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Gabriel Bernasconi, La politique olympique et sportive chinoise

La politique olympique et sportive chinoise

 

 

Bulletin n° 16

 

 

 

 

Gabriel Bernasconi

 

Désormais reconnu comme une véritable composante de la culture mondiale, le sport permet une approche originale et particulièrement révélatrice de la société internationale et de certaines de ses problématiques. S'ordonnant essentiellement autour d'organisations, dont certaines - tel le Comité International Olympique (CIO) - jouent un rôle croissant, le sport est tout naturellement devenu un espace international privilégié.

En effet, forme atypique d'affrontement, la rencontre sportive s'exprime sur le terrain à l'échelle des athlètes, mais sa portée symbolique fut, dès ses origines, exploitée par les entités nationales représentées. Le développement des télécommunications ayant accru la capacité mobilisatrice du sport, ce dernier devint un véritable investissement politique destiné à exploiter les émotions et les valeurs esthétiques, sanitaires, physiques et pédagogiques générées par le spectacle sportif. De fait, les États tendent à diriger le sport comme un réel vecteur de propagande et de communication, l'idée étant notamment de gagner l'adhésion des foules qui ne manqueront pas de faire le rapprochement entre la supériorité athlétique nationale et le régime en place.

 

 Cela est singulièrement vrai en Extrême-Orient où politique et sport sont « particulièrement et étroitement liés »[1]. Ainsi, en Chine, des Boxers nationalistes du début du siècle dernier aux athlètes médicalement assistés de la fin des années 1980, le sport a constamment servi les intérêts politiques de la nation. À ce titre, l'étude des relations entre le mouvement olympique et la Chine offre non seulement une autre facette de la politique internationale chinoise, notamment dans son conflit avec Taiwan, mais permet également d'apprécier la place du sport et du mouvement olympique dans les relations internationales d'après-guerre. Le cas chinois, de l'olympiade finlandaise de 1952 à l'attribution des Jeux de 2008 à Pékin, présente peu ou prou les différents aspects qui caractérisent le rôle du CIO sur la scène internationale, actuellement et au cours du demi-siècle écoulé. En dehors du cadre diplomatique classique, la Chine transforma le comité en une véritable scène diplomatique et instrumentalisa l'évènement olympique pour tenter d'affirmer sa légitimité internationale, d'assurer sa prédominance sur Taiwan, puis son ouverture à l'extérieur.

 

 Dès 1922, l'intégration de la Chine au sein du CIO eut une connotation politique avec la cooptation du Dr Cheting T. Wang, fortement impliqué dans les activités du Kuomingtang. Ce diplomate de carrière qui avait représenté la Chine lors des négociations du traité de Versailles fut ainsi plusieurs fois ministre des Affaires étrangères entre 1923 et 1939. Les liens particulièrement étroits qu'il tissa alors avec les membres du CIO, mais également avec les autorités américaines, firent de lui l'homme d'influence de Taiwan lors des premiers débats relatifs au « dilemme chinois ». Xiangsi Kong, président de la Banque de Chine, puis Shou Yi Tung, sportif éclectique - membre des équipes nationales de basket-ball, de football, de baseball, d'athlétisme et de tennis, ce qui, au passage, donne une idée de la faiblesse et de l'élitisme du sport chinois de l'époque - intégrèrent à sa suite la structure olympique.

 

 Après la prise de pouvoir par Mao en 1949, les destinées divergèrent : les Dr Wang et Kong choisirent la voie nationaliste, tandis que le Pr Tung optait, officiellement de plein gré, pour le régime révolutionnaire. Le même phénomène se retrouva au niveau du Comité national olympique (CNO) chinois, la China National Amateur Athletic Federation (CNAAF), domiciliée en 1949 à Nankin : des 25 membres, seuls 6 restèrent sur le continent. La division était amorcée, et chaque structure prétendait assurer la continuité légitime du comité d'origine. Les dirigeants communistes chinois déménagèrent l'organisation à Pékin et en changèrent symboliquement le nom en All-China Athletic Federation (ACAF), laissant ainsi à la structure taiwanaise la liberté de se prévaloir de la dénomination originelle. Cette faute stratégique et l'influence de Wang furent préjudiciables aux revendications communistes en rendant plus crédible l'hypothèse d'une continuité à Taiwan du CNO prérévolutionnaire. La CNAAF formosane bénéficia donc de cette présomption essentielle, d'autant que l'existence d'un comité national reconnu est obligatoire pour pouvoir prendre part aux Jeux olympiques.

 

 

De la légitimité de la représentation sur la scène internationale

 

 Au plus fort des tensions Est/Ouest, et surtout de la guerre de Corée, la Chine s'engagea dès lors dans une véritable lutte d'influence destinée à se faire reconnaître comme l'unique et légitime représentant de la nation chinoise, déclarée communément par Pékin et Taipei une et indivisible. Le « dilemme chinois » du CIO fut logiquement le pendant sportif des prétentions politiques exprimées par Pékin au plan international. Il convenait pour Pékin de faire exclure Taiwan du mouvement olympique ou, à défaut, d'intégrer ce dernier afin que Formose ne puisse l'éclipser en évoluant seule sur la scène olympique. Les Chinois, appuyés par le bloc communiste, et les Formosans, soutenus par des Américains en plein maccarthysme, transformèrent le CIO en une scène d'affrontements politiques où s'exprimèrent les tensions et les alliances internationales.

 

 Il était par ailleurs essentiel pour la Chine de prendre part aux Jeux d'Helsinki de 1952 qui devenaient en effet les plus représentatifs de l'histoire olympique, avec en particulier la première participation de l'URSS. La Chine devait donc y trouver sa place, pour ne pas laisser le stade à Taiwan, pour rejoindre le concert des nations et se faire reconnaître par la communauté internationale, mais également pour assurer, au côté de son puissant voisin géographique et idéologique, une représentation communiste supplémentaire.

 

 Toutefois, après consultation des différents comités nationaux, Sigfried Edström, président du CIO, décida que la Chine communiste, mais également l'Allemagne de l'Est, autre point brûlant, ne pourraient prendre part aux Jeux de 1952, après lesquels leur situation serait étudiée. Pourtant, et d'une manière obscure, ce sont les officiels formosans qui reçurent le câble informant la Chine de cette décision, créant ainsi une confusion qu'Avery Brundage, alors président du CNO américain, attribua à une manœuvre des services secrets communistes. Lors de la session d'Helsinki, les Chinois, dont les athlètes attendaient à Leningrad l'autorisation d'entrée sur le territoire finlandais, firent pression sur un CIO divisé et porté par l'idéal olympique de participation de tous les sportifs du monde, sans discrimination. Le Comité se refusa alors à faire de l'une des deux organisations chinoises le représentant unique du sport chinois et, sur proposition française, autorisa exceptionnellement les athlètes des deux Chines à participer aux Jeux. Ce faisant, il évitait de prendre une option politique en faveur de l'un des deux blocs. Cette décision provisoire fut cependant refusée par Taiwan. Ses dirigeants en dénoncèrent l'illégalité et décidèrent de boycotter les JO d'Helsinki, instaurant même un black-out total sur l'évènement olympique puisque les médias insulaires furent interdits d'en diffuser les informations. Au cours des Jeux, seule la participation d'un nageur de la République populaire officialisa symboliquement l'existence de ce nouvel État au plan sportif, et politique.

 

 Jusqu'à 1952, le cas chinois resta globalement une question régionale trouvant dans le CIO la prolongation d'une confrontation politique, une scène où les acteurs évoluaient avec leurs soutiens respectifs. Sous la présidence de l'américain Brundage, élu cette même année à la tête du CIO, ce dilemme olympique devint un véritable conflit de guerre froide entre superpuissances et vit l'une des dernières manifestations du soutien soviétique à la Chine communiste.

 

 

Deux gouvernances pour une nation

 

 Afin d'obtenir une reconnaissance définitive du comité de Pékin, la Chine et l'URSS, en pleine union sacrée, notamment depuis 1953 et la mort de Staline, associèrent leurs efforts. Après le succès diplomatique de l'olympiade précédente, Pékin espérait profiter des Jeux de 1956 pour supplanter définitivement Taiwan. Se présentant toujours comme l'épigone de l'ancien comité, l'ACAF multiplia donc les requêtes et, en 1954, obtint du CIO la reconnaissance attendue. Ce faisant, le CIO devenait la première grande organisation internationale à admettre la RPC en son sein et à tenter d'y faire coexister les deux Chines, chacune exigeant malgré tout l'exclusion de l'autre.

 

 Toutefois, en 1955, les dirigeants taiwanais renoncèrent finement à cette revendication : cette décision tactique satisfaisait les puristes de l'olympisme et attirait sur Taiwan les sympathies des membres du CIO, y consolidant sa position ; elle mettait par ailleurs les Chinois dans l'obligation de choisir entre adopter un comportement similaire et renoncer à leurs prétentions légitimistes - ce qui pouvait signifier reconnaître la gestion nationaliste sur l'île de Taiwan - ou insister et se mettre à dos la communauté olympique ; enfin, cette décision s'accordait à la politique prudente des États-Unis qui avait signé avec Taiwan le traité de défense mutuelle du 2 décembre 1954 tout en se dissociant clairement de toute idée de reconquête du continent. Mais Pékin jouissait alors d'une amélioration de sa position internationale - résultant notamment de l'activité de Zhou Enlai - et ne renonça pas.

 

 Entre les étés 1955 et 1956, Pékin lança ainsi une campagne de propagande sur le thème « les patriotes appartiennent à une même famille ». Parallèlement, les appels à la réunification politique furent relayés sur le plan sportif grâce au CIO lui-même qui avait choisi de confier au Professeur Tung un projet d'équipe mixte réunissant, comme pour l'Allemagne, les sportifs des deux Chines lors des Jeux de 1960. La RPC tenta de détourner ce projet, et invita les Chinois de Formose à se joindre dès 1956 aux athlètes de la Chine continentale. Rappelé à l'ordre par Otto Mayer, chancelier du CIO, le CNO chinois répondit que Taiwan était une province chinoise et que l'organisation sportive devait naturellement y être dirigée par Pékin. L'ACAF mit également en cause le CIO, coupable de s'obstiner à reconnaître deux CNO chinois distincts. Ce projet fut abandonné et, le 6 novembre 1956, la Chine prévint qu'elle ne participerait pas aux Jeux tant que la « prétendue organisation des sports de la traîtresse clique de Chiang Kai-shek, ardemment répudiée par 600 millions de chinois » en serait[2]. Le CIO ne céda pas... alors que Formose avait boycotté les Jeux d'Helsinki pour protester contre la présence des communistes, ce fut cette fois la Chine populaire qui renonça à la XVIe olympiade de Melbourne pour « raisons politiques ».

 

 

Vers l'isolement chinois

 

 L'année 1958, et en particulier le mois d'août, fut une charnière cruciale dans la situation de la Chine. Comme souvent dans l'histoire chinoise, politique intérieure et internationale se rejoignirent. Sur le plan intérieur, et après la période de libéralisation relative des « Cent fleurs », Mao radicalisa ses réformes internes avec le lancement du « Grand bond en avant » en mai, et l'institution officielle des communes populaires, en août. Ces deux mesures, contestées par les Soviétiques, ne firent qu'accroître les différends qui s'étaient affirmés entre les deux puissances socialistes au lendemain du XXe congrès du PC de 1956. La rupture se consommait lentement, les deux voisins ayant encore besoin l'un de l'autre. Mais la détente soviéto-américaine risquait de mettre en péril les intérêts de la Chine populaire dans le contentieux taiwanais, d'autant que, dans le même temps, Pékin durcissait ses rapports avec les États-Unis, interrompant notamment les conversations de Varsovie en avril 1958. Les rapports entre Brundage et Tung s'aiguisèrent pareillement, chacun accusant l'autre de se servir du sport à des fins politiques. L'attitude de Brundage, qui en venait à défendre les positions taiwanaises, doit se comprendre par sa dualité d'appartenance. Américain en période de guerre froide et de maccarthysme, il ne pouvait se permettre d'être trop bienveillant pour le régime de Pékin. Par ailleurs, président du CIO, c'était un idéaliste pour qui le mouvement olympique devait être une assemblée universelle, pacifique et, dans l'absolu, apolitique.

 

 Août 1958 est un tournant essentiel, marqué par la crise du détroit de Taiwan. La Chine, désireuse de reconquérir l'île ou, à défaut, d'affirmer explicitement à l'ensemble de la communauté internationale - en particulier à l'URSS - qu'elle ne comptait pas renoncer à ses revendications sur l'archipel, bombarda les îles de Quemoy et Matsu, non couvertes par les accords sino-américains. L'expression de ses ambitions ne se limita cependant pas à l'aspect militaire. Ainsi, le 19 août, en pleine crise du détroit, la République populaire de Chine se retira du mouvement olympique. Shou-yi Tung écrivit ainsi : « Brundage, président du CIO ayant délibérément violé la charte olympique dans le but de servir le projet politique impérialiste US de créer « deux Chines », je déclare formellement que je refuse de coopérer avec lui ou d'avoir quelque relation que ce soit avec le CIO tant que celui-ci sera sous sa domination »[3]. La sortie du CIO entrait en fait dans un vaste plan destiné à réaffirmer les prétentions de la Chine communiste sur les îles. Ce plan fut peu fructueux, d'autant que, signe précurseur de la future rupture, l'URSS, contrairement aux Américains, n'intervint pas dans le détroit de Taiwan[4]. Quant au départ du CIO, il annonça une absence de près de vingt ans durant laquelle Taiwan put profiter, avec certes de nombreuses difficultés, de l'exclusivité de la représentation olympique chinoise.

 

 

Une crise de guerre froide

 

 Cette défection ne signifia pas pour autant la fin du dilemme chinois puisqu'en ces dernières années d'alliance, l'URSS relaya les délégués chinois, plus intéressée d'ailleurs par la défense des intérêts du communisme que par celle des intérêts particuliers de la RPC. Son approche stratégique fut inédite puisque les Soviétiques s'attaquèrent à l'appellation officielle du CNO formosan. En effet, le CNAAF de Taiwan était officiellement enregistré au CIO comme « comité olympique chinois », ce qui lui laissait l'apparence de la représentativité nationale la plus grande. Cependant, les Chinois, quand ils appartenaient encore au CIO, ne pouvaient à la fois exiger l'exclusion de Taiwan et remettre en cause cette appellation, puisque cela aurait signifié admettre l'existence de fait du comité honni. Le départ de la RPC supprima cette entrave. Moscou argua que son absence accentuait l'illégitimité du CNO insulaire, maître sur un territoire et une population incomparable avec la Chine continentale, et qui donc usurpait son titre et devait être exclu. Lors de la 55e session du CIO en 1959, Brundage, convaincu, annonça que le comité taiwanais avait été retiré de la liste officielle dans l'attente d'une nouvelle candidature sous une mention ne faisant pas référence à la Chine.

 

 Le département d'État américain n'exprima d'abord que discrètement son désaccord, regrettant que le CIO s'insinue dans un tel problème diplomatique. Mais les médias menèrent une violente charge contre Brundage et « son » CIO dont ils finançaient les JO d'hiver de 1960 à Squaw Valley. Pour l'opinion publique, il était inconcevable de financer une organisation « procommuniste ». Le département d'État dut réagir, et géra le dilemme chinois dans une logique de guerre froide. Dénonçant des pressions soviétiques sur le CIO, le Congrès vota à l'unanimité une concurrent resolution favorable à la réintégration de Taiwan et au maintien de la RPC hors du CIO : le texte affirmait que les États-Unis ne concourraient pas aux Jeux si les Taiwanais se voyaient privés du droit d'y participer[5] ; l'utilisation de personnel et d'équipement de l'US Army à Squaw Valley serait également interdite si des athlètes de « nations libres » étaient exclus. Pour la première et unique fois, un État menaça de boycotter ses propres Jeux ! La plus ironique des voix qui s'élevèrent alors fut sans doute celle du San Francisco Chronicle qui, le 11 juin 1959, proposa pour clore le débat que les appellations « Taiwan Tiger » et « Red Sox » soient adoptées. Les plus hautes instances exercèrent leur pression sur Brundage, qui fut même convoqué devant le comité de la sécurité intérieure du Sénat dans le cadre d'une enquête sur l'infiltration communiste au sein du CNO américain. Toutefois, et malgré l'insistance américaine, Taiwan ne participa pas aux Jeux de Squaw Valley : l'île n'était membre d'aucune fédération de sports d'hiver...

 

 Le CIO céda cependant et réintégra dans les mois qui suivirent ces Jeux hivernaux le désormais « comité olympique de la République de Chine ». Il précisa néanmoins qu'aux Jeux de Rome l'équipe taiwanaise s'afficherait « sous le nom du territoire où son comité olympique administre le sport olympique, c'est-à-dire Taiwan ou Formose ». Dans un premier temps, Taiwan refusa et menaça de boycotter les Jeux. La menace ne fut pourtant pas mis à exécution. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce revirement. D'une part, il aurait été malvenu de refuser une participation pour laquelle les alliés américains avaient déployé tous leurs efforts diplomatiques. D'autre part, en l'absence de la RPC, il était plus pragmatique de profiter du poids médiatique des JO pour exprimer ses doléances. En effet, les Jeux de Rome étaient les premiers à être présentés en mondovision. Ainsi, lors de la cérémonie d'ouverture, comme l'équipe défilait sous la pancarte « Formose », le chef de la délégation sortit un grand placard sur lequel on pouvait lire « UNDER PROTEST ». Taiwan tenta alors de prendre réellement possession de l'évènement olympique, encouragée en cela par l'abandon progressif de la RPC par les Soviétiques plus concentrés sur les cas de la RDA et de la Corée du Nord. Désormais, l'objectif pour Formose était d'imposer le nom de son CNO comme dénomination olympique officielle, seule visible sur le stade. Ainsi en 1963 Taiwan fut autorisée à utiliser les initiales ROC sur les survêtements des athlètes formosans puis, en 1966, lors de sa session de Mexico (qui vit les modifications de nom des CNO de la RDA et de la Corée du Nord), le CIO finit par accepter que l'équipe taiwanaise soit dénommée « République de Chine ».

 

 

La voie tiers-mondiste, puis solitaire chinoise

 

 

En juin 1960, le rappel des experts soviétiques de Chine sonna le glas de l'entente sino-soviétique, avant que l'ultime conférence stérile de juillet 1962 n'entérine définitivement la « désUnion ». Désormais préoccupée à concurrencer l'URSS au sein du monde socialiste, la Chine révisa sa politique extérieure. En ce sens, la priorité de la politique sportive chinoise n'alla plus au conflit avec Taiwan, mais à la recherche d'un positionnement original sur les scènes internationale et communiste. Absente des Jeux olympiques, la Chine voulut ses propres rendez-vous pour pouvoir profiter à sa guise d'un évènement sportif international. Ainsi, Pékin organisa en 1964 une compétition militaire regroupant 13 nations socialistes[6], alliées à la Chine ou tentant d'adopter une position neutre ou médiane dans le conflit des deux grands communismes. Cette compétition fut une tentative de mise en exergue des différends internes au camp socialiste. Mais l'influence soviétique limita ces initiatives. La Chine se tourna donc vers le Tiers-Monde.

 

 En 1965, par son pamphlet « Vive la guerre victorieuse du peuple », Lin Bao institua une nouvelle théorisation du monde s'appuyant sur la distinction pauvres/riches. Une nouvelle fois, politique intérieure et internationale se rejoignaient et, à l'aube de la révolution culturelle, la Chine prenait le parti des campagnes et des nations pauvres contre les villes et les nations riches, incluant l'URSS, désormais ennemi viscéral. Ce rôle de héraut de la lutte anti-impérialiste, se concrétisait sur le plan sportif par un contre évènement olympique inédit : les GANEFO, jeux des nouvelles forces montantes. Nés d'une initiative de Jakarta, ces jeux du Tiers-Monde furent accueillis avec enthousiasme par Pékin qui y vit une opportunité de concurrencer l'URSS sur ce secteur politique. S'annonçant anti-taiwanais, ces jeux les satisfaisaient pleinement : si Taipei avait les JO, Pékin devait avoir ses jeux... et, de préférence, s'y illustrer, ce que Taiwan ne faisait pas aux JO. En 1964, la première édition fut une réussite, avec la présence de tous les États communistes, y compris l'URSS, ralliée au projet six mois auparavant pour ne pas abandonner le stade à la Chine. Les honneurs protocolaires et la majorité des médailles revinrent à la RPC, en lune de miel avec l'Indonésie. Les deux États partagèrent la direction du mouvement, ne faisant aucune mention du financement soviétique pourtant considérable. En 1965, avec 39 nations présentes à Pékin lors de la seconde édition des GANEFO, les Chinois semblaient tenir leur propre compétition sportive. Mais les GANEFO étaient déjà sur le déclin. Le renversement de Soekarno en 1965[7], la défection de l'Égypte - qui devait recevoir la troisième édition - et les conséquences désastreuses de la révolution culturelle, ne permirent pas le développement de la structure. Malgré une tentative de relance par Sihanouk, les activités cessèrent début 1967. Dès lors, et sur tous les plans, la Chine connut l'isolement, aggravé d'un point de vue socialiste par la condamnation de l'invasion soviétique en Tchécoslovaquie (1968) et les incidents frontaliers à la frontière du Xinjiang (1969).

 

 

La Chine communiste sort de l'isolement

 

 Les décennies 1960 et 1970 virent donc sous différentes formes l'intrusion de la politique sur le stade, et non plus dans les coulisses de la diplomatie sportive. Elles furent également, au niveau international, marquées par la recherche croissante de voies originales, d'une certaine émancipation de l'appartenance de bloc dont les Chinois tentèrent de profiter. Ainsi, les sessions du CIO permirent de constater le soutien albanais, mais surtout roumain, à un communisme chinois dissident de la ligne soviétique. L'isolement de la RPC créait par ailleurs l'opportunité d'en faire une alliée de circonstance contre le bloc soviétique. Les Occidentaux ne tardèrent pas à saisir l'occasion : reconnaissance par le Canada le 13 octobre 1970, rapprochement sino-américain de 1971 avec, en avril, la diplomatie du ping-pong qui donna un signe à la communauté internationale et, en juillet, la visite secrète de Kissinger à Pékin. En octobre, le veto américain levé, la Chine populaire entra à l'ONU en lieu et place de Taiwan. La même année, le Japon renoua ses relations diplomatiques avec Pékin. Confortée par son entrée à l'ONU, forte de l'arme nucléaire et d'une population de 800 millions d'habitants, soit le quart de la population mondiale, la Chine représentait alors l'une des grandes puissances mondiales. Le temps de la reconquête sonnait. Elle se ferait à tous les plans et Taiwan en paierait le prix.

 

 D'un point de vue sportif, Lord Killanin ayant remplacé Brundage en 1972, la Chine opéra un rapprochement avec le CIO, aidée en cela par la volonté du nouveau président de réintégrer la première puissance démographique mondiale. Dès 1973, la Chine avait entamé des démarches en vue de réintégrer des fédérations sportives internationales reconnues par le CIO. En effet, l'appartenance à un minimum de cinq d'entre elles était un préalable nécessaire à l'admission au sein du comité. Le retour au sein de la communauté olympique se heurta longtemps à une certaine opposition de la communauté sportive, due à l'image négative née de la révolution culturelle et à son exigence non négociable d'exclusion de Taiwan.

 

 En avril 1975, grâce au soutien de nombreuses nations de l'Est asiatique, la RPC avait cependant obtenu son admission au sein de 10 des 27 fédérations internationales reconnues à l'époque par le CIO[8], chaque fois aux dépens de Taiwan. Sentant l'urgence de la situation, les dirigeants formosans adoptèrent une attitude analogue aux Chinois, afin de ne pas perdre eux-mêmes les cinq affiliations nécessaires. Ainsi, en 1975, Taiwan intégra la fédération internationale de luge et connut un échec auprès de la fédération équestre. Formose cherchait un sursis à son expulsion progressive et inéluctable de la communauté sportive internationale. Le même mouvement était enclenché au niveau politique : chaque nouvelle reconnaissance de Pékin par un État entraînait la rupture par Taipei de ses relations diplomatiques avec ce pays, comme ce fut le cas avec les Philippines et la Thaïlande cette même année 1975.

 

 

L'évènement olympique pris en otage

 

 La demande de réadmission chinoise fut examinée par le CIO lors de sa session de mai 1975, à une période d'intense tension militaire avec l'URSS. Le débat vit donc l'objection de la plupart des membres du bloc socialiste, et l'aboutissement fut conciliatoire : l'admission n'était pas formellement refusée, mais la décision n'interviendrait qu'après les Jeux de Montréal de 1976. Or, dès 1974, Pékin, désireuse de participer à ces JO et, à défaut, que les athlètes de Formose n'y participent pas, fit savoir au Canada qu'il violerait l'accord de reconnaissance s'il les laissait concourir. La décision de 1975 plaçait le Canada dans une position délicate, obligé de choisir entre le soutien à un État membre du CIO mais qu'il ne reconnaissait pas et à un État qu'il reconnaissait, mais qui n'était pas membre du CIO.

 

 Élu Premier ministre en 1968, Pierre Trudeau avait adopté une nouvelle approche de la politique extérieure du Canada, nommée « troisième option ». Le gouvernement s'orienta vers une diversification de ses relations internationales et la régression de l'influence américaine. La reconnaissance de la Chine entrait dans cette stratégie. Conséquence de cette décision, les Formosans restaient autorisés à entrer au Canada à condition de ne pas se présenter publiquement comme les représentants de Taiwan ou d'en promouvoir l'identité et les revendications. En 1969 le CIO, examinant la candidature de Montréal, demanda au Canada s'il existait des lois pouvant interférer avec les Jeux, sachant que libre entrée devait être accordée à toutes les délégations. Mitchell Sharp, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, garantit que tous les participants seraient libres d'entrer au Canada pursuant to the normal regulations, ce que le CIO prit comme une garantie suffisante. Les Jeux furent attribués à Montréal en mai 1970 avec, pour seul gage, la lettre de Sharp et sa formule imprécise.

 

 À l'approche des Jeux de 1976, la crise diplomatique devint perceptible et fut amorcée par le retrait des invitations faites aux jeunes Taiwanais pour le camp olympique de la jeunesse de Montréal. Après des rencontres stériles avec Killanin, Ottawa annonça que, pour participer, les Formosans devraient renoncer aux termes China ou Republic of China et ne pas utiliser de symbole de souveraineté. Le Canada suggérait que le CIO impose, comme à Rome, la dénomination Formose. Killanin, accusant le Canada de violer les principes de la charte olympique, menaça de rendre l'affaire publique. En réponse, la validité des cartes d'identité olympique des Taiwanais fut révoquée, et le CIO informé que, s'il restait sur ses positions, le Canada en viendrait tout simplement à refuser la participation de Taiwan. Le CIO prévint la presse, suscitant une vague de contestation internationale. L'intervention du président du CNO américain, qui avertit qu'un empêchement de Taiwan entraînerait le retrait des États-Unis, compliqua encore la question. Trudeau accepta finalement que l'équipe taiwanaise participât sans autre condition que celle de ne pas s'afficher comme « République de Chine », mais comme « Taiwan ». Ce compromis, validé par les États-Unis, fut jugé inacceptable par Taiwan qui se retira. Pour la première fois, une délégation subissait la volonté d'obstruction politique du pays d'accueil. Illustration de la « troisième option », cette crise permit au Canada d'affirmer sa capacité à maintenir une décision unilatérale dans une position isolée, contre ses partenaires les plus proches et malgré l'hostilité de l'opinion publique internationale. Ironie du sort, le Canada ayant fini par accepter un compromis, cet épisode fut qualifié de « seule crise majeure à avoir troublé les relations du Canada et de la Chine »[9]. Néanmoins la Chine obtenait satisfaction : elle n'était pas présente à Montréal, mais Taiwan non plus.

 

 

L'émergence de la Chine

 

 Les boycotts de Montréal, Moscou et Los Angeles obligèrent les dirigeants olympiques à réagir pour sauver les Jeux et assurer à la communauté une certaine indépendance politique. Le CIO s'ouvrit au monde par une intense activité diplomatique, et accompagna des nations partageant le même dessein. À ce titre, le mouvement olympique fut, et reste, un appui précieux à l'ouverture de la Chine au monde.

 

 Après la crise de Montréal, Killanin s'assura auprès des comités d'organisation des Jeux de Lake Placid et de Moscou qu'ils recevraient l'ensemble des CNO reconnus. Cette vérification, désormais nécessaire, était liée au dilemme chinois : il était clairement établi que la volonté de Killanin était de faire participer la RPC aux Jeux de 1980. L'année précédant ces Jeux fut donc celle de la réintégration de la Chine au sein du CIO mais aussi de la reconnaissance diplomatique américaine. L'île de Taiwan, qui restait cependant protégée par les États-Unis, venait de perdre son dernier rempart de choix contre l'abandon diplomatique. Pour conserver un minimum de reconnaissances, elle développa alors une politique de survie, fit des concessions et s'acheta les faveurs de nations pauvres. De même, pour ne pas disparaître de la scène sportive, Taipei accepta progressivement la cohabitation avec la Chine, au sein du mouvement sportif, puis olympique, ce qui fut précurseur puisqu'il fallut attendre 1990 pour que Formose reconnaisse officiellement l'existence de la RPC. Tout en développant sa stratégie globale d'isolement de l'île, Pékin lui donnait des signes de détente, avec notamment, le 1er janvier 1979, un message de Deng Xiao-Ping qui reconnaissait, entre autres le statu quo.

 

 En octobre 1979, la RPC fut admise au CIO sous le nom de « comité olympique chinois », tandis que le comité formosan se voyait obliger de changer son appellation en « comité olympique de Taipei de Chine » ce qui entraînait une prévalence symbolique du régime de Pékin sur la nation chinoise, d'autant que Taiwan devait renoncer à ses hymne et drapeau sur le stade olympique. De plus, les Américains, comme les Canadiens quatre ans plus tôt, interdirent aux athlètes de Lake Placid d'arborer les symboles de leur souveraineté nationale. Une procédure judiciaire perdue contre le CIO, et une autre contre le comité d'organisation américain et pour la première fois dans l'histoire des Jeux, une nation, Taiwan, boycotta les Jeux d'Hiver.

 

 Devenu président du CIO en 1980, Juan Antonio Samaranch conclut un accord avec Taiwan et s'engagea à l'aider dans sa réintégration de la communauté sportive. En 1932, la première participation d'une délégation chinoise aux Jeux olympiques se fit à Los Angeles. En 1984, cette même ville vit la première réunion des deux États chinois au sein des mêmes Jeux. Paradoxe de l'histoire, ces retrouvailles auraient pu avoir lieu quatre ans plus tôt, à Moscou, mais l'invasion de l'Afghanistan mit fin salutairement au débat relatif à l'envoi d'un millier de journalistes chinois en URSS.

 

 Le mouvement olympique avait donc réalisé un challenge historique et inédit : assurer la cohabitation pacifique des deux Chines au sein d'une même institution internationale. Pour Taipei, cette issue fut salutaire. Dans sa relégation progressive de la scène internationale, cet accord lui assurait une présence immuable et indépendante au sein du mouvement sportif international. Pour la RPC, ce fut un essai victorieux d'une nouvelle politique moins radicale : faire fructifier sa position internationale pour réduire Taiwan à une portion congrue tolérée et, au final, à une première étape de soumission de l'île vers un statut proche d'une subordination de fait. Ainsi en 1995 seuls 29 États, pour la plupart pauvres et agissant par intérêt économique, reconnaissaient Taipei. La doctrine « un État, deux systèmes » lancée par Pékin s'inscrit désormais dans ce qui ressemble à une stratégie lente d'absorption.

 

 

L'ouverture internationale et la propagande sportive

 

 A partir des années 1980, le CIO développa ses missions de service public international, en matière d'aide au développement humain ou de protection de l'environnement, ainsi que ses prétentions sur la scène mondiale. Sa vocation sort désormais largement du cadre purement sportif et se rapproche des desseins établis par la charte de San Francisco établissant l'ONU. Depuis 1993, l'assemblée générale de l'ONU a ainsi par trois fois adopté une résolution enjoignant les États à respecter l'hellénique et traditionnelle trêve olympique durant la durée des Jeux. Diplomate de carrière, Samaranch atteignit le « rang de quasi-chef d'État »[10] : après six ans de présidence, il avait fait 91 tours du monde, rencontré 146 chefs d'État et reçu 249 décorations. Ses contacts avec la Chine furent particulièrement nombreux. Il partageait en effet avec les dirigeants chinois une même volonté de trouver une place de choix sur la scène internationale. Comme l'indique le titre exhaustif d'une œuvre chinoise dont le CIO fit l'acquisition, il s'agissait de « marcher vers le monde ». Ces bonnes relations en firent un soutien de poids aux candidatures de Pékin à l'organisation des Jeux.

 

Pour leur retour sur la scène olympique, les athlètes chinois furent spécialement préparés. Il s'agissait de convaincre, sur la piste, des vertus du socialisme chinois. La Chine ne fut pas la première à se servir de la performance au profit de leur propagande idéologique, mais elle fut sans doute la dernière à faire un usage généralisé du dopage dans cette optique ou en tout cas à le faire d'une manière si évidente. Ces pratiques sont désormais en régression : leur visibilité nuisait en effet à l'image du pays et pouvait compromettre la perspective d'obtenir les Jeux. Ainsi, acte sincère ou coup d'annonce à la veille de l'attribution des JO de 2008, la délégation chinoise à Sydney exclut 27 athlètes dopés dont les performances avaient semblé suspectes à leur propre comité. La recherche de la performance passa cependant par d'autres procédés servant plus efficacement les intérêts de l'État chinois, avec notamment l'établissement d'un système de coopération sportive avec d'autres États.

 

 

Organiser les Jeux

 

 L'organisation des Jeux était vue par la Chine comme la consécration de son ouverture internationale, de sa réussite économique, mais également de sa puissance régionale, face au Japon, et mondiale, face aux États-Unis. L'obtention des Jeux était également la marque de « la reconnaissance de la légitimité de son régime communiste dans cette période dite d'après guerre froide »[11]. L'aura qu'acquiert désormais une ville organisatrice des Jeux dépasse en effet toute campagne publicitaire internationale. Le gain est général : pour la ville et ses habitants qui peuvent jouir d'infrastructures modernes ; pour le pays qui profite de cette occasion pour multiplier les contacts diplomatiques et économiques, mais aussi pour créer un artifice fédérateur permettant d'occulter certains problèmes sociaux internes ; pour les sportifs qui, mieux préparés ou conscients de leur représentativité devant leur public, améliorent bien souvent leurs performances ; pour la promotion culturelle enfin.

 

 Au lendemain des évènements tragiques de Tienanmen, la Chine avait obtenu l'organisation des Jeux asiatiques de 1990, ce qui constituait une victoire encourageante. Pékin posa donc sa candidature pour les Jeux de 2000 avec une campagne illustrant parfaitement ses aspirations, puisque les slogans furent les suivants : « la puissance du peuple », « la puissance sportive », « la puissance industrielle ». Les travaux à réaliser étaient faramineux, mais l'argument de poids était là : 1,2 milliards de consommateurs et de téléspectateurs potentiels. À titre d'exemple, en 2002, la première rencontre de l'équipe chinoise lors d'une phase finale de coupe du monde de football a battu le record absolu d'audimat à l'échelle planétaire... Mais la candidature chinoise fut peu à peu desservie par son travers historique, la politisation de ses prétentions sportives.

 

 Défaits pour les Jeux de 2000, Pékin obtint finalement ceux de 2008. Pour ce faire, le travail diplomatique fut énorme, avec une médiatisation inédite de la campagne olympique et des négociations discrètes aux plus hauts niveaux étatiques. Les communicants mirent tout en œuvre pour convaincre, des « trois ténors » (Pavarotti, Domingo, Carreras) venus chanter à Tienanmen, aux pelouses peintes en vert pour la venue de la commission d'évaluation du CIO. Par ailleurs, la Chine insista sur le fait que les Jeux étaient un facteur d'ouverture des régimes « forts » : cinq ans après les Jeux de Moscou, la perestroïka ; les Jeux de 1988 à Séoul et la Corée du Sud se démocratisait. Pékin obtint même le soutien officiel de Taiwan qui nourrit l'espoir que l'événement garantisse à l'île une sécurité accrue.

 

 Les dirigeants chinois veulent désormais faire de ces Jeux la vitrine de leur réussite, le symbole fort de la modernisation sociale et économique. Grâce au prétexte olympique, la Chine a déjà activé son ouverture, nouant de nombreuses relations de coopération amicale, une nouvelle étape de développement étant souvent franchie dans différents domaines. Pékin a également accéléré ses étapes d'adoption des normes internationales en particulier dans l'industrie navale, textile, chimique et métallurgique. Enfin, ces Jeux pourraient se répercuter sur la situation des droits de l'homme en Chine. L'organisation Human Rights Watch, hostile a priori à la candidature de Pékin, considère désormais que l'option chinoise fait peser sur le CIO et les sponsors la charge de transformer les Jeux en force de progrès. Le CIO a d'ores et déjà pris la mesure de ce challenge en menaçant la Chine de sanctions si celle-ci ne tenait pas ses engagements en la matière.

 

 

Conclusion

 

 S'il ne le souhaitait pas, le baron de Coubertin ne voyait pas le sport exempt de politique lorsqu'il rénova les Jeux olympiques. Cette interaction fut cependant longtemps à sens unique avec une exploitation constante du mouvement olympique par les États qui, se souciant peu de l'esprit sportif et des principes olympiques, dévoyèrent le mouvement et l'événement olympiques à des fins politiciennes. Désormais, le CIO s'est quelque peu dégagé de cette influence et peut prétendre pouvoir lui-même agir sur la vie internationale. Il accueille désormais 201 CNO (Irak non compris), quand les récents apports suisse et timorais ne permet à l'ONU de ne comptabiliser « que » 191 membres. En 1984, Pierre Milza désignait le sport comme « une composante et un reflet de la vie internationale », et « un moyen de la politique étrangère »[12]. Près de vingt ans plus tard, sa structure la plus développée peut également prétendre au qualificatif d'« acteur de la scène internationale », dont les actions sont directement perceptibles dans le monde interétatique. La sacralisation du sport, qui fit des stades le lieu des adorations et sanctifia les athlètes, lui conféra également une portée symbolique universelle qui n'échappa pas à la Chine. Le « stade de l'amitié », généreusement offert par la Chine au Bénin ainsi que les nombreuses coopérations chinoises à la mise en place de telles infrastructures ailleurs en Afrique (au Niger par exemple) en témoignent. Pendant plus de trente ans, la Chine instrumentalisa le mouvement olympique dans le cadre de ses relations internationales, tout en s'appuyant sur l'évolution politique mondiale. Les Jeux de 2008 s'inscriront vraisemblablement dans cette veine. La Chine, malgré les assurances reçues par le CIO, pourrait être tentée de profiter de « ses » Jeux pour franchir une nouvelle étape dans la marginalisation ou, a contrario, dans le rapprochement avec Taiwan. Ils seront dans tous les cas le théâtre sportif de la confrontation politique du siècle à venir : Chine vs États-Unis.

 

 

 

 



[1]     JOYAUX (François), « Chine, Corée, Japon : les jeux de la politique », Géopolitique, n°66, juillet 1999, p. 25.

[2]     Télégramme de l'ACAF à Otto Mayer du 6 novembre 1956, correspondance du CNO de Chine, Archives du CIO, Musée olympique, Lausanne.

[3]     Lettre du Pr Tung à Otto Mayer du 19 août 1958, correspondance du CNO de Chine, Archives du CIO, Musée olympique, Lausanne

[4]     Alors que la Chine se replia le 6 septembre, Khrouchtchev la soutint dans une lettre à Eisenhower, écrite le 7 seulement

[5]     86th Congress, 1st session, H. CON. RES. 191, du 2 juin 1959

[6] Parmi ces nations : la Corée du Nord, le Nord Vietnam, la Pologne, la Roumanie, l'Albanie ou la Mongolie, mais pas l'URSS évidemment.

[7] Après avoir quitté le mouvement olympique en 1964, l'Indonésie le réintégra en 1967.

[8] Aviron, basket-ball, canoë kayak, escrime, gymnastique, haltérophilie, hockey sur glace, lutte, patinage et volley-ball.

[9] GRANATSEIN (Jack Lawrence), BOTHWELL (Robert), Pirouette: Pierre Trudeau and Canadian Foreign Policy, Toronto, University of Toronto Press, 1990, p. 188.

[10] HOURCADE (Michel), « Le sport, l'État et le droit », Revue juridique et économique du sport, n°36, septembre 1995, p. 14.

[11]    JOYAUX (François), op. cit., p. 27.

[12]    MILZA (Pierre), « Sport et relations internationales », Relations internationales, n°38, été 1984, p. 155-174.