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Clément Thibaud, Elites libérales et modernité politique

Elites libérales et modernité politique

 

 

Bulletin n° 17, automne 2004

 

 

 

 

Clément Thibaud,

 

Comment définir la nature et le rôle des élites libérales dans le monde hispanique à l'aube et à la suite des révolutions de l'Indépendance? Les beaux articles de Moises Guzmán Pérez, Andrés Gordillo, Frédéric Johansson et d'Élodie Richard apportent, chacun à leur manière, une réponse à cette interrogation. La question, posée avec combien de rigueur par François-Xavier Guerra, se trouve à la croisée des histoires sociale, politique et culturelle. Car les grandes mutations des cadres légaux et symboliques lors des guerres d'indépendance, espagnoles et hispano-américaines, tracent un contexte singulier, de longue durée, qui oblige à définir ces élites bien au-delà des seules caractérisations sociales, liées à la prééminence économique ou au statut de notable. Les auteurs de ce dossier ne s'y trompent pas. Élodie Richard, par l'étude d'une académie savante, décrit ainsi les effets de pouvoir produits par la maîtrise d'un savoir légitime, dans un mouvement d'où résulte et où se ratifie l'éminence sociale; Frédéric Johansson, montre que c'est une capacité politique qui précise les contours de ce groupe plus sûrement que l'origine: la capacité à incarner, à usurper, la voix du peuple et à en retirer la légitimité nécessaire à l'exercice du pouvoir; Andrés Gordillo, en négatif, témoigne des éléments de distinction culturelle qui leur permettent de se séparer du peuple, tout en traçant de sévères limites à ce procès de civilisation capable à chaque instant de s'inverser en dévolution vers la barbarie; dans le Mexique de la fin du XVIIIe siècle, Moises Guzmán évoque enfin tout le spectre des sociabilités, des plus traditionnelles au plus raffinées, exhibant la variable relationnelle qui permet aux élites d'être ce qu'elles sont, tout en formant collectivement la critique des autorités reçues sur laquelle se grefferont bientôt les idées de l'indépendance.

 

 Dans chacun de ces travaux, c'est pourtant la tension et le paradoxe qui semblent le mieux définir la situation de ces groupes dominants. Car ces élites ne le sont qu'au prix de la tension, du déni ou simplement du paradoxe. Dès la fin du XVIIIe siècle, elles composent ainsi les agents paradoxaux d'une modernité prônant l'égalité des citoyens devant la loi, méconnaissant, idéalement, les différences de statut ou de caste; elles sont les initiatrices d'un savoir désintéressé et universel, celui-là même qui leur permet une prééminence incontestée; les tenantes de la souveraineté du peuple, dont elles captent la légitimité, afin de gouverner sans devoir rendre de compte à personne; représentantes du bon goût, des bonnes manières, des lumières enfin mais promotrices de la guerre civile et coutumières de la basse politique partisane. Coincées entre un cadre constitutionnel qui les ignore par principe et une société majoritairement hostile à tout ce qu'elles représentent, les élites libérales bâtissent des machines de légitimation ou des fictions démocratiques pour se maintenir au pouvoir sans respecter dans les faits ce qu'elles prônent en droit, au nom de l'avenir, de la civilisation, du progrès. Machines d'autolégitimation par la production du savoir, de la civilité, du goût, des idées modernes; fictions démocratiques permettant de soulager, dans la sphère symbolique, les tensions évidentes entre la loi et les pratiques sociales. Les libéralismes hispano-américains n'ont guère pu retrouver la société, dans la diversité de nouvelles médiations collectives, après la table rase opérée par la double fiction constitutionnelle du contrat et de l'individu. Ainsi, les élites libérales, malgré leurs divisions et leur diversité, accaparent-elles durablement la représentation politique: c'est la conclusion mélancolique que l'on pourrait tirer de la lecture des belles études présentées ici.