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Laure Cournil, Sport et relations internationales : le cas franco-sud-africain

Sport et relations internationales : le cas franco-sud-africain

 

 

 

Bulletin n° 16

 

 

 

 

Laure Cournil

 

 

Certains grands événements sportifs internationaux sont entrés dans l'histoire des relations internationales parce que leur déroulement a été l'occasion d'affrontements internationaux, parfois armés, mais qui servaient surtout à exacerber des idéologies opposées, reflétant souvent une situation internationale tendue : ainsi les Jeux olympiques de Berlin en 1936 ou ceux de Munich en 1972, pour ne citer que les plus connus. Ils ont contribué à faire du sport une véritable arme d'opposition internationale, un instrument de propagande extraordinaire, détruisant ainsi le mythe de la neutralité sportive, du sport médiateur et réconciliateur des peuples. C'est pourquoi le sport a une importance certaine dans les relations internationales ; il devient un enjeu, une manière de rayonner à l'étranger, de prouver la force et la grandeur d'un État, les athlètes faisant office d'ambassadeurs, et les résultats étant synonymes de puissance ou de déchéance.

Sans doute le cas le plus représentatif de ces enjeux a été, après la Seconde Guerre mondiale, celui de l'Afrique du Sud, mise au ban des nations pour sa politique raciale. Depuis l'arrivée au pouvoir en 1948 des nationalistes afrikaners qui ont institutionnalisé une ségrégation raciale extrême à l'encontre des populations dites « coloured » (Noirs, mais aussi Métis et Indiens), définie comme « politique de développement séparé » ou apartheid, les gouvernements successifs n'ont cessé de légiférer dans le domaine du sport comme dans tous les autres domaines de la vie quotidienne, et d'en prendre en charge l'organisation nationale comme internationale. Prise en charge d'autant plus évidente lorsque l'on connaît la place, presque démesurée, qu'occupe le sport dans cette Afrique du Sud blanche. Or si le cricket et le tennis y gardent une place importante, c'est le rugby, sport « national » de la société blanche, qui reste de loin le favori. Déplaçant les foules, objet d'un culte quasi religieux, le rugby est aussi tout naturellement le sport le plus dépendant du pouvoir nationaliste et celui sur lequel s'exercent toutes les pressions politiques et sociales. De ce fait, les Springboks, joueurs de l'équipe nationale, sont sans aucun doute les meilleurs représentants de la propagande sud-africaine pendant toute la période de l'apartheid. Il n'est pas étonnant dans ce cas, que ce soit aussi les rencontres internationales de rugby qui aient cristallisé les conflits sur la scène internationale. Quelles ont été les relations que l'Afrique du Sud a entretenues avec la France, autre nation du rugby ? Comment cette France au statut de patrie des droits de l'homme a-t-elle pu concilier passion du sport et lutte contre l'apartheid, vu comme une situation sociale intolérable ?

 

 L'étude des relations franco-sud-africaines à travers le rugby s'est ainsi imposée comme le meilleur exemple qui puisse être donné de l'imbrication du sport avec la politique, intérieure comme extérieure, en particulier pour la période 1975-1985 qui, après une certaine détente dans la guerre froide, voit le retour de lourdes tensions internationales entre l'Est et l'Ouest. C'est aussi le moment, et sans doute est-ce lié, où l'Afrique du Sud est la plus attaquée et sanctionnée. 1975 est l'année de la tournée du XV de France de rugby en Afrique du Sud, au cours de laquelle il rencontre une équipe multiraciale, sur fond de tension sociale extrême qui explose en juin 1976 avec les émeutes de Soweto. Ces émeutes marquent le début d'une longue période où état d'urgence et répression s'abattent sur les populations victimes de l'apartheid. Quant à 1985, si cette date ne marque pas la fin de l'apartheid, c'est cependant un moment qui laisse entrevoir une évolution pour l'Afrique du Sud, un moment où l'isolement, sportif essentiellement, diminue progressivement.

 

 Nous voulons ainsi illustrer par cette étude le rôle décisif que le sport peut avoir dans les relations internationales, montrer que le sport est intégré aux politiques internationales en tant qu'instrument de pressions et de dissuasions. Nous essaierons de comprendre comment la politique extérieure des deux pays concernés a pu être modulée et a pu évoluer ; et pourquoi, du fait des pressions internationales nées de ces relations rugbystiques, l'attitude de la France a été de balancer entre morale et intérêts.

 

 Nous étudierons donc dans un premier temps les relations privilégiées entre rugby français et rugby sud-africain, puis nous en examinerons les conséquences tant au plan national qu'international.

 

 

Le rugby français au secours de l'Afrique du Sud

 

 

La France et l'Afrique du Sud sont, sur le plan des relations rugbystiques, deux partenaires récents. En effet, c'est seulement à partir de 1958, date de la première tournée française officielle en Afrique du Sud, lors de laquelle la France crée la surprise en battant les Springboks chez eux, exploit non réalisé depuis 1896, que les relations se sont développées. Cette première tournée, ainsi que les suivantes (1964 et 1967 pour les Français, 1961 et 1968 pour les Sud-Africains), sont alors peu suivies par les médias et encore moins par les pouvoirs publics. Elles sont surtout l'occasion de prouver et de renforcer par des voies détournées une amitié diplomatique et économique. Pourtant, l'apartheid est là, très présent surtout dans les années 1960 où des troubles éclatent et où la répression vis-à-vis des populations « coloured » s'accroît. Or, c'est dans ces mêmes années que les relations franco-sud-africaines s'intensifient, parallèlement à un accroissement de l'isolement sportif sud-africain sur la scène internationale. Cependant, l'Afrique du Sud a très bien compris que résister à l'isolement grâce à la poursuite des relations sportives avec les quelques pays qui le désirent, était le meilleur moyen de poursuivre des relations d'ordre politique et économique.

 

 Ainsi, en 1967, alors que les Néo-Zélandais ont annulé une tournée car le gouvernement sud-africain a refusé d'accueillir les joueurs maoris, l'Afrique du Sud se tourne vers la France qui remplace volontiers la Nouvelle-Zélande dans une tournée estivale. Puis, fin 1969, en Grande-Bretagne, une importante campagne destinée à contrer la tournée des « ambassadeurs de l'apartheid »[1] se met en place. Pourquoi, dans un tel contexte, la France s'entête-t-elle à poursuivre ses relations rugbystiques avec un pays tant dénigré ? Car le fait est que la Fédération française de rugby (FFR), par ces relations suivies, soutient l'Afrique du Sud dans son isolement. Et, si Jean-Pierre Bodis dit qu'au moment de la seconde tournée française de 1967 les Sud-Africains ont fait appel à un rugby « qui ignorait la situation et s'en moquait »[2], nous pouvons penser que la situation était tout autre. D'une part, parce que les tournées antérieures en 1958 et 1964 avaient été l'occasion pour le XV de France de se familiariser avec la situation nationale et internationale de l'Afrique du Sud, d'autant plus que dès le début des années 1960 de violentes manifestations anti-apartheid avaient éclaté lors d'une tournée sud-africaine en Nouvelle-Zélande. D'autre part, parce que l'on sait que l'attitude des dirigeants du rugby français a toujours été de profiter des opportunités offertes par ces tournées. Ainsi, le rugby français semblait plutôt se moquer d'une situation qu'il connaissait finalement très bien. De ce fait, alors qu'au début des années 1960 de nombreux pays, dont la plupart des membres du Commonwealth britannique, cessent, officiellement du moins, leurs relations sportives avec l'Afrique du Sud, la France, elle, poursuit ce qu'elle pense et dit être un bon moyen de lutte contre l'apartheid. En effet les tournées se succèdent : les Français vont en Afrique du Sud en 1971, en 1975, puis en 1980, alternant ainsi avec les venues régulières des Sud-Africains en France (en 1974, et en 1977 pour le centenaire symbolique du rugby parisien). La France est alors le meilleur allié de l'Afrique du Sud contre l'isolement sportif.

 

 Cette volonté entêtée de poursuivre ces rencontres est essentiellement due à la personnalité du président de la FFR, Albert Ferrasse, arrivé à la tête du rugby français en 1968. Les arguments qu'il invoque pour contrer chaque attaque et justifier sa position restent inchangés pendant les dix années étudiées : il demande, d'une part, pourquoi stigmatiser l'Afrique du Sud, quand d'autres pays dans le monde bafouent tout autant les droits de l'homme, et d'autre part, pourquoi s'acharner sur le seul rugby ; enfin, il estime que sa vision du problème est la plus à même de combattre la ségrégation raciale qui sévit en Afrique du Sud.

 

 Le premier argument avancé est sans doute le plus juste et le plus facile à vérifier d'autant plus qu'Albert Ferrasse n'est pas le seul à l'utiliser. En 1979, l'annonce d'une prochaine tournée sud-africaine en France remue l'opinion mondiale : la France est accusée de soutenir un pays qui viole tous les droits de l'homme. Or, dans un article du Monde[3], M. Alain Giraudo, qui ne cautionne en aucun cas l'attitude de la France, rétorque que l'Afrique du Sud n'est pas un cas unique, et il évoque les cas de l'Argentine et de l'URSS, qui sont autant d'actualité que l'est la tournée de rugby : la dernière coupe du monde de football (1978) a en effet été jouée en Argentine malgré la dictature dont les pratiques sont bien connues ; quant à l'URSS, elle est le lieu choisi pour les prochains Jeux olympiques de 1980 alors que les goulags soviétiques sont eux aussi bien connus depuis la parution en France en 1973 de L'Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Et il est vrai que la liste des pays ne respectant pas les droits de l'homme pourrait être allongée sans difficultés.

 

 Le second argument est également défendable. Il existe des sports où les contacts apparaissent moins importants et ceux-ci ne font l'objet que de rares critiques, comme la Formule 1 ou le tennis. Pourtant la Fédération internationale de tennis ne se plie pas non plus aux résolutions de l'ONU, car de nombreux joueurs sont sur les « listes noires » du comité spécial de l'ONU contre l'apartheid, ce qui fera même dire à des manifestants anti-apartheid : « La FFT [Fédération française de tennis] dispute à celle du rugby la palme du soutien aux racistes »[4]. C'est en fait au niveau du statut de l'athlète que se fait la différence : dans les sports professionnels, l'athlète pris individuellement n'est alors que son propre représentant avant d'être celui de son pays. Il est donc censé défendre ses intérêts à chaque compétition internationale, et non ceux de son pays. Cette idée peut certes se comprendre. Mais ce système de pensée, qui n'est par ailleurs certainement pas celui de la majorité de l'opinion publique pour laquelle, en général, un sportif concourt pour son pays dès qu'il en porte les couleurs, apparaît relativement injuste au regard des nombreuses protestations que soulève le rugby. Il apparaît évident que, si les Springboks et donc les rapports entretenus avec eux sont si vigoureusement attaqués, c'est parce qu'ils restent aux yeux de la majorité les représentants de l'Afrique du Sud blanche et raciste : ils symbolisent tous les éléments sud-africains qui sont rejetés par la communauté internationale. Et de ce point de vue, la situation est d'autant plus critiquable que la France reste, dans l'imaginaire collectif international, la patrie des droits de l'homme.

 

 Le troisième argument, enfin, est certes le plus important de tous puisqu'il reste à la base de la pensée et de l'action menée par A. Ferrasse, mais il est également le plus contesté. Si la FFR insiste tant pour poursuivre les relations entre les deux pays, c'est parce que l'Afrique du Sud fait des efforts pour amenuiser la ségrégation raciale dans le sport : elle accepte en 1971 de rencontrer un métis français, Roger Bourgarel, que Ferrasse a inclus dans la sélection nationale. En 1975, les Sud-Africains intègrent deux Noirs et un Métis aux Springboks, à la demande de la France qui veut rencontrer une équipe multiraciale, même si cette équipe sud-africaine n'est pas officielle et si l'initiative en revient au capitaine sud-africain Morné du Plessis. Il faut attendre 1976 pour que la SARB[5] décide officiellement que tout joueur, quel que soit son groupe social, pourra être sélectionné sur le seul critère du mérite ; et enfin en 1980 Serge Blanco, dans ses débuts internationaux en Afrique du Sud, se fait remarquer par la presse sud-africaine, tandis que les Noirs et les Métis deviennent de « vrais » Springboks. Ce dernier argument de la FFR fait croire à certains que ces relations rugbystiques étroites obéissent à des motivations anti-apartheid : A. Ferrasse pense réellement faire reculer l'apartheid et aider Dannie Craven, président de la SARB, dans sa lutte contre la ségrégation dans le sport en exigeant de rencontrer des équipes multiraciales. Mais d'autres jugent ces arguments hypocrites. De fait, ces pratiques font illusion en accréditant l'idée d'une évolution et faisant croire à une réelle volonté antiraciste dans le sport. Pour Antoine Bouillon, président du comité anti-apartheid, « l'intégration de quelques joueurs de couleur au sein d'une sélection de joueurs blancs, n'est qu'une tentative pour tromper l'opinion sur la véritable politique menée par le gouvernement de Pretoria [...]. Les équipes dites multiraciales [...] sont autorisées seulement le temps d'un match international »[6]. Cette déclaration reflète bien la réalité. En Afrique du Sud la situation ne change pas réellement : Noirs et Blancs sont toujours séparés sur les terrains et dans les stades, les rencontres multiraciales sont soumises à autorisation et leur nombre a même diminué entre 1977 et 1979, et le budget pour les associations sportives noires a été divisé par trois en 1978[7]. Il est certain que, sur la scène internationale, l'Afrique du Sud ne fait que créer une illusion : après un match international chacun rentre chez soi, Noirs et Métis dans leurs ghettos. Ainsi, lors du match de novembre 1980 à Bloemfontein pendant la tournée du XV de France en Afrique du Sud, Errol Tobias, symbole de cette prétendue intégration, fut porté en triomphe par des spectateurs blancs : A. Ferrasse fut heureux de voir le rugby abattre ainsi les barrières de l'apartheid, et même lorsqu'il apprit que ce triomphe avait été organisé, il affirma que cette mise en scène avait été réalisée pour les besoins d'un film[8]. Cependant, il est plus plausible que cette mise en scène ait eu pour but de rassurer l'opinion publique internationale, en immortalisant cette scène sur les caméras de télévision, et de conforter A. Ferrasse dans son entêtement en le persuadant ainsi qu'il avait raison.

 

 Les prises de positions de la FFR et ce soutien évident sont donc en totale opposition avec les résolutions de l'ONU. « Nous devons condamner [la FFR] pour son soutien au racisme sportif en vigueur, alors que le Comité international olympique a clairement défini sa position en écartant l'Afrique du Sud des Jeux et de tous les sports olympiques»[9], déclare Dennis Brutus président du comité olympique non racial sud-africain. Pourtant, malgré ces menaces, A. Ferrasse ne plie pas. Au contraire, il persiste dans ses convictions et fait tout pour provoquer le gouvernement.

 

 

Sport et politique : les conséquences nationales

 

 Face à l'entêtement dont fait preuve A. Ferrasse, la position du gouvernement français évolue. De plus en plus concernés, les pouvoirs publics se font davantage entendre sur le sujet du rugby. Il est certain que la médiatisation des émeutes et de la situation raciale en Afrique du Sud, la mobilisation progressive de l'opinion publique grâce à diverses organisations de lutte contre le racisme sous toutes ses formes, comme le MRAP ou le Mouvement anti-apartheid (MAA) créé en 1975, ainsi que les pressions internationales croissantes ont accru l'aptitude du gouvernement à réagir.

 

 Jusqu'au début des années 1970, le ministère des Affaires étrangères (MAE) n'avait jamais émis de véritables objections aux tournées françaises en Afrique du Sud : de telles relations servaient les intérêts français dans le pays d'accueil et, dans l'esprit des hommes politiques, il ne s'agissait « que » de rugby. Lorsque se repose la question d'une tournée française en 1971, avec en retour une tournée sud-africaine en France, le MAE réagit en émettant un avis défavorable : « [...] il me paraîtrait préférable, si vous le croyez possible, d'éviter que l'équipe de France n'aille en Afrique du Sud »[10]. Revirement de l'attitude du MAE ? C'est une possibilité. Toutefois, le projet est validé deux mois plus tard en septembre 1970, et le gouvernement n'en paraît pas contrarié. Les responsables politiques pensent encore qu'il faut conserver un dialogue favorable avec l'Afrique du Sud : nous pouvons penser que les intérêts politiques, commerciaux et économiques de la France y sont encore suffisamment importants pour garder des liens discrets sur le plan international. Cependant, il ne faut pas oublier que les responsables de ce projet sont les fédérations : or, même si le MAE ne souhaite pas encourager les relations entre fédérations - beaucoup de fédérations sud-africaines étant exclues des fédérations internationales -, la tournée en question ne met pas au premier plan l'intervention des pouvoirs publics ; c'est la FFR qui en est entièrement responsable et qui s'expose à toutes les critiques, même si le prestige qui doit en ressortir sert les intérêts du MAE. Le gouvernement, par l'intermédiaire du MAE, est donc encore dans une attitude de refus : refus de prendre ses responsabilités, et surtout, refus de compromettre une amitié si bien préparée diplomatiquement, culturellement, économiquement. La France ne se préoccupe pas encore des conséquences morales que des relations suivies avec le pays de l'apartheid peuvent avoir. D'autant plus que l'opinion publique française est encore peu mobilisée, faute d'être informée : les seules voix d'opposition à la tournée française de 1971 sont rares et viennent de personnalités publiques. Ainsi Michel Rocard, alors secrétaire général du PSU, essaye d'attirer l'attention de l'opinion sur cette affaire et écrit une lettre aux joueurs pour qu'ils déclinent l'invitation, tandis que le parti communiste français condamne la tournée. Mais ces actes isolés restent sans effets. La France reste sans doute le meilleur allié sportif de l'Afrique du Sud et le rugby, l'un des seuls sports où les deux pays se rencontrent.

 

 Les choses n'évoluent qu'à partir du milieu des années 1970. Et encore faut-il attendre 1979 pour que le changement soit important. La FFR d'Albert Ferrasse insiste pour que les Sud-Africains viennent en France alors que s'organise une protestation dans l'opinion publique, notamment autour du MAA et de quelques joueurs. Sous l'effet de cette pression la tournée est annulée, le ministre des Affaires étrangères, M. Jean François-Poncet, estimant la venue des Springboks inopportune alors que Pretoria maintient son régime d'apartheid :


« Depuis 60 ans, la France invitait traditionnellement l'équipe sud-africaine. Cette pratique était conforme à notre idéal de solidarité et d'échanges entre les peuples. Mais cet idéal même ne peut nous laisser ignorer de graves manquements aux droits de l'homme et nous ne pouvons laisser supposer que nous acquiescerions à des pratiques oppressives et discriminatoires. Or l'Afrique du Sud malgré les pressions de la communauté internationale, maintient le système d'apartheid que la France ne peut que condamner. Voilà pourquoi comme je l'ai dit devant la presse diplomatique, le gouvernement juge inopportune la tournée [...]. La présence éventuelle de quelques joueurs de couleur ne saurait modifier cette appréciation [...] »[11]
.

 

 Pourtant, l'année suivante, le MAE accepte une rencontre franco-sud-africaine de hockey, en France, ce sport étant jugé « confidentiel » ; et la tournée du XV de France en Afrique du Sud en 1980 ne fait l'objet d'aucune opposition officielle : au contraire, le ministre des Sports, M. Jean-Pierre Soisson, réaffirme son soutien moral à la FFR[12]. D'autant plus que l'opposition africaine a diminué en intensité et qu'il considère que la France n'a pas les moyens juridiques d'interdire cette tournée. Mais, à ce moment là, la pression sur le rugby est retombée, l'affaire de 1979, sur laquelle nous reviendrons, presque oubliée. Sans doute est-ce pour cela qu'une nouvelle fois le gouvernement ne prend aucune responsabilité en ce qui concerne le rugby.

 

 Parallèlement aux prises de position officielles du gouvernement, se développe, nous l'avons signalé, toute une campagne d'opposition. Les acteurs les plus présents dans ces manifestations sont évidemment les différentes organisations de lutte contre le racisme, mais l'on voit s'affirmer nettement les positions des syndicats (CFDT, CGT et FSGT), et de certains partis politiques, tels le parti communiste puis, dans une moindre mesure, le parti socialiste. Les moyens de lutte restent très classiques - manifestations, tracts, conférences - mais ils aboutissent parfois à de réelles pressions sur les clubs, et même sur les ministres concernés. D'autant plus que peu à peu les médias, la presse écrite plus particulièrement (la télévision et la radio restent plus discrètes en refusant de diffuser des programmes spéciaux sur le sujet), prennent le relais. Entre 1975 et 1985, la presse est de plus en plus présente sur les sujets touchant de près ou de loin à l'Afrique du Sud, à l'apartheid mais aussi au rugby franco-sud-africain : les articles traitant de ces sujets sont plus nombreux, plus détaillés, plus étoffés, parfois placés à la une, ce qui dans le domaine du sport était assez rare pour un quotidien comme Le Monde avant le milieu des années 1970. Les commentaires des journalistes s'étalent sur plusieurs pages et sur plusieurs jours ; de ce fait, l'opinion elle aussi semble porter son attention sur des événements qui lui apparaissent choquants, maintenant qu'elle est informée d'une situation humainement immorale et amorale. Face à cette opposition Dannie Craven ne comprend plus les Français et trouve étrange qu'ils s'opposent à la venue d'équipes multiraciales alors qu'il y a peu, ils acceptaient des tournées d'équipes exclusivement blanches. Cette réflexion est la preuve du réveil de l'opinion à propos de l'Afrique du Sud. Cependant il ne faut pas croire que l'opinion française fasse bloc contre les contacts avec l'Afrique du Sud : certains défendent le rugby, à l'image du député des Pyrénées-Atlantiques Bernard Marie, lui-même ancien joueur de rugby. Sans doute les plus ardents défenseurs des relations rugbystiques franco-sud-africaines sont-ils plus présents dans le Midi, dans le Sud-Ouest français, et sont, tout comme A. Ferrasse, des amoureux du rugby qui estiment, avec les mêmes arguments, qu'il n'y a pas lieu de mêler sport et politique. Nous pouvons résumer la situation en citant l'extrait suivant :

 

« Jamais peut-être autant qu'en 1979 le sport et la politique n'ont été aussi étroitement imbriqués et dépendants l'un de l'autre [...]. Il est vrai que la lutte contre l'apartheid a eu le rugby comme principale caisse de résonance. Sans doute faut-il considérer que ce sport paie la rançon de sa popularité. L'affaire des Springboks a divisé l'opinion en France et continue de le faire. Les uns considèrent que tous les moyens sont bons pour lutter contre la ségrégation raciale, les autres regrettent que le sport soit ainsi utilisé à des fins politiques »[13].

 

 En Afrique du Sud, les réactions sont aussi mitigées. Les divisions se ressentent dans la presse bien sûr, selon les tendances politiques des journaux : les journaux afrikaners proches du gouvernement sont choqués par les annulations de tournée et les manifestations d'opposition auxquelles sont confrontés leurs joueurs dans les pays qu'ils peuvent encore visiter, ils parlent même de « gifle diplomatique »[14] infligée par le gouvernement français. Les journaux anglophones, plus proches des milieux libéraux en général, sont moins radicaux dans leur appréciation de ces mêmes événements, malgré leur affection pour le rugby et leur regret de le voir ainsi boycotté. Enfin, quelques rares journaux se réjouissent réellement des réactions françaises. La population quant à elle est beaucoup plus radicale. La majeure partie de la population blanche est indignée par les décisions françaises prises à l'encontre de leur équipe ; or c'est sur cet électorat blanc et essentiellement afrikaner, que le gouvernement s'appuie. Nous pouvons dès lors mieux comprendre pourquoi le gouvernement ne prend que des mesures illusoires en ce qui concerne le sport : il s'agit de contenter tout le monde, en prenant quelques mesures qui ne touchent en aucun cas ni à l'omnipotence du gouvernement nationaliste, ni à la politique de « développement séparé ». L'opposition existe tout de même : ainsi l'évêque noir Desmond Tutu remercie les pays qui luttent avec lui contre l'apartheid quels que soient les moyens.

 

 Il est alors très clair que, dans ces années, plus que dans les vingt années précédentes, sport et politique, à priori totalement indépendants l'un de l'autre, deviennent indissociables. Or cette union forcée du sport et de la politique est commentée aussi bien par ceux qui soutiennent les relations sportives franco-sud-africaines, que par ceux qui les condamnent. La FFR et le comité national olympique du sport français (CNOSF) ne cessent de déplorer que le sport devienne un sujet politique et d'affirmer l'indépendance du mouvement sportif par rapport au monde politique. Affirmation qui permet en outre à A. Ferrasse de se conforter dans son attitude et de justifier sa volonté de poursuivre les relations franco-sud-africaines en matière de rugby. Or, à ce moment-là, il est communément admis qu'avoir des relations avec l'Afrique du Sud, c'est la soutenir dans sa politique. De ce fait le rugby français soutient l'Afrique du Sud : il s'agit donc d'une prise de position politique. Et même A. Ferrasse, en exigeant une équipe des Springboks multiraciale, impose un critère politique de sélection, et non des critères sportifs : il mélange inévitablement sport et politique. Par ailleurs, en France, le mouvement sportif est indépendant de la sphère politique dans le sens où les fédérations se gèrent et agissent seules : c'est seulement une habilitation gouvernementale, donnant aux fédérations leur indépendance, qui crée un lien entre les divers sports français et l'État. Cependant le gouvernement considère que si l'ordre public peut être troublé par une manifestation sportive, il lui appartient d'intervenir. Dans le cas de l'affaire de 1979-1980, la situation est claire : dans un premier temps, ministre des Affaires étrangères et ministre de la Jeunesse et des Sports déclarent la tournée inopportune, mais ils laissent la décision d'annulation au mouvement sportif. Puis, devant l'ampleur de la campagne de mobilisation tant nationale qu'internationale contre cette tournée, un mois seulement après le déclenchement de l'affaire, l'arbitrage politique devient inévitable : il faut prendre une décision qui aura une autorité telle qu'elle sera incontestable, « compte tenu des implications diplomatiques de cette affaire [...] »[15]. Le mois d'avril est ainsi jalonné de déclarations politiques et de débats à l'Assemblée nationale comme au Sénat, sur une affaire définie comme un « imbroglio diplomatico-sportif »[16]. Dès lors le sport n'est plus neutre, il est politique, et les conséquences ne peuvent être elles aussi que politiques.

 

 Pourtant, les relations diplomatiques entre les deux pays n'en ont pas réellement été affectées. Si les milieux libéraux sud-africains sont, à chaque annulation de tournée, satisfaits et heureux de l'attitude de « l'ami français », les dirigeants eux se disent déçus par une France également considérée dans les milieux gouvernementaux comme « amie ». Ce qui par ailleurs prouve que la France n'avait encore jamais pris position contre l'Afrique du Sud... Malgré cette déception, les relations n'ont jamais été totalement interrompues. L'attitude gouvernementale reste contradictoire, mais il faut comprendre que le triangle « relations économiques-rugby-apartheid » est ici fondamental. En effet, plus les relations rugbystiques avec le pays de l'apartheid sont attaquées, plus le gouvernement est accusé de s'acharner sur le sport alors qu'il poursuit ses relations commerciales. Jacques Soustelle pose la question :


« Comment comprendre que le ministre du Commerce extérieur s'efforce de conclure avec la République sud-africaine de très importants contrats particulièrement profitables à notre économie (comme par exemple [...] l'énergie nucléaire « pacifique » à Koeberg) alors même que le gouvernement français s'aligne sur l'ONU [...] ?[17]
.

 

 De même quand le gouvernement refuse d'accorder les visas aux Springboks afin d'empêcher la tournée, nous pouvons lire dans la presse de l'époque :

 

« La logique voudrait que cette attitude de principe soit poussée jusqu'au bout. Pourquoi suspendre les relations sportives et non les relations commerciales ? Évidemment parce que les relations commerciales, d'ailleurs limitées, sont profitables à l'économie française [...] »[18].

 

 

Les intérêts priment indiscutablement sur la morale.

 

 Après l'élection en 1981 de François Mitterrand, qui entre les deux tours déclarait vouloir réviser l'attitude de la France vis-à-vis de l'Afrique du Sud, quelques infléchissements apparaissent : en 1982 le MAE décide de ne plus traiter avec les instances gouvernementales sud-africaines et, en 1985, Laurent Fabius, ministre des Finances, déclare que la France prend, de sa propre initiative, des sanctions contre l'Afrique du Sud[19]. Malgré cette attitude, symbole d'une position française totalement nouvelle, il faut savoir que les relations commerciales n'en ont été que peu affectées, car ces mesures ne touchaient pas à tous les domaines de l'économie. C'est sans doute dans le domaine du sport que ce changement d'attitude apparaît le plus radical :


« [...] Je vous demande de bien vouloir interdire à toute équipe relevant de votre fédération quel que soit son niveau : de participer à des rencontres organisées en Afrique du Sud, d'organiser en France des rencontres sportives avec des équipes représentatives de fédérations sportives ou de clubs d'Afrique du Sud pratiquant l'apartheid »[20]
.

 

 

Le changement et la prise de responsabilité gouvernementale dans le domaine du sport apparaissent, vu cette déclaration, incontestables. Pourtant, cette demande ne concerne, encore une fois, que les sportifs amateurs, les professionnels étant supposés agir selon leur propre conscience. La position du gouvernement reste donc, une nouvelle fois, prudente.

 

 

Des résonances internationales

 

 

Il apparaît toutefois évident que les relations entre équipes nationales de rugby ont eu un impact important sur les relations entre les deux pays, mais aussi en Afrique et dans le monde entier. De fait, la France a certes pris une place particulière en Afrique du Sud, mais elle s'est quelque peu discréditée vis-à-vis des peuples d'Afrique et sur la scène internationale.

 

 En réalité, la situation d'opposition mondiale à l'Afrique du Sud n'est pas nouvelle. Elle ne fait qu'évoluer, au contraire de l'opinion publique française qui, elle, s'éveille seulement :


« De plus en plus, les équipes étrangères se voient menacées d'être exclues du sport international si elles rencontrent des équipes sud-africaines. Cette situation n'est pas nouvelle puisque l'éviction de ce pays d'un certain nombre d'instances sportives internationales a commencé dès 1948. Mais elle prend aujourd'hui une ampleur et un retentissement inconnus jusqu'ici »[21]
.

 

 Le constat est assez clair. En effet, c'est dans les années 1960 que l'opposition internationale s'est renforcée dans le domaine des sports. Divers incidents internationaux - notamment l'affaire Oliveira en cricket en 1966, et l'affaire Arthur Ashe en tennis en 1969 quand Pretoria refusa au premier, métis d'origine sud-africaine naturalisé anglais, comme au second, joueur noir américain militant contre la ségrégation raciale, les visas leur permettant de participer à des championnats en Afrique du Sud - ont conduit progressivement de nombreux pays à rompre leurs relations sportives avec l'Afrique du Sud : exclusion des fédérations internationales, refus de concourir dans des compétitions internationales lorsque l'Afrique du Sud est également présente, etc.

 

 Seule la France a conservé des liens continus, sans se préoccuper des résolutions de l'ONU. C'est pourquoi il est évident que l'attachement du rugby français au rugby sud-africain a eu de quoi déplaire à la communauté internationale, et plus particulièrement aux pays d'Afrique qu'une solidarité fraternelle pousse à ne pas accepter le sort des populations noires d'Afrique du Sud. D'autre part, ces pays africains ont pour la plupart un passé colonial encore très proche, et ils ont gardé des liens privilégiés avec leur ancienne métropole. Enfin, récemment structurés en une Organisation de l'unité africaine (OUA), ils cherchent à s'affirmer sur une scène internationale qui a accepté l'idée d'un Tiers-Monde. C'est pourquoi l'essentiel des critiques et des pressions extérieures qui s'exercent sur la France émanent des pays d'Afrique. Or il est évident que l'attitude française évolue beaucoup en fonction de cette pression africaine croissante, car le MAE craint les réactions des États africains francophones appartenant au Conseil supérieur du sport africain :


« L'extrême sensibilité dont font preuve les États africains à l'égard de tout ce qui touche à l'Afrique du Sud, nous commande de ne rien entreprendre qui soit de nature à nous exposer à des critiques »[22]
.

 

 Les dirigeants se rendent compte que les liens si précieux que la France entretient avec ses anciennes colonies risquent d'être fortement compromis par les relations franco-sud-africaines. La question majeure lors des crises provoquées par les tournées de rugby est la suivante : doit-on y sacrifier des liens de coopération si importants avec l'Afrique francophone ? La France fait peu à peu le choix de l'Afrique noire plutôt que celui de l'Afrique blanche. Dès le 28 avril 1979, M. Soisson déclare ne pas vouloir couper la France des pays d'Afrique noire : cet argument reste le principal invoqué pour expliquer une prise de position lente.

 

 Il faut pourtant savoir que la pression des pays d'Afrique noire ne s'est pas portée seulement sur la France. La situation que le gouvernement français a connue, a été également vécue par la Nouvelle-Zélande, la Grande-Bretagne, et même par les États-Unis qui en 1981 ont reçu les rugbymen sud-africains. Les Jeux olympiques de Los Angeles ont été menacés de boycott par les pays de l'OUA, alors que le Nigéria a menacé les États-Unis de stopper ses ventes de pétrole ; la Grande-Bretagne et la Nouvelle-Zélande ont été menacées d'en être exclues, ainsi que des jeux du Commonwealth. Pourtant les conséquences et l'ampleur des crises apparaissent moins retentissantes, et de moindre durée, peut-être parce que les manifestations anti-apartheid y étaient plus violentes (heurts avec la police, bombes, arrestations) et aussi, sans doute, parce que les tournées n'étaient pas officialisées par les fédérations nationales.

 

 Peut-être encore plus que cette opposition africaine, ce fut l'influence du mouvement olympique sur l'opinion internationale qui a été décisive, l'olympisme étant synonyme d'esprit sportif par excellence. Exclue définitivement du mouvement olympique en 1970, l'Afrique du Sud n'était déjà plus autorisée à participer aux Jeux depuis Tokyo en 1964, les articles 1 et 24 de la Charte du Comité international olympique (CIO) interdisant toute forme de discrimination dans le sport. Pour comprendre l'état de la situation sportive mondiale dans les années 1970, il est ici nécessaire de revenir un peu en arrière. En 1967, considérant que l'Afrique du Sud fait des efforts en acceptant le voyage commun pour athlètes blancs et athlètes de couleur sélectionnés par un seul comité multiracial, et le port d'un maillot unique pour les deux communautés, il est décidé de réintégrer l'Afrique du Sud pour les Jeux olympiques de 1968 à Mexico. Concessions véritables pour l'Afrique du Sud, ces dispositions ne suffisent pas aux yeux de nombreux pays du monde, essentiellement africains et asiatiques, qui décident alors de boycotter les Jeux de Mexico. Le mouvement est fortement suivi et soutenu, notamment par le mouvement noir américain. Après deux mois de mobilisation internationale, la première décision est annulée et l'Afrique du Sud ne participe pas aux Jeux. La France a pendant cette crise une attitude ambiguë. Elle conteste, comme d'autres pays européens, la réadmission de l'Afrique du Sud mais, par l'intermédiaire de son ambassadeur en Afrique du Sud, elle regrette son exclusion postérieure dans le sens où elle pourrait provoquer le repli sur soi d'une Afrique du Sud dont les besoins croissants la poussent à s'ouvrir sur l'extérieur, ouverture dont pourrait bénéficier la France. Dans les faits, la France continue de soutenir l'Afrique du Sud à l'ONU et sur la scène internationale en général, comme A. Ferrasse le fait pour le rugby. D'une part, elle vote pour le maintien de l'Afrique du Sud dans les Fédérations internationales ou dans les compétitions. D'autre part, elle participe toujours aux rencontres sportives dans lesquelles concourt l'Afrique du Sud[23]. Un exemple : à la suite de la confirmation de l'exclusion de l'Afrique du Sud des Jeux de 1968, les Sud-Africains organisent leurs propres jeux. La France y envoie des équipes et remporte même la médaille d'or de ski nautique[24]. L'ambassadeur de France souligne à ce propos que les Sud-Africains avaient réservé un stand pour les non blancs et qu'il s'est agi du fait le plus marquant de ces jeux car ce geste prouvait la bonne volonté du gouvernement Vorster. Ce qu'il ne précise pas, c'est que la Fédération française d'athlétisme n'a pas envoyé d'équipe parce qu'elle refusait d'y aller sans Roger Bambuck qui n'était de fait pas invité par l'Afrique du Sud[25]. La France a su visiblement s'accommoder de cette discrimination évidente envers un athlète français non blanc. L'ambassadeur croit-il réellement que Vorster adopte une politique libérale en matière de ségrégation ? Ou est-ce un argument pour masquer le moins avouable, à savoir un soutien de fait à une Afrique du Sud ouvertement raciste ? D'autant plus que la politique de Vorster ne se veut absolument pas libérale. Les années 1969 et 1970 sont une période de poursuite dans la voie de la ségrégation voire, par certains aspects, d'intensification de la discrimination raciale.

 

 Quoi qu'il en soit, les premiers débats internationaux ont lieu à propos de la question de la participation de l'Afrique du Sud aux Jeux olympiques. Or à partir de 1976, pour les Jeux de Montréal, il ne s'agit plus de punir l'Afrique du Sud, mais d'essayer de punir les pays qui conservent des relations avec elle. Si le rugby néo-zélandais avait assez tôt stoppé ses contacts, il les reprend également rapidement sous forme de tournées pirates, qui ne sont donc, par définition, officialisées ni par le gouvernement, ni par la fédération. Le fait est que c'est à son sujet qu'éclatent les premières menaces d'exclusion d'un pays autre que l'Afrique du Sud elle-même. La Nouvelle-Zélande effectue en septembre 1976 une tournée en Afrique du Sud, qui provoque aussitôt nombre de réactions d'hostilité dans le monde : les États africains protestent vigoureusement et demandent l'exclusion de la Nouvelle-Zélande des Jeux. La tournée et les Jeux ayant lieu à quelques semaines d'intervalle seulement, la protestation n'a pas le temps de s'organiser, la Nouvelle-Zélande n'est pas exclue. C'est pourquoi les États africains préfèrent le boycott, même s'ils se privent eux-mêmes de compétitions olympiques.

 

 Mais en 1979 les choses se passent différemment. Deux équipes sud-africaines, celle du Transvaal et l'équipe nationale, doivent effectuer une tournée en France. C'est sans aucun doute au cours de cette année 1979 que le rugby est le plus attaqué et, à travers lui, le sport et les relations franco-sud-africaines. La France se trouve pendant plusieurs mois au premier plan de la scène internationale, critiquée et menacée, aspect que nous avons étudié plus haut. La campagne d'annulation qui se met alors en place joue dans cette affaire un rôle mobilisateur évident dans l'opinion. E les résultats ne se font pas attendre : la tournée de l'équipe du Transvaal est rapidement vouée à l'échec, les maires des villes concernées par les matches (Dax, La Voulte, Nice et Paris) les annulent tour à tour[26]. De ce fait, la bataille se reporte avec encore plus de force sur la tournée prévue pour les Springboks. Cette véritable lutte contre les représentants de l'apartheid est le meilleur exemple du contrôle exercé sur le sport par la politique, et de l'intégration du sport au champ des relations internationales. Alors que le rugby n'est pas sport olympique, l'affaire est lancée par le CIO inquiet que l'expérience de Montréal ne se répète. Puis, d'avril à septembre, les menaces d'exclusion de la France des prochains Jeux de Moscou s'accroissent en même temps que les pouvoirs publics prennent l'affaire en main. Réglée par les instances gouvernementales, cette affaire de rugby a été oubliée à partir du moment où, la tournée annulée, la France ne risquait plus l'exclusion et que, parallèlement, l'actualité se portait sur d'autres problèmes. Fin 1979, l'URSS envahit l'Afghanistan, et les Jeux olympiques de Moscou sont finalement boycottés par certains pays pour protester contre cette invasion. Malgré cela, dès 1982, A. Ferrasse prévoit une tournée en Afrique du Sud pour 1984, ce qui menace la participation française aux Jeux de Los Angeles organisés la même année : l'histoire semble se répéter... Mais cette fois, dès 1983, le problème est réglé par le gouvernement. Ce qui n'empêche pas la FFR d'envoyer son équipe en Afrique du Sud en 1985 sans qu'il y ait, cette fois, aucune contestation. Il apparaît évident que les rencontres de rugby entre Français et Sud-Africains n'auraient pas eu autant de retentissements politiques et internationaux en 1979 et 1983, s'il n'y avait pas eu les Jeux olympiques qui à chaque fois se profilaient dans un proche horizon. Le lien entre sport et relations internationales est ici très clair.

 

 Le cas des relations rugbystiques franco-sud-africaines est sans conteste un très bon exemple du rôle que le sport peut avoir dans les relations internationales. Il apparaît ainsi clairement que, d'une part, le sport ne peut rester totalement indépendant de la politique et que, d'autre part, il peut devenir une véritable arme politique sur la scène internationale.

 

 Si nous pouvons penser dans un premier temps, comme beaucoup l'ont pensé alors et comme certains continuent peut-être de le penser, que les compétitions internationales symbolisent la neutralité, la solidarité entre les peuples, et un idéal de paix, le cas étudié ici a montré qu'elles peuvent être, bien au contraire, sources de conflits. Nous sommes en réalité passés de l'idée que le sport pouvait apaiser une tension internationale, à celle, totalement opposée, que la politique résolvait les conflits nés du sport. Alain Giraudo a très bien décrit la situation :


« Le sport n'a jamais été une planète étrangère à la galaxie politique. Aujourd'hui, le sport est même devenu un élément de standing de certains États qui ont compris, et utilisent, la renommée internationale qu'ils peuvent en tirer [...]. Bref, quand le mouvement sportif argue de son indépendance il se paie de mots. Quand l'État ne le contrôle pas directement comme dans les pays de l'Est ou la plupart des pays en développement, c'est lui qui en est le principal trésorier, et qui habilite ou non les fédérations sportives [...] »[27]
.

 

 Ainsi le phénomène n'est pas nouveau. Il est apparemment impossible de séparer sport et politique : tant sur un plan national qu'international, et tant dans les pays d'obédience soviétique que dans les pays du monde occidental, les deux éléments sont liés. Seule la forme diffère. Et les tensions nées de cette liaison sont en définitive plus politiques que sportives. Cependant, les relations rugbystiques franco-sud-africaines n'ont pas toujours provoqué autant de remous, ni agité autant les foules. Encore moins le monde politique. En 1958, les rencontres entre les deux pays étaient presque ignorées. Elles ont été peu à peu récupérées par les pouvoirs publics puisque le MAE se rend compte qu'elles peuvent raisonnablement servir les intérêts français dans le sens où elles permettent le développement d'une image positive d'une France qui devient véritablement amie. Toutefois, elles deviennent réellement un problème politique à partir du moment où elles se renforcent alors que l'opinion publique est alertée de la situation d'état d'urgence qui règne en Afrique du Sud et qu'elle est émue par le sort des populations noires. Parallèlement, c'est la pression internationale exprimée au travers de l'ONU et du CIO qui accroît cette prise en charge politique. Pendant que le parti communiste demande de vraies sanctions et une action en faveur de Mandela en 1985, le gouvernement a le souci de protéger ses intérêts économiques tout en répondant à une éthique internationale qui lutte contre l'apartheid.

 

 En Afrique du Sud, politique et sport sont de même inévitablement liés. Peut-être encore plus lorsqu'il s'agit de rugby, et lorsque l'on sait que celui-ci y est l'image du parti nationaliste - ainsi en 1980, David de Villiers capitaine des Springboks était également ministre du Tourisme, du Commerce et de l'Industrie[28]. Dans tous les cas, la situation évolue pas à pas sous une pression internationale grandissante. En 1985 il est question de créer une coupe du monde de rugby : l'Afrique du Sud n'en est pas exclue. Mais l'Australie, qui accueillera cette première compétition mondiale, et qui est farouchement engagée dans la lutte contre l'apartheid, déclare qu'elle n'accordera aucun visa aux joueurs sud-africains, qui préfèrent alors s'exclure d'eux-mêmes. Pourtant peu à peu l'Afrique du Sud renoue ses relations sportives : tournée en Amérique du Sud en 1980, reprise de contacts, même officieux, avec la Grande-Bretagne, la Nouvelle-Zélande... Mais la nature même de ces contacts internationaux prouve que l'Afrique du Sud est encore en grande difficulté. En ce qui concerne la France les choses sont différentes, car le rugby français n'a jamais véritablement cessé ses rapports avec l'Afrique du Sud. « Parmi mes plus importantes batailles, [figure] la reprise des relations sportives avec l'Afrique du Sud [...] »[29] : contrairement à ce que A. Ferrasse affirme ici en 1993, il ne s'agit pas de reprise, mais de poursuite des relations sportives puisque des rencontres ont eu lieu en 1988, 1989 et 1993.

 

 Sur le plan intérieur, l'Afrique du Sud évolue avec l'arrivée au pouvoir en 1989 de Frederick De Klerk : libération de Nelson Mandela en 1990, et effritement progressif de l'apartheid, qui est officiellement aboli en mars 1992. Mais dans les mentalités le changement est beaucoup plus difficile. L'été 1992 marque le retour international officiel des Springboks : l'Afrique du Sud est choisie pour accueillir la troisième coupe du monde en 1995, et elle rencontre chez elle la Nouvelle-Zélande. Mais lors de ce match les Afrikaners entonnent Die Steim, l'hymne de l'Afrique du Sud de l'apartheid, alors qu'il avait été décidé de ne jouer aucun des deux hymnes sud-africains pour ce match. De même, ce public afrikaner trouble une tournée australienne en manifestant sa nostalgie de l'apartheid. Il faut attendre 1994 pour que les deux hymnes soient joués, puis 1995 et la coupe du monde pour que les rencontres de rugby se passent sans incidents : Mandela fait un discours d'ouverture sur l'unité sud-africaine en appelant les Springboks, dont la grande majorité est encore composée de joueurs blancs, « Mes fils ».

 

 

 



[1]     Expression de la presse britannique citée par ESCOT (Richard), RIVIÈRE (Jacques), Un siècle de rugby, Paris, Calman-Lévy, 1999.

[2]     BODIS (Jean-Pierre), Le rugby sud-africain : histoire d'un sport en politique, Talence, Maison des sciences de l'homme d'Aquitaine, Paris, Karthala, 1995

[3]     GIRAUDO (Alain), « Défi ou baroud d'honneur ? », Le Monde, 27 avril 1979, encadré p. 17.

[4]     Manifestations contre la présence de joueurs sud-africains à Roland-Garros », Le Monde, 5 juin 1979, rubrique « Sports »....

[5]     SARB : South African Rugby Board, i.e. Fédération sud-africaine de rugby (exclusivement blanche).

[6]     Cité dans « La campagne contre la tournée des Springboks », Le Monde, 8 et 9 avril 1979, rubrique « Sports - Rugby », p. 19

[7]     DELARUE (Maurice), article paru dans Le Monde, 9 et 10 septembre 1979, rubrique « Afrique », p. 5.

[8]     FERRASSE (Albert), Mêlées ouvertes, Paris, Albin Michel, 1993, p. 157

[9]     BODIS (Jean-Pierre), op. cit.

[10]    MAE, DAP, série UN, sous-série 11, dossier 7, lettre n°75 du 8 juillet 1970, du cabinet du ministre.

[11]    « La tournée en France des Springboks : inopportune, même avec des joueurs de couleur, déclare M. François-Poncet », Le Monde, 13 avril 1979, p. 28.

[12]    BOUILLON (Antoine), ARCHER (Robert), Le sport et l'apartheid : sous le maillot, la race, Paris, Albatros, 1981, p. 301

[13]    JANIN (François), Le Monde, 30 et 31 décembre 1979, rubrique « Sports », Bilan de l'année 1979.

[14]    Le Monde, 4 août 1979, rubrique « Sports », p. 8

[15]    Le Monde, 11 avril 1979, rubrique « Sports », p. 34.

[16]    GIRAUDO (Alain), Le Monde, 3 août 1979, p. 22.

[17]    « La crise en Afrique australe », Le Monde, 3 décembre 1977, rubrique « Afrique », p. 7

[18]    DELARUE (Maurice), Le Monde, 9 et 10 septembre 1979, op. cit.

[19]    « M. Fabius contre l'apartheid », Le Monde, 2 et 3 juillet 1985 (en une).

[20]    « Le boycottage sportif de l'Afrique du Sud », Le Monde, 9 avril 1983, p. 6

[21]    MAE, DAP, série UN, sous-série 11, dossier 7, dépêche n°4 du 7 janvier 1970, de l'ambassadeur M. de Luze.

[22]    Ibid., lettre du ministre des Affaires étrangères, juillet 1969

[23]    BOUILLON (Antoine), ARCHER (Robert), op. cit., annexe n°4, p. 299.

[24]    MAE, DAP, série UN, sous-série 11, dossier 7, dépêche n°244 du 22 avril 1969, de l'ambassadeur M. de Luze.

[25]    BOUILLON (Antoine), ARCHER (Robert), op. cit

[26]    Le Monde, 12 avril 1979, rubrique « Sports », p. 10

[27]    GIRAUDO (Alain), Le Monde, 27 avril 1979, op. cit

[28]    BODIS (Jean-Pierre), op. cit., chapitre 9

[29]    FERRASSE (Albert), op. cit., p. 150.