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Géraldine Vaughan, Football, guerre de religions, politique et argent en Écosse

Football, guerre de religions, politique et argent en Écosse

 

 

Bulletin n° 16

 

 

 

 

Géraldine Vaughan

 

 

Nous appartenons à Glasgow, nous sommes des Orangistes, des vrais

L'Écosse est not' pays, nos couleurs sont le bleu et le blanc

Nous sommes des protestants et nous en sommes fiers [...]

Du sang de catho on en a jusqu'aux g'noux - rendez-vous ou vous mourrez.

The Billy Boys


(chant de supporters du Rangers Football Club, Glasgow)[1]

 

Oh père pourquoi es-tu si triste en ce beau matin de Pâques

Alors que les Irlandais sont fiers et heureux de la terre où il sont nés

Oh fils je me souviens d'un jour très lointain

Quand je n'étais qu'un garçon comme toi et que j'ai rejoint l'IRA.


The Boys of the Old Brigade


(chant de supporters du Celtic Football Club, Glasgow
[2]

 

 

Protestantisme (« Orangistes », « protestants »), anti-catholicisme (« sang de catho »), patriotisme écossais, nationalisme irlandais et terrorisme (« IRA ») ; autrement dit, religion, politique et violence sectaire, tel est le mélange explosif que constitue une des plus vieilles querelles du football écossais depuis plus d'un siècle. Cette dispute remonte aux années 1870 et 1880, quand les deux clubs de football Celtic et Rangers virent le jour. Cette pomme de discorde s'inscrit donc dans le contexte de l'essor du football au Royaume-Uni à l'époque victorienne.

 

 La pratique et la popularité du football en Écosse remontent au temps des rois James. Le premier grand supporter du jeu de ballon rond fut, à l'aube du dix-neuvième siècle, le poète et héros national Walter Scott. L'essor de ce jeu coïncida avec l'envolée de l'ère industrielle : le football devint, en Écosse, à la fin du dix-neuvième siècle, la grande distraction des classes laborieuses. En effet, plusieurs facteurs contribuèrent à le rendre populaire auprès des classes ouvrières : aucun équipement onéreux n'était requis (on pouvait fabriquer une balle à partir de chiffons), le terrain avait peu d'importance, les règles étaient relativement simples et il ne fallait qu'un petit nombre de joueurs. Ainsi, le football devint le sport « démocratique » par excellence : assister à un match ressemblait à une grande « communion démocratique », où la plupart des spectateurs avaient eux-mêmes déjà pratiqué le jeu et pouvaient aisément juger, à l'égal des autres spectateurs et joueurs, de l'habileté et de la capacité de ceux qui jouaient[3].

 

 À la fin de l'ère victorienne, le football se développa très fortement en Grande-Bretagne et tout particulièrement en Écosse : dès 1873, la Scottish Football Association (Fédération écossaise de football) fut fondée, et les joueurs ainsi que les entraîneurs écossais étaient prisés par tous les clubs britanniques. Le déploiement géographique du jeu suivit l'axe lourd de l'industrialisation écossaise : la Central Belt, ou région centrale, ayant pour cœur la ville de Glasgow, fut particulièrement touchée par l'essor du football. Par conséquent, Glasgow devint très tôt une des capitales du football : au début du vingtième siècle, trois des plus grands stades mondiaux étaient implantés dans la grande cité industrielle calédonienne.

 

 Durant cette belle époque du football, naquirent à Glasgow deux clubs, l'un portant le nom de Rangers et l'autre celui de Celtic (les Celtes : par référence aux origines irlandaises du club) ; ces deux clubs virent le jour respectivement en 1872 et en 1887. Pendant une dizaine d'années les deux équipes furent amenées à se rencontrer régulièrement dans les différents tournois organisés par la Fédération écossaise de football ; leurs rapports étaient alors strictement professionnels et sportifs. Aussi, leurs rapports au début des années 1890 étaient-ils décrits par les journaux comme des rapports plutôt amicaux[4].

 

 Cependant l'ascension fulgurante du club Celtic (qui parvint en finale de la Scottish Cup ou coupe d'Écosse dès la première année de son existence), un club qui proclamait fièrement ses origines irlandaises et catholiques, était vue d'un mauvais œil par l'ensemble du public écossais et protestant. Dès lors, battre ce club de gaéliques devint un défi ; et ce fut le club des Rangers qui se proposa de le relever. C'est ainsi que naquit la grande rivalité historique entre les deux équipes, une opposition où se mêlaient guerre des races et des religions et antagonisme politique - une rivalité qui fit le bonheur des patrons des deux club, car les butins de cette guerre se comptait en milliers de livres : la Old Firm, une entreprise très lucrative, était née.

 

 À quel moment cette tension est-elle née ? À quel moment précis cette opposition s'est-elle cristallisée ? Par delà la simple querelle sportive, cette rivalité entre les deux clubs fut et demeure encore aujourd'hui le révélateur d'attitudes et de mentalités propres à la société écossaise. En réalité, cette vieille dispute aide l'historien à mieux cerner la société écossaise contemporaine. À la suite de Joseph Bradley, historien et sociologue écossais, il est possible d'affirmer que le football est en Écosse un « dépositaire de sens qui nous apprend beaucoup sur la société elle-même »[5], un « dépositaire de valeurs nationales, politiques et culturelles »[6].

 

 Ainsi, il faudra d'abord comprendre dans quelles conditions et dans quel contexte sont nés ces deux clubs écossais, avant de tenter de cerner le moment de cristallisation des tensions sectaires entre les deux équipes.

 

 

La naissance du Celtic Football Club

 

 L'idée de la création d'un club de football catholique dans le East End de Glasgow fut lancée en novembre 1887 par le frère Walfrid, un mariste né en Irlande, dans un but caritatif. Les principaux représentants des paroisses catholiques des quartiers est de Glasgow (églises Sainte-Marie, Saint-Michel et du Sacré-Cœur) et des laïcs enthousiastes (les frères Maley, John Glass et John O'Hara[7] prirent l'initiative de la création du club pour « financer les associations de la Société de saint Vincent de Paul afin de continuer à offrir des repas aux enfants pauvres [...] »[8]. Cependant, cette idée n'était pas radicalement nouvelle : en effet, plus à l'est, la ville d'Édimbourg avait déjà un club de football catholique, les Hibernians, et ce, depuis l'année 1875. Le nouveau club de Glasgow avait donc un fondement religieux : il fut créé à l'initiative d'un membre du clergé (et placé sous le patronage de l'archevêque en personne), pour venir en aide à des organismes de charité catholiques (les Petites sœurs des pauvres, la Société de saint Vincent de Paul, etc.). Pourtant le véritable objectif des fondateurs était en réalité de trouver une occupation aux jeunes catholiques pauvres des faubourgs de Glasgow ; ceux-ci avaient pour double but de préserver la catholicité de la jeunesse irlandaise en l'empêchant de se mêler à des collègues ou voisins protestants après une journée de labeur et de faire concurrence au succès des soupes populaires protestantes[9].

 

 Nous avons fait allusion à une « jeunesse irlandaise » : en effet, la naissance du Celtic Football Club ne peut s'expliquer sans référence à l'afflux régulier d'Irlandais en Écosse depuis la fin des années 1840. La grande famine en Irlande (1845-1849) provoqua l'émigration de plus d'un million d'Irlandais : des années 1850 aux années 1870, environ 200 000 Irlandais furent recensés en Écosse, ce qui représentait près d'un dixième du total de la population écossaise (7 %). Mais cette proportion était bien plus élevée dans les villes industrielles comme Glasgow : dans les années 1880, la communauté irlandaise représentait près d'un quart du total de la population urbaine. « Irlandais » et « catholique » étaient des termes interchangeables au dix-neuvième siècle, et en conséquence, ces migrants donnèrent un souffle nouveau à une Église catholique réduite à néant par la réforme calviniste de John Knox au seizième siècle. Ainsi, le nombre d'églises catholiques fut décuplé : de cinq églises présentes dans le diocèse de l'Ouest (comprenant Glasgow et ses environs) en 1840, on passa à 54 églises en 1884[10]. La renaissance du catholicisme - essentiellement irlandais - en Écosse s'accompagna chez les autorités religieuses d'un désir de séparer les paroissiens catholiques de leurs hôtes protestants, afin d'éviter toute « contagion » : ceci explique pourquoi la création d'un club de football fut perçue comme un moyen de préserver la jeunesse des activités « protestantes » que pouvaient leur offrir d'autres clubs de sports et des fréquentations de tavernes où toutes les appartenances religieuses étaient confondues.

 

 Officiellement, le club ne se voulait pas un club exclusivement catholique : à l'inverse de ceux du club d'Édimbourg, les statuts du Celtic ne comprenaient pas de clause obligeant tous les joueurs à être des catholiques pratiquants[11]. Cependant, le journal catholique The Glasgow Observer affirmait en 1892 : « tous les membres de l'équipe actuelle sont des catholiques irlandais - nés en Irlande ou de parents irlandais »[12]. Cette affirmation du caractère irlandais du club - ici, en l'occurrence, de ses joueurs - reflétait une autre spécificité de cette association sportive, cette fois-ci politique : celle du nationalisme irlandais. Prenons pour exemple le jour de l'inauguration du nouveau terrain de jeu, situé dans le quartier de Parkhead, qui se produisit dans l'après-midi du samedi 18 mars 1892. L'homme choisi pour inaugurer ce terrain n'était autre que Michael Davitt, le leader nationaliste irlandais : la motte de gazon ornée de trèfles qu'il fut invité à déposer sur le terrain avait été envoyée tout exprès d'Ulster (comté de Donegal) le matin même ! Lors du discours qu'il prononça, en l'honneur de ce qu'il appelait « une équipe irlandaise en Écosse », il affirmait, non sans humour, qu'« aucun Saxon [entendre ici : Anglais, Gallois ou Écossais] ne pourrait à présent traverser cette motte de gazon irlandais sans être vaincu »[13]. Pour célébrer ce jour mémorable, les dirigeants du Celtic étaient tous présents, avec entre autres, John Glass, le président, et William M'Killop, le trésorier du club. Or, le lendemain soir, tous ces hommes se retrouvèrent dans le League Hall de Glasgow, pour un grand meeting politique nationaliste dirigé par Michael Davitt en faveur du Home Rule ou auto-gouvernement irlandais (sous les auspices de la Irish National League, un club nationaliste), où John Glass lui-même fit un discours. En effet, la plupart des dirigeants du Celtic firent carrière dans la politique nationaliste irlandaise ; par exemple, John Glass, que nous venons de mentionner, fut à la fois le fondateur d'une antenne des Irish National Foresters, une confrérie qui n'acceptait que des membres de sang irlandais, un membre actif de la Catholic Union (une organisation de l'Église) et le trésorier d'une des sociétés locales de la Irish National League[14].

 

 Aussi, ce sentiment nationaliste était-il bien repris dans cette affirmation énoncée par Thomas Flood, lors d'une réunion des dirigeants du Celtic, tenue à Glasgow en décembre 1891, lorsqu'il déclara que « l'équipe Celtic faisait la fierté de la race irlandaise en Angleterre, en Irlande et en Écosse »[15]. De plus, la bonne gestion du club était pour ses membres autant de rappels aux Britanniques de la capacité des Irlandais à s'administrer eux-mêmes (une allusion directe aux revendications du mouvement pour le Home Rule) : « il y avait dans ce rapport splendide [...] la preuve de la capacité des Irlandais à gérer toutes les affaires qu'ils prenaient à cœur »[16].

 

 

Une rivalité sportive

 

 En comparaison de toutes les idées religieuses, idéologiques et politiques qui présidèrent à la formation du Celtic, celles qui furent à l'origine de la naissance du club Rangers paraissent bien plus ordinaires. En effet, ce fut par intérêt pour le sport que le club fut créé au début de l'année 1872, grâce à l'initiative de jeunes Écossais de Gareloch - et en particulier des frères McNeil. Pendant les premières années de son existence, le club connut des revers de fortune divers, mais à la fin des années 1880, les jours s'annonçaient plus heureux avec la construction d'un nouveau stade en 1887 (Ibrox) et l'arrivée d'un nouveau président, William Wilton, qui se révéla être un dirigeant hors pair[17].

 

 Ainsi, au vu des conditions de sa création, il apparaissait que ce club n'avait pas été fondé pour des motifs religieux ou politiques. De plus, il faut souligner que souvent les pasteurs protestants n'étaient pas particulièrement favorables au développement de ce genre d'activités qui, selon eux, détournaient les fidèles de leurs obligations religieuses[18] - à la différence d'un clergé catholique dans l'ensemble très favorable au jeu[19]. Toutefois, il est possible d'affirmer que le club des Rangers était, comme les autres clubs écossais - exception faite des clubs catholiques comme le Celtic ou les Hibernians - un club protestant (comme 90 % de la population écossaise) qui employait des joueurs écossais donc protestants, et qui était géré par des patrons écossais donc protestants. L'Écosse victorienne était protestante : il est donc naturel que les Rangers aient été un club protestant, tout comme une association sportive dans la France du dix-neuvième siècle aurait été catholique par opposition à une autre association sportive revendiquant son protestantisme.

 

Le premier opposant qu'affronta le club Celtic dans son propre stade, Parkhead, fut l'équipe des Rangers, lors d'un match amical, le 28 mai 1888 : l'équipe irlandaise remporta le match en marquant cinq buts[20]. Dès les premières années suivant sa création, le club irlandais remporta de grandes victoires : pendant la saison 1891-92, le club remporta les « trois grands » tournois c'est-à-dire la coupe d'Écosse (Scottish Cup) - où ils battirent les Rangers en demi-finale -, la coupe de Glasgow (Glasgow Cup) et la coupe caritative (Charity Cup) - où ils gagnèrent contre les Rangers en finale. Par ailleurs, les succès rencontrés par l'équipe des Rangers au début des années 1890 firent des deux clubs les grands favoris du public écossais. Les matchs qui opposaient les deux équipes attiraient des foules immenses, et les équipes dirigeantes comprirent quels profits pourraient être tirés de cela - ainsi naquit la Old Firm (ou Vieille Entreprise), un surnom ironique inventé par la presse sportive de l'époque[21] : en 1893 et en 1895, les directeurs des deux clubs firent ensemble pression sur le comité décidant du stade dans lequel serait joué la finale de la Glasgow Cup pour que son choix se porte sur le Celtic Park - par un accord préalable, les deux clubs s'étaient entendus pour partager à parts égales les profits tirés de la location du stade. Par ailleurs, les deux clubs pouvaient s'affronter jusqu'à une dizaine de fois par saison, et chaque match pouvait rapporter près de mille livres aux dirigeants de chaque club (notons que le football écossais devint professionnel en 1893).

 

 Il est vrai qu'une rencontre entre les deux équipes attirait une masse impressionnante de spectateurs ; ainsi, le 17 février 1894, à quelques heures de la finale de la coupe d'Écosse, les rues menant au stade de Hampden étaient « couvertes d'une masse humaine immense qui se débattait » - un total de 25 000 personnes était venu assister au match[22]. Ce fut l'équipe des Light Blues, un surnom donné aux Rangers, qui remporta pour la première fois de son histoire la coupe par trois buts à un.

 

 Les équipes connurent des revers de fortune divers pendant les dix dernières années de l'ère victorienne : pendant la saison 1893-1894, le club des Rangers s'arrogea les coupes d'Écosse et de Glasgow, tandis que les Celtic remportèrent la Charity Cup et la coupe de la Ligue. En 1896-1897, les Rangers étaient au sommet de leur jeu, et remportèrent les « trois grands » trophées que nous avons déjà mentionnés ; de son côté, le Celtic remportait pour la cinquième année d'affilée la Charity Cup[23]. Ainsi, la sélection de l'équipe nationale de football (qui devait affronter l'équipe d'Irlande en coupe de la Ligue) en 1896 reflétait la supériorité des joueurs des deux équipes sur les autres clubs d'Écosse : sur 11 hommes, 6 joueurs du Celtic et un footballeur du Rangers furent choisis - dans l'équipe des remplaçants, se tenaient 4 hommes du Rangers[24].

 

 En résumé, la compétition sportive était très vive entre les deux clubs décrits par le journaliste sportif du Glasgow Observer en 1896 de la manière suivante : « Les Celtic et les Rangers forment, sans aucun doute, deux des trois meilleures équipes d'Écosse [...] leurs annales sont quasiment similaires »[25].

 

 La naissance du sectarisme[26]

 

 À quel moment une rivalité sportive, saine, se transforma-t-elle en une guerre religieuse et politique entre les deux clubs et leurs supporters ? L'historiographie et l'hagiographie traditionnelles des deux clubs fait remonter ce conflit sectaire à 1912, date où l'entreprise de construction de navires Harland and Wolff, originaire de Belfast, s'installa sur les chantiers navals de la Clyde, à Glasgow (dans le quartier de Govan)[27]. En effet, bon nombre de supporters et de joueurs du Rangers travaillaient ou avaient travaillé pour cette firme (la proximité géographique avec le stade des Rangers, Ibrox, était un facteur non négligeable), réputée pour son recrutement ultra-protestant et ses sympathies orangistes[28].

 

 Toutefois, les premières manifestations de ce conflit politico-religieux sont bien plus lointaines, et peuvent être retracées dans les années 1890. Examinons d'abord les facteurs de cette rivalité : nous avons déjà étudié les fondements religieux et les liens avec les milieux nationalistes du club irlandais - contrastant fortement avec les objectifs uniquement sportifs qui présidèrent à la création du club des Rangers. Or, un glissement s'opéra vers la fin du dix-neuvième siècle, et les rapports s'inversèrent : les Rangers devinrent progressivement un club symbolisant l'Écosse et son protestantisme, alors que chez les Celtic, les intérêts sportifs et financiers (le club devint en 1897 le Celtic Football and Athletic Club Limited, c'est-à-dire une entreprise, deux ans avant son rival) prirent quelque peu le pas sur les manifestations nationalistes du club. En effet, face aux exploits du petit club irlandais du East End de Glasgow, les Écossais appelaient de leurs vœux un club qui pourrait rivaliser et ridiculiser ces Irlandais intrépides : c'est ainsi qu'ils placèrent leurs espoirs dans un club écossais qui ne cessait de s'affirmer au fil des années. De même que « l'équipe des Celtic faisait la fierté de la race irlandaise »[29], il fallait aux Écossais une équipe qui ferait la fierté de la nation écossaise (et britannique, bien entendu). Si les immigrés irlandais, derniers des derniers au sein de la société écossaise mettaient toute leur confiance dans cette équipe, ainsi que le déclara Thomas Flood à la réunion bi-annuelle du club en décembre 1891 :


« très peu des leurs [les Irlandais] occupaient des emplois commerciaux ou des postes de responsabilité dans le pays, mais ils avaient montré dernièrement [...] dans la manière dont ils s'étaient hissés en haut de l'échelle dans le monde du football, leur courage et leur persévérance »[30]
.

 

 Les Écossais, eux, qu'ils soient ou non attachés au jeu, comptaient sur les Rangers pour montrer la supériorité de la culture écossaise (au sens large).

 

 La première manifestation d'une hostilité religieuse entre les deux équipes fit son apparition très tôt, dès 1894, lors d'une rencontre qui opposa les deux clubs. Ainsi, le correspondant sportif du Glasgow Observer commenta :


« certains des joueurs des Rangers ont utilisé des expressions ignobles - telles que ‘Fenian' [terroriste irlandais], ‘Papiste' [...]. Ce n'était pas comme cela auparavant ; les Rangers et les Celts entretenaient de bons rapports, et ce changement d'attitude paraît étrange »[31]
.

 

 

Or, le journaliste décrivait la naissance d'un ressentiment religieux entre joueurs, qui ne ferait que croître au fil du temps.

 

 La tension religieuse entre équipes formait un des aspects de ce sectarisme, les autres facettes étant l'hostilité entre supporters et l'hostilité (moindre) entre dirigeants. Bien que le recrutement des joueurs du Rangers n'ait pas été exclusivement protestant avant la Première Guerre mondiale, très peu de joueurs étaient catholiques - pendant la période allant de 1904 à 1910, le club, dans une situation de crise (le Celtic gagnant tous les championnats), embaucha des joueurs catholiques comme Tom Murray ou Colin Maids - au total, le club n'avait pas embauché plus d'une dizaine de catholiques jusqu'en 1989[32]. Quant au Celtic, il ne disposait pas d'une politique d'embauche uniquement catholique, mais de facto employait surtout des Irlandais - comme le souligne avec justesse Bill Murray, il fallait de la part d'un joueur protestant soit de la patience, soit de l'indifférence religieuse, pour pouvoir supporter l'ambiance très irlando-catholique du club[33].

 

 Le différend politico-religieux se manifestait chez les supporters des deux clubs par les chants - par exemple, celui des Billy Boys, que nous avons cité en introduction, qui est une référence orangiste directe aux exploits du roi William (Billy étant son surnom familier) contre Jacques Stuart le catholique lors de la bataille de la Boyne en 1690 - et par les bannières étendues sur les gradins des stades (banderoles vertes, symboles d'Erin pour les fans des Celtic ; drapeaux de l'Union Jack et écharpes oranges pour ceux des Rangers).

 

 Les dirigeants des deux clubs, nous l'avons déjà vu, tirèrent certainement avantage de cette rivalité car les matchs opposant les deux équipes attiraient de grandes foules ; ils n'avaient donc aucun intérêt à freiner ces tensions politico-religieuses. Dans le club des Rangers, ce sectarisme se traduisit par le refus des dirigeants d'embaucher des employés catholiques pour toutes les activités liées au stade (nettoyage, organisation, etc.) et à la direction du club.

 

 

Celtic et Rangers : cause ou manifestation du sectarisme ?

 

 La cristallisation de cette violence sectaire se situe donc au milieu des années 1890 : ainsi, l'année 1894 marque-t-elle la naissance d'un phénomène qui caractérise le football écossais pendant plus d'un siècle. Cette rivalité unique dans l'histoire du football, tant par ses aspects religieux que par sa longévité, est très révélatrice des attitudes au sein de la société écossaise. Cette vieille querelle est, pour l'historien, une manière d'appréhender la violence du ressentiment politique et religieux que durent affronter les immigrés irlandais en Écosse à l'époque victorienne. Un hasard de l'histoire a voulu que ce fut le club des Rangers qui fut choisi par une (certaine) société écossaise protestante pour incarner les valeurs religieuses (le presbytérianisme) et politiques (l'unionisme) qui étaient les siennes. Parce que les Rangers étaient au moment opportun un des meilleurs clubs écossais, ils se virent investis de cette mission : être le rempart contre l'invasion irlandaise catholique. Les chants injurieux et les qualificatifs utilisés par les deux camps (« Papiste » désignant un supporter du Celtic ; Hun, un terme très dépréciatif désignant un protestant, donc un supporter du Rangers), la violence des rixes entres spectateurs, le sentiment de persécution ressenti par les supporters catholiques (l'injustice et les mesures discriminatoires des arbitres, de la Fédération écossaise de football) étaient autant de signes et de manifestations d'un climat de détérioration des rapports entre la communauté irlando-écossaise protestante et la communauté irlandaise et catholique.

 

 Les liens entre football et sectarisme ont été pensés par les historiens écossais, en partant notamment de la problématique suivante : cette rivalité de la Old Firm avait-elle une fonction cathartique (où le déchaînement des passions ne durerait que le temps d'un match) ou au contraire n'a-t-elle fait qu'asseoir durablement les attitudes sectaires au sein de la société écossaise ? Pour l'historien Bill Murray, ces manifestations de sectarisme n'étaient qu'une conséquence, une facette, du rejet plus global des immigrés irlandais par la société écossaise ; ainsi écrit-il dans son ouvrage sur les deux clubs : « les Celtic et les Rangers n'ont pas créé la rivalité sectaire, mais ont plutôt été une de ses conséquences »[34]. En effet, dans l'Écosse victorienne, les heurts entre le monde écossais et le monde irlandais catholique étaient antérieurs à la création du club Celtic. Cependant, au vu de la persévérance de ces sentiments hostiles à travers le temps (sur une durée qui dépasse un siècle), certains historiens ont tenté de repenser l'importance de cette querelle sportive.

 

 Le journal Le Monde offre un bon exemple de la continuité de cette guerre sectaire. En janvier 2003, un article rapportait que :


« pour lutter contre la haine religieuse qui divise les deux clubs de Glasgow, Celtic et Rangers, le gouvernement régional écossais veut interdire la pratique du signe de croix sur les stades de foot de la province. Les joueurs de Celtic ont, en effet, souvent l'habitude de recourir à ce symbole [...] en pénétrant sur le terrain [...]. Par ailleurs, les chants d'hymnes protestants entonnés régulièrement par les supporters de Rangers pourraient également être bannis »[35]
.

 

Cet article illustre bien l'opposition de nature religieuse qui continue de sévir entre les deux équipes. Or, aujourd'hui, les facteurs qui contribuaient à la marginalisation des Irlandais immigrés en Écosse à l'époque victorienne se sont largement effacés. Ainsi, au fil des générations, les descendants de migrants se sont peu à peu intégrés dans la société calédonienne, et l'affrontement religieux a reculé devant la quasi-disparition des pratiques et des croyances du côté protestant, et le recul (très relatif) de l'Église catholique. Malgré cela, à notre époque, les matchs qui opposent les deux clubs sont encore l'occasion de manifestations de cette « haine religieuse » dont parle le correspondant londonien du Monde. Cette continuité de la violence a amené Thomas Devine, le grand spécialiste de l'Écosse contemporaine, à montrer que dans l'Écosse d'aujourd'hui, cette rivalité est au contraire source de tensions sectaires et de ressentiments religieux[36].

 

 Ainsi, ce qui était une conséquence au dix-neuvième siècle devient un facteur causal : alors que cette rivalité ne faisait que refléter une hostilité générale dans la société écossaise, elle devient aujourd'hui une source de ressentiments amers dont l'amplification croît avec la médiatisation des événements sportifs. En outre, elle réveille et entretient, peut-être un peu artificiellement, dans la jeunesse parfois désœuvrée des quartiers défavorisés, un sentiment qui concernait directement ses ancêtres, mais qui n'a plus vraiment lieu d'être du fait de l'intégration progressive. En ce sens, la rivalité de la Old Firm pourrait être un des éléments qui permettent de mesurer le degré d'intégration de la population irlandaise en Écosse et d'esquisser les nouvelles formes que prend le sectarisme dans la société écossaise actuelle.

 

 

Mais pour l'heure, le changement le plus net dans l'histoire de cette querelle sectaire est celui de l'attitude des autorités britanniques, car, comme l'écrit le journaliste du Monde : « l'Écosse [...] est embarrassée d'être associée à un conflit religieux qui remonte à la nuit des temps » - en effet, il n'est guère flatteur pour Glasgow d'avoir hérité de la triste réputation d'être la Belfast écossaise.

 



[1]     « We belong to Glasgow we're Orange and we're true / Scotland is our countree our colours white and blue / We're Protestant and proud of it [...] / Up tae yer knees in Finian blood- surrender or ye'll die », extrait du chant: The Billy Boys.

[2] « Oh father why are you so sad on this bright Easter morn / When Irish men are proud and glad of the land where they were born / Oh son I see in memories view a far off distant day / When being just a lad like you I joined the IRA », extrait du chant : The Boys of the Old Brigade.

[3]     MURRAY (Bill), The Old Firm. Sectarianism, Sport and Society in Scotland, Édimbourg, John Donald, 2000, p. 1-3.

[4]     The Glasgow Observer, 29 septembre 1894

[5]     BRADLEY (Joseph M.), Ethnic and Religious Identity in Modern Scotland. Culture, Politics, and Football, Aldershot, Ashgate Publishers, 1995, p. 5 : « a repository of meaning which says a great deal about the society itself »

[6]     Ibid., p. XI : « a nationalistic, political and cultural repository ».

[7]     Voir The Glasgow Observer, 20 février 1892.

[8]     Circulaire annonçant la formation du club (janvier 1887), citée dans MURRAY (Bill), op. cit., p. 47 : « supply the East End conferences of the St Vincent de Paul Society with funds for the maintenance of the ‘Dinner Tables' of our needy children »

[9]     DEVINE (Thomas M.), The Scottish Nation, 1700-2000, Londres, Penguin Books, 2000, p. 486-500.

[10]    Voir ASPINWALL (Bernard), « The Formation of the Catholic Community in the West of Scotland », Innes Review, 33, 1982, p. 44-57.

[11]    MURRAY (Bill), op. cit., p. 12 : le prêtre Edward Hannan, à l'origine de la fondation du club, avait inséré cette obligation dans la constitution des Hibernians. Notons cependant que cette clause fut abandonnée en 1893

[12]    The Glasgow Observer, 20 février 1892, p. 5 : « Every member of the present team is an Irish Catholic, Irish either by birth or by descent ».

[13]    The Glasgow Observer, 26 mars 1892, p. 8 : « Irish team in Scotland » ; « no Saxon would be able to cross the sod of Irish turf now laid without sustaining defeat »

[14]    MURRAY (Bill), op. cit., p. 57..

[15]    The Glasgow Observer, 12 décembre 1891, p. 5 : « The Celtic team was the pride of the Irish race in England, Ireland and Scotland ».]

[16]    The Glasgow Observer, 12 décembre 1891, p. 5 : « they had in the splendid report [...] a proof of the ability of Irishmen to manage any concern in which they took an interest ».

[17]    MURRAY (Bill), op. cit., p. 7-11

[18]    The Glasgow Observer, 23 juin 1894 : le journal regrette la quasi-absence de pasteurs protestants lors des matchs de football, alors que les prêtres catholiques sont souvent présents.

[19]    Notons que l'archevêque de Glasgow, Charles Eyre, fut un des premiers patrons du Celtic ; par ailleurs, de nombreux prêtres étaient très favorables au développement de ce sport. Citons pour exemple le père Macluskey, qui s'adressa en 1896 devant un club de supporters du Celtic (les Brakes Clubs sont les ancêtres des clubs de supporters modernes), en commentant avec humour sa participation - dans sa prime jeunesse - au jeu en temps qu'arrière, et en vantant les qualités que ce sport donnaient aux joueurs : « contrôle de soi, esprit de probité, détermination et énergie » (The Glasgow Observer, 8 février 1896, p. 3 : « self-command, the spirit of fairness, determined and energetic »).

[20]    CAMPBELL (Tom), WOODS (Pat), The Glory and the Dream. The History of the Celtic F.C. 1887-1986, Edimbourg, Mainstream Publishing, p. 33.

[21]    MURRAY (Bill), op. cit., p. 5-6 : le journal Scottish Referee datant du 15 avril 1904, fut le premier à donner ce surnom aux entrepreneurs des deux clubs, juste avant la finale de la coupe d'Écosse.

[22]    The Glasgow Observer, 24 février 1894, p. 3 : « covered with a long, struggling mass of humanity ».

[23]    The Glasgow Observer, 23 mai 1896

[24]    The Glasgow Observer, 1er février 1896

[25]    The Glasgow Observer, 17 octobre 1896 : « Celtic and Rangers are unques-tionably two of the three best teams in Scotland [...] their records are fairly equal »

[26]    Nous reprendrons la définition du sectarisme donnée par Steve Bruce : « manifestation agressive dans le domaine public de différences religieuses et ethniques qui, dans les sociétés modernes, ressortissent normalement à notre sphère privée », cité par Olivier Esteves, « Les communautés irlandaises à Glasgow et Liverpool (1880-1945) : sectarisme et identité », thèse de l'université de Lille 3, 2002, p. 25.

[27]    MURRAY (Bill), op. cit., p. 67-69

[28]    Les loges d'Orange étaient des loges secrètes, originaires d'Ulster (où elles virent le jour à la fin du dix-huitième siècle, créées à l'instigation de paysans protestants soucieux de défendre leurs privilèges face aux catholiques), qui firent leur apparition au début du dix-neuvième siècle en Écosse. Les loges se manifestaient publiquement à un moment précis de l'année : le 12 juillet, où la célébration de la bataille de la Boyne (qui commémorait la victoire de Guillaume d'Orange sur Jacques Stuart le catholique sur les rives de la rivière Boyne en 1690) donnait l'occasion de défilés colorés (ceintures et écharpes oranges, drapeaux de l'Union Jack) et bruyants (orchestres et chants tels que « Protestant Boys », « Kick the Pope » etc.). Leur ultra-protestantisme suscitait de nombreuses disputes et bagarres avec les Irlandais catholiques d'Écosse.

[29]    Voir note 16

[30]    The Glasgow Observer, 12 décembre 1891, p. 7 : « ... they had very few of their numbers in business or in positions of responsibility in the country, but they had lately demonstrated [...] the amount of pluck and perserverance by the manner in which they had risen to the top of the ladder in the football world ».

[31]    The Glasgow Observer, 29 septembre 1894, p. 3 : « language some of the Rangers players used was most disgraceful - ‘Fenian', ‘Papist' [...]. This is not as it used to be ; Rangers and Celts were always friendly, and this change of front seems strange »

[32]    MURRAY (Bill), op. cit., p. 64-67

[33]    Ibid., p. 50

[34]    MURRAY (Bill), op. cit., p. 82 : « Celtic and Rangers did not create sectarian division, but were instead among its consequences ».

[35]    Le Monde, 24 janvier 2003, « Est-il convenable de faire le signe de croix au football ? »

[36]    DEVINE (Thomas), Bitter Times: Racism and Anti-Catholicism in Scotland from the Irish Famine to World War II, conférence prononcée au collège jésuite Saint Aloysius, Glasgow, dans le cadre des Gonzaga Lectures: In Search of an Identity, Catholicism in Scotland since the Reformation, le 25 mars 2003