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Camille Foulard, Les congrégations françaises au Mexique 1900-1940

Les congrégations françaises au Mexique 1900-1940

 

 

Bulletin n° 17, automne 2004

 

 

 

 

Camille Foulard

 

L'essor des congrégations religieuses françaises se manifeste pleinement au XIXe siècle, à la faveur du contrat concordataire, alors que la restauration des Ordres monastiques est devenue impossible depuis la Révolution française. Désormais, les congrégations qui revendiquent explicitement une finalité sociale sont devenues prépondérantes de par le personnel disponible et l'ampleur des fonctions assumées.

Manifestant une grande capacité d'adaptation de leur mode de vie religieux, les congrégations apportent des réponses efficaces aux besoins de la société et accompagnent les poussées de l'alphabétisation et du développement sanitaire voulues par les législateurs laïcs tout au long du siècle. L'enjeu historique des congrégations provient de leur statut même. Elles sont d'abord incluses dans un triangle institutionnel : l'État, l'Église et la Société[1]. Par ailleurs, se définissant comme entité religieuse, elles évoluent dans un monde profane, laïc. Elles sont enfin, à leur corps défendant, contraintes à un comportement politique. Concernant les congrégations enseignantes, leur effort est constant pour éduquer les enfants en vue de l'édification de la chrétienté ; en faire de bons chrétiens comme le souhaite l'Église, mais aussi soumis aux lois comme le souhaite l'État et aptes aux emplois comme le souhaite la Société.

 

 Les congrégations masculines, se consacrant pour la plupart à l'enseignement, se constituent dès le XVIIIe siècle alors que l'essor des congrégations féminines est la conséquence d'une part de la Loi Falloux de 1850 et d'autre part, de l'accélération de l'alphabétisation féminine liée à l'intérêt accrû de l'État pour l'enseignement primaire des filles. Les congrégations hospitalières et caritatives se développent, quant à elles, à partir des années 1860 dans une optique d'adaptation à la modernité alors que la montée en puissance de la médecine expérimentale définie par Claude Bernard révolutionne les soins hospitaliers.

 

 Dès la fin de la décennie de 1860 un important courant de fondations missionnaires voit le jour. Cet élan provient avant tout des congrégations elles-mêmes qui voient dans l'évangélisation des nouveaux mondes une exigence de leur apostolat au moment où les pays européens se lancent dans la colonisation. Dans une moindre mesure, le processus de laïcisation de l'éducation et de la bienfaisance en cours dans la société française contribue au développement de ce courant missionnaire en limitant d'autant les perspectives d'action en France (lois Jules Ferry). L'implantation outre-Atlantique est donc de plus en plus envisagée. À ce propos, il faut noter le rôle déterminant de la presse missionnaire qui diffuse sans discontinuer des exemples de fondateurs, créateurs d'images pour toute une génération montante de jeunes religieux et religieuses aspirant à concrétiser leur vocation[2]. Enfin, plus précisément, l'aide matérielle et morale des religieuses est considérée comme essentielle par le gouvernement français qui les sollicite pour améliorer les conditions de vie précaires des nouveaux migrants et structurer les nouvelles colonies dans le domaine social.

 

La séparation de l'Église et de l'État en 1905 agit comme un véritable déclencheur de certains départs missionnaires lorsque les congrégations n'ont pas reçu l'autorisation juridique[3]. Ce vaste mouvement concerne tout autant les hommes que les femmes et entraîne une véritable mutation de la conception de leur action. Toutefois, la particularité inhérente à toutes ces congrégations est leur intense sentiment d'appartenance nationale en dépit de leurs départs forcés après 1905. Cette spécificité est due notamment à leur statut ; les congrégations enseignantes et hospitalières créées au XIXe siècle, à un moment où l'Église de France est encore fortement nationale, se sont formées sur le modèle des congrégations à supérieur général. Ce statut leur confère une grande autonomie vis-à-vis du Saint-Siège puisqu'elles ne relèvent pas directement de lui.

 

 L'installation des congrégations françaises dans le Mexique de Porfirio Dίaz ne semble pas rencontrer de difficultés majeures, l'Église nationale bénéficiant elle-même d'un régime de relative tolérance en dépit des Lois de Réforme. De plus, la conjonction de la présence d'une colonie française numériquement importante[4] et de la volonté de l'État français de développer l'influence de la France par le biais de la culture et de la langue facilite l'expansion des congrégations dans les premières années qui suivent leur arrivée. Toutefois, la vie quotidienne des congrégations et leur projet d'expansion vont se trouver confrontés à une contrainte majeure : la prise en considération simultanée des intérêts mexicains et français dont les effets s'avèrent souvent radicalement opposés. Cette situation est d'autant plus critique que la période (1905-1940) se caractérise pour la France comme pour le Mexique, par une succession d'évènements engendrant des mutations fondamentales dans l'appréhension de la séparation des pouvoirs temporels et spirituels ainsi que le rôle dévolu à chacun. Les congrégations religieuses françaises subissent d'abord en France puis au Mexique une série de crises de légitimité remettant en cause non leur savoir-faire mais leur existence même. Dans cette situation, les congréganistes doivent faire preuve d'une adaptabilité accrue, qu'elle relève de l'acclimatation dans le pays de mission ou des nouvelles contraintes imposées par les deux gouvernements respectifs. Dans le même temps, ils ne doivent pas perdre de vue les objectifs primordiaux de leur apostolat sans outrepasser les recommandations de Rome.

 

 Au Mexique d'abord, se développe une révolution à partir de 1910, révolution dont les enjeux véritables sont la poursuite de la modernisation et de l'unification du pays[5]. L'Église devient alors l'une des cibles privilégiées de la faction révolutionnaire victorieuse, qui la considère responsable de l'obscurantisme et du maintien des structures économiques arriérées du pays. L'enseignement unifié, laïc puis socialiste devient une priorité du nouveau régime pour à la fois apporter à tous les enfants mexicains un meilleur niveau d'alphabétisation, gage à terme du développement économique, et accroître le sentiment d'appartenance à l'unité nationale. Dans ce contexte, les congrégations enseignantes françaises sont doublement fustigées : d'abord parce qu'elles appartiennent à l'Église et ensuite parce que l'éducation qu'elles prodiguent est perçue par le gouvernement mexicain comme une tentative d'expansion coloniale moderne de la part de la France, via la figure du cosmopolitisme, alors même que le pays cherche à se donner des repères culturels nationaux.

 

 En France, la Grande Guerre marque une césure profonde à des niveaux divers. En premier lieu, la virulence de l'anticléricalisme s'atténue en raison de la forte participation des religieux et même des missionnaires dans les tranchées, prouvant ainsi leur patriotisme et leur attachement à la République[6]. En second lieu, depuis le traité de Versailles, la France porte un intérêt grandissant à la défense de son influence dans le monde. Une guerre larvée sévit désormais dans les pays extérieurs à l'Europe entre l'Allemagne, la France, l'Angleterre et l'Italie qui veulent chacune s'assurer les faveurs des nations courtisées en cas de nouveau conflit et asseoir une nouvelle forme de puissance[7]. A partir de 1918, la France s'appuie de manière quasi-officielle sur les congrégations pour mener à bien une œuvre propagandiste d'envergure en Amérique latine. Ce choix est motivé par l'expérience et le savoir-faire des religieux, capables de véhiculer une tradition d'excellence dans les domaines éducatif et hospitalier ainsi que par le peu d'investissement financier qu'implique une telle coopération dans une période de grande difficulté économique pour la France.

 

 Deux autres facteurs jouent enfin un rôle non négligeable dans la vie quotidienne des congrégations religieuses françaises au Mexique. La politique du Saint-Siège, tout d'abord marquée par la volonté d'accroître la centralisation romaine, donne une impulsion résolument internationale aux missions en promouvant le développement du clergé « indigène » et en rappelant aux missionnaires européens que leur devoir évangélique passe avant les préoccupations nationales[8]. De plus, les congrégations enseignantes doivent s'adapter aux spécificités de la colonie française du Mexique, composée majoritairement de petits et moyens industriels qui conçoivent pour leur enfants un enseignement technique leur permettant d'être rapidement intégrés à la vie active. Seule une minorité souhaite donner à ses enfants un enseignement humaniste et envisage de les envoyer poursuivre leurs études supérieures en France.

 

 Entre 1900 et 1914, la plupart des nouvelles implantations religieuses françaises au Mexique sont motivées par la séparation de l'Église et de l'État de 1905. Si le lien entre les départs missionnaires et la perte de l'autorisation en France est mis en évidence, leur fidélité à l'égard de la France ne fera jamais défaut. En raison de leur spécificité gallicane, évangélisation et défense d'une certaine culture occidentale sont pour les congrégations les deux versants d'une même ambition. Toutefois, un hiatus essentiel subsiste, lié à la non résolution du paradoxe initial : la France reste intransigeante concernant une possible réouverture des noviciats. Cette attitude met en péril la pérennité de l'œuvre congréganiste puisqu'à terme aucun renouvellement des religieux français ne pourra être effectué alors que les contraintes démographiques, conséquences de la guerre, se font sentir de manière prégnante.

 

 L'infortune des congréganistes français au Mexique prend une allure singulière car, aux contraintes venues d'Europe, s'ajoute le climat particulièrement hostile du pays d'accueil. Les congrégations vivent bien malgré elles un deuxième 1905. Or, « Mexico n'est pas Paris. L'anticléricalisme des gouvernants répond par la violence à l'absolutisme de l'État nouveau, accru du particularisme de la faction au pouvoir »[9]. Ainsi, les congrégations étrangères participent bien involontairement à la construction nationale en stigmatisant les contre-valeurs révolutionnaires. Toutefois, si les nouveaux gouvernants mexicains tentent de faire table rase du passé, les liens particuliers qu'entretiennent la France et le Mexique depuis le Porfiriat ne peuvent être instantanément rendus caduques. Les congrégations françaises, à la différence des autres communautés européennes, bénéficient à ce titre d'une plus grande tolérance. C'est dans cet espace certes limité mais tacitement acquis que les congrégations françaises enseignantes et hospitalières développent leurs activités de manière tout à fait significative entre 1920 et 1930. Après un mouvement de concentration des établissements dans la capitale mexicaine en raison d'un manque crucial de personnel, les congréganistes s'attachent à développer des instituts élitistes afin d'affirmer l'excellence française. Cette politique est semble-t-il le seul moyen d'obtenir des subsides de la part de la France. Les congréganistes pour continuer d'exister devront, en effet, toujours justifier du bien fondé de leurs activités. Cependant, à l'échelle du Mexique, la portée de cette démarche est restreinte. Le public visé est essentiellement composé des familles françaises et mexicaines assez aisées pour assumer des frais de scolarité onéreux. L'enjeu pour la France n'est pas de convertir tout le peuple mexicain à la francophilie mais bien de s'assurer l'amitié des élites appartenant aux cercles dirigeants. Dans ce contexte, on voit à quel point le rôle des congrégations est bien d'accompagner la politique culturelle française au risque de dénaturer certains principes de leur apostolat.

 

 Toutefois, à la fin des années trente, toutes les attentions se concentrent à nouveau sur le vieux continent devant l'imminence d'un prochain conflit. Les aides apportées aux activités congréganistes pendant cette période sont comprises par l'État français comme une ultime chance d'expansion francophile, mais ne répondent pas aux difficultés rencontrées par les religieux sur le terrain.

 

 L'œuvre congréganiste française au Mexique, surtout l'œuvre enseignante, semble être véritablement en péril à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Les difficultés financières ne peuvent à elles seules expliquer l'ampleur de ce déclin, d'autres facteurs doivent être pris en considération. En premier lieu, la lutte anticléricale acharnée qu'ont menée les révolutionnaires mexicains a définitivement remis en question la mission éducative des religieux. Les communautés hospitalières connaissent, en revanche, un climat beaucoup plus propice car elles ne sont pas expressément porteuses d'une idéologie étrangère et ne remettent pas en cause le processus d'identification nationale.

 

 En second lieu, la politique du Vatican joue un rôle non négligeable pendant toute la période étudiée. Un mouvement visant à la romanisation des congréganistes est mis en place par étapes. Désormais, l'internationalisation des congrégations, la création de clergés indigènes ainsi que l'oubli évangélique du pays d'origine sont vivement encouragés. À partir des années 1920 surtout, la légitimité de l'action de certaines congrégations françaises au Mexique est, du point de vue spirituel, fortement remise en cause en raison de leur allégeance à la métropole. Néanmoins, les décisions du Saint-Siège, relatives à la ligne de conduite du clergé face aux mesures anticléricales mexicaines, prévalent toujours sur les mesures françaises. Cette situation paradoxale amoindrit considérablement les congrégations.

 

 Enfin, l'attitude ambiguë de la France vis-à-vis des congrégations religieuses françaises favorise la désagrégation de leur œuvre au Mexique. Les soutiens financiers et moraux sont certes réels mais le refus d'ouvrir à nouveau des noviciats auquel s'ajoute un phénomène spécifique de crise de vocations anéantissent toute possibilité d'expansion à long terme. La politique d'internationalisation menée par le Vatican ne fait qu'accélérer un processus déjà à l'œuvre. À la fin des années trente, les congrégations sont confrontées à une grave pénurie de personnel. Les religieux français encore en poste au Mexique sont âgés et aucune relève nationale n'est possible. L'internationalisation des religieux a en fait commencé très tôt, dès la fin de la Première Guerre mondiale, et il semble que seuls les grands collèges aient conservé un effectif conséquent de personnels français. Les autres établissements ont très vite employé des religieux d'autres nationalités, mexicaine surtout, au risque de perdre la spécificité française. Cette situation est aussi préoccupante dans les congrégations des deux sexes même si le déficit s'est fait sentir beaucoup plus tôt chez les hommes en raison des conséquences de la guerre.

 

 Finalement, l'infortune des congrégations missionnaires françaises semble avoir trait au caractère transitoire de leur structure, ni Ordre, ni association laïque. Leur rôle aura été efficient dans une période de transition pour le Mexique comme pour la France. Venues contraintes ou de leur propre chef, elles sont rapidement devenues un maillon indispensable de l'expansion culturelle française et ont comblé un temps les lacunes du réseau éducatif et sanitaire mexicain encore à l'état d'ébauche. Elles ont par ailleurs accompagné l'installation et le développement de la colonie française avec laquelle elles entretiennent des liens étroits. À la fin des années trente, les aspirations de cette dernière ont fortement évolué. L'activité congréganiste, telle qu'elle a été décrite n'a plus de raison d'être, elle prend d'autres formes. Soit, l'enseignement proposé par les religieux se plie aux critères de l'État mexicain et il est alors divulgué au sein d'instituts de langues. Soit, il devient hors-la-loi. Dans ce cas, l'espoir de développer à nouveau un réseau d'influence est quasi-nul. Si le déclin des congrégations françaises paraît tout à fait irréversible, le sort réservé à chacune d'entre elles diffère selon leurs spécificités. En règle générale, tout au long de la période, les religieuses ont été soumises de manière moins drastique aux mesures anticléricales que leurs homologues masculins. Par ailleurs, les congrégations hospitalières ne connaissent pas les mêmes tribulations que les communautés enseignantes car leur œuvre n'a pas le même caractère « subversif ». Elles sont souvent les simples auxiliaires d'une instance civile comme c'est le cas à l'Hôpital de Mexico.

 

 Les archives diplomatiques, encore peu exploitées sur ce sujet, permettent donc d'appréhender de manière nouvelle et inattendue l'histoire religieuse contemporaine grâce à l'exploitation d'informations concernant l'expansion et le déclin des congrégations missionnaires françaises au Mexique. Toutefois, il semble réducteur de considérer ces sources à l'aune de l'unique histoire religieuse. Pour s'en convaincre, l'abondance de la littérature diplomatique à ce sujet montre à quel point les enjeux outrepassent la simple dimension religieuse. Il s'agit bien pour la France de défendre une politique culturelle originale dans le contexte de l'entre-deux-guerres. Le parti pris des gouvernements successifs, qui consiste à faire des congréganistes les divulgateurs de l'influence française, paraît à première vue paradoxale dans le contexte de la séparation de l'Église et de l'État. Cette contradiction nous permet de mettre en lumière à quel point les évènements de 1905 relèvent d'un processus et non pas seulement d'une rupture. Enfin, à une autre échelle, on ne peut rendre compte de la complexité des enjeux que cristallisent les congrégations sans replacer l'étude dans le contexte de l'histoire culturelle des relations internationales. Il subsiste néanmoins des limites à ce travail concernant notamment la difficulté de mettre en perspective l'histoire particulière des congrégations françaises au Mexique avec celle des autres communautés présentes en Amérique latine par exemple. La confrontation des données de la légation française au Mexique avec celles de la politique culturelle plus générale de la France ainsi qu'avec celles d'autres pays européens pendant la même période paraît indispensable.

 



[1]     LANFREY (André), Marcellin Campagnat et les frères maristes, instituteurs congréganistes au XIXe siècle, Paris, Éd. Don Bosco, 1999, p. 72.

[2]     DUFOURCQ (Élisabeth), Les congrégations féminines hors d'Europe, de Richelieu à nos jours, histoire naturelle d'une diaspora, t. 3, Paris, Librairie de l'Inde, 1991, p. 742.

[3]     MAYEUR (Jean-Marie), La séparation des Églises et de l'État, Paris, Éd. ouvrières, 1991, p. 92.

[4]     CADN, Mexique (110), l'œuvre des Français au Mexique, lettre de H. Honorat député des Basses-Alpes au Quai d'Orsay, le 5 octobre 1912.

[5]     MEYER (Jean-André), La Révolution mexicaine : 1910-1940, Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 78.

[6]     FONTANA (Jean), Les Catholiques français pendant la Grande Guerre, Paris, Éd. du Cerf, 1990, p. 259.

[7]     MATTHIEU (Georges), Une ambition sud-américaine : politique culturelle de la France : 1914-1940, Paris, L'Harmattan, 1991, p. 72.

[8]     MAYEUR (Jean-Marie), Histoire du Christianisme, t. 12, Guerres mondiales et totalitarismes : de 1914 à 1958, Paris, Desclée, 1990, p. 591.

[9]     MEYER (Jean-André), op. cit., p. 121.