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Vincent Beufe, Le football à Buenos Aires : implantation britannique et diffusion nationale (1890- 1910)

Le football à Buenos Aires : implantation britannique et diffusion nationale (1890- 1910)

 

Bulletin n° 16,

 

 

 

 

Vincent Beufe

  

 

 

Nés dans les Public Schools au cours de la première moitié du XIXe siècle, les sports anglais sont très vite devenus une part essentielle de la culture de la bourgeoisie anglaise, cette même bourgeoisie qui sème les germes de l'économie libérale capitaliste tout autour du globe[1]. Fort logiquement donc, « ce sont les agents de l'expansion économique britannique dans le monde qui assurent la diffusion du football »[2]. C'est le cas en Argentine, où le poids de l'influence britannique est énorme. Vers 1895, le nombre de Britanniques résidant dans l'agglomération argentine est estimé entre 40 et 45 000. Cette communauté britannique, l'une des plus importantes en dehors des pays de l'Empire, dispose de ses propres institutions, de ses propres écoles, églises, hôpitaux, clubs, et de deux journaux quotidiens, imprimés en anglais, le Buenos Aires Herald et The Standard. Forte de cette colonie britannique, Buenos Aires est à la veille du XXe siècle un haut lieu de l'implantation culturelle anglaise, et par là même des sports anglais, donc du football.

 

 Il n'est pas surprenant d'observer que dans la foulée des activités économiques c'est d'abord dans les grandes villes et particulièrement dans les ports que s'implantent la culture anglaise et le football. Comme en Europe, où les grands ports commerciaux (Rotterdam, Amsterdam, Anvers, Le Havre, Lisbonne, Marseille, Barcelone, Naples, Gênes, etc.) sont les premiers conquis, le football est rapidement introduit à Buenos Aires, où se concentre l'essentiel des activités industrielles et commerciales du pays, ainsi qu'à Rosario, deuxième grand port du pays, et à Montevideo en Uruguay. Les historiens du football argentin s'accordent à penser que les premiers à pratiquer le football sur les rives du Río de la Plata, à Buenos Aires comme à Montevideo, furent des marins et commerçants anglais, sans doute dans les années 1860. Le Buenos Aires Football Club, fondé en 1867 par des résidents anglais, fut le premier club de football organisé en Argentine, et peut-être même le premier en Amérique du sud. Cependant, les règles du football sont alors trop méconnues et mal définies pour pouvoir le distinguer clairement d'autres sports britanniques, en particulier du rugby. Cette confusion constitue un obstacle majeur à son développement et à son organisation. Le Buenos Aires Football Club, organisateur en 1867 du premier match officiellement daté en Argentine, abandonna vite son activité, et le football voit son implantation définitive reportée à la fin des années 1880. C'est en effet à cette époque que commencent à apparaître les premiers clubs et structures solidement organisés, dont certaines auront une existence durable. Le football, de même que d'autres sports et activités en vogue en Angleterre, imprègne profondément la vie de la communauté britannique de Buenos Aires dans les années 1890, à une époque où les non-Britanniques commencent tout juste à se départir de l'idée qu'il s'agit d'un « jeu d'Anglais fous ». Jusqu'au début du XXe siècle, l'écrasante majorité des clubs et associations sportives qui pratiquent le football sont rattachés à la communauté anglo-saxonne. L'organisation du football s'articule autour des pôles majeurs de la présence anglaise à Buenos Aires : les banques, les compagnies de chemin de fer et de tramways, les entreprises de construction, etc., bref les moteurs de l'activité économique et marchande britannique, d'une part, et les institutions religieuses et scolaires (collèges britanniques) d'autre part.

 

 A la fin du XIXe siècle, l'Argentine intègre l'économie mondiale et s'impose comme un producteur majeur de viande et de céréales. L'influence britannique est décisive, puisque les capitaux britanniques alimentent les principaux secteurs de l'économie locale (transports, banques, entrepôts frigorifiques...). La Grande-Bretagne est de loin le principal partenaire économique de l'Argentine, ce qui explique la forte concentration de résidents britanniques à Buenos Aires. En même temps qu'ils apportent leur culture, leurs connaissances, leur expérience, les Anglais introduisent dans le pays les sports qu'ils pratiquaient chez eux : le cricket, le golf, le polo, l'aviron, la boxe, le tennis, le rugby et, bien entendu, le football. Après l'expérience éphémère de 1867 (Buenos Aires Football Club), les premiers clubs, les premières organisations se constituent, entre 1880 et 1900, au sein de la colonie britannique. L'essentiel du rapport qui s'exerce alors entre football et communauté britannique est le fait de l'activité économique, en particulier celle des entreprises de chemin de fer. En Argentine, les Britanniques ont structuré simultanément les transports ferroviaires et la pratique du football, et pendant plusieurs années, les compagnies ferroviaires et les chemins de fer ont exercé une influence déterminante sur le développement du football. La seconde moitié du XIXe siècle et le premier quart du XXe constituent l'âge d'or de l'expansion ferroviaire en Argentine et les lignes de chemin de fer les plus rentables, qui relient Buenos Aires à la Pampa et à l'intérieur du pays, sont alors presque toutes gérées par des compagnies britanniques. Vers 1890, la grande majorité des employés ferroviaires de Buenos Aires et sa région sont d'origine britannique. Au cours de cette première phase d'implantation, le football est d'ailleurs systématiquement perçu comme allant de pair avec les Anglais et le train. En Argentine, plusieurs des principaux clubs fondés au tournant du siècle par les Britanniques sont liés au transport ferroviaire et à ses entreprises. Le Bánfield AC, fondé en 1896 par des résidents britanniques pour la plupart employés de la compagnie de chemin de fer du sud (Ferrocarril Sud), est couramment surnommé « club du Railway ». Les statuts du club sont écrits en anglais, et la liste des membres de l'équipe de football de 1898 confirme son indéniable identité britannique : Atkinson, Bartlet, Buchanan, Christian, Goode, Holmes, Hunt, Ireland, Lang, Morgan, Perkins, etc. L'exemple du Belgrano AC est similaire. Ce club, l'un des plus prestigieux à Buenos Aires entre 1898 et 1907, a été fondé par des résidents britanniques du quartier de Belgrano, dans le nord de la capitale argentine. Composé majoritairement d'Anglais et de fils de Britanniques, il reste tout au long de son histoire connu à Buenos Aires comme le « club des Anglais ». Le club naît en août 1896, suite à la fusion de deux clubs du quartier, dont le Buenos Aires and Rosario Railway AC, club d'employés du chemin de fer du même nom, qui relie la capitale à la ville de Rosario. De façon significative, le club de Belgrano AC est constitué lors d'une réunion qui se déroule dans le local d'une association de la communauté britannique du quartier (le « Club Anglais »), et sous la présidence du gérant de la compagnie ferroviaire en question. De nombreux clubs britanniques surgissent ainsi de l'initiative d'entreprises ou d'employés des chemins de fer, comme Rosario Central (1889) à Rosario, ou encore Ferrocarril Oeste (1904) à Buenos Aires. La plupart des entreprises ferroviaires ont leurs équipes de football, distinguant souvent une équipe de dirigeants d'une équipe d'employés, et elles contribuent financièrement et surtout matériellement (concession de terrains, de locaux...) au développement des clubs de football locaux.

 

 De même que les entreprises anglaises, les institutions scolaires de la communauté britannique jouent un rôle déterminant dans l'implantation du football à Buenos Aires. Un peu partout dans l'agglomération fleurissent des collèges privés anglais ou écossais, qui fonctionnent en général sur le modèle des collèges du Royaume-Uni. Comme dans les Public Schools anglaises, où les sports modernes ont été introduits à partir de 1828 par Thomas Arnold[3], le sport est pratiqué dans la plupart des collèges britanniques de Buenos Aires dans un cadre éducatif, intégré aux activités scolaires. Tous les sports modernes nés en Angleterre y trouvent leur place, et notamment les sports d'équipe, en particulier le football et le rugby.

 

 C'est sans doute aux collèges britanniques qu'il faut attribuer l'implantation formelle et organisée des sports modernes en Argentine. Dès 1870, le révérend et professeur Spilsbury introduit dans son collège, le Flores Collegiate School, un programme d'activités physiques. Mais c'est dans les années 1880 que l'Argentine accueille celui qui est généralement reconnu comme le véritable initiateur du football ; Alejandro Watson Hutton, Écossais diplômé de l'université d'Edimbourg, fonde en 1884 la Buenos Aires English High School, dans laquelle il établi un programme complet d'éducation physique et sportive. Le club de l'école, le English High School AC, composé d'élèves et d'anciens élèves, qui adopte en 1900 le nom de Alumni AC, est célèbre pour avoir été de loin l'équipe la plus populaire et la plus habile du pays jusque vers 1910. Mais si Watson Hutton fait figure de précurseur, la EHS n'est pas le seul collège à Buenos Aires à introduire la pratique du football et des sports anglais dans ses activités. D'autres participent au mouvement : Lomas Academy School, Saint Andrew's Academy, Flores Collegiate School, English Flores College, Saint George College, King Edward College, Barker Memorial School... Ces institutions sont les principales initiatrices du football local, grâce à l'expérience des professeurs souvent directement venus du Royaume-Uni, et grâce aux avantages matériels (terrains, équipement...) qu'elles offrent à leurs élèves.

 

 L'implantation du football au sein de la communauté britannique de Buenos Aires est telle que vers 1890, le besoin se fait sentir d'organiser les structures solides et durables du football « argentin ». Il s'agit de fournir aux pratiquants un cadre officiel susceptible de réguler, d'homogénéiser et d'organiser la compétition locale. C'est ainsi qu'après une première tentative infructueuse, voit le jour la ligue de football argentine, qui est encore aujourd'hui l'organe principal du football argentin. La ligue est fondée le 21 février 1893 par Alejandro Watson Hutton et les représentants de cinq clubs locaux. L'institution se forme sous le nom Argentine Association Football League (AAFL), avant d'adopter en 1903 celui de Argentine Football Association. Des noms anglais donc, pour une institution composée presque exclusivement, jusqu'au début du XXe siècle, par des clubs étroitement liés à la communauté britannique : Lomas AC, Quilmes AC, EHS AC (puis Alumni), Buenos Aires and Rosario Railway AC (puis Belgrano AC), St Andrew's AC, Retiro AC, Lanús AC, etc. Tous les dirigeants sont britanniques, et la langue de délibération lors des réunions est l'anglais. En 1893, ces pionniers sont encore relativement peu nombreux, et la pratique du football s'organise au sein d'une sorte de microcosme, celui des sportsmen de la communauté britannique.

 

 L'intérêt créole pour le football n'apparaît qu'en toute fin de XIXe siècle. Cet intérêt est porté par les élites locales, pour lesquelles la culture anglaise est à l'époque un modèle de bon goût et d'éducation, donc un exemple à suivre. Si le football est déjà une attraction populaire en Grande-Bretagne, il est encore en Argentine une pratique à caractère élitiste, presque aristocratique sous certains aspects, comme il l'était à l'origine en Angleterre. Ce que Alfred Wahl affirme à propos de la diffusion du football en Europe vaut aussi pour Buenos Aires : « Le football est d'abord une pratique élitiste (...). L'adoption des sports anglais traduit une volonté d'affirmer un style de vie moderne et aristocratique à la fois. Leur pratique revêt un caractère distinctif dans la société de la fin du siècle »[4]. Le public a beau être nombreux en certaines occasions, il n'en reste pas moins composé d'une certaine élite sociale, et « les clubs créés dans la seconde moitié du siècle dernier par les groupes sociaux dominants étaient des institutions qui cherchaient à maintenir un statut social par le biais de règles d'admission restrictives »[5].

 

 Au tournant du siècle, peu de clubs sont composés en totalité d'Anglais, mais l'écrasante majorité des clubs, des joueurs et des dirigeants sont de nationalité ou d'origine britannique. La pratique du football est encore régie par des règles élitistes et par une éthique sportive qui trouve ses origines dans les traditions aristocratiques anglaises. Le principal complément du football, pour les sportsmen britanniques, est le cricket, et comme au Royaume-Uni, les Britanniques de Buenos Aires jouent au football l'hiver et au cricket l'été. L'éthique des sports anglais est également très présente. A l'université de Rugby, Thomas Arnold les concevait comme un outil de formation de la jeunesse bourgeoise ; selon ces préceptes, repris en Argentine par Watson Hutton (entre autres), le sport doit fournir aux jeunes un cadre leur permettant d'occuper leur temps libre tout en forgeant leur corps et leur caractère. Par les sports collectifs, en particulier, les élèves développent leurs capacités physiques, mais ils apprennent aussi l'initiative, le courage, la rigueur, la discipline, la loyauté. En bref, le sport a pour mission de préparer la jeunesse bourgeoise aux tâches qui l'attendent, de former des hommes « sains de corps et d'esprit ». Cette formation morale se fait selon des principes nobles et élitistes, qui trouvent leur origine dans l'aristocratie anglaise. Ces principes, cette morale, qui impliquent le respect des règles et la loyauté, se retrouvent dans les sports à travers la notion de fair-play[6]. Le sport est un affrontement pacifique, et le fair-play est l'éthique qui doit permettre la compétition en empêchant tout excès violent. La tradition de jeu loyal et de respect mutuel, caractéristique des sports anglais à l'origine, est l'application au sport d'une bonne éducation morale. C'est le propre des gentlemen d'adopter dans la vie de tous les jours les règles de fair-play de la vie sportive. Pour résumer, disons que le football, tant par les valeurs qu'il défend que par l'appartenance sociale de ceux qui le pratiquent, véhicule à l'origine un fort caractère élitiste.

 

 Ce sont d'autres valeurs, ainsi que les circonstances du moment, qui transforment ce jeu en un sport populaire. La diffusion des sports, et notamment des sports anglais, est très largement encouragée, à partir des années 1880-1890, par les élites argentines, qui voient dans ces exercices physiques non seulement une source d'hygiène et d'épanouissement pour la jeunesse, mais aussi une réponse aux préoccupations majeures du pays. Car entre 1880 et 1920 l'Argentine traverse une période décisive de son histoire, période « fondatrice » de l'Argentine moderne, qui met en place ses structures étatiques, économiques et sociales. Le pays intègre l'économie mondiale, se développe, et reçoit, outre les capitaux étrangers, l'un des flux migratoires les plus importants au monde. En proportion, l'immigration argentine au tournant du siècle est même supérieure à celle des États-Unis. Sous l'influence de dirigeants qui, comme Sarmiento, sont convaincus que l'immigration européenne sera une base fondamentale du progrès et du développement national, le pays accueille une multitude d'immigrés, venus principalement d'Europe et du Moyen-Orient. Or, dans un pays faiblement peuplé, cet afflux étranger ne tarde pas à apparaître comme une menace pour la stabilité nationale : la seule agglomération de Buenos Aires voit sa population passer de 677 000 à 1 576 000 habitants entre 1895 et 1914, et à la veille du XXe siècle, près d'un tiers de la population adulte est étrangère ! Chaque groupe ethnique débarque avec sa langue et ses coutumes, parfois avec des traditions politiques « dangereuses », comme pour les ouvriers italiens anarchistes et syndicalistes. A partir de 1890, on entend même parler dans les classes dirigeantes, qui avaient encouragé cette immigration, de « décadence morale » ou d'« infiltration de races inférieures », et la Ley de residencia votée en 1902 se propose de faire le tri entre les « bons » et les « mauvais » immigrés. Dans ce contexte, l'une des principales préoccupations de l'époque est de construire une nation forte, homogène, reposant sur une histoire et des valeurs communes à tous. Face au cosmopolitisme, souvent dénoncé comme la source d'une « désagrégation » sociale, se répand l'idée que l'Argentine doit constituer une nation forte et virile, en affirmant son identité ; l'enseignement d'une Historia Patria qui commémore les héros de l'indépendance et les grandes dates fondatrices de la patrie participe de ce courant idéologique. On voit même les dirigeants ou la presse faire l'éloge d'une « race forte », et d'une jeunesse virile, objet de toutes les attentions.

 

 Or, il apparaît très clairement que le sport véhicule dans l'Argentine de 1900 les mêmes concepts d'identité nationale, de formation de la jeunesse et de « race forte ». La pratique du sport est vantée et encouragée à l'époque pour ses vertus physiques et morales, c'est-à-dire comme un outil de « régénération de la race ». Dans la presse, par le biais d'associations, partout, l'éloge du sport est teinté de patriotisme, et l'Argentine est gagnée par un engouement presque unanime pour le sport, qui véhicule déjà sous certains aspects une idéologie nationaliste. Nous croisons là le « sportisme » cher à Pierre de Coubertin, qui, à la même époque, utilise le sport pour régénérer les corps et les esprits de la jeunesse, le problème de la « décadence » de la société étant sans cesse sous-jacent. Pour les idéologies nationalistes et patriotiques, et pour l'Argentine de 1900, le sport présente cet avantage qu'il est un vecteur de consensus. Le sport porte en lui les valeurs du patriotisme (primauté de la collectivité sur l'individu, esprit de sacrifice, sens du devoir, héroïsme...) et, gommant les distinctions ethniques, sociales ou politiques, il est un facteur d'atténuation des conflits. En définitive, le sport semble être un outil idéal pour former la jeunesse, la fortifier physiquement tout en lui inculquant les valeurs morales qui en feront le ciment de la nation. Nous ne nous étonnerons pas alors de voir que c'est en premier lieu à travers l'armée et l'éducation que les classes dirigeantes argentines encouragent la diffusion de la pratique sportive.

 

 Patriotisme et militarisme vont souvent de pair, et c'est le cas dans l'Argentine de la fin du XIXe siècle. Sa participation nouvelle aux échanges commerciaux internationaux et l'afflux massif d'immigrants changent la physionomie de la société, au point que pour beaucoup, la cohésion sociale est menacée. Mais il faut bien comprendre que si ces craintes prennent une telle ampleur, c'est qu'aux bouleversements internes que connaît le pays s'ajoutent des menaces extérieures. En premier lieu, la conception nationaliste, très en vogue en Europe, qui veut qu'une nation repose sur une communauté culturelle et linguistique, est une menace pour la légitimité et l'intégrité de la nation argentine, composée d'Italiens, d'Espagnols, d'Allemands, de Français, de Turcs, de Syriens, etc., parlant bien souvent leur propre langue. Ce cosmopolitisme chaque jour plus important est un facteur évident d'affaiblissement en terme de nationalisme[7]. D'autant plus que l'Argentine doit faire face au même moment à de fortes tensions frontalières. Le conflit avec le Chili, qui atteint son paroxysme entre 1898 et 1901, n'est pas étranger à la diffusion en Argentine d'un discours nationaliste et militariste. Patriotisme, militarisme et éducation physique sont très étroitement liés, et connaissent une progression parallèle. Archetti note bien que « le nationalisme doit être conçu comme un espace social et cognitif, caractérisé par des obligations et non par des intérêts personnels. C'est pour cela que l'un de ses thèmes dominants est l'esprit de sacrifice, plus facilement obtenu dans les contextes de guerre et de martyre[8]. Esprit de sacrifice, primauté de la collectivité, force physique : tous ces aspects caractéristiques de la guerre et du nationalisme le sont aussi des sports collectifs. Ce n'est donc pas sans raison si l'armée constitue en Argentine un tremplin important de la diffusion des sports anglais. Pablo Ricchieri, ministre de la Guerre et proche du président de la République Juan A. Roca, déclare en 1902 à propos du football : « L'utilité de ce jeu pour former un peuple viril et fort est une évidence[9]. Au début du XXe siècle, sports anglais et football ont donc gagné l'armée, et l'œuvre du ministre Pablo Ricchieri en faveur du sport est saluée pour son caractère patriotique. Mais si la jeunesse argentine se familiarise vers 1900 avec les sports anglais, c'est surtout par le biais de l'enseignement.

 

 Car l'éducation est le moteur principal de la campagne menée à la fin du XIXe siècle en faveur de l'identité nationale argentine. Les programmes scolaires sont délibérément orientés vers la glorification d'un caractère national fort, et l'éducation doit fournir une formation intellectuelle, morale et physique, capable de préparer les jeunes à défendre les intérêts de la patrie. Sur le modèle des pays européens les plus avancés dans ce domaine (Angleterre, Allemagne, France), l'Argentine développe largement, vers 1900, son système d'éducation physique. L'idée est que dans la formation du citoyen argentin rien ne doit être négligé, et l'éducation physique fait partie d'une formation complète : physique, morale et intellectuelle. L'éducation physique apparaît officiellement dans le cadre scolaire avec la loi 1420, dite « d'éducation commune », votée en 1884. En 1898, le ministre Beláustegui dicte un décret rendant obligatoire l'éducation physique et sportive dans les collèges nationaux[10], et un nouveau décret[11], dicté en 1905 par le ministre de la Justice et de l'Instruction publique, Joaquín González, entreprend d'étendre le programme d'éducation physique à l'ensemble des établissements scolaires nationaux. Outre l'affirmation du caractère obligatoire de l'éducation physique, le décret annonce la participation de l'État à la construction de gymnases et de terrains de sport destinés aux établissements. C'est effectivement à cette époque que les pouvoirs publics interviennent le plus activement pour fournir à Buenos aires et à ses institutions scolaires les moyens matériels d'assurer à la jeunesse une éducation physique complète. Bien sûr, comme ailleurs, le sport est promu dans une optique d'hygiène et de santé publique. Mais il se voit aussi confier une tâche moralisatrice, en valorisant le courage, la détermination, le respect, l'unité, etc. C'est en ce sens que le sport est un facteur de cohésion sociale : il atténue les conflits, et le vainqueur est déterminé non pas par son origine sociale, politique ou ethnique, mais par des vertus de courage, d'habileté et de persévérance. L'exercice physique forme le corps, bien entendu, mais il doit aussi forger le caractère et préparer de bons citoyens. L'exercice physique doit favoriser l'avènement d'un « Argentin-type » fort et bien constitué, capable de surmonter les obstacles de la vie et de servir la nation.

 

 Comme les fêtes patriotiques, qu'il accompagne souvent, le sport envahit peu à peu la société argentine, et vers 1900, l'activité physique et sportive est presque unanimement vantée et encouragée. Cet engouement pour les jeux de plein air et les exercices physiques a de toute évidence un impact fort sur la diffusion de sports qui, comme le football, sont apparus quelques décennies auparavant dans la colonie britannique.

 

 Mais quelle place tient le football dans l'éducation physique scolaire ? Il semble que jusqu'à 1905, plusieurs conceptions de l'éducation physique se côtoient en Argentine, chacune ayant ses partisans et ses promoteurs. Le décret de 1898, qui rend obligatoire l'éducation physique, n'impose aucun modèle, aucun contenu précis, et laisse place à divers courants. Ainsenstein[12] distingue, en dehors du modèle militaire, qui compte peu de partisans dans l'enseignement argentin, deux courants majeurs. Le premier découle du modèle anglais, qui repose sur les sports modernes et l'athlétisme ; le second est celui des pays d'Europe « continentale » (France, Allemagne, Suède), fondé sur la gymnastique rationnelle et méthodique. Dans un premier temps, aucun n'est imposé, mais petit à petit, sous l'influence de quelques pédagogues influents, entre autres Pablo Pizzurno et Enrique Romero Brest, l'Argentine adopte une éducation physique orientée essentiellement vers la pratique de la gymnastique et d'exercices méthodiques, renvoyant au second plan les sports anglais. En 1898, pourtant, Romero Brest « estimait que le sport anglais pouvait être un instrument efficace pour l'éducation physique »[13]. Mais si l'on reconnaît des qualités et des vertus aux sports anglais et au football, certains traits de ces activités physiques sont montrés du doigt et vivement critiqués. Il semble que les sports anglais aient été écartés de l'enseignement essentiellement en raison de leur caractère compétitif. Le football, surtout, est associé dans l'esprit de certaines élites aux dérives violentes et immorales de la compétition, et ne trouve pas sa place dans le cursus scolaire argentin. Pourtant, de manière indirecte, l'engouement dont bénéficie l'éducation physique dans l'Argentine de 1900 n'est pas étranger à la diffusion des sports anglais et du football. Car si le football n'entre pas dans les programmes, il est pratiqué en marge des institutions scolaires par les élèves. Les étudiants jouent au football lors de tournois inter-collèges ou inter-universités, et surtout, le décret de 1898 préconise que dans chaque établissement soit constitué un club athlétique géré par les élèves. Ces clubs, formés au sein des établissements et constitués d'élèves et d'anciens élèves, se multiplient au début du XXe siècle en Argentine, et les étudiants y développent largement la pratique des sports collectifs importés de Grande-Bretagne, principalement le football. Finalement, ce sport parfois critiqué, et qui n'a pas trouvé sa place dans les programmes nationaux d'éducation physique, bénéficie indirectement de la diffusion de la culture physique pour s'imposer dans les milieux étudiants. L'influence de l'éducation physique et de la propagande nationale en faveur du sport est énorme, et nous pouvons affirmer avec assurance que les clubs scolaires et universitaires qui se constituent à partir de 1898 sont les premiers à généraliser la pratique du football parmi la jeunesse argentine. Certes, les sports anglais sont d'abord essentiellement pratiqué par les étudiants de l'enseignement secondaire ou supérieur, qui appartiennent pour la plupart à des classes sociales relativement privilégiées. Mais quoi qu'il en soit, cette impulsion est décisive, et le futur sport national ne tarde pas, après 1900, à conquérir la rue et les couches les plus populaires de la société argentine.

 

 Au début du XXe siècle, surtout jusque vers 1910, la pratique du football gagne tous les secteurs de la société portègne. Le football informel, joué dans la rue sans aucune forme d'organisation, se répand très rapidement, et se diffuse partout. Les jeunes jouent au ballon dans les rues, sur les places, dans les parcs, etc. Des jeunes de toutes conditions, influencés par le modèle associationniste prôné par le gouvernement et les institutions scolaires, forment leurs propres clubs, et l'on peut évaluer le nombre de clubs de football nés entre 1900 et 1907, rien que dans l'agglomération de Buenos Aires, à plus de 450[14]. C'est un véritable engouement, un phénomène initié par la jeunesse argentine, qui crée même ses propres ligues et organise ses compétitions. Le modèle est très clairement le football de la communauté britannique, et l'objectif est d'intégrer la ligue officielle, la AAFL, celle des précurseurs anglais. En une dizaine d'année, le football devient le sport national, et se voit réapproprier par le peuple argentin, la victoire en championnat du Racing Club, en 1913, étant saluée symboliquement par les chroniqueurs comme l'avènement du football populaire argentin, puisque c'est la consécration d'une équipe composée exclusivement de « créoles » n'ayant aucune ascendance britannique. De cette ré-appropriation nationale et populaire d'un sport britannique et élitiste naît toute l'histoire traditionnelle du football argentin, qui n'a de cesse de souligner comment, par la valorisation des caractéristiques « créoles » (la ruse, la technique, la prouesse individuelle...), les Argentins ont réinventé le football et surpassé leur modèle anglais[15].

 



[1]     Vincent Beufe a soutenu en 2003, à l'Université Paris I, sa maîtrise sur « La diffusion du football à Buenos Aires, 1890-1910 » sous la direction de François-Xavier Guerra et de Geneviève Verdo.

[2]     WAHL (Alfred), La balle au pied. Histoire du football, Paris, Gallimard, 1995.

[3]     Cf. GILLET (Bernard), Histoire du sport, Paris, PUF, 1980

[4]     WAHL (Alfred), La balle au pied. ..., op. cit.

[5]     « Los clubes creados a partir de la segunda mitad del siglo pasado por lo grupos sociales dominantes, eran instituciones que buscaban el mantenimiento de un status social mediante restrictivas normas de ingreso ». FRYDENBERG (Julio D.), « Prácticas y valores en el proceso de popularización del fútbol, Buenos Aires 1900-1910 », Revista Digital Lecturas : Educación Física y Deportes, n°10, mayo 1998.

[6]     Sur la signification et l'origine du fair-play, cf. ELIAS (Norbert), DUNNING (Eric), The quest for excitement : sport and leisure in the civilizing process, Oxford, Oxford University Press, 1989.

[7]     Sur les préoccupations nationalistes identitaires et nationalistes de l'époque, cf. BERTONI (Lilia Ana), Patriotas, cosmopolitas y nacionalistas, Buenos Aires, FCE, 2001.

[8]     « Nationalism must be conceived as a cognitive and social arena marked by obligations and not by selfish considerations. Thus, one dominant theme is sacrifice, best realized in the contexts of war and martyrdom », ARCHETTI (Eduardo), « Masculinity and football : the formation of national identity in Argentina », in GIULIANOTTI (Richard), WILLIAMS (John), Game without frontiers: football, identity and modernity, Aldershot, Arena, 1994, p. 225-243.

[9]     « Esta evidencia la utilidad de este juego para formar pueblos varoniles y fuertes », cité par BAVIO (Ernesto Escobar), Alumni, cuna de campeones y escuela de hidalguía, Buenos Aires, Difusión, 1953

[10]    Decreto aprobando el reglamento para el ejercicio físico en los colegios nacionales, Registro Nacional de la República Argentina, año 1898, primer cuatrimestre, p. 837-839, Buenos Aires, abril 18 de 1898

[11]    Decreto estableciendo el plan de enseñanza y educación física nacional, Registro Nacional de la República Argentina, año 1905, primer cuatrimestre, p. 585-598, Buenos Aires, febrero 17 de 1905.

[12]    AINSEINSTEIN (Angela), El contenido de la educación física y la formación del ciudadano, Argentina 1880-1943, Buenos Aires, Conicet, 1994.

[13]    « opinaba que el deporte inglés podía ser medio eficiente para la educación física », FRYDENBERG (Julio), « Prácticas y valores en el proceso de popularización del fútbol, Buenos Aires 1900-1910 », op. cit.

[14]    La plupart des grands clubs populaires argentins sont fondés dans la première décennie du XXe siècle : River Plate en 1901, Racing Club en 1903, Argentinos Juniors et Ferrocarril Oeste en 1904, Boca Juniors et Independiente en 1905, Chacarita Juniors en 1906, Huracan et San Lorenzo en 1908, Vélez Sarsfield en 1910, etc.

[15]    Sur ce processus de construction de l'identité nationale à travers l'imaginaire du football cf. ARCHETTI Eduardo, « Estilo y virtudes masculinas en El Gráfico : la creación del imaginario del fútbol argentino », Desarollo Económico, Buenos Aires, vol. 35, n°139, octubre-diciembre 1995.