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Jean-Philippe Namont, Le Sokol de Paris

Le Sokol de Paris

 

Bulletin n° 16

 

 

 

 

Jean-Philippe Namont

 

 

Le Sokol de Paris est né en 1892 pour permettre aux Tchèques vivant en France de pratiquer la gymnastique et de sauvegarder leur identité nationale, tout en nouant des relations avec des Français, en particulier les associations nationalistes de gymnastes. Le Sokol, en effet, n'est pas seulement une association sportive destinée à réunir les Tchèques ; dès sa fondation, il s'affirme comme une organisation politique, véritable tribune en France des revendications tchèques. Il devient un lieu de sociabilité essentiel de la communauté tchèque, puis tchécoslovaque, bénéficiant après 1918 du prestige d'avoir fourni un grand nombre des volontaires engagés dans l'armée française pendant la Grande Guerre.

Cette double mission évolue entre 1892 et 1948 en trois périodes distinctes. Avant 1914, le Sokol de Paris, principal lieu de sociabilité tchèque en France, est une association sportive, liée aux nationalistes français, qui cherche à informer une opinion française ignorante des revendications de leur nationalité dans l'empire austro-hongrois. Entre 1914 et 1918, les Sokols s'enrôlent dans la Légion étrangère, mais perdent leur rôle dominant au profit de nouvelles structures élargies aux Slovaques et dominées par des hommes politiques venant de Bohême. Après 1918, le Sokol de Paris a définitivement perdu sa prépondérance mais continue de jouir d'un grand prestige et de mener une action politique et militaire en faveur de la Tchécoslovaquie.

 

 

1892-1914 : les débuts du Sokol de Paris

 

 

Pendant trente ans, la première organisation ayant vocation à regrouper les Tchèques de France est la « Česko-moravská Beseda ». Cette « Société tchéco-morave », fondée en octobre 1862 par quelques Tchèques qui vivent à Paris, est présidée par Joseph Vaclav Frič. Elle se réunit à la brasserie du Caveau Desmoulins (Palais-Royal), puis rue Saint-Honoré. Louis Léger, slavisant et promoteur des relations franco-tchèques, la fréquente dès 1864 et en devient le premier membre d'honneur, en 1876. Il s'agit de venir en aide aux Tchèques résidant en France et de faire de cette société une tribune pour leur patrie. En 1879, elle prend le nom de « Société tchèque slave ». Dans les années 1880, les « cosmopolites » (socialistes et anarchistes) quittent la Société, laissant seuls les nationalistes. Ces derniers peuvent désormais se rapprocher de leurs homologues français, marqués par la défaite de 1870, comme Joseph Sansboeuf, un Alsacien, président de l'Union de sociétés de gymnastique de France (USGF). Ce dernier, pensant qu'il existe une parenté entre les Alsaciens et les Tchèques, fréquente les Tchèques installés à Paris. La Ligue des Patriotes, qu'il a contribué à créer en 1882, incite les associations sportives à se rapprocher des Slaves[1]. C'est en accord avec la Beseda de Paris qu'il fait venir à la fête fédérale de l'Union la première délégation de Sokols pragois, en 1889.

 

 Sansboeuf est à l'origine de la transformation de cette Beseda en Sokol :


« Dans une réunion des Tchèques, à la société Beseda [...], je demandais à nos amis pourquoi ils ne constitueraient pas à leur tour une section des Sokols à Paris [...]. Ses exercices eurent lieu au gymnase Heiser, avec ceux de la Nationale dont j'étais alors président. La première sortie officielle du Sokol de Paris s'effectua, dans la même année (1892), à l'occasion de la fête fédérale de Nancy »[2]
.

 

 Sansboeuf, en effet, participe régulièrement aux réunions de la Beseda, et lui fait ouvrir en 1891 un département de gymnastique qui devient un an plus tard le Sokol de Paris, nom qu'elle prend sur une proposition de Jackl, un de ses membres, afin de renforcer par le sport les liens entre les peuples tchèque et français[3]. Le premier président de l'organisation refondue, qui compte alors une centaine de membres, s'appelle Fröhlich. Sansboeuf en devient membre d'honneur en 1895 : il participe à toutes les délégations de gymnastes français qui vont avec le Sokol de Paris à la fête fédérale des Sokols à Prague, le « Slet », de 1891 à sa mort en 1932. De même, il accueille depuis 1889 les Pragois à chacune de leurs visites. C'est à chaque fois l'occasion pour lui de rappeler à tous les débuts du rapprochement franco-tchèque et de faire l'éloge des idées qu'il défend : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, l'amour de la patrie ; il proclame le principe suivant lequel « la force peut réparer ce que la force a détruit », faisant ainsi allusion à la possibilité d'une nouvelle guerre contre l'Allemagne[4].

 

 Sportifs, les Sokols de Paris défendent aussi des idées politiques, comme ceux de Bohême. En effet, les Sokols sont


« des organisations nationales qui cultivent la gymnastique [...] pour donner au peuple des fils sains et forts, unissant l'éducation physique à l'éducation morale, par une culture systématique de la beauté, de la morale et de la bravoure, pénétrée par l'esprit national et démocratique »[5]
.

 

 Les fondateurs, Fügner et Tyrš, s'inspirant des modèles grec et allemand, créent en 1862 le Sokol pour permettre aux Tchèques d'y exprimer leur sentiment national par l'exercice du sport, pratiqué en commun et en uniforme[6]. L'organisation a un hymne, le « Hej, Sokolici, muzne v pred » (« Allez, Faucons, marchons vaillamment »), un slogan, « Tuzeme se » (« Soyons forts »), et un nom, « Sokol » signifiant en tchèque « faucon ». Les groupes locaux de Bohême et de Moravie fusionnent progressivement en une organisation centralisée et se retrouvent au « Slet » de 1882, le premier congrès de la « Česká Obec Sokolská » (Société tchèque sokole). Celui-ci donne lieu à des grandes manifestations de force qui réunissent des dizaines de milliers de Sokols défilant dans les rues de Prague et réalisant des exercices collectifs.

 

 

Développer le corps de chacun, c'est renforcer la nation tout entière :


« Nous devons conserver avant tout à notre nation une provision de vigueur printanière qui protège les nations contre l'extinction, une robustesse et une verdeur que seule une excellente santé physique, intellectuelle et morale peut assurer »[7]
.

 

 Chacun doit pouvoir acquérir caractère et maîtrise de soi. Il y règne un esprit de corps. On s'y tutoie entre « frères » et « sœurs ». Un esprit égalitaire et démocratique le caractérise : les différences entre les classes sociales sont gommées, en améliorant l'éducation populaire. Mais la finalité première est militaire : « Seule la nation qui est saine dans sa moelle est une nation combattive. Armons-nous ! Donnons-nous une organisation militaire ! »[8]. Les Sokols de Paris, quant à eux, ont deux objectifs spécifiques : nouer des relations avec le milieu français au sein duquel ils vivent, et fortifier leur sentiment national dans un contexte d'émigration.

 

 C'est d'abord par des manifestations sportives que le Sokol de Paris se manifeste. Les Sokols se retrouvent lors des entraînements au gymnase. Ils participent aussi aux fêtes fédérales de l'USGF depuis celle de 1892 à Nancy, puis à Melun, Creil, Arras, Sens, Nemours ou encore Fontainebleau. De même, ils envoient une délégation aux Slets pragois, empruntant le même train que les gymnastes français :


« Une délégation de 35 gymnastes du Sokol de Paris prit part, également, à diverses fêtes fédérales de Prague, notamment à celle de 1907, sous la direction de J. Čapek, son président »,

 

 dont Sansboeuf loue les


« grands efforts [...], pour entretenir et fortifier les relations amicales avec les gymnastes et les autres associations patriotiques françaises telles que la Fédération des Sociétés alsaciennes lorraines et les Vétérans des Armées de Terre et de Mer qui ne manquent jamais de les inviter à leurs fêtes »[9]
.

 

 Au 10e anniversaire du Sokol de Paris en 1902, une représentation gymnique au gymnase municipal Voltaire à Paris, donne lieu à « la remise solennelle du drapeau à la Société, offert par Mmes Scheinerová et Klecendová », femmes de dirigeants sokols de Bohême. Une quête permet d'envoyer la somme de 100 francs à la Matice Školská en Bohême. Ainsi, se rejoignent le sport et la politique.

 

 En effet, les activités du Sokol de Paris ne se limitent pas à cet aspect sportif. Le Sokol participe à d'autres manifestations, comme en 1902 la fête d'inauguration du monument de Victor Hugo, où il se joint aux délégués du Conseil municipal de Prague invités pour l'occasion, et prend part aux fêtes à l'Hôtel de Ville de Paris. De même, « les sections de chant et de la musique du Sokol de Paris [sont] partout appréciées dans les fêtes de bienfaisance et des Sociétés de Gymnastique »[10]. Une bibliothèque, qui compte plus de cinq cents volumes est constituée pour développer l'éducation des membres. Des conférences sont organisées régulièrement pour les membres, et leurs amis français et tchèques. Avant même sa transformation en Sokol en 1892, « la Société organisa [...] de nombreuses sorties récréatives dans les environs de Paris, ainsi que des bals annuels »[11].

 

 Comme les sections des Pays tchèques, le groupe se soude en participant à ces excursions ou à des conférences. En outre, une caisse de secours doit permettre d'aider les membres en difficulté.

 

 Une action proprement politique est menée. Le Sokol de Paris initie une propagande à l'attention des Tchèques eux-mêmes et de l'opinion publique française, soit en organisant des conférences, soit par le biais de publications. Citons à titre d'exemple ce mémorandum de 1898, composé de quatre textes qui dénoncent la répression policière de manifestations qui se sont déroulées à Prague[12] : tandis que le premier, La vérité sur les événements de Prague, expose en douze pages comment les étudiants allemands de Prague ont provoqué les Tchèques qui ont réagi par un défilé pacifique réprimé par la police autrichienne (« les policiers blessent, tuent et violent »), le second, La lutte de la Bohême contre le pangermanisme, est un pamphlet germanophobe, signé du journaliste tchèque Schmidt-Beauchez, exilé en France et secrétaire du Sokol de Paris dans les années 1890, qui réclame en particulier le fédéralisme dans le cadre de l'empire des Habsbourg, s'appuyant sur le droit d'État. Enfin, par un Remerciement à la presse française, le Sokol dresse la liste des savants (Ernest Denis, Louis Léger, mais aussi Élisée Reclus), des hommes politiques (Clemenceau, Barrès), des gymnastes (Sansboeuf) et surtout des journalistes (Drumont par exemple) qui ont pris position pour la cause des Tchèques : les membres du Sokol de Paris savent être diplomates et reconnaissants. Avant 1900, le Sokol de Paris se politise encore plus, proclamant que « l'approfondissement et l'élargissement des relations franco-tchèques [est] sa tâche primordiale » ; depuis 1898, 10 % des cotisations sont consacrés à la propagande politique[13]. L'édition de ces brochures procède donc d'une stratégie délibérée. Celle qui célèbre les vingt ans d'existence du Sokol de Paris en 1912, à laquelle collaborent Jan Neruda, Léger, Denis, Sansboeuf, Jan Podlipny, l'ancien maire de Prague, Ernest Gay et César Caire, conseillers municipaux de Paris, ou encore Emmanuel de Čenkov, conseiller municipal francophile de la capitale bohème, dit assez bien l'importance qu'a pris le groupe parisien, un des plus anciens en dehors de Bohême. Les personnalités sollicitées sont pour la plupart des habitués des relations franco-tchèques. Cette même année, est créé à Paris un


« Comité des Sociétés tchèques auquel le Sokol fait prendre ouvertement une tendance anti-autrichienne, si bien qu'en 1913, pendant la guerre serbo-turque, le Comité décréta une sorte de mobilisation d'essai et se déclara prêt à combattre contre l'Autriche-Hongrie si cette dernière attaque les Serbes »[14]
.

 

 Sansboeuf peut conclure en 1912, que le Sokol


« prend part à toutes nos cérémonies de deuil national, aux anniversaires héroïques, aux manifestations patriotiques de notre pays, associant ainsi l'idée slave à l'objectif de la pensée française, vers un même idéal de liberté et d'indépendance nationale »[15]
.

 

 Le Sokol entretient des contacts avec d'autres groupes qui se créent, comme les socialistes de « Rovnost » (Égalité), les jardiniers tchéco-slaves ou encore l'Association franco-slave depuis 1909, mais il peut se présenter comme la plus active des organisations tchèques avant 1914.

 

 

1914-1918 : le Sokol et l'engagement des Tchécoslovaques de France dans la guerre

 

 Pendant l'été 1914, les membres du Sokol de Paris choisissent de s'engager aux côtés de la France : à une fête des gymnastes français à Bonneval (Eure-et-Loir), le président Smutný, assis à côté du préfet qui lui demande ce que feraient les Tchèques de Paris en cas de guerre au moment où ils apprennent la nouvelle de l'attentat de Sarajevo, lui répond : « Notre position est claire, nous irons avec vous ». Lors d'une réunion du Sokol et des socialistes de Rovnost, décision est prise de s'engager en cas de guerre :


« Ils organisèrent une démonstration devant l'ambassade d'Autriche-Hongrie et une autre place de la Concorde devant le monument de la ville de Strasbourg. Des feuilles d'engagement furent imprimées dans les deux langues. Tous les Sokols valides s'empressèrent de la remplir et de les signer. Le 22 août, ils allèrent, drapeau sokol en tête, passer le conseil de révision. Les Sokols de Paris formèrent le noyau de ce qui fut appelé la Compagnie tchèque « Na Zdar », du bataillon C de la Légion étrangère »[16]
.

 

 Ils suivent une formation d'un mois à Bayonne, dirigés par le moniteur des Sokols, Josef Pultr, puis montent au front en octobre 1914. Pendant la guerre, ils participent aux combats, à La Targette le 9 mai 1915, en Champagne, dans la Somme, à Vouziers ou encore à Verdun, d'abord dans la compagnie « Na Zdar », puis dans d'autres unités de la Légion étrangère, et enfin dans l'armée tchécoslovaque constituée en France en 1917. À l'entraînement comme au front, ils continuent leurs exercices de gymnastique[17]. Cette initiative servira d'exemple aux Tchécoslovaques en 1939, comme le rappelle un volontaire de la Deuxième Guerre mondiale, Louis Maniček, admirant leur unanimité « pour rentrer dans la dissidence, servir la France avec l'espoir de contribuer malgré leurs faibles moyens aux aspirations nationales »[18]. À Paris, l'activité des Sokols se limite à des réunions portant sur l'aide aux enfants et aux veuves.

 

 En réalité, le Sokol de Paris ne joue plus le rôle prépondérant qui était le sien avant 1914 parce qu'il cède la place à une autre association, le « Comité de la colonie et des volontaires tchèques » (CCVT), à qui il fournit cependant beaucoup de ses dirigeants : ainsi, en 1914-1915, le CCVT a comme président Josef Čapek et comme vice-président František Svoboda, deux anciens présidents des Sokols de Paris, comme trésorier François Jakl, ancien trésorier des Sokols de Paris, comme secrétaires François Stepan, vice-président des Sokols de Paris et Vladislas Chalupa, ancien président des Sokols de Paris[19]. En 1915, le CCVT se transforme en « colonie tchèque de France », présidée par le peintre Kupka. De plus, l'action politique des Tchèques de l'exil et de l'émigration se trouve monopolisée par les politiques. Ainsi, si l'armée tchécoslovaque « fut le résultat du travail diplomatique accompli d'abord par la colonie tchèque de Paris sous la présidence de Čapek, ancien président du Sokol de Paris qui accueillit le professeur Masaryk et le Dr Benes », ce sont ces derniers « qui se chargèrent du reste du travail »[20], et qui fondent en 1916 le « Conseil national des Pays tchèques », devenu « tchéco-slovaque » en 1917.

 

 

En tout, 70 membres du Sokol ne reviennent pas des combats, dont le vice-président, le porte-drapeau, et le moniteur en chef. Même la fille de l'ancien président des Sokols de Paris, Marcelle Čapek, infirmière volontaire de la Croix-Rouge française, décède du typhus à Châlons-sur-Marne. Cependant, cet épisode glorieux, qui marque l'aboutissement de l'action entamée en 1892, donne au Sokol de Paris un prestige important dans les décennies suivantes.

 

 

1918-1948 : le Sokol, une des associations de la colonie tchécoslovaque

 

 Après 1918, le Sokol de Paris reprend ses activités habituelles. Il bénéficie par exemple du soutien de la municipalité de Saint-Mandé : le maire met à sa disposition le gymnase municipal en 1920 et son adjoint, Camille Mège, qui connaît bien Prague et qui parle tchèque, devient même membre du Sokol. En retour, les Sokols participent régulièrement aux fêtes de la municipalité. Ces facilités matérielles permettent de créer une section féminine en avril 1920, et une autre pour les enfants en 1930. Ils continuent de participer aux fêtes des gymnastes français en région parisienne, mais aussi à Nancy, Strasbourg, Poitiers, Évian, Trouville, Rouen, Troyes ou encore Bordeaux, et aux Slets pragois (en particulier en 1932, où le Sokol de Paris reçoit de l'armée tchécoslovaque un nouveau drapeau, en échange de l'ancien). De nouveaux membres intègrent alors le groupe, certains ayant émigré de Tchécoslovaquie en France après la signature de la convention d'émigration entre les deux pays (1920). En 1938, le Sokol achète à Gournay-sur-Marne, parce que « les Tchèques de Paris avaient l'habitude, depuis 1920, de se réunir les dimanches d'été sur les bords de la Marne », un terrain de 4 500 m², où est bâtie une salle de gymnastique[21]. Le Sokol élargit en outre le champ de ses activités, en faisant paraître de 1933 à fin 1936 un journal mensuel, Československá Paříž (Paris tchécoslovaque), puis en 1938-1940 Vestnik (Bulletin intérieur). Une section théâtrale fonctionne également dans les années 1930. Ils organisent un bal annuel et des fêtes, parfois avec d'autres associations, comme une « Soirée slave » en mai 1929 à Paris. Enfin, les Sokols de Paris représentent en France la nation tchécoslovaque et ses ressortissants lors de grandes occasions : ainsi, en 1923, « le président T. G. Masaryk vient en voyage officiel à Paris et ce sont les membres du Sokol de Paris, [...] en tenue, qui lui font une haie d'honneur à la gare de Boulogne-sur-Seine »[22]. De même, à l'exposition coloniale de 1931, une délégation des Sokols tchécoslovaques est reçue et participe, avec ceux de Paris, à une fête gymnique, salle Japy. Quand est inauguré en 1935 le monument tchécoslovaque à La Targette, pour célébrer la mémoire des volontaires de 1914, les Sokols de Paris y figurent au premier plan. On les retrouve encore aux funérailles des promoteurs des relations franco-tchèques, tels Léger en 1923 et Sansboeuf en 1932.

 

 Après 1925, le Sokol de Paris crée « diverses sections de province [...] ; certaines, éphémères comme à Nantes, d'autres plus constantes, [...] comme celle de Sallaumines et Bruay-en-Artois »[23]. La géographie de la communauté tchécoslovaque en France évolue après 1918 : parisienne avant 1914, elle est devenue plus dispersée, avec un point d'ancrage fort dans le Nord-Pas-de-Calais industriel et minier. Ces créations de sections répondent à ce changement. Mais le contexte a changé. Si les hommes politiques comme Masaryk et Benes repartent à Prague, la colonie tchécoslovaque confisque le rôle fédératif qu'assumait le Sokol avant 1914 ; bien plus, cette colonie est très liée à l'ambassade tchécoslovaque, à la tête de laquelle se trouve Osuský. Elle fédère toutes les associations tchécoslovaques en France, dont le Sokol, et est investie en particulier de l'action culturelle, sociale, sanitaire, pilotée depuis Prague afin d'informer et de protéger les travailleurs. De même, d'autres associations naissent, comme celle des anciens volontaires tchécoslovaques en France, l'Union des étudiants tchécoslovaques ou encore le Sporting Club tchécoslovaque. Des missions religieuses tchécoslovaques se chargent d'une partie de l'action culturelle et sociale. Les travailleurs rejoignent aussi les rangs syndicaux et communistes ; il existe ainsi une section tchécoslovaque de la CGT. Le Sokol n'est donc plus qu'une association parmi d'autres, même si à Paris, elles sont liées entre elles : il est fréquent d'appartenir à plusieurs d'entre elles, et leur siège social est au même endroit, le restaurant Spilka, rue Villedo, près du Palais-Royal.

 

 En 1938, les Sokols renouent avec l'action politique. Après l'Anschluss, le Sokol organise une réunion à la Mutualité en juin 1938, à l'attention du public français. 25 000 invitations sont envoyées : « l'affluence dépassa 3 000 personnes, beaucoup ne trouvaient pas de place »[24]. Cette même année, après la signature des accords de Munich, ils participent au Slet à Prague. « En mars 1939 les Allemands entrent à Prague, ce qui incite les Sokols de Paris à organiser une autre manifestation, celle-là Salle Pleyel ; salle comble avec 2 000 présents »[25]. Beaucoup de Sokols s'engagent, quand éclate la guerre, dans l'armée tchécoslovaque qui se constitue en France. Comme les autres Tchécoslovaques, leur instruction se passe à Agde où ils s'entraînent pendant leur temps libre dans la salle de gymnastique d'une association locale. À ce moment, ce ne sont plus les Sokols qui organisent l'action politique, mais l'ambassadeur Osuský, puis Benes. Leur propagande reste cependant active ; à Paris, ils participent avec la colonie à une fête à l'occasion du 90e anniversaire du président Masaryk, le 9 mars 1940, où cinq cents personnes sont présentes, dont des personnalités de l'armée tchécoslovaque et de l'ambassade, qui fonctionne même après la disparition de la Tchécoslovaquie. La débâcle met l'association en sommeil. En juin 1940, les soldats tchécoslovaques partent pour le front, mais le repli est immédiat. « Certains furent faits prisonniers, certains regagnèrent Paris, d'autres retournèrent à Agde, et de là s'ils le désiraient, l'Angleterre »[26]. Le Sokol de Paris perd seize membres, dont un moniteur, Josef Moc, « mortellement blessé devant un pont sur le Cher, où il couvrait la retraite » et quinze anciens aviateurs de l'armée tchécoslovaque, morts en combat aérien. Certains Sokols deviennent résistants, dans les FFI, et à Paris où est créé le Comité de résistance tchécoslovaque en France, présidé par Fiedler, secrétaire du Sokol de Paris, qui réussit dès 1941 à réunir les communistes et les non-communistes. Ce réseau est en contact avec les résistants français de Libé-Nord. Cependant, les Sokols ne représentent qu'une partie des résistants tchécoslovaques en France : citons aussi Josef Fišera, qui fonde en 1941 la Maison d'accueil chrétienne pour enfants à Vence, ou encore Arthur London, qui participe à la direction des FTP-MOI.

 

 À partir de 1945, l'activité des Sokols reprend activement, préparant par exemple le Slet de 1948, qui a lieu malgré le « coup de Prague » de février ; les Sokols de Paris se montrent vite hostiles au nouveau régime. « Au retour du Slet, l'assemblée générale fut convoquée, et après un débat, il fut adopté et adressé au nouveau Comité directeur de la Fédération des Sokols de Prague et aux autorités françaises, ainsi qu'à tous les groupes sokols de par le monde, une résolution » par laquelle le Sokol de Paris rompt avec la Fédération tchécoslovaque des Sokols, noyautée « par les éléments subversifs du nouveau gouvernement communiste, lui-même à la solde d'une puissance étrangère », l'URSS[27]. Le groupe et d'autres associations rompent également avec la colonie, qui est alors investie par les communistes.

 

 Le Sokol de Paris apparaît comme un lieu de sociabilité essentiel des Tchèques, puis des Tchécoslovaques vivant en France entre 1892 et 1948. Cette association sportive, nous l'avons vu, entend jouer dès sa fondation un rôle politique, organisant la colonie tchèque et l'orientant vers la défense des revendications nationales, comme l'illustre l'engagement de ses membres dans l'armée française en 1914. Avec la création en 1918 d'un État tchécoslovaque qui met en place des structures pour contrôler et aider ses ressortissants à l'étranger, de plus en plus nombreux en France, le Sokol de Paris perd logiquement son rôle fédératif, même si ses membres, très actifs parmi la communauté tchécoslovaque, et jouissant du prestige de leur engagement de 1914, sont souvent très présents parmi les associations qui composent la colonie. Cette présence se vérifie entre 1938 et 1945, quand les Sokols entrent à nouveau en résistance, puis à partir de février 1948. À cette date, une rupture durable se crée dans la communauté tchécoslovaque en France, la colonie restant liée à la Tchécoslovaquie communiste, et le Sokol composant, avec d'autres associations, l'opposition aux auteurs du « coup de Prague ».

 

 

 



[1]     VLCEK (Ivo), La France et les Pays tchèques de 1871 à 1914. Thèse d'État, Université de Strasbourg, 1970, p. 84

[2]     SANSBŒUF (Joseph), « Page d'Histoire. Les relations franco-tchèques, gymnastes français et sokols, le Sokol de Paris », in Paměti Sokola Pařížského. 1862-1912. Almanach de la Société tchéco-slave de gymnastique Sokol de Paris, Paris, p. 50-56

[3]     Cent ans d'amitié franco-tchécoslovaque, 1862-1962, Sokol de Paris, 1962, p. 39

[4]     « IVe fête fédérale de l'Union des Sokols de Bohême », Le Gymnaste, moniteur officiel des sociétés de gymnastique de France, n°3, 20 juillet 1901.

[5]     Les Sokols. L'histoire, la tâche et le but des gymnastes slaves Sokols, Prague, Česká Obec Sokolská, 1912, p. 1.

[6]     Créé par l'artiste Manès, il est composé du pantalon et de la veste cachou des paysans tchèques, de la chemise rouge garibaldienne, et d'une toque de soie piquée d'une plume de faucon.

[7]     TYRŠ (Miroslav), « Notre tâche, nos tendances et notre but », cité dans Les Sokols. L'histoire..., op. cit., p. 10

[8]     Ibid., p. 20

[9]     SANSBŒUF (Joseph), op. cit., p. 50-56

[10]    Ibid.

[11]    CHALOUPEK (Henri), « Un siècle d'activité d'une association tchèque à Paris. La Beseda - Sokol de Paris », in Cent ans..., op. cit., p. 44-56

[12]    Mémorandum publié par les deux sociétés tchèques de Paris : la Beseda et le Sokol, Paris, 1898, 48 pages.]

[13]    VLCEK (Ivo), op. cit., p. 87.

[14]    CHALOUPEK (Henri), op. cit., p. 44-56.

[15]    SANSBŒUF (Joseph), op. cit., p. 50-56

[16]    CHALOUPEK (Henri), op. cit., p. 44-56

[17]    Noiret, à la tête du bataillon C, qu'il a formé à Bayonne, apprécie ces Tchèques et s'intéresse « aux prouesses de leurs gymnastes et ne [manque] pas d'assister, chaque fois qu'il le [peut], aux exercices des Sokols », in IOFFÉ (Simon), La Phalange tchèque, 1918, rééd. 1969, p. 86.

[18]    MANIČEK Louis, Volontaire tchécoslovaque. Bulletin d'information de l'Association des anciens volontaires tchécoslovaques en France, n°61, 1964

[19]    Préfecture de police de Paris. Carton Tchécoslovaquie (BA 2192), Chemise « Conseil national et Comité de la colonie et des volontaires tchèques », 29 octobre 1914, 25 février 1915 et 22 octobre 1915

[20]    CHALOUPEK (Henri), op. cit., p. 44-56

[21]    Ibid.

[22]    Idem

[23]    Idem

[24]    Idem

[25]    Idem.

[26]    Idem.

[27]    Idem