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Simon Sarazin, L'URSS en Afghanistan : aux sources de la décision d'intervention de décembre 1979

L'URSS en Afghanistan : aux sources de la décision d'intervention de décembre 1979

 

 

Bulletin n+ 15, printemps 2003

 

 

 

 

Simon Sarazin

 

De la fin décembre 1979 à mars 1980, 85000 soldats de l'Armée rouge furent acheminés en Afghanistan. Pour la première fois dans l'Histoire, le caractère ouvertement impérialiste de l'Union soviétique apparaissait au grand jour. Premier revers de l'invincible Armée rouge, la guerre d'Afghanistan allait aussi sceller, dans la défaite, le destin d'un régime communiste afghan moribond et celui de l'Empire soviétique.

Pourtant, loin de s'apparenter à une opération «impérialiste», l'intervention en Afghanistan du géant soviétique ressemblait plutôt à une opération de police au sein de sa zone d'influence. Depuis 1978 et la révolution d'avril, l'Afghanistan était en effet dirigé par un gouvernement communiste. Cette proximité entre Moscou et Kaboul n'était d'ailleurs pas nouvelle: une alliance informelle liait les deux capitales depuis 1954[1], après que les États-Unis aient récusé une alliance avec l'Afghanistan, au profit du Pakistan.

 

 Toutefois, la mainmise soviétique sur l'Afghanistan, jusqu'alors secondaire, prit une ampleur nouvelle en 1979, qui constitua pour les États-Unis une année de débâcles et de revers successifs dans la région. En avril, les Américains perdirent tout d'abord leur allié iranien, après la révolution islamiste dirigée par Khomeyni. Dans le même temps, Saddam Hussein arriva au pouvoir en Irak, laissant présager un rapprochement relatif avec l'Union soviétique, du fait de la proximité des États-Unis avec Israël. La même année au Pakistan, le général Zia ul-Haq lançait une large campagne en faveur d'une pratique étroitement rigoriste de l'islam, contrevenant aux intérêts américains. En Arabie Saoudite, le pouvoir était affaibli par la prise d'otages à la Grande Mosquée de La Mecque, tandis qu'éclatait le second choc pétrolier, et qu'en Afghanistan était assassiné l'ambassadeur des États-Unis, Adolf Dubbs.

 

 Les intérêts américains dans la région semblaient ainsi se renverser au profit de l'Union soviétique. L'URSS était parvenue à établir une «parité stratégique avec les États-Unis [...] à l'extrême fin des années 1960»[2], et semblait en 1979 prendre un réel ascendant géopolitique sur le bloc occidental.

 

 En dépit de ce contexte favorable, les dirigeants soviétiques n'en avaient pas moins conscience de la gravité des conséquences d'une opération militaire en Afghanistan, comme le prouvent les archives. Les hiérarques étaient avertis qu'une intervention signerait l'arrêt de mort officiel de la détente. En témoignent les documents soviétiques émanant du PCUS, issus du Fonds89. Ces archives ne sont déclassifiées qu'en partie, mais elles offrent un accès à de très récents documents d'une importance capitale pour comprendre les mécanismes et les processus décisionnels en Union soviétique. Par ailleurs, un transfuge du bloc de l'Est, Vasiliy Mitrokhin, ancien employé du KGB, a livré un dossier extrêmement complet sur le sujet, retraçant avec une précision sans faille le déroulement des événements[3]. Enfin, des mémoires d'acteurs politiques et militaires de l'époque constituent de précieux apports, permettant d'avoir une vision de l'intérieur de la situation d'alors, notamment ceux d'Alexandre Lyakhovski[4] et de Georgy Kornienko[5]. Ces documents fournissent ainsi la preuve que c'est en pleine connaissance de cause que les hiérarques soviétiques choisirent de mettre fin à la détente en intervenant militairement en Afghanistan.

 

 

La conscience soviétique de la ruine de la détente

 

 Au cours de l'année 1979, les dirigeants communistes afghans réclamèrent à plusieurs reprises un accroissement de l'aide et de l'assistance militaire soviétiques. Le pouvoir en place se trouvait en effet confronté à d'intenses soulèvements, à des émeutes, à des manifestations de protestation à son égard, et demeurait impuissant à museler ces oppositions. Or, dès la mi-mars 1979, apparut un consensus au sein du Politburo pour refuser l'intervention directe de militaires soviétiques sur le sol afghan. Gromyko exposait ainsi les arguments plaidant en défaveur d'une telle opération[6] :

 

 «Contre qui allons-nous combattre? En premier lieu contre le peuple afghan. [...] Cela sera un beau cadeau fait à la Chine. Tous les pays non-alignés seront contre nous. [...] Il ne sera plus question que Leonid Ilych [Brejnev] rencontre Carter; de même, la visite de Giscard d'Estaing à la fin du mois de mars sera remise en question».

 

 Gromyko avait une intelligence de la situation qui allait d'ailleurs au-delà de cette analyse. Le ministre poursuivait sa réflexion[7]:

 

 «Que gagnerions-nous [à intervenir]? [...] D'un point de vue légal, l'envoi de troupes serait illégitime. Selon la Charte des Nations unies[8], un pays ne peut lancer un appel pour recevoir une assistance étrangère - et nous pourrions alors envoyer des troupes - que s'il est l'objet d'une agression extérieure. L'Afghanistan n'a été l'objet d'aucune agression. C'est une affaire intérieure, un conflit révolutionnaire interne, le combat d'un groupe de la population contre un autre».

 

 Outre Gromyko, le Politburo dans son ensemble était averti des conséquences inévitables d'une intervention militaire soviétique dans la guerre civile afghane. Le 20 mars 1979, lors d'une réunion entre des membres du bureau politique et Taraki[9]Kossyguine, à son tour, exposa les raisons du refus d'accéder à la demande afghane d'envoi de troupes soviétiques[10].

 

 Les dirigeants soviétiques avaient ainsi une parfaite conscience des conséquences de l'intervention soviétique en Afghanistan, comprenant qu'elle aurait au mieux aggravé la situation et certainement précipité la chute du régime. De polis refus furent alors systématiquement opposés aux dirigeants afghans qui, jusqu'à l'automne 1979, harcelèrent les Soviétiques afin qu'ils interviennent militairement.

 

 À ce moment cependant, les conceptions de Moscou semblèrent s'inverser, peut-être parce que les Soviétiques pensaient perdre la main en Afghanistan, et soupçonnaient, non sans une certaine lucidité, le dirigeant Amin[11] de préparer un rapprochement avec l'Occident. La décision d'envoi massif de troupes est finalement prise au mois de décembre 1979: les Soviétiques mettent sciemment fin à la détente, suscitant sans surprise un tollé général, et entraînant à leur encontre une série de mesures de rétorsion.

 

 Devant l'absurdité apparente d'un tel revirement de la politique soviétique, surgissent d'inévitables questions. Qui furent les véritables instigateurs de la décision? Comment l'intervention a-t-elle été engagée par le Politburo? Quels étaient les espoirs, les motivations et les craintes de ses membres? Pourquoi et comment Moscou s'est-elle lancée dans une telle entreprise iconoclaste dont l'issue apparaissait inéluctable?

 

 

Le Politburo au cœur de la décision

 

 C'est au sein du Politburo que fut décidée puis organisée la mission en Afghanistan. Cependant, même en ce lieu sacré du pouvoir soviétique, le consensus n'existait pas autour du choix. Ce n'est qu'à la dernière minute que les partisans de l'intervention, réunis au sein d'un bureau politique exceptionnellement restreint, parvinrent à imposer leurs vues.

 

 Le déclenchement de l'intervention le 24 décembre 1979 fut une surprise, Moscou ayant jusqu'alors catégoriquement refusé l'implication directe de troupes soviétiques sur le sol afghan, comme le confirmait encore Brejnev à Honecker au mois d'octobre[12]. Contre l'avis des experts militaires[13], le Politburo mit ainsi en branle la machine de guerre soviétique jusqu'alors invaincue.

 

 Le 8 décembre eut lieu dans le bureau de Brejnev une réunio[14] à laquelle participaient Andropov, Gromyko, Souslov et Oustinov. Les cinq hommes s'entretinrent de la situation en Afghanistan et de l'opportunité d'une intervention dans le pays. Les deux plus fervents partisans de l'intervention étaient manifestement Andropov et Oustinov. Après avoir présenté les raisons plaidant en faveur d'une intervention, les deux hommes exposèrent le plan préliminaire qu'ils avaient déjà élaboré pour sécuriser l'Afghanistan en crise. La finalité était claire: il fallait éliminer Amin et le remplacer par Babrak Karmal, leader acceptant le joug de Moscou. Tel était bien le but premier incombant à l'opération soviétique.

 

 C'est certainement le 11 ou le 12décembre 1979 que fut prise la décision finale d'intervention. Ivanov, le lieutenant-général du KGB en poste à Kaboul, rendit en effet à cette date un rapport comportant une évaluation de la situation dans le pays dont le contenu nous demeure inconnu. Toutefois, c'est apparemment après lecture de ce rapport qu'Oustinov, en accord avec Andropov, décida le lancement de l'opération. Ce fameux document se trouvait sur le bureau du ministre de la Défense le 12décembre au matin lorsqu'il partit pour une réunion au Politburo. Or, c'est précisément lors de cette réunion matinale du 12décembre que le bureau politique prit la décision d'intervenir. C'est à ce moment que fut signé le texte manuscrit de la main de Tchernenko, intitulé “Situation in A”, document qui prévoit le déclenchement de la guerre en Afghanistan.

 

 Si cette décision fut en apparence prise à l'unanimité par le Politburo, la réalité est pourtant tout autre. Ce document manuscrit permet de comprendre qui étaient les instigateurs et les exécutants de la décision. Tous les membres du Politburo présents le contresignèrent: Andropov, Oustinov, Gromyko, Pel'she, Souslov, Grishin, Kirilenko, Tchernenko, Tikhonov. Mais il leur était impossible de s'opposer à la volonté collégiale du Politburo, tout particulièrement à celle du Secrétaire général, si bien que le principe de la “langue de bois” fonctionna une nouvelle fois ce jour-là[15].

 

 Toutefois, la pleine collégialité du Politburo ne fut pas strictement respectée: plusieurs de ses membres étaient absents le jour de la signature. Ainsi, certains d'entre eux ne contresignèrent-ils le document que quelques jours plus tard, après le déclenchement de l'opération. Enfin, un membre aussi éminent que Kossyguine, chef du gouvernement résolument opposé à la guerre, n'assista pas à la réunion du 12décembre, et ne contresigna jamais la décision. Preuve ultime, s'il en fallait une, des divisions intestines qui minaient l'exécutif soviétique autour de la question afghane. Dans ce cas, qui furent les véritables instigateurs de la décision?

 

 

Brejnev: un cacique sous l'influence d'Andropov et Oustinov

 

 Les deux fers de lance de l'opération étaient Andropov et Oustinov. Les deux hommes avaient dû vaincre de nombreuses réticences avant d'imposer leur plan, à commencer par celles de Brejnev en personne. Usé, fatigué, malade, le vieux Secrétaire général se trouvait dès la fin 1979 en retrait du pouvoir politique. Il participait encore aux décisions, mais évitait les débats qui les précédaient, se trouvant de fait soumis à l'influence de ses collaborateurs. Andropov, son dauphin désigné, était le plus influent d'entre eux, et c'est lui qui, semble-t-il, se chargea de convaincre Brejnev du bien-fondé de l'intervention en Afghanistan. Afin de braver les réserves du Secrétaire général, Andropov lui remit au début du mois de décembre 1979 un «mémorandum personnel»[16] exposant les éléments qui plaidaient en faveur de la légitimité d'une intervention directe des troupes soviétiques. Le chef du KGB, usant de son influence sur un Secrétaire général diminué, ne décrivait guère que des avantages à l'action militaire, et en premier lieu celui de sécuriser les positions soviétiques dans le pays[17]. Selon Dobrynin, ancien ambassadeur d'URSS aux États-Unis, ce mémorandum exceptionnel fut particulièrement influent sur le changement de position du Secrétaire général en faveur de l'envoi des troupes soviétiques en Afghanistan[18]. Cette conception du rôle central d'Andropov est également partagée par Mitrokhin[19] :

 

 «Le mémorandum fut écrit suivant les règles de la désinformation. Les faits étaient déformés ou réarrangés, et une fausse interprétation de la situation était livrée. Andropov était le seul signataire [de la décision d'intervention] qui connut l'entière vérité sur les événements. Il avait préparé et influencé [les autres dirigeants], et avait planté le décor de ce qui devait se passer. Les autres n'avaient connaissance que d'une part de la vérité, et leur rôle avait été subsidiaire [...]. Oustinov avait été chargé d'occuper le pays, Gromyko de calmer les inquiétudes des pays étrangers à l'égard des actions de l'URSS, et Ponomarev[20] devait influencer les partis des travailleurs ainsi que les partis communistes et socialistes dans la voie qui convenait».

 

 Le quatuor Andropov, Oustinov, Gromyko, Ponomarev était, depuis le début de l'année 1979, en charge de la question afghane. Il allait le rester une fois l'intervention déclenchée, confirmé dans cette charge en janvier 1980[21] par les membres du Politburo. Pourtant, les quatre hommes ne semblaient guère partager les mêmes convictions quant à la légitimité et au bien-fondé de l'intervention militaire soviétique. Ainsi, selon Kornienko[22], Gromyko était opposé à l'envoi de troupes sur le territoire afghan, mais dut s'y résoudre sous la pression conjointe d'Andropov et d'Oustinov.

 

 Le 10 décembre 1979, Oustinov convoqua donc Ogarkov[23], le chef d'état-major, et l'informa que le Politburo prendrait probablement sous peu la décision d'introduire, massivement bien que temporairement, des troupes en Afghanistan. Il lui ordonna de débuter la préparation des soldats soviétiques. Le soir même, Oustinov réunit le Collegium du ministère de la Défense, et «informa le cercle restreint des plus hautes autorités militaires de la possible décision» à court terme de l'envoi de troupes soviétiques en Afghanistan[24]. À son tour, le haut commandement militaire se vit ordonner le début des préparatifs.

 

 Ce n'est que le 24 décembre au soir, quelques heures avant que ne commencent dans les rues de Kaboul les combats entre soldats soviétiques et partisans d'Amin, qu'Oustinov annonça officiellement la décision définitive aux plus hauts dirigeants du ministère de la Défense[25]. Il ne jugea toutefois pas utile d'en expliquer les buts. Une fois de plus en Union soviétique, la décision était prise sous le sceau du secret.

 

 

L'importance du secret dans le processus décisionnel

 

 Selon la chronologie classique et officielle, les premiers véritables «soldats», distincts des «conseillers militaires» et autres «assistants» non-combattants, arrivèrent sur le sol afghan à partir de la fin décembre 1979. Pourtant, des documents[26] prouvent que les Soviétiques commencèrent le stationnement de faibles effectifs de leurs troupes dès le mois de juin 1979. Le but de cette manœuvre était double: d'une part, ce contingent constituerait un élément de surveillance en poste avancé, pouvant mieux évaluer la situation réelle en Afghanistan; d'autre part, en cas d'aggravation soudaine de la situation intérieure, il constituerait une force de réaction rapide. La donne s'en trouvait radicalement modifiée, dans la mesure où le rôle des Soviétiques dans la prise en main de l'Afghanistan changeait de nature: si l'intervention de décembre 1979 pouvait, à la rigueur, être présentée comme une assistance à un gouvernement ami en difficulté, le stationnement de troupes dans le pays avant le début de troubles véritables montrait une prise en main nettement plus ferme et définitive de la part de Moscou que ce qu'elle admettait officiellement.

 

 Mais l'importance du secret qui entoura cette opération se perçoit plus encore à l'examen du protocole manuscrit délivré par le Politburo le 12décembre 1979[27]. Il était rédigé dans un langage qui se voulait codé. Ainsi, les hiérarques ne parlaient pas d'«Afghanistan», mais usaient de l'abréviation «A»; de même, il ne mentionnait nullement une «intervention militaire», mais évoquait les «mesures» qu'il était nécessaire de prendre. La guerre ne fut d'ailleurs désignée comme telle qu'après l'arrivée aux affaires de Gorbatchev, le terme d'opération d'aide à un gouvernement ami lui étant jusqu'alors préféré. Ajoutons que le document manuscrit ne fut montré à personne, pas même aux plus hauts dirigeants hors du Politburo: il fut classé dans un dossier spécial, et conservé dans un coffre particulièrement sécurisé[28].

 

 Dans un tel mécanisme décisionnel, le secret présentait un double avantage. Il permettait, en premier lieu, de prendre les Afghans par surprise et d'annihiler toute opposition préalable, toute protestation, tant nationale qu'internationale, à la conduite d'une telle opération. En second lieu, et c'est là encore une dimension que l'on ne peut négliger, il autorisait ceux qui étaient à la source même de la décision à brouiller les pistes, leur évitant d'assumer, seuls, l'échec éventuel sur lequel une opération à si haut risque menaçait de déboucher.

 

 

La mise en place de l'intervention

 

 Les prémisses de l'organisation du transfert des troupes soviétiques vers l'Afghanistan débutèrent en novembre 1979, quelques semaines avant la ratification du protocole par les caciques du Politburo. Les bases de l'élimination d'Amin semblaient déjà se mettre en place, probablement à l'initiative d'Andropov et d'Oustinov, avant même que le Politburo ait donné son aval[29].

 

 «En novembre, une opération fut organisée afin de remplacer les soldats de l'unité “Zénith” par des gardes-frontières spécialement entraînés. Une compagnie motorisée de troupes frontalières fut également acheminée secrètement. Elle était composée de 208soldats combattants, d'hélicoptères de combat, de 15engins de transport blindés, de dix lance-grenades légers et de quatre lance-grenades lourds. Le 7décembre, deux spécialistes du Haut Commandement des gardes-frontières arrivèrent [sur place] pour étudier les lignes de communication de la nouvelle résidence d'Amin. [...] La préparation de l'opération “Agat” avançait à toute vitesse».

 

 Les préparatifs se terminaient. Oustinov ordonna l'organisation du transfert des troupes le 10décembre 1979, soit deux jours avant la signature du document validant l'intervention par le Politburo. La directive n°312/12/00133 fut envoyée aux troupes afin que les préparatifs puissent commencer[30]. Ce fut la seule trace écrite témoignant de la préparation d'une opération militaire en Afghanistan qui sortit du Politburo. Ce même jour, le ministre de la Défense commença également à donner des instructions orales au chef d'état-major pour la formation d'une nouvelle armée dans le district militaire du Turkestan. Une mobilisation sélective fut alors organisée. Des troupes aéroportées ainsi que d'autres unités militaires furent secrètement transférées à cet endroit. Oustinov prévoyait l'acheminement de 75 à 80000 hommes afin que l'opération fût menée à bien. La plupart d'entre eux, au moins durant les premières semaines de l'intervention, ne seraient pas des Russes, mais des soldats originaires des pays frontaliers du nord de l'Afghanistan, partageant les mêmes coutumes et tout particulièrement la religion. En effet, inquiets de la réaction de la population afghane à l'intervention, les dirigeants soviétiques espéraient que l'envoi de telles troupes serait mieux accepté par les Afghans, témoignage de la méfiance et de la crainte qui continuaient d'animer les dirigeants soviétiques.

 

 Les hiérarques du Politburo entendaient limiter l'intervention militaire à une simple opération de police au sein de la zone d'influence de l'Empire soviétique, sur le modèle de celles opérées en Pologne et à Budapest en 1956, à Prague en 1968. L'Armée rouge s'enlisa pourtant rapidement, et dès la fin de l'hiver 1980 l'opération dut être prolongée pour une durée indéfinie. Le géant soviétique venait de mettre le doigt dans l'engrenage afghan, alors même que toute défaite apparaissait parfaitement inacceptable car contraire à la doctrine Brejnev.

 

 Cette guerre qui ne disait pas son nom révéla l'imposture du système soviétique aux yeux du monde entier, et provoqua, dans les rangs de la société civile, en premier lieu parmi les mères et les femmes des soldats tués ou mutilés, les premières révoltes d'en bas contre le système dans son ensemble.

 

Le processus de décision de l'intervention soviétique en Afghanistan nous est donc aujourd'hui connu dans ses grandes lignes. Restent toutefois un certain nombre de questions ouvertes. Ainsi, qui d'Andropov ou d'Oustinov fut le véritable moteur de la décision? Dans quelle mesure Andropov s'est-il laissé abuser par les erreurs des analystes du KGB sur la situation en Afghanistan, en a-t-il profité pour arriver à ses fins? Brejnev était-il sincèrement hostile à la tenue d'une guerre, était-il prêt à remettre en cause sa doctrine pour éviter une opération dont il connaissait vraisemblablement les risques? Autant de zones d'ombre auxquelles la déclassification récente d'archives à Moscou permettra peut-être d'apporter des réponses.

 

 


[1]     1954 est la date à laquelle l'URSS délivra les premiers crédits importants en faveur de l'Afghanistan.]

[2]     REY (Marie-Pierre), Le dilemme russe. La Russie et l'Europe occidentale d'Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002, p.302.

[3]     Ce dossier [MITROKHIN (Vasiliy), The KGB in Afghanistan, Working Paper n°40, English Edition, Woodrow Wilson International Center for Scholars, CWIHP, Washington D.C., 2002] est disponible sur le site du CWIHP.

[4]     LYAKHOVSKI (Alexander), The Tragedy and Valor of Afghan, Moscou, GPI Iskon, 1995; extraits traduits du russe à l'anglais par Svetlana Savranskaya, National Security Archive

[5]     KORNIENKO (Georgy), The Cold War: Testimony of a Participant, Moscou, Mezhdunarodnye otnosheniya, 1994; extraits traduits du russe à l'anglais par Svetlana Savranskaya, National Security Archive.

[6]     Réunion du Politburo du Comité central du PCUS, 18 mars 1979; source: TsKhSD, F.89, Per.25, Dok.1, p.13

[7]     Idem.

[8]     Article51 de la Charte des Nations unies.

[9]     Nur Mohammed Taraki devint, après la révolution du Saur, en 1978, président du Conseil révolutionnaire, et Premier ministre de la République démocratique d'Afghanistan. Le 9octobre 1979, son rival, Amin, le fit secrètement assassiner, sans avoir au préalable obtenu l'aval de Moscou qui apprit sa mort par l'agence de presse afghane.

[10]    Réunion entre Gromyko, Kossyguine, Oustinov, Ponomarev et Taraki, 20mars 1979; source: TsKhSD, F.89, Per.25, Dok.1, p.13.

[11]    Hafizullah Amin fut président de la République démocratique d'Afghanistan de l'automne1979, jusqu'à son assassinat par les Soviétiques, le 27décembre 1979.

[12]    Minutes de la conversation entre le Secrétaire général Brejnev et Erich Honecker, le 4octobre 1979, p.3-4; source: Stiftung “Archiv des Partein und Massenorganisationen der ehemaligen DDR in Bundezarchiv” (Berlin), DY30 JIV 2/201/1342; document obtenu et traduit de l'anglais par Christian F. Ostermann (National Security Archive).

[13]    Les militaires étaient presque unanimement opposés à l'intervention en Afghanistan, comme en témoignent de nombreuses sources sur le sujet; cf. notamment KORNIENKO (Georgy), op.cit., et LYAKHOVSKI (Alexander), op.cit.

[14]    LYAKHOVSKI (Alexander), op.cit.

[15]    LYAKHOVSKI (Alexander), op.cit.

[16]    Personal memorandum, Andropov to Brezhnev”, no date [early December 1979]; source: APRF, from notes taken by A.F. Dobrynin and provided to the Norwegian Nobel Institute; provided to the CWIHP by Odd Arne Westad, Director of research, Nobel Institute; traduction du russe à l'anglais par Daniel Rozas, pour le CWIHP

[17]    En effet, en vertu de la «doctrine Brejnev», un pays, une fois entré dans la sphère d'influence de Moscou, ne pouvait plus en sortir.

[18]    Comme le souligne Svetlana Savranskaya dans son introduction aux documents regroupés par le National Security Archive, The September 11th Sourcebooks. Volume II: Lessons from the Last War: “The Soviet Experience in Afghanistan: Russian documents and memoirs”, publié le 9octobre 2001

[19]    MITROKHIN (Vasiliy), op.cit., p.108.

[20]    Boris Ponomarev, directeur du Département international du PCUS.

[21]    Réunion du Politburo du Comité central du PCUS, 17 janvier 1980; source: Archives du Président de la Fédération russe, Fonds3, Opis'120, Fichier44, p.31, 42-44

[22]    When and why the decision to send troops [to Afghanistan] was made”, in KORNIENKO (Georgy), op.cit

[23]    LYAKHOVSKY (Alexandre), op.cit.

[24]    Idem

[25]    KORNIENKO (Georgy), op.cit., p.2

[26]    Rapport de Gromyko, Andropov, Oustinov et Ponomarev au Comité central du PCUS sur la situation en Afghanistan, du 28 juin 1979; source: LYAKHOVSKY (Alexander), op.cit.

[27]    “Situation in A”, Décision manuscrite d'introduction de troupes en Afghanistan, Politburo du Comité central du PCUS, 12décembre 1979; source: TsKhSD, Fonds89, Per.14, Dok.31; traduction du russe à l'anglais (National Security Archive).

[28]    LYAKHOVSKY (Alexander), op.cit.

[29]    MITROKHIN (Vasiliy), op.cit., p.92-96.

[30]    LYAKHOVSKY (Alexander), op.cit.