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Jean de Labrusse, La représentation est-allemande sur la scène sportive internationale

La représentation est-allemande sur la scène sportive internationale

 

 

Bulletin n° 16

 

 

 

 

Jean de Labrusse

 

Après 1945, les institutions sportives ont dû faire face au problème de la représentation de l'Allemagne lors des compétitions internationales. La question de la représentation des États sur la scène sportive n'apparaît pas avec le cas allemand. Mais dans la logique de guerre froide, celui-ci revêt une importance particulière, cristallisant les dissensions internationales[1].

 

 

L'impact politique des compétitions sportives internationales

 

 L'intérêt politique suscité par les compétitions internationales sportives provient du fait que les États ont une vision réaliste des relations internationales et qu'ils prennent en compte tout élément susceptible de servir leur politique étrangère.

 

 Le sport international, depuis la restauration des Jeux, est un ensemble de compétitions entre sportifs, qui sont aussi les représentants de leur pays. Les cérémonies des hymnes et drapeaux, tant lors de l'ouverture des compétitions que lors des remises de médailles, illustrent le double niveau des compétitions, entre athlètes mais aussi entre nations.

 

 L'organisation des grands évènements sportifs est aussi un champ de concurrence entre les États. Que ce soit pour des raisons économiques ou de prestige, accueillir une compétition internationale est perçu comme un élément favorable à la position internationale des États organisateurs. La concurrence que se livrent les États pour obtenir l'organisation des grandes compétitions, en particulier les JO et la coupe du monde de football qui sont les épreuves sportives les plus populaires, montre cette volonté d'inviter la communauté internationale sur son sol pour de grands évènements.

 

 Enfin, pour les États qui peinent à se faire reconnaître sur le plan diplomatique, la participation d'une délégation représentative aux compétitions sportives est perçue comme un signe favorable à leur reconnaissance internationale.

 

 Tant par les résultats que par l'organisation des grandes compétitions ou la participation d'une équipe, les rencontres sportives internationales permettent aux dirigeants d'un pays de poursuivre une politique étrangère, pour laquelle le sport n'est qu'un élément parmi d'autres, un moyen plus qu'une fin.

 

 Pourtant, les institutions sportives peuvent limiter l'influence des États dans la gestion des compétitions, du fait de leur prérogative et de leurs objectifs.

 

 

Les institutions sportives internationales garantes de l'apolitisme du sport ?

 

 

Le Comité International Olympique (CIO), ainsi que les Fédérations Internationales Sportives (FIS) sont seuls capables de reconnaître leurs membres. Le CIO est composé des Comités Nationaux Olympiques (CNO), et les FIS des fédérations nationales. Tous ces organismes choisissent par cooptation les nouveaux membres[2]. Ainsi les institutions internationales sportives reconnaissent chacune une géographie propre, autonome de celles reconnues par les États ou groupements d'États.

 

 En outre, les institutions internationales sportives sont responsables de l'organisation des championnats et compétitions internationales. A ce titre, elles attribuent l'organisation d'une compétition à un pays ou une ville et sont responsables de l'égal accès aux compétitions internationales à toutes les fédérations nationales membres, sans discrimination pour raisons politiques ou religieuses[3].

 

 Du fait de ces deux prérogatives, les institutions sportives peuvent influencer la représentation des nations sur la scène internationale. C'est en particulier le cas pour la question allemande.

 

 

La singularité du cas allemand

 

 La représentation allemande sur la scène internationale, sportive ou autre, étant au cœur des relations entre les blocs, le cas allemand est singulier du fait qu'il cristallise les intérêts nationaux de divers pays. La République Fédérale d'Allemagne (RFA) et la République Démocratique allemande (RDA) sont évidemment directement concernées, mais leurs alliés le sont également, les États-Unis et l'URSS en premier chef.

 

 La place particulière des deux Allemagne dans les relations internationales après 1945 se traduit sur le plan du sport international par la prise de positions et les décisions de nombreux gouvernements. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, le France et l'URSS étant directement impliqués dans l'administration des territoires allemands dès le lendemain de la guerre, ces États sont particulièrement concernés par la gestion du mode de représentation des Allemagne dans le sport.

 

 En proie à des difficultés internes relatives à la consolidation du régime, la RDA abandonne rapidement sa politique d'expansion vers l'Allemagne de l'Ouest. En juillet 1955, l'URSS proclame « la théorie des deux États allemands »[4]. Dès lors, seule l'Allemagne de l'Ouest poursuit une politique de non-reconnaissance de son voisin et réaffirme sa volonté d'être l'unique représentante de l'Allemagne. Les pays de l'Ouest ont adopté, dans le cadre d'accords multilatéraux, les grandes lignes de la politique de la RFA vis-à-vis de l'Allemagne de l'Est, appelée « la doctrine Hallstein ». Ce sont des organes internationaux composés de la RFA, des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France qui imposent et contrôlent les conditions d'accueil des délégations est-allemandes dans tous les pays de l'OTAN. Les autres pays de l'Alliance participent aussi, mais à un degré moindre, à l'adoption des règles d'accueil des ressortissants est-allemands.

 

 La concentration d'intérêts autour de cette seule question donne au cas allemand une dimension particulière.

 

 Le processus de reconnaissance de la RDA sur la scène sportive internationale a été subordonné à la double intervention, des institutions sportives et des dirigeants politiques de nombreux États. Comment les États occidentaux ont pu intervenir dans ce processus et réfuter, à travers le sport international, la théorie des deux États allemands ? Quel fut le degré de résistance des institutions sportives face à ce qui est un exemple de la politisation du sport par des gouvernements ?

 

 Dans cette perspective, il faut différencier le sport olympique, du fait de son rayonnement particulier, des autres compétitions internationales. On peut ainsi observer que l'intégration de la RDA dans les FIS est moins problématique pour les pays de l'OTAN qu'une intégration au CIO. De ce fait, la représentation d'une équipe est-allemande aux JO n'est possible qu'après le compromis de Madrid de 1965. Celui-ci constitue une rupture, parce qu'il reconnaît la division de l'Allemagne, matérialisée pour la première fois lors des JO de Grenoble en 1968.

 

 

L'Allemagne de l'Est et les championnats internationaux

 

 

Les fédérations est-allemandes et les FIS : entre intégration et discrimination

 

 Au début des années 1950, la RDA fait son entrée dans le sport international en étant reconnue par l'essentiel des fédérations mondiales.

 

 La fédération internationale des jeux d'échecs est la première à reconnaître une fédération nationale est-allemande en 1950. Les fédérations internationales les plus importantes suivent peu de temps après : les fédérations internationales de ski en 1951, de basket-ball et de football en 1952, de hockey sur gazon, de rugby et d'athlétisme en 1956[5]. Mais si l'Allemagne est représentée par deux fédérations au niveau des institutions internationales, sa participation aux compétitions mondiales, en tant qu'équipe représentative d'une nation, se heurte à l'opposition des pays de l'OTAN.

 

 L'admission des athlètes est-allemands sur le territoire des pays de l'OTAN est soumise au contrôle du Bureau Allié de Circulation (BAC), spécifique aux ressortissants est-allemands[6]. Suite à la construction du mur de Berlin, le BAC durcit ses règlements en septembre 1961 et rejette systématiquement les demandes de laisser-passer aux athlètes est-allemands ne faisant pas partie d'une équipe pan-allemande. Ainsi, lors des championnats du monde de hockey sur glace en 1962 qui se déroulent à Colorado Springs (États-Unis), l'équipe de la RDA, qui refuse de se fondre au sein d'une seule équipe allemande, se voit refuser l'accès au territoire américain par le BAC. Ce refus est pourtant contraire aux règles de la Ligue Internationale de hockey sur glace, qui stipulent que toutes les fédérations nationales doivent être représentées dans les championnats du monde qu'elle organise. En février 1962, les athlètes est-allemands sont également exclus des championnats du monde de ski qui se déroulent à Chamonix, après le refus du BAC d'octroyer des laisser-passer.

 

 Ces deux incidents suscitent les critiques des dirigeants sportifs. Les présidents des fédérations internationales de hockey sur glace et de ski, ainsi que du CIO écrivent au BAC pour dénoncer une entorse aux principes d'égalité entre toutes les fédérations nationales affiliées aux associations sportives internationales. Le 10 avril 1964, M. Mayer, chancelier du CIO, envoie une lettre au BAC dans laquelle il dénonce alors la discrimination qui frappe les athlètes des fédérations est-allemandes lors des compétitions organisées dans les pays de l'OTAN. Mais surtout, il prévient ces mêmes pays que les fédérations internationales risquent de ne plus leur confier l'organisation des évènements sportifs s'ils persistent à appliquer une forme de discrimination à l'égard des athlètes est-allemands.

 

 

Le timide assouplissement des règlements de l'OTAN

 

 Pourtant, le BAC, avant même de recevoir la lettre de M. Mayer, a déjà modifié dans un sens libéral les conditions d'obtention des laisser-passer délivrés aux athlètes est-allemands.

 

 À la demande du gouvernement norvégien, le BAC accepte, pour les championnats européens de patinage à Oslo, en janvier 1964, d'assouplir les conditions de participation des athlètes est-allemands. Ceux-ci ne sont pas obligés de participer à cette compétition au sein d'une équipe allemande unique. La délégation est-allemande n'acquiert pas pour autant le statut d'équipe nationale. Le BAC impose au gouvernement norvégien un certain nombre de mesures visant à empêcher l'assimilation de la délégation est-allemande en une équipe nationale :

 

 « − le gouvernement norvégien veillerait à ce que [la délégation est-allemande] ne se livre à aucune action politique, [...] à aucun moment le drapeau de la zone ne serait déployé ni l'hymne est-allemand joué ;

 

 − les athlètes allemands, de l'Est ou de l'Ouest seraient présentés sous la seule mention « Allemagne » sur les programmes et les tableaux d'affichage ;

 

 − le BAC délivrerait les [laisser-passer] nécessaires si les intéressés formulaient la demande à titre individuel et non en tant que membre d'une équipe de la RDA. »[7]

 

 Ces mesures évitent ainsi que les délégations est-allemandes ne soient assimilées à des équipes proprement nationales. Néanmoins, la présentation des ressortissants est-allemands en-dehors de délégations pan-allemandes constitue une première libéralisation de leurs conditions de participation.

 

 Ce qui avait été accordé à titre exceptionnel pour les championnats d'Europe de patinage d'Oslo devient par la suite une règle adoptée par le BAC. Le groupe de Bonn[8] agrée le 17 juillet 1964 un document intitulé « réponse-type à des demandes de renseignements formulées par les organisateurs de championnats mondiaux ou européens, en ce qui concerne l'octroi de [laisser-passer] à des participants est-allemands ». Ce document réglemente les nouvelles conditions de participation des athlètes est-allemands, telles qu'elles ont été définies pour les championnats d'Europe de patinage organisés à Oslo. Ainsi cette nouvelle règle reprend les conditions imposées en janvier 1964 au gouvernement norvégien.

 

 Si les délégations nationales est-allemandes participent dès le début des années 1950 à des compétitions internationales organisées dans des pays qui ne sont pas opposés à la RDA, il faut donc attendre 1964 pour que les athlètes est-allemands soient, sur le territoire de l'OTAN, distingués des athlètes de RFA.

 

 La participation de l'Allemagne de l'Est aux Jeux Olympiques est encore plus tardive.

 

 

L'Allemagne de l'Est et le mouvement olympique

 

 

L'équipe olympique pan-allemande : un déficit de représentation pour la RDA

 

 En 1948, l'Allemagne est exclue des premiers Jeux d'après-guerre. En revanche, dès les débuts de la coexistence de deux États allemands, qui coïncident avec la réintégration de l'Allemagne dans le sport olympique, le CIO a privilégié la représentation de l'Allemagne de l'Ouest par rapport à sa voisine orientale. S'il reconnaît le CNO d'Allemagne dès 1951, celui-ci est en fait un CNO complètement ouest-allemand. Trois ans plus tard, alors que l'Allemagne de l'Est demande au CIO de reconnaître deux CNO allemands distincts, celui-ci refuse, jusqu'en 1956. À cette date la reconnaissance de la division de l'Allemagne n'est encore effective qu'au niveau institutionnel, puisque le CIO reconnaît le CNO est-allemand à la condition que les deux CNO allemands ne présentent qu'une équipe commune aux JO.

 

 Conformément à cette exigence, une seule équipe allemande, réunissant des athlètes de l'Est et de l'Ouest, est présentée aux JO de Melbourne en 1956, de Rome en 1960 et de Tokyo en 1964. Les symboles représentant cette équipe sont neutres, puisque le drapeau est celui de la RFA, frappé des anneaux olympiques ; l'hymne choisi pour représenter cette équipe est la 9e symphonie de Beethoven. Le CIO justifie cette décision par le fait que lorsqu'il demande aux deux CNO allemands s'ils se sentent Allemands et s'ils souhaitent la réunification du peuple allemand, tous deux répondent positivement.

 

 Si cela peut justifier la présence d'une seule équipe allemande aux JO, il est cependant difficile de nier la portée politique de cette décision. En effet, la RDA souhaite que deux équipes allemandes soient représentées aux JO, conformément à la théorie des deux États allemands prônée par le bloc de l'Est depuis 1955[9]. À l'inverse, la RFA et le bloc de l'Ouest, qui défendent eux la théorie de l'Allemagne unifiée, sont favorables à cette décision prise par le CIO. De plus l'équipe olympique pan-allemande est un artefact, au regard de l'état des relations sportives inter-allemandes. Depuis la construction du mur de Berlin, les rencontres bilatérales entre sportifs de RFA et de RDA sont suspendues. Le 16 août 1961, le tribunal constitutionnel de Karlsruhe interdit toute rencontre sportive avec des athlètes est-allemands, les qualifiant de paravent dissimulant l'activité subversive communiste.

 

 En 1963, lors du dépôt des candidatures en compétition pour organiser les JO de 1968, le CIO impose aux États des villes en compétition de respecter certaines règles propres au mouvement olympique. Il leur demande en particulier d'octroyer des visas à tous les athlètes désignés par le CIO. Les pays membres de l'OTAN s'engagent à accorder des visas à tous les athlètes désignés par le CIO, mais selon les règles alors en vigueur. Or, en 1963, les règlements du CIO prévoient que l'Allemagne ne soit représentée que par une seule équipe. Le mode de participation des athlètes allemands décidé par le CIO est alors conforme à la politique de non-reconnaissance de la RDA adoptée par l'ONU.

 

 C'est sur la base de cet accord que le CIO décide de confier à Grenoble l'organisation des JO d'hiver de 1968.

 

 

Le compromis de Madrid, la fin de l'équipe unique

 

 Pourtant, peu de temps après, le CIO est amené à redéfinir sa position concernant le mode de participation des athlètes est-allemands, lors du congrès de Madrid en 1965.

 

 En octobre 1964, le Dr. Heinz, président du CNO est-allemand, demande officiellement au CIO de reconnaître deux équipes allemandes dès les Jeux de 1968. Selon les résultats des missions diplomatiques ouest-allemandes, des membres du CIO provenant de différents pays sont favorables à la participation de deux équipes. Il s'agit des ressortissants du bloc communiste, de pays non-engagés, mais aussi de certains pays occidentaux. Le représentant ouest-allemand du groupe de Bonn cite les membres du CIO britannique, canadien, ainsi que ceux du Commonwealth blanc et de la Scandinavie. Tant de la part des dirigeants politiques que sportifs, la condamnation de la reconnaissance de la RDA par le CIO ne fait pas, en 1965, l'unanimité au sein des pays occidentaux. Cette absence de cohésion au sein du bloc occidental a évidemment favorisé la demande est-allemande.

 

 Le 8 octobre 1965, le CIO décide lors de son Assemblée Générale réunie à Madrid de reconnaître et d'imposer deux équipes allemandes distinctes, dès les JO de 1968. Les deux délégations sont distinguées par les tenues ; par contre, l'hymne et le drapeau communs sont maintenus. La division de l'Allemagne, sans être reconnue officiellement, apparaît plus clairement que lors des JO de 1956, 1960 et 1964, puisque l'équipe unique n'existe plus. En revanche, les réticences du CIO à reconnaître deux États distincts sont évidentes, puisque les équipes allemandes sont les seules à ne pas être symboliquement représentées par des drapeaux et des hymnes propres. Avant cette décision, le sport olympique sert les intérêts politiques de l'Occident en empêchant la RDA d'être représentée par une délégation propre. La décision prise par le congrès du CIO d'octobre 1965 a pour effet de supprimer une partie du déficit de représentation de l'Allemagne de l'Est aux JO. La décision de Madrid constitue donc une rupture dans la position commune adoptée auparavant par le CIO et l'OTAN, à savoir la promotion de l'unité de l'Allemagne.

 

 Parce que le CIO décide en 1965 de reconnaître deux équipes allemandes, mais aussi parce qu'il refuse de leur accorder à chacune un drapeau et un hymne, on a parlé du « compromis de Madrid ».

 

 

L'acceptation des deux équipes allemandes par les pays occidentaux

 

 Le congrès du CIO à Madrid n'a évidemment pas laissé les pays occidentaux indifférents. Comme à chaque fois que le CIO se prononce sur le mode de représentation de l'Allemagne, les dirigeants politiques des pays de l'OTAN, et en particulier des États-Unis, de la RFA et de la France, usent de leur réseau d'influence pour favoriser la solution de l'équipe unique.

 

 La France, qui accueille les Jeux d'hiver de 1968, est le premier pays occidental confronté à la venue d'une délégation olympique proprement est-allemande. Dès la modification de ses règlements concernant la représentation de l'Allemagne, le CIO a mis la France devant le fait accompli : elle doit se soumettre aux nouvelles conditions, sous peine de se voir retirer l'organisation des Jeux. La France dénonce aussitôt la rupture unilatérale de l'accord qui prévoyait qu'elle accueille tous les athlètes désignés par le CIO dans les conditions de 1960, c'est-à-dire avec une seule équipe allemande. Pourtant, jamais elle ne semble envisager de renoncer à l'organisation des Jeux de Grenoble à cause de la participation de deux délégations allemandes.

 

 La RFA a envisagé un instant de boycotter ces Jeux. Elle propose ainsi à ses alliés français et américain de menacer le CIO de boycott s'il décide d'inviter deux équipes allemandes aux JO de 1968. Mais la réaction de l'un et de l'autre n'est guère enthousiaste, puisque les représentants des États-Unis et de la France refusent de menacer publiquement de boycotter des Jeux auxquels participerait une délégation est-allemande. Finalement, dès le lendemain de la déclaration officielle du CIO admettant deux équipes allemandes, la RFA et tous les pays occidentaux condamnent la décision, sans envisager pour autant de se retirer du mouvement olympique. Les autorités occidentales préfèrent finalement accepter ces conditions et montrent ainsi l'importance plus grande qu'elles accordent à la participation de leur propre pays aux Jeux. La France en tant que pays organisateur y est d'autant plus attachée. L'application de la politique de non-reconnaissance ne se fait pas au point de s'exclure du mouvement olympique.

 

 

La délégation est-allemande à Grenoble : une équipe comme une autre

 

 La venue d'une délégation est-allemande aux JO de Grenoble ne s'est pas déroulée sans soulever certaines questions administratives qui découlent directement de la politique de non-reconnaissance de la RDA. Les conditions d'obtention de visas et de titres temporaires de voyages étant strictement réglementées pour les ressortissants est-allemands, tant par la France que par le BAC Une entorse a été faite pour que la France se plie aux exigences du CIO.

 

 C'est d'abord le gouvernement français qui se penche sur la question et prévoit d'assouplir, pour les seuls JO de Grenoble, les conditions d'accueil de la délégation est-allemande. Puis le gouvernement français, soucieux de respecter ses engagements contractés auprès de l'OTAN, décide de soumettre ses décisions aux autres pays membres de l'OTAN. La RFA met alors en garde les autorités françaises des risques présentés par les assouplissements suggérés. Néanmoins, afin de respecter les règles imposées par le CIO, en particulier le fait qu'il est le seul à nommer les participants, le gouvernement français accepte d'accueillir sur son sol, pour les JO de Grenoble, toutes les personnes munies de la Carte d'Identité Olympique. Cette carte est donnée par le CIO aux CNO qui ensuite les distribuent sans aucun contrôle. La France n'exige aucune condition particulière aux ressortissants est-allemands, ni d'aucun autre pays, et respecte ainsi le principe olympique de non-discrimination.

 

 L'accueil fait par la France à la délégation est-allemande marque un tournant dans l'application de la politique de non-reconnaissance de la RDA menée par l'OTAN. La présence d'une équipe proprement est-allemande aux JO, même dénuée des emblèmes nationaux, accueillie sans aucun contrôle du BAC et des autorités françaises, montre que les pays occidentaux acceptent alors les conditions imposées par le CIO.

 

 Les FIS et le CIO adoptent deux solutions complètement différentes pour régler la question de la représentation des deux États allemands. Si les premières reconnaissent très rapidement deux fédérations allemandes, elles ne parviennent pas à imposer aux pays de l'OTAN la présence des équipes est-allemandes aux compétitions internationales, et laissent ces pays imposer des conditions de participation discriminatoires. Le CIO en revanche partage dans un premier temps le point de vue des diplomaties occidentales, en imposant aux deux Allemagnes de présenter une équipe commune aux JO, de 1956 à 1964. En revanche, dès lors qu'il décide de la participation de deux délégations allemandes à partir des JO de 1968, il impose son point de vue, que les pays occidentaux acceptent.

 

 Ainsi, dès 1956 avant les débuts de l'Ostpolitik, le CIO imagine une procédure tendant à reconnaître une entité est-allemande. L'action d'une institution sportive internationale précède donc celle des États.

 

 Néanmoins, la participation de la RDA avec son drapeau et son hymne lors des compétitions internationales organisés dans les pays de l'Ouest n'intervient qu'une fois l'accord donné par le gouvernement fédéral allemand en juillet 1969, à la faveur de l'Ostpolitik mené par le gouvernement dirigé par Willy Brandt. La RDA est alors autorisée à participer aux compétitions internationales avec son drapeau et son hymne. Ce nouveau mode de participation est immédiatement appliqué lors des compétitions organisées sur le sol des pays de l'Alliance. En 1972, les JO sont organisés à Munich : c'est donc en RFA que l'équipe olympique est-allemande est pour la première fois représentée avec son drapeau et son hymne. Il faut attendre les JO de Los Angeles, en 1980, pour que l'équipe est-allemande soit officiellement présentée sous l'étiquette « RDA ».

 

 



[1]     Sources : Fonds d'archives du ministère des Affaires étrangères, série Europe, sous-série RDA, volumes 74, 75, 113 et 229.

[2]     COLLOMB (Pierre) (dir.), Sport, droit et Relations Internationales, Paris, Economica, 1988, p. 48.

[3]     COLLOMB (Pierre) (dir.), Sport, droit et Relations Internationales, op. cit., p. 21.

[4]     TESSON (Sandrine), La doctrine Hallstein, entre rigueur et pragmatisme, 1955-1969, mémoire de maîtrise, sous la direction de R. Frank, Université Paris I, 2000, p. 5.

[5]     Ces fédérations sont citées à titre d'exemple, mais beaucoup d'autres ont également reconnu la RDA entre 1951 et 1955. En revanche, d'autres sports reconnaissent ultérieurement la RDA, comme les sports équestres qui admet la fédération est-allemande en 1965. Cf. MEYNAUD (Jean), Sport et politique, Paris, Payot, 1966, p. 84.

[6]     Le BAC voit le jour en 1960. Composé de représentants des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France, il ne dépend que des autorités militaires de ces trois pays. Tout ressortissant est-allemand doit y faire une demande de laisser-passer pour pouvoir rentrer sur le territoire des pays membres de l'OTAN. Cf. MEYNAUD (Jean), Sport et politique, op.cit., p. 190

[7]     Archives du ministère des Affaires étrangères (MAE), 1961-1970, volume n°75, télégramme du représentant français au groupe de Bonn au MAE, 19 décembre 1963.

[8]     Le groupe de Bonn est un bureau composé de représentants des gouvernements des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et de la RFA. Il permet en particulier à ces quatre puissances occidentales de coordonner leur action en ce qui concerne les relations avec la RDA.

[9]     TESSON (Sandrine), La doctrine Hallstein, entre rigueur et pragmatisme, 1955-1969, op. cit., p. 5