Les assistants entament leurs conversations en parlant de politique, champ de discussion qui était jusqu'alors l'apanage du seul gouvernement. Cela aboutit à une transformation dans le système des valeurs, des imaginaires, des croyances, et des comportements.

 

 Les mots ont rapidement acquis un sens révolutionnaire[22]. Celui de « maisons d'assemblée » signifiait la volonté de rendre spécifique, de singulariser, de préciser les lieux où se trouvaient des personnes qui lisaient les journaux, parlaient entre elles, échangeaient des opinions et tenaient de grandes discussions, principalement sur la crise politique de la Monarchie espagnole.

 

 À Valladolid en 1809, les « maisons d'assemblée », très courantes, étaient environ quatre ou cinq. Il y avait celles qui réunissaient des Espagnols. Elles avaient lieu dans les maisons de Francisco Palacios et Francisco Sierra, célibataires et commerçants tous les deux. Parmi leurs amis on trouvait uniquement des péninsulaires, comme Francisco de Muñoz, José María Puente, Antonio del Haya, José de Mier y Peña, Manuel Abascal, José del Rumazo et Manuel Gómez Bear, entre autres[23].

 

 Les créoles, pour leur part, organisaient des assemblées chez Nicolás Michelena, un homme âgé de 42 ans, avocat, marié et ayant un certain prestige à Valladolid ; ou bien chez José María García de Obeso, 33 ans, capitaine du régiment d'infanterie, marié, et héritier d'une fortune non négligeable. Leurs maisons étaient placées au cœur de la ville, près de la cathédrale. Participaient aux réunions le moine Vicente Santa Maria, le sous-lieutenant Mariano Michelena, frère de Nicolás, et l'avocat José Antonio de Soto Saldaña[24].

 

 Il n'y avait pas de règlements établis comme pour les tertulias. Tous ces acteurs lisent, s'expriment, critiquent et discutent tout ce qui a trait au pouvoir royal. Il n'existait pas de thèmes interdits ou censurés par l'Église ou l'État, puisque, dans les assemblées, tout le monde s'exprimait librement et accédait dans l'égalité à la prise de parole. On ne trouve pas de semblables réunions avant 1808. Les livres de religion, d'histoire et de politique des anciennes tertulias, font place aux journaux (Gazetas et Diarios de Mexico notamment), aux bans du gouvernement, aux édits de l'Église et aux lettres. Tout cet ensemble de documents publics circulant dans la ville et la conjoncture politique internationale, contribuent à la naissance d'une conduite de participation politique nouvelle et révolutionnaire[25].

 

 

De plus, dans les discours tenus, apparaissent souvent des termes tels qu‘« indépendance » et « liberté », qui peuvent être interprétés comme une menace pour la souveraineté du roi, les principes de la religion et le bien-être de la patrie. Ainsi, les tertulias deviennent des assemblées de type révolutionnaire où se discutent et se confrontent les idées du moment, idées susceptibles d'orienter l'opinion de l'assistance, confrontée à la chute de la Monarchie hispanique. Dès lors, la question la plus évoquée parmi les assistants est celle de la légitimité et du droit de représentation pour reconstituer la nation. Nous sommes à la veille de l'Indépendance.

 



[1]     FERNÁNDEZ SEBASTIÁN (Javier), « Péninsule Ibérique », in FERRONE (Vincenzo) et ROCHE (Daniel) (dir.), Le Monde des Lumières, Paris, Fayard, 1999, p. 418-419.

[2]     FERNÁNDEZ SEBASTIÁN (Javier), « Los primeros cafés en España (1758-1808): nueva sociabilidad urbana y lugares públicos de afrancesamiento », in AYMES (Jean-René) (dir.), L'image de la France en Espagne pendant la seconde moitié du XVIII° siècle, Paris, Instituto de Cultura « Juan Gil-Albert », Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1996, p. 63-82.

[3]     GUERRA (François-Xavier), « una modernidad alternativa », in GUERRA (François-Xavier) Modernidad e Independencias. Ensayos sobre las revoluciones hispánicas, México, MAPFRE/Fondo de Cultura Económica, 2000, p. 92.

[4]     Ibid., p. 103

[5]     CARDOZO GALUÉ (Germán), Michoacán en el Siglo de las Luces, México, El Colegio de México, 1973, p. 39-42.

[6]     JARAMILLO MAGAÑA (Juvenal), José Pérez Calama. Un clérigo ilustrado del siglo XVIII en la antigua Valladolid de Michoacán, (Biblioteca de Nicolaitas Notables 41), Morelia, Centro de Estudios sobre la Cultura Nicolaita-Universidad Michoacana de San Nicolás de Hidalgo, 1990, p. 79-135 ; BRADING (David A.), Una iglesia asediada: el obispado de Michoacán, 1749-1810, traduction de Mónica Utrilla de Neira, México, Fondo de Cultura Económica, 1994, p. 230-231

[7]     JARAMILLO MAGAÑA (Juvenal), Hacia una iglesia beligerante. La gestión episcopal de fray Antonio de San Miguel en Michoacán, (1784-1804) Los proyectos ilustrados y las defensas canónicas, México, El Colegio de Michoacán, 1996, p. 134.

[8]     Ibid., p. 216.

[9]     Ibid., p. 217-218

[10]    François-Xavier GUERRA signale pour les tertulias la périodisation des réunions, des habitudes communes et l'assistance des mêmes individus. Cf. Modernidad e Independencias, p. 92.

[11]    JARAMILLO MAGAÑA (Juvenal), Hacia una iglesia..., p. 218-219.

[12]    « Curriculum vitae de Miguel Hidalgo, Valladolid, 8 novembre 1787 », in HERREJÓN PEREDO (Carlos), Hidalgo. Razones de la insurgencia y biografía documental, ensayo, selección y notas de..., (Cien de México), México, Secretaría de Educación Pública, 1987, p. 67-68.

[13]    GUERRA (François-Xavier), op. cit., p. 85-113.

[14]    D'après l'Enciclopedia del Idioma, le « truco » était une sorte de jeu qui ressemblait au billard tandis que la « malilla » était le nom donné à un jeu de cartes. Cf. ALONSO (Martín), Enciclopedia del Idioma. Diccionario Histórico y Moderno de la Lengua Española (Siglos XII al XX) Etimológico, Tecnológico, Regional e Hispanoamericano, México, Ediciones Aguilar, 1991, T. II, p. 2668, p. 4060.

[15]    CARDOZO GALUÉ (Germán), op. cit., p. 133-134 ; JARAMILLO MAGAÑA (Juvenal), José Pérez Calama, p. 55

[16]    Archivo General de Indias (AGI). Audiencia de Quito, leg. 589, fol. 99. L'évêque Antonio de San Miguel à Antonio Porlier, Valladolid, 17 juin 1788.

[17]    Michel BERTRAND a précisé dans un ouvrage récent, que le lignage et le clientélisme sont les deux systèmes relationnels qui constituent un « réseau de sociabilité ». Cf. Grandeur et Misère de l'Office. Les officiers de finances de Nouvelle-Espagne XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, p. 186-187.

[18]    CARDOZO GALUÉ (Germán), op. cit., p. 133.

[19]    GUZMÁN PÉREZ (Moisés), Miguel Hidalgo y el Gobierno Insurgente en Valladolid, Morelia, Instituto de Investigaciones Históricas-Universidad Michoacana de San Nicolás de Hidalgo, 2003, p. 85-87.

[20]    Ibid., chapitre III.

[21]    Archivo Histórico Casa de Morelos (AHCM), Diocesano, gobierno, seminario, docencia, années 1787-1795, cajas 355, 336, dossiers 75 et 77.

[22]    RICHET (Denis), « Assemblées Révolutionnaires », in FURET (François) et OZOUF (Mona) (dir.), Dictionnaire Critique de la Révolution Française. Institutions et Créations, France, Flammarion, 1992, p. 43-57.

[23]    AGN. Infidencias, t. 23, fol. 460-477.

[24] GARCÍA (Genaro), Documentos Históricos Mexicanos, (Édition fac-similé de 1910), México, Comisión Nacional para las celebraciones del 175 Aniversario de la Independencia Nacional y 75 Aniversario de la Revolución Mexicana, 1985, t. I, p. 269-270. Déclaration de José Manuel Villar, Valladolid, 23 décembre 1809.

[25] GUERRA (François-Xavier), « El escrito de la revolución y la revolución del escrito. Información, propaganda y opinión pública en el mundo hispánico (1808-1814) », in TERÁN (Marta), SERRANO ORTEGA (José Antonio) (ed.), Las Guerras de Independencia en la América española, México, El Colegio de Michoacán/ Universidad Michoacana de San Nicolás de Hidalgo/ Instituto Nacional de Antropología e Historia, 2002, p. 125-147.