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Hélène Harter, Lake Placid, 1980

Lake Placid, 1980

 

 

Bulletin n° 16

 

 

 

 

Hélène Harter

 

L'année 1980 promet d'être la concrétisation de la détente sur le plan sportif. Comme les Russes, les Américains accordent une grande importance au sport, et notamment aux compétitions olympiques qui permettent aux athlètes de se confronter aux meilleurs sportifs du monde. Ils attendent avec impatience la tenue des XIIIes Jeux d'hiver qui doivent se dérouler du 13 au 24 février à Lake Placid, une station de sport d'hiver située dans l'État de New-York[1]. De leur côté, les Moscovites se réjouissent de la tenue des XXIIes Jeux d'été dans leur ville du 19 juillet au 3 août. C'est la première fois de l'histoire que des Jeux sont organisés dans un pays socialiste.

La situation internationale risque cependant de compromettre la grande fête olympique. Le 5 janvier 1980, le président Jimmy Carter annonce que


« Bien que les États-Unis préféreraient ne pas se retirer des Jeux olympiques organisés à Moscou cet été, l'URSS doit réaliser que son comportement agressif met en danger la participation des athlètes et le déplacement à Moscou des spectateurs qui souhaitent assister aux Jeux olympiques »[2]
.

 

 Malgré le désir de neutralité proclamé par Pierre de Coubertin, le fondateur des Jeux olympiques modernes, ce n'est pas la première fois que des conflits politiques perturbent le bon déroulement des Jeux. Le poing levé des sprinters noirs américains à Mexico en 1968 comme l'attaque palestinienne contre la délégation israélienne à Munich en 1972 montrent que les Jeux servent parfois aussi de tribune politique. En 1956, la Suède et les Pays-Bas n'envoient pas de délégation à Melbourne pour dénoncer l'intervention soviétique à Budapest. Les Égyptiens et les Irakiens, qui protestent contre la présence d'athlètes français, britanniques et israéliens après la crise de Suez, font de même. En 1976, vingt-sept pays africains hostiles à l'apartheid en Afrique du Sud boycottent les Jeux de Montréal. Les Jeux de 1980 arriveront-ils à rester à l'écart des crises qui agitent la planète ? Quel impact ont sur eux les tensions internationales alors que les villes-hôtes des Jeux sont situées à la fois dans le pays qui est à la tête du camp occidental et dans celui qui dirige le camp communiste ?

 

 

Les Américains et la crise afghane

 

 

La situation internationale, déjà fragile, se détériore considérablement après l'invasion de l'Afghanistan par 50 000 soldats soviétiques le 27 décembre 1979[3]. Après l'intervention en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968, c'est la troisième fois depuis la Seconde Guerre mondiale que les Soviétiques interviennent militairement hors de leurs frontières. Leonid Brejnev, premier secrétaire du Parti communiste de l'URSS, justifie cette décision en invoquant « l'appel à l'aide » lancé par les responsables afghans. Il parle aussi de la nécessité d'« assurer la sécurité de la frontière méridionale de l'URSS » qui est menacée par l'instabilité qui règne de l'autre côté de la frontière en Afghanistan. Les responsables des troubles sont selon lui les « forces de la contre-révolution », c'est-à-dire le Pakistan, pays voisin de l'Afghanistan, et les Américains qui cherchent à déstabiliser l'URSS et ses alliés. Les Soviétiques n'auraient agi que dans un but défensif[4].

 

 L'Union soviétique joue un rôle croissant en Afghanistan après le renversement du roi Zaher en 1973. Après le coup d'État organisé le 27 avril 1978 par le chef communiste Hafizullah Amin, l'Afghanistan passe dans l'orbite soviétique. Le nouveau régime est cependant instable car coupé d'une population musulmane qui accepte difficilement l'athéisme communiste. Des mouvements intégristes islamiques sont à l'origine d'insurrections locales à partir de l'été 1978. Le 20 mars 1979, plusieurs dizaines de conseillers soviétiques sont même tués au cours d'accrochages avec des rebelles à Herāt. Cette situation inquiète d'autant plus les Soviétiques que le shah d'Iran a été renversé le 11 février 1979 par une révolution islamique. Ils redoutent la contagion au sein des républiques à majorité musulmane de l'URSS comme le Tadjikistan.

 

 Leur crainte est d'autant plus forte que Hafizullah Amin revendique pour son pays plus d'autonomie à l'égard de Moscou. Dès le 17 mars 1979, Andreï Gromyko, le ministre des Affaires étrangères soviétique affirme : « En aucune circonstance, nous ne pouvons perdre l'Afghanistan. Ce serait un grave échec pour notre politique étrangère ». L'influence des Soviétiques en Asie centrale serait compromise, ce qui leur ferait perdre leur crédibilité dans le reste du monde. Sur le modèle de ce qui s'est passé à Budapest en 1956, les troupes soviétiques entrent en Afghanistan et imposent un nouveau gouvernement pro-soviétique dirigé par un de leurs fidèles, Babrak Karmal, un autre communiste, rival de H. Amin. Celui-ci est tué par les forces spéciales soviétiques.

 

 Les dirigeants américains voient dans la remise au pas de l'Afghanistan non pas une volonté défensive des Soviétiques, mais la manifestation de leurs visées impérialistes, la première étape d'opérations plus vastes dans la région. Le président Carter craint que la prise de contrôle de l'Afghanistan permette aux Soviétiques de se rendre maîtres de 40 % de l'approvisionnement en hydrocarbures du camp occidental. Le golfe Persique, distant d'à peine quatre cents kilomètres de l'Afghanistan, est en effet désormais à portée des armes conventionnelles soviétiques[5]. L'Afghanistan constituerait aussi pour l'URSS une tête de pont pour déstabiliser le Pakistan pro-occidental et pour élargir son ère d'influence dans le Tiers-Monde. Les Soviétiques sont déjà très présents dans l'« arc d'instabilité » qui s'étend de la corne de l'Afrique au Pakistan, notamment en Irak et en Syrie. Des pays comme le Sud-Yémen les autorisent à installer des bases navales sur leur territoire ce qui permet à la marine soviétique d'être désormais présente sur tous les océans. Entre 1975 et 1980, l'Angola, le Mozambique et l'Éthiopie adoptent la doctrine marxiste. Cuba apporte son soutien aux régimes de gauche installés au Nicaragua ou à Grenade, c'est-à-dire dans l'« arrière-cour » même des États-Unis.

 

 Si une majorité des Américains partagent les inquiétudes du président Carter, ils le rendent cependant responsable de la situation. Si les communistes sont passés à l'offensive dans les années soixante-dix, c'est qu'ils avaient l'impression d'avoir face à eux un président américain faible qui n'opposerait pas de résistance à leurs projets d'expansion. La guerre du Viêt-nam et la crise du Watergate ont provoqué un affaiblissement de l'exécutif. La « politique des droits de l'homme » du président Carter montre aussi ses limites. Dans un esprit de détente, Jimmy Carter ne rompt pas avec les Soviétiques bien qu'ils ne respectent pas les accords d'Helsinki signés en 1975. En outre, au nom du principe qu'il faut réintégrer la morale dans la conduite des affaires du pays, le président décide de ne plus apporter un soutien automatique aux régimes dictatoriaux anti-communistes. En abandonnant le régime de Somoza au Nicaragua en 1979, il provoque son renversement par les Sandinistes pro-communistes. La situation en Iran est encore plus catastrophique pour les Américains. Le Shah, un de leurs plus fidèles soutiens au Moyen-Orient, est renversé en février 1979. Plus grave encore, une cinquantaine d'Américains sont retenus en otage dans leur ambassade à Téhéran à partir du 4 novembre 1979. L'Amérique est humiliée et son président semble impuissant à résoudre la crise[6].

 

 

Le boycott des Jeux de Moscou : une arme diplomatique

 

 

Ne pas réagir après la chute de Kaboul, qui intervient un peu moins de deux mois après la prise des otages, est inconcevable pour les Américains. Cela conforterait ceux qui pensent que les États-Unis ne sont plus en mesure de maintenir leur leadership dans le monde. Des mesures de rétorsion économiques sont prises dès le 4 janvier. Les Américains mettent l'embargo sur les ventes de blé, de phosphate et de produits de haute technologie à destination de l'URSS. Le 14 janvier, les États-Unis votent avec 103 pays la résolution de l'ONU qui condamne « l'intervention armée » et exige le « retrait immédiat et inconditionnel des troupes étrangères d'Afghanistan ». Le président Carter retire aussi au Sénat la demande de ratification du traité SALT II qui a été signé avec les Soviétiques, le 18 juin 1979, pour stopper la course aux armements nucléaires[7]. En outre, il affirme lors de son discours sur l'état de l'Union, le 24 janvier 1980, que


« Toute tentative d'une quelconque puissance extérieure à la région pour s'emparer du contrôle de la zone du golfe Persique sera considérée comme une attaque contre les intérêts vitaux des États-Unis et sera combattue par tous les moyens nécessaires, y compris la force militaire ».

 

 Les dirigeants américains remettent aussi en question la participation américaine aux Jeux de Moscou. Le 10 janvier, le vice-président fait remarquer que « les Jeux devraient se tenir ailleurs qu'à Moscou pour éviter un lieu qui apporterait la légitimité à une nation qui a commis une agression ». Cinq jours plus tard, Cyrus Vance, le secrétaire d'État, menace : « les Russes partent d'Afghanistan d'ici mi-février ou nous boycottons les Jeux »[8]. Le 20 janvier, le président Carter évoque le transfert des Jeux en un lieu autre que l'URSS, comme Montréal ou Munich, ou un report de l'événement.

 

 C'est un signal fort envoyé aux Soviétiques et au reste du monde puisque les Américains n'ont jamais boycotté les Jeux olympiques. Il s'agit de montrer la désapprobation et la détermination des Américains : ils s'opposeront désormais par tous les moyens à l'expansion du communisme et n'accepteront pas qu'un pays libre soit envahi par un voisin plus puissant. Les Américains retrouvent leur rôle traditionnel de défenseurs de la liberté.

 

 Le boycott est aussi perçu comme un moyen pour ouvrir les yeux au peuple soviétique. Dans une lettre adressée au président du comité olympique américain, Jimmy Carter explique : « Le gouvernement soviétique attache une énorme importance politique à l'organisation des Jeux olympiques, et si les Jeux olympiques n'ont pas lieu à Moscou à cause de l'agression militaire soviétique en Afghanistan, ce puissant signal de la colère mondiale ne pourra pas être dissimulé au peuple soviétique » en dépit de l'existence de la censure[9]. Par ailleurs, les Soviétiques ne pourront pas utiliser les Jeux pour tenter de montrer au reste du monde la supériorité du modèle soviétique sur le système capitaliste.

 

 Le boycott s'explique aussi par les contingences de la politique intérieure américaine. Des élections présidentielles ont lieu en effet en 1980. Jimmy Carter est candidat à sa propre succession. Il ne peut pas se permettre de se montrer faible à l'égard des Soviétiques alors que son leadership est sérieusement ébranlé par la crise iranienne. Selon un sondage organisé par la chaîne de télévision NBC, le pourcentage d'Américains qui approuvent sa réaction face à la crise afghane passe de 23 % à 53 % après qu'il a évoqué la possibilité d'un boycott américain des Jeux de Moscou[10].

 

 

Le mouvement olympique dans la tourmente

 

 Cette proposition ne fait cependant pas l'unanimité aux États-Unis, surtout chez les athlètes. À l'instar de Jesse Owen, la légendaire figure des Jeux de Berlin de 1936, Bruce Jenner, médaillé d'or au décathlon en 1976 à Montréal, fait remarquer que :


« Participer aux Jeux olympiques est le rêve de tant de jeunes sportifs, la politique ne devrait pas entrer dans ce domaine. Il y a bien des choses qui peuvent être faites par le gouvernement pour répondre aux Soviétiques, mais pas de boycott »[11]
.

 

 L'idée de « contre-Jeux », sur le modèle de ceux de Barcelone en 1936, est plébiscitée par les athlètes. Cette solution permettrait aux Américains de faire perdre la face aux Soviétiques tout en donnant aux sportifs la possibilité de concourir et au public de ne pas être privé d'une compétition tant attendue. La difficulté réside cependant dans l'article 4 de la charte olympique qui stipule que « le contrôle des Jeux olympiques est le privilège du Comité international olympique ». Or, son président, Lord Killanin, estime que la situation n'est en rien comparable à celle de Berlin en 1936. Le 20 janvier, le CIO annonce que les Jeux auront bien lieu à Moscou.

 

 Le lendemain, les dirigeants américains annoncent que leur pays ne participera aux Jeux que si l'Armée rouge se retire d'Afghanistan avant le 20 février, c'est-à-dire au moment même où se déroulent les Jeux d'hiver. Ils appellent leurs alliés à faire de même. Cette décision rend furieux les responsables du CIO qui accusent les Américains de menacer l'existence de l'olympisme moderne. Boycotter, c'est trahir les valeurs de l'olympisme, et notamment celle qui veut que les Jeux réunissent des athlètes venus de tous les pays du monde. Par ailleurs, quelle sera la valeur sportive des Jeux si de nombreux athlètes qui pouvaient prétendre à des médailles au vu de leurs performances sont absents ?

 

 La 82e session du CIO, organisée à Lake Placid trois jours avant l'ouverture des Jeux d'hiver, est extrêmement tendue. La question du boycott des Jeux d'été occupe tous les débats. Le secrétaire d'État Cyrus Vance prend la parole pour justifier la position américaine. Ses propos choquent les congressistes car pour eux l'olympisme doit rester à l'écart des questions politiques. Le 12 février, ces derniers décident à l'unanimité que « les Jeux olympiques doivent avoir lieu à Moscou comme prévu ». La presse américaine accuse le CIO, et notamment les deux délégués américains qui ont pris part au vote, de « trop céder aux décisions des communistes ».

 

 

La situation de l'United States Olympic Committee (USOC) est très difficile puisqu'il est partagé entre le souhait de défendre les valeurs de l'olympisme et son patriotisme. Sa situation se complique après le 20 février puisque les troupes soviétiques ne se sont pas retirées d'Afghanistan. Le boycott des Jeux de Moscou devient dès lors une réalité pour les dirigeants américains. Par contre, pour le président du comité olympique américain, Robert Kane, la date du 20 février ne signifie rien. Seul compte, le jour de clôture des inscriptions aux Jeux de Moscou fixé par le CIO, c'est-à-dire le 24 mai. S'appuyant sur l'article 24 de la charte olympique, qui précise que « seuls les comités nationaux olympiques ont compétence pour inscrire les concurrents aux Jeux olympiques », il dénie au président Carter le droit de décider de la participation des athlètes américains aux Jeux de Moscou.

 

 Les pressions dès lors se multiplient sur l'USOC. Elles émanent du monde politique, et surtout, ce qui a plus de poids, des entreprises qui sponsorisent les grands événements sportifs et de l'opinion publique. Le président Carter est soutenu par une grande majorité des Américains. Comme le lanceur de disque Al Oerter, quadruple médaillé olympique, ils pensent que « le temps est venu de mettre de côté ses considérations personnelles et de se tenir derrière le président »[12]. L'USOC cède finalement dans la nuit de 12 au 13 avril. Ses délégués, réunis en congrès à Colorado Springs, votent en faveur de la non-participation des athlètes américains aux Jeux de Moscou.

 

 Les athlètes américains sont très déçus mais leur marge de manœuvre est limitée. Leur seule action collective consiste à la fin du mois de février à faire signer aux sportifs américains ayant participé aux Jeux de Lake Placid une pétition. Elle demande au président Carter


« d'user de son pouvoir pour essayer de faire en sorte que nos camarades qui se sont entraînés consciencieusement pour les Jeux olympiques d'été puissent bénéficier des mêmes opportunités que celles que nous avons eu en participant aux Jeux d'hiver ».

 

 

Lake Placid : des compétitions sous le signe de la guerre froide ?

 

 

La question du boycott est bien évidemment dans tous les esprits à Lake Placid. Peut-on dire pour autant qu'elle impose sa marque sur les compétitions ? Le public est venu en nombre pour admirer les prouesses de 1 400 athlètes originaires de trente-sept pays[13]. En ski, le Suédois Ingemar Stenmark réussit un doublé olympique tandis qu'Hanni Wenzel offre trois médailles au Liechtenstein. Sur la glace, la patineuse artistique Irina Rodnina inscrit pour la troisième fois son nom au palmarès d'une olympiade. Eric Heiden obtient cinq médailles d'or en patinage de vitesse, ce qui n'était jamais arrivé jusque-là. En remportant les épreuves du 500 mètres, du 1 000 mètres, du 1 500 mètres, du 5 000 mètres et du 10 000 mètres, le « Golden Boy » conquiert cinq des six médailles d'or de la délégation américaine. Avec les hockeyeurs, qui ont remporté la sixième médaille, il devient la vedette américaine incontestable des Jeux de Lake Placid.

 

 Concourir chez soi représente un atout indéniable pour les athlètes. Le chauvinisme du public qui encourage bruyamment ses compatriotes, les télévisions qui consacrent de longs reportages aux performances des athlètes locaux incitent les sportifs américains à se dépasser. Le correspondant du Monde raconte que le 15 février « l'anneau de glace de Lake Placid a été pris d'assaut par le public américain qui venait encourager sa nouvelle idole, Eric Heiden ». Ceci ne suffit pas cependant à modifier la hiérarchie sportive des nations. Les États-Unis viennent en troisième position en nombre de médailles d'or obtenues depuis les premiers Jeux d'hiver de 1924. Avec six médailles d'or, quatre d'argent et deux de bronze, les Américains finissent aussi troisième de la compétition en 1980 derrière les Soviétiques et les Allemands de l'Est.

 

 

À Lake Placid, l'émulation est sportive mais aussi idéologique :


« Le public se dispute les quelques 8 500 places de la patinoire pour applaudir le couple américain de patinage artistique, champion du monde 1979. [...] Il attend manifestement que ses favoris fassent mordre la glace aux deux Soviétiques dans le programme court ».

 

 Le duel n'a finalement pas lieu à cause de l'abandon des Américains Taï Babilonia et Randy Gardner. Les plus folles rumeurs circulent. Ainsi, la presse américaine annonce à tort que le champion du monde de patinage, Vladimir Koualev, a été mis à l'index par les dirigeants de sa fédération car il est « sur le point de choisir la liberté »[14].

 

 La tension est à son comble le vendredi 22 février lors du match qui oppose les équipes de hockey américaine et soviétique pour le titre olympique. Les Américains n'ont plus gagné depuis Squaw Valley en 1960 tandis que les Soviétiques ont remporté cinq des six précédents tournois olympiques. Avec seize titres mondiaux, c'est la meilleure équipe du monde. Ils ont face à eux une équipe américaine composée de vingt inconnus, encore étudiants pour la plupart. Lors d'un match amical organisé quelques jours plus tôt, ils ont été battus sans appel par les Soviétiques, 10 à 3. À Lake Placid, il en va cependant autrement. Devant 8 500 spectateurs en délire qui scandent « USA, USA », et en présence du vice-président Walter Mondale, les Américains réussissent un « miracle sur la glace ». Le gardien James Craig sauve l'équipe en arrêtant trente-neuf tirs et à la surprise générale, les Américains menés par Mike Eruzione, battent les Soviétiques sur le score de 4 à 3.

 

 John Harrington, Mark Johnson, Robert McClanahan et leurs co-équipiers deviennent les nouveaux héros de l'Amérique. Lorsqu'on demande à Eric Heiden quel est l'événement qui a marqué les Jeux, il répond : « la victoire des hockeyeurs américains contre les Soviétiques ». À Kansas City, à l'annonce de leur victoire, on interrompt un match de basket entre l'équipe locale et les Milwaukee Bucks et les spectateurs entonnent l'hymne national américain. Leur victoire dépasse la sphère sportive. En pleine campagne pour les primaires du New Hampshire, le fils de Jimmy Carter, Chip, se taille un beau triomphe en annonçant la victoire de l'équipe nationale[15]. Le président Carter reçoit les hockeyeurs et la délégation olympique à la Maison-Blanche le 25 février. Lyrique, il s'exclame : « Nos athlètes olympiques sont des héros ». Le titre remporté par les hockeyeurs[16] déclenche une réelle euphorie aux États-Unis. En battant les Soviétiques, ces derniers rendent pour un temps confiance et fierté à une Amérique humiliée et déboussolée par les événements d'Iran et d'Afghanistan. Leur exploit a tellement marqué les esprits que lors des Jeux d'hiver de Salt Lake City, en 2002, ce sont eux qui allument collectivement la flamme olympique.

 

 Si les hockeyeurs américains ont souvent été transformés en symbole, leurs motivations sont avant tout sportives. À la question « est-ce que la situation en Afghanistan vous a affecté ? », le capitaine de l'équipe de hockey, Mike Eruzione, répond après la victoire contre les Soviétiques : « Cela ne nous concerne pas maintenant. Tout ce qui nous importe, c'est de gagner le tournoi »[17]. Les Soviétiques font aussi preuve de fair-play en rendant hommage au gardien américain.

 

 Étant donné le contexte international, et les menaces de boycott, on aurait pu craindre que « la politique ne finisse par étouffer les Jeux » de Lake Placid. Il n'en est rien. Aucune allusion politique n'est par exemple faite lors de la cérémonie d'ouverture par le vice-président Walter Mondale, et ce bien que la campagne pour les primaires se déroule au même moment[18]. Ceci fait dire au président du CIO, lors de la cérémonie de clôture des Jeux, que « ces Jeux olympiques ont prouvé qu'on peut faire quelque chose pour améliorer la compréhension mutuelle dans le monde ». Ils n'ont pas cependant émoussé la détermination des dirigeants américains : il n'y aura pas de délégation américaine aux Jeux de Moscou.

 

 

Conclusion

 

 Le 30 juillet 1980, alors que les compétitions olympiques se déroulent à Moscou, le président Carter remet aux quatre cents « sélectionnés américains » une médaille d'or frappée pour l'occasion. Ils les félicitent en leur expliquant :


« Les générations futures sauront ce que vous avez fait, pas seulement dans les archives sportives, mais dans les livres d'histoire. Ils sauront qu'en 1980 vous avez fait plus que n'importe qui partout dans le monde pour maintenir haute la bannière de la liberté et de la paix »[19]
.

 

 Alors que quatre-vingts États, dont la France, décident de participer aux Jeux de Moscou, soixante-quatre pays s'alignent sur la position américaine. La détente a laissé la place à une logique de guerre froide. Les compétitions sportives qui, comme les Jeux olympiques, réunissent des athlètes originaires des deux blocs sont touchées par ce phénomène. En 1984, ce sont les Soviétiques, suivis par dix-huit pays, qui à leur tour boycottent les Jeux d'été organisés à Los Angeles. Incontestablement, le sport est partie prenante des relations internationales à la fin du XXe siècle.

 

 


[1]     Ils ont déjà organisé à plusieurs reprises des Jeux olympiques : des Jeux d'été à Saint Louis en 1904 et à Los Angeles en 1932, et des Jeux d'hiver à Lake Placid en 1932 et à Squaw Valley en 1960

[2]     New York Times, 5 janvier 1980.

[3]     LÉVESQUE (Jacques), L'URSS en Afghanistan : de l'invasion au retrait, Bruxelles, Complexe, 1990

[4]     Leonid Brejnev, Discours aux électeurs de la circonscription Baoumanski, 22 février 1980.

[5]     Jimmy Carter, Message sur l'état de l'Union, 21 janvier 1980.

[6]     Ultime humiliation pour le président Carter, les otages sont libérés 444 jours plus tard, quelques minutes après que le président Reagan ait prêté serment

[7]     Ne pas demander la ratification de SALT II par le Sénat est plus symbolique qu'autre chose puisque Jimmy Carter sait que les sénateurs sont majoritairement contre ce texte qui n'a pas freiné la course aux armements en Union soviétique. L'efficacité de l'embargo sur les ventes de blé est par ailleurs faible car des pays comme l'Argentine profitent de l'occasion pour développer leurs exportations en URSS.

[8]     L'Équipe, 11 janvier 1980 ; New York Times, 16 janvier 1980.

[9]     L'Équipe, 22 janvier 1980

[10]    L'Équipe, 4 février 1980.

[11]    L'Équipe, 8 janvier 1980

[12]    L'Équipe, 22 janvier 1980

[13]    Comité international olympique, XIIIes Jeux olympiques d'hiver, Lake Placid 1980. Jeux de la XXIIe Olympiade, Moscou 1980 : Résultats officiels, Lausanne, CIO, 1980. United States Olympic Committee, United States Olympic Book, 1980, Salt Lake City, USOC, 1980.

[14]    Le Monde, 17-18 février 1980

[15]    International Herald Tribune, 26 février 1980 ; Le Monde, 26 février 1980

[16]    Le titre olympique se joue entre les deux premiers des deux groupes de qualification : l'URSS et la Finlande et la Suède et les États-Unis. Avant leur victoire contre les Soviétiques, les Américains ont fait match nul en poule finale contre la Suède. Ils battent ensuite la Finlande 4 à 2, le 24 février. Les Soviétiques finissent deuxième de la compétition devant la Suède (médaille de bronze) et la Finlande. USOC, op. cit., p. 231.

[17]    International Herald Tribune, 25 février 1980

[18]    Le Monde, 17 février 1980. Le 27 février, Jimmy Carter remporte les primaires du New Hampshire chez les démocrates et Ronald Reagan chez les républicains

[19]    Le Monde, 1er août 1980.