X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 17, hommage à François-Xavier Guerra » Jean-François Vitrac, La vision française de la révolution sandiniste au Nicaragua

Jean-François Vitrac, La vision française de la révolution sandiniste au Nicaragua

La vision française de la révolution sandiniste au Nicaragua

 

 

Bulletin N° 17, automne 2004

 

 

 

 

Jean-François Vitrac

 

 

« L'Amérique a toujours occupé dans l'imaginaire européen une place privilégiée pour penser l'altérité et imaginer l'inédit »[1]

L'intérêt des Européens pour l'Amérique latine n'est plus à démontrer et la décennie quatre-vingt, plus particulièrement, a été le témoin d'un déchaînement des passions. Dans l'hexagone, il est frappant d'assister sans réelle transition au passage de l'indifférence et de l'ignorance à l'égard du Nicaragua à l'engouement et à l'enthousiasme. Un tel regain d'intérêt coïncide avec l'assassinat de Pedro Chamorro, le 10 janvier 1978, figure de proue des opposants au régime dictatorial, qui provoque sur le plan international une véritable prise de conscience et jette l'opprobre sur le régime somoziste. Alors apparaissent les premières prises de position en faveur de la lutte pour l'émancipation du peuple nicaraguayen.

 

 C'est ainsi que le Nicaragua apparaît comme une sorte de palimpseste, nouvelle page vierge sur laquelle les clercs français investissent leurs attentes et projettent leurs idéaux. Tous les ingrédients sont réunis pour générer les engagements et ainsi créer une sphère de débat : la fin d'un monde ancien face à l'émergence d'un monde nouveau, la victoire de David contre Goliath, que figure celle d'une poignée de jeunes gens héroïques sur une dictature barbare, l'exotisme d'une logorrhée des vainqueurs exhortant à la fête. C'est donc au tour du Nicaragua d'occuper les esprits et de relancer l'idéal de la table rase, et pour certains mélancoliques d'espérer à nouveau, pourquoi pas, la réalisation d'un ultime modèle de transition vers « un socialisme à visage humain ».

 

 Au seuil de la période, le champ des idées en France subit de profondes mutations. Désormais, la dénonciation des tyrannies et des régimes totalitaires devient une nouvelle matrice de combats, cette fois, sous l'égide mobilisatrice et consensuelle des droits de l'homme et de la démocratie. Il s'agit de défendre les peuples opprimés, non plus par les colonisateurs, mais par leur propre gouvernement. On peut ainsi se demander comment les intellectuels, principaux producteurs de sens, ont interprété l'épisode nicaraguayen. Quels sont ceux qui sont intervenus dans le débat ? Quelle grille de lecture vont-ils adopter, en particulier dans les comités créés pour soutenir en France l'action du régime sandiniste ?

 

 

Qui intervient ?

 

 

Lorsque la dictature somoziste tombe en juillet 1979, quels sont ceux qui vont s'enthousiasmer pour la victoire des muchachos, suivre l'évolution du nouveau régime et participer au débat ? L'étude du processus révolutionnaire a été investie par un certain nombre d'essayistes, d'historiens, de spécialistes de l'Amérique latine ou encore de journalistes dont l'assimilation au champ intellectuel est parfois très controversée, et qui cependant ont puissamment contribué à la construction du débat autour des événements nicaraguayens.

 

 La levée du voile sur les fantasmes et le somnambulisme idéologique qui ont accompagné les engagements aux côtés des révolutions du tiers-monde contribuent au « désenchantement des clercs »[2]. On assiste alors à une véritable remise en question des certitudes et des idéaux qui suscitèrent les engagements intellectuels au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

 

 Il est frappant de constater dès les premiers moments de la révolution, une « pénurie » des grandes figures de la cléricature française pour se pencher sur le cas du Nicaragua. Ces derniers sont en proie à de sérieux doutes, leurs certitudes quant à l'émergence d'un « socialisme réel » sont profondément remises en question. Certains vont alors se réfugier dans un profond mutisme alors que d'autres interviennent ponctuellement lors d'actions médiatisées, pour de grandes causes à visée humanitaire. L'abandon des utopies a eu pour conséquence une redéfinition des engagements marquée cette fois, comme l'explique F. Hourmant, par « un retour à l'occident, dépositaire des droits de l'homme »[3]. On assisterait ainsi à un double transfert : idéologique d'une part avec le passage de l'idée de révolution à la défense des droits de l'homme, et géographique d'autre part avec un redéploiement vers l'Europe. Le Nicaragua ne constituerait en fait qu'un champ d'intervention périphérique.

 

 Toutefois, il perdure chez certains un penchant pour le romantisme révolutionnaire. En effet, avec la croissance des médias comme instance de consécration et la « discrétion » des figures de dimension nationale, il apparaît une plus grande ouverture et un désenclavement de la vie intellectuelle, progressivement occupée par le « bas clergé ». Jacques Julliard explique que « la haute intelligentsia (...) se détourne de la vulgate marxiste (...) et se pose, avec retard, mais acuité, le problème du totalitarisme dans les sociétés modernes »[4]. Régis Debray ajoute que cette dernière « méprise la basse intelligentsia, comme une classe retardataire et la redoute comme dangereuse (...) parce qu'encore dupe des vulgates passéistes, marxisme et progressisme »[5]. Ainsi, l'exaltation révolutionnaire, pour une part persistante, tendrait à s'expliquer par un phénomène de rétention idéologique chez les « petits clercs ». Le Nicaragua est semble-t-il à envisager comme un espace d'engagement laissé libre par les grandes figures de la cléricature française, permettant à d'autres, de statut plus modeste, de s'engouffrer et d'animer le débat.

 

 En revanche, à partir de 1982 au moment où s'internationalise la crise du fait de la guerre aux frontières et de la visibilité plus grande de la contre-révolution, quelques noms plus connus prennent position. En témoigne un appel lancé par l'Internationale de la Résistance[6], paru dans Le Monde du 23 mars 1985. Les signataires demandent au Congrès américain de reconduire les fonds destinés aux contre-révolutionnaires nicaraguayens. Le texte est paraphé par des libéraux en grande majorité, à l'image de Jean-François Revel, éditorialiste à l'Express ou de Patrick Wajman, directeur de la revue Politique Internationale. Mais aussi d'anciens maoïstes devenus les tenants d'une realpolitik de droite, des membres de la nouvelle philosophie en la personne de Bernard-Henri Lévy, des dissidents des pays de l'Est, ou encore des clercs de gauche, anciens éminents compagnons de route du parti communiste, à l'instar d'Emmanuel Le Roy Ladurie. Les clivages politiques sont transcendés au nom de l'antitotalitarisme et des droits de l'homme.

 

 Il est possible de schématiser le débat engagé en France, dont la configuration idéologique se structure essentiellement autour de deux pôles. Le premier pôle, d'essence essentiellement conservatrice, soutient que tout processus révolutionnaire évolue invariablement vers le totalitarisme et cautionne l'investissement nord-américain. Le second pôle, dont l'anti-impérialisme viscéral constitue la pierre angulaire de toute analyse, entreprend de défendre la citadelle sandiniste, assiégée par le puissant voisin du nord. Toute critique à l'endroit des dirigeants de Managua sous-tend indubitablement des velléités impérialistes et des aspirations contre-révolutionnaires.

 

 Toutefois, entre échos admiratifs et notes discordantes, tente d'émerger une troisième voie, au-delà des positions attendues. Ce troisième pôle, dominé par la notoriété d'Esprit, dépasse la représentation duopolistique. En effet, la revue fait preuve d'une vigilance toute particulière à l'égard du régime sandiniste, en raison de ses affinités avec le marxisme-léninisme, tout en dénonçant l'impérialisme occidental. La mise en lumière des Indiens opprimés de la côte atlantique est le point de départ des critiques et des remises en question envers le gouvernement nicaraguayen. En revanche, la revue dénonce avec véhémence la mainmise de la CIA sur une partie des forces contre-révolutionnaires et l'attitude américaine tout entière à l'égard du Nicaragua. Cette situation plutôt originale opère un certain brouillage des positions, qui montre combien il est difficile pour les tenants de cette troisième voie de ne pas être « récupérés » par l'un ou l'autre des deux pôles cités ci-dessus.

 

 L'appréhension de la révolution sandiniste au travers du prisme français comporte certaines difficultés du fait des enjeux et de la complexité d'un conflit aux dimensions multiples. La consultation des sources dont nous disposons, essentiellement des articles de presse, suggère l'emploi de grilles de lecture préétablies.

 

 

Les enjeux de la crise nicaraguayenne

 

 

Le phénomène d'altérité est sensiblement présent. Force est de constater que pour la plupart des observateurs, les représentations de l'Amérique centrale, et a fortiori celle du Nicaragua, tiennent surtout du « bulletin météorologique »[7] : coup d'État, séisme dévastateur, gouvernements militaires, massacres, etc.

 

 Le Nicaragua laisse pourtant dans un premier temps le sentiment d'un possible modèle de transition, certes imparfait mais prometteur, d'un peuple uni souhaitant engager la construction d'un pays nouveau sur les cendres du passé. C'est sans doute pourquoi la réalité nicaraguayenne fait, pour une partie seulement de l'intelligentsia française, l'objet d'une lecture univoque qui s'emploie à ne renvoyer qu'une image positive du régime sandiniste. Bon nombre de formules adoptées par les médias témoignent des stéréotypes qui prévalent quant à l'analyse des événements. Les termes de « République bananière », par exemple, renvoient au paradigme de la dépendance, même si celui-ci, comme l'indique Gilles Bataillon « a permis de battre en brèche certaines représentations folklorisantes des pays centraméricains, il est allé de pair, du fait de son économisme, avec une remise à l'honneur de certains clichés littéraires » et a, d'autre part, « conduit à une manière de cécité devant la complexité des phénomènes centraméricains »[8].

 

 Il est frappant de constater que les observateurs, quelle que soit leur spécialité, vont adopter une attitude de répétition en réactivant des mécanismes de raisonnement déjà anciens et une dialectique éculée, employés naguère vis-à-vis de Cuba. N'y a-t-il pas là matière à penser en termes de déjà-vu ? Au cours des deux années qui précèdent l'entrée triomphale des guérilleros sandinistes à Managua, la presse, toutes obédiences politiques confondues, a soudain retenti des forfaits de la dictature, tout en construisant avec soin une image romantique des combattants pour la liberté, rappelant à bien des égards la « mythologie castriste » de la Sierra Maestra.

 

 

Par ailleurs, le climat idéologique qui préside désormais en France définit une lecture de la crise axée autour de la nécessaire défense des droits de l'homme. Chamorro fait figure de martyr et apparaît comme un juste, alors que Somoza et sa garde sont revêtus du masque des bourreaux. Le soulèvement nicaraguayen est ainsi perçu comme « le combat de la civilisation contre la barbarie »[9]. On assiste à la floraison d'articles relatant les crimes commis par la garde nationale et à quelques témoignages de victimes, dont la figure se trouve transformée. Celle-ci se présente sous les traits de celui qui est torturé, emprisonné. Le recensement des articles publiés atteste de la mise en branle d'une véritable entreprise de dégradation de l'image du régime, qui marque définitivement la condamnation de Somoza sur le plan international.

 

 

Ầ l'inverse, les jeunes guérilleros du front sandiniste apparaissent comme autant d'icônes de justice, de figures libératrices dont le discours modéré rassure, force l'admiration et provoque l'enthousiasme. La lutte armée est ainsi justifiée et légitimée.


« Je lève les yeux et croise ceux d'Eduardo, 25 ans, combattant depuis trois semaines dans l'armée du Sud. J'y lis la peur comme il doit la lire sur mon visage. Il se dresse et hurle vers le ciel « la patrie libre ou mourir » puis il se met à rire... »[10]
.

 

 Tous les observateurs s'empressent de souligner la jeunesse des combattants du Front, où se mêlent professionnels des luttes de guérillas et citadins ou paysans venus se battre pour leur liberté et la pleine jouissance de leurs droits. Il s'agit de « mettre en scène l'image d'un peuple tout entier engagé dans un combat sans merci contre le tyran, dont les manifestations de sa nature barbare permettent une mise en accusation »[11].

 

 Cependant, l'ensemble des données reste suffisamment général pour une mise en image relativement unifiée, élément nécessaire à toute « politique de la pitié »[12]. L'entrée triomphale des guérilleros du Front à Managua est-elle une image d'Épinal ou d'actualité comme s'interroge Régis Debray, dans le Monde Diplomatique de septembre 1979 ?


« Dans ce peuple dont la moitié a moins de vingt ans, la jeunesse s'est soulevée en bloc et c'est comme si les « muchachos » avaient mis toute la vieillesse du monde échec et mat (...), un trait distinctif : la maigreur, comme la graisse était celui des potentats de l'ancien régime. Règle classique de physionomie politique. Sous toutes les latitudes, le renouvellement d'une classe par une autre paraît avoir pour forme esotérique et visible à l'œil nu le renversement des adipeux par les secs. En tout cas, ce Nicaragua année zéro redonne un air de jeunesse non seulement à des images mais à des idées qu'on pensait révolues »[13]
.

 

 Les descriptions qui s'étalent dans la presse témoignent de la construction symbolique qui s'opère et rappelle trait pour trait, de par la théâtralisation dont elle est l'objet, l'entrée des Barbudos à la Havane en 1959. Cela signifie-t-il que la presse française tend à réactiver d'anciennes grilles de lecture sur une réalité nouvelle dont elle ne saisirait pas toutes les spécificités ? L'évocation des drapeaux rouges et noirs, la reprise des slogans nationalistes Patria libre o morir, l'insistance sur l'éternelle jeunesse des guérilleros revêtus des non moins mythiques tenues de combat vert-olive tendent à le confirmer. Nous assistons à l'imposition de la figure des libérateurs, par analogie avec ceux du XIXe siècle.

 

 L'image qui s'impose alors aux yeux des intellectuels et qu'ils relaient vers l'opinion publique, est celle d'un bon gouvernement dont la ligne de conduite est dictée par la modération. Ils nimbent les révolutionnaires d'une aura singulière mêlant des notions de renouveau et de justice, mettent en relief une relative unité entre les différentes composantes du gouvernement qui font collectivement figure de héros, et les imposent comme autant d'autorités.

 

 Ầ un second niveau d'analyse, les mises en questions déterminées par la révolution sandiniste en France s'inscrivent dans le grand débat contemporain sur la démocratie et le totalitarisme. Les raisonnements se font alors manichéens, c'est l'image du bon révolutionnaire ou du « rouge » diabolique qui supplante celle du bon sauvage[14].

 

Il s'agit presque d'un lieu commun de considérer l'Amérique centrale des années quatre-vingt comme le nœud gordien des relations entre les États-Unis et l'Union Soviétique mais aussi comme exemple des relations entre pays développés du Nord et pays sous-développés du Sud. Pour les auteurs du Volcan Nicaraguayen,


« le Nicaragua a surtout cherché à briser la logique de domination qui régit les rapports Nord/Sud ; il est subversif dans le vieil ordre politique et économique mondial (...) parce qu'il incarne le non-alignement »[15]
.

 

 L'analyse n'est pas fausse mais elle omet de prendre en compte la diversité des situations et se laisse aller à plaquer sur une réalité « moderne » des schèmes maintes fois usités. Alain Desthexe l'explicite bien, « le Nicaragua est vu soit comme un pays totalitaire, minuscule appendice de l'empire du mal, soit comme une promesse pour l'humanité »[16] et ajoute au crédit des pays d'Amérique centrale qu'ils « existent pour eux-mêmes, pas seulement comme pion américain, propriété de la United Fruit ou satellite soviétique »[17]. Il abonde ainsi dans le sens de Jean-François Revel qui, en juillet 1980, dans un éditorial de l'Express, indique que « la difficulté avec l'histoire de l'Amérique latine, c'est qu'elle est presque toujours racontée par des borgnes. Les uns n'y voient que l'intervention soviéto-castriste, les autres que l'intervention américaine »[18].

 

 

Les comités de soutien

 

 

Leurs interventions mais aussi et surtout les publications qui en émanent, témoignent de la richesse de leur activité ainsi que de la place qu'ils occupent dans le débat.

 

 Dès le début de l'année 1979, quelques feuillets d'informations révèlent, dans un premier temps à Paris puis un peu partout en France, l'établissement d'un réseau de solidarité avec le peuple nicaraguayen.


« Devant le silence de l'information sur ce qui se passe réellement au Nicaragua, il est temps que des voix s'élèvent contre le génocide perpétré, il est temps de soutenir ce peuple dans sa quête de dignité, c'est le moment de soutenir son espoir, sa juste volonté d'échapper aux massacres, de soutenir son droit à la vie - trente ans après la déclaration universelle des droits de l'homme - sans bourreaux, sans peur. Il est temps de défendre son droit à trouver une issue vraiment démocratique »[19]
.

 

 On remarquera la visée humaniste de l'appui au peuple nicaraguayen, le tragique et l'urgence de la situation, et enfin la référence aux thématiques dominantes et consensuelles de l'époque.

 

 Après la victoire de juillet 1979, le comité reste actif mais les objectifs premiers, devenus obsolètes, sont subordonnés par une volonté caritative d'aide à la reconstruction. C'est à ce moment que se constitue l'Association de Solidarité Franco-Nicaraguayenne, dont l'objectif est de développer « un puissant mouvement de soutien matériel et politique à la révolution nicaraguayenne, soutien qui (...) s'inscrit clairement dans le cadre du combat pour la démocratie et les libertés qui se mène en France »[20]. En septembre 1980, l'Association de Solidarité Franco-Nicaraguayenne et le comité Nicaragua-Information fusionnent pour donner naissance au Comité de Solidarité avec le Nicaragua[21].

 

 Les comités multiplient les activités de solidarité, lesquelles s'organisent sous l'aspect de conférences, de manifestations culturelles, ou d'une manière plus concrète, par l'envoi de volontaires constitués en brigades. C'est « en considérant l'importance d'une présence militante au Nicaragua en réponse au FSLN »[22] que le comité de Paris a décidé d'organiser le départ de brigades de solidarité et de travail à partir de l'été 1982, dont le financement reste à la discrétion des participants. Leur constitution s'organise sur une base locale. La durée du séjour est fixée à un mois, réparti en trois semaines de travail sur un chantier en contact permanent avec les populations des villages et les organisations populaires, et une semaine de temps libre. Pour l'année 1983, les CSN ont envoyé une centaine de participants regroupés dans des brigades de six à huit personnes, qui ont aidé à la construction d'écoles, ont récolté le café et le coton dans les régions de Masaya, León, Chinandéga et Somoto. Les lieux d'activité sont préalablement choisis avec l'accord des autorités nicaraguayennes et les Français résidant dans le pays contribuent à la préparation, notamment en matière de logement, les bénévoles étant reçus chez l'habitant.

 

 Au-delà de l'aide immédiate que les brigades apportent, quel rôle, disons plus politique, jouent-elles ?


« Participer à une brigade de solidarité, c'est donner un sens précis et immédiat à l'exigence de solidarité internationale avec le Nicaragua (...) c'est se donner les moyens de comprendre, connaître et aider »[23]
.

 

 En partageant la vie quotidienne des Nicaraguayens, leur fonction est « de voir la réalité dans tous ses aspects »[24], soit, de rapporter et de diffuser, une fois revenus en France, des informations dont la teneur constituerait un moyen de légitimer les choix politiques à travers les témoignages des populations, largement encadrées par les organisations de masse.

 

 La seconde direction de travail impulsée par le CSN s'exprime à travers l'édition. Les publications, émanant des comités depuis leur création, sont multiples. Elles vont du simple tract de soutien à la rédaction d'une revue, en passant par l'édition de bulletins d'information. Le 5 janvier 1984, le CSN Paris annonce la parution d'une nouvelle revue mensuelle, Nicaragua Aujourd'hui. La diffusion se fait essentiellement en France par le truchement des comités locaux et d'un réseau d'abonnés. La petite nouvelle ne déroge pas à la règle et les motivations qui procèdent à sa publication sont les mêmes que celles précédemment évoquées.

_« Une revue mensuelle consacrée au Nicaragua est aujourd'hui nécessaire. En effet, cette révolution est riche d'enseignement, mais les campagnes de « désinformation » menées par l'impérialisme en donnent une image déformée, bien éloignée de la réalité. L'opinion publique française est désorientée par les rumeurs et les nombreuses critiques diffusées par les médias. Nicaragua Aujourd'hui, apportera des éléments d'information indispensables pour permettre à chacun d'apprécier la situation en toute connaissance de cause »[25].

 

 La revue se propose de provoquer une réflexion, d'animer de larges débats à propos du sandinisme, en étudiant les transformations au niveau des rapports sociaux et dans la vie quotidienne des habitants du pays, de présenter et d'analyser les projets, les réalisations et les difficultés que rencontre la révolution, afin de répondre aux grandes questions qu'elle soulève, tels le non-alignement, la participation et le pouvoir populaire, mais aussi les droits de l'homme ou le pluralisme politique. Pour ce faire, chaque numéro présente un dossier général exposant un thème d'actualité : vie politique et sociale, réforme agraire, démocratie, éducation, côte atlantique ou contre-révolution. Les dossiers sont élaborés à partir des travaux de l'Institut Historique Centraméricain de Managua, dont les comptes-rendus d'analyse sont pensés « en fonction du public et de la mentalité européenne »[26].

 

 Sensibiliser l'opinion publique est ainsi le thème majeur, lequel est illustré par la publication de témoignages recueillis auprès des Français ayant visité le Nicaragua et par les échos de la solidarité. La présence, par ailleurs de nombreuses photographies, n'est pas anodine et tend à toucher les esprits d'une manière plus concrète. Cet extrait résume à lui seul la ligne éditoriale suivie par la revue. Les maux du Nicaragua, et du gouvernement sandiniste en particulier, sont exclusivement imputables aux États-Unis, tant sur le plan politique qu'économique et social. La dialectique impérialiste est la pierre angulaire du discours des comités, donc a fortiori du mensuel édité par leurs soins. Les États-Unis, précisément incarnés en la personne de leur président Ronald Reagan, prennent la suite de Somoza en lieu et place du tortionnaire. Reagan, « ce vieillard de la maison blanche », est le nouveau Somoza et la contra, « ces assassins qu'il arme », figure comme une nouvelle garde nationale.

 

 Les articles, revendiquant l'impartialité de l'analyse, n'interprètent les événements nicaraguayens qu'à l'aune des velléités nord-américaines. Attention, il faut toutefois être prudent, tout n'est pas faux, la pression américaine est bien présente et son poids est un facteur incontournable dans l'étude de la situation. Cependant, à ne raisonner qu'en termes d'impérialisme, les rédacteurs n'emploient que la théorie de la dépendance comme grille de lecture, ce qui est pour le moins réducteur, et démontrent leur partialité et la prégnance d'une forme singulière, mais au combien courante, de somnambulisme idéologique.

 

 

Conclusion

 

 

Le mouvement sandiniste suscita des poussées d'émotion et de ferveur, d'enthousiasme et d'attente, d'adhésion mais également de rejet. Ầ partir de 1981, la vision française de la révolution nicaraguayenne ne fut pas univoque et mérite d'être nuancée. Le Nicaragua présent dans les imaginaires fut l'objet des aspirations les plus diverses et les plus contradictoires. La révolution engendra, après un consensus que l'on pourrait qualifier de général, un large éventail de perceptions de la part des intellectuels, et ne suscita plus l'unanimité mais au contraire la multiplicité des regards.

 

 L'engouement observé tend à démontrer que la révolution n'est pas un objet historique sans vie, mais est encore « porteuse d'espoir ou de désillusions, tour à tour fascinante et menaçante »[27]. La conception dominante de la révolution en France reste liée à nos imaginaires passés et présents d'un mythe fondateur de notre identité nationale. Cette « promesse de bonheur collectif »[28] a été si puissante et si riche qu'elle a profondément et durablement marqué l'imagination jusqu'à en faire « un lieu de mémoire ».

 

 



[1]     GUERRA (François-Xavier), « Préface », Historiens et Géographes, n°371, juillet-août 2000, coordonné par VIAL (Laurent), p. 125.

[2]     HOURMANT (François), Le désenchantement des clercs, figures de l'intellectuel dans l'après-mai 68, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1997.

[3]     Ibid., p. 170.

[4]     JULLIARD (Jacques), Contre la politique professionnelle, Paris, Le Seuil, 1977, p. 112.

[5]     DEBRAY (Régis), Le pouvoir intellectuel en France, Paris, Ramsay, 1979, p. 277.

[6]     Sans doute par analogie avec l'Internationale Communiste.

[7]     DESTHEXE (Alain), Amérique centrale, enjeux politiques, Paris, Complexe, 1989, p. 19.

[8]     BATAILLON (Gilles), Violence et politique en Amérique centrale. Essai sur la mise en place de la guerre civile et les affrontements armés au Guatemala et au Salvador, Thèse de doctorat sous la direction de PÉCAUD (Daniel), Paris, EHESS, 1996, p. 7.

[9]     Ibid., p. 201

[10]    PISANI (Francis), « Le combat d'Eduardo le sandiniste », Le Nouvel Observateur, 2 au 8 juillet 1979.

[11]    BATAILLON (Gilles), Violence et politique..., op. cit., p. 202

[12]    Les relations qui sont faites de la répression exercée par le régime contre les villes d'Esteli, de Matagalpa ou de León illustrent bien cet état de fait. Voir « Les massacres de León », Libération, 25 septembre 1978 ; « Les scènes d'horreur au Nicaragua », Libération, 21 septembre 1978 ; et « La sanglante répression a renforcé la haine de la population à l'égard du régime », Le Monde, 27 septembre 1978.

[13]    DEBRAY (Régis), « Une modération radicale », Le Monde Diplomatique, septembre 1979.

[14]    RANGEL (Carlos), Du bon sauvage au bon révolutionnaire, Paris, Laffont, 1976.

[15]    DUFLO (Marie), RUELLAN (Françoise) (dir.), Le volcan nicaraguayen, Paris, La Découverte, 1985, p. 9.

[16]    DESTHEXE (Alain), Amérique centrale..., op. cit., p. 18.

[17]    Ibid., p. 19

[18]    REVEL (Jean-François), « Feux croisés », L'Express, 19 au 25 juillet 1980.

[19]    Cahiers sandinistes, avril-mai 1979, p. 3.

[20]    Publicité publiée dans Le Monde, 19 novembre 1979

[21]    Nous désignerons désormais le comité par le sigle CSN

[22]    Revue Nicaragua Aujourd'hui, février 1984, p. 34

[23]    Ibid., mai 1984, p. 14

[24]    Ibid., février 1984, p. 35.

[25]    Dossier de presse émanant du CSN, 5 janvier 1984

[26]    Ibid

[27]    VAYSSIÈRE (Pierre), Les révolutions d'Amérique latine, Paris, Point Seuil histoire, 1991, p. 11.

[28]    FURET (François), Le passé d'une illusion, Paris, Le Livre de Poche, 1994, p. 55.