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Ludivine Gilli, L'activisme étudiant à l'université Brandeis dans les années soixante

L'activisme étudiant à l'université Brandeis dans les années soixante

 

 

Bulletin n° 15, printemps 2003

 

 

 

 

Ludivine Gilli

 

Si l'université Brandeis n'est pas l'université la plus célèbre aux États-Unis, elle est au moins l'une des plus originales. Combinant jeunesse, petite taille et excellence académique, elle se distingue aussi par l'activisme incessant de ses étudiants et professeurs et par son identité religieuse particulière. L'université Brandeis est en effet la première université multiconfessionnelle à financement juif aux États-Unis.

Implantée à Waltham, dans le Massachusetts, elle est depuis 1948 un foyer de contestation permanent. De la critique du maccarthysme aux protestations contre la guerre en Afghanistan, les Brandeisiens ont toujours été prompts à critiquer la politique étrangère, économique ou sociale de leur gouvernement.

 

 Au cours des années soixante, cette tradition jeune mais solide est renforcée. Il est vrai que le contexte s'y prête. La guerre du Viêt-nam, les droits civiques, la persistance de la pauvreté dans une société prospère, sont autant de raisons avancées par les étudiants pour exprimer leur mécontentement. Et tandis que les manifestations se multiplient aux quatre coins du pays, les Brandeisiens lancent de nombreuses initiatives. Leur rôle dans le mouvement contestataire étudiant est essentiel tout au long des années soixante. Il se manifeste sur de multiples sujets, à l'échelle locale comme à l'échelle nationale.

 

 Comment s'explique et se manifeste l'activisme des Brandeisiens au cours des années soixante? Tout d'abord, quand la tradition contestataire du campus de Waltham émerge-t-elle? Ensuite, dans quelle mesure les racines juives de l'université et l'engagement des professeurs sont-ils responsables de la vigueur de l'activisme brandeisien? Enfin, de quelle manière les Brandeisiens expriment-ils leur mécontentement et leurs revendications au cours des Sixties?

 

 

Histoire d'une université engagée

 

 L'ouverture de l'université Brandeis, le 7octobre 1948, est la concrétisation d'une idée longtemps véhiculée au sein de la communauté juive américaine. Depuis plusieurs décennies en effet, certaines personnalités juives américaines espèrent créer une université juive, au sein de laquelle les étudiants pourraient non seulement suivre un enseignement classique, mais aussi étudier les valeurs et principes prônés par leur religion. En vain. C'est à force de persévérance que ce projet maintes fois reporté est finalement mené à son terme.

 

 En1946, l'université Middlesex, implantée à Waltham, est au bord de la faillite. Son président, C. Ruggles Smith, est alors mis en relation avec un comité de Juifs de New York qui recherchent un campus afin d'établir une université juive. Un compromis est rapidement trouvé, et l'université Middlesex change officiellement de mains le 7février 1946. Peu après, les nouveaux trustees[1] décident de donner à l'université le nom de Louis Dembitz Brandeis. Célèbre pour être devenu le premier Juif membre de la Cour suprême, «l'avocat du peuple» s'était également forgé une réputation de défenseur des causes sociales avant la Première Guerre mondiale. De plus, il avait embrassé la cause sioniste avec ferveur vers la fin de sa vie. Restent à trouver les crédits pour financer la restauration du campus et fournir à l'université le budget nécessaire à son fonctionnement. Une collecte de fonds règle ce problème. Puis au mois de mai1948, l'université Brandeis se dote enfin d'un président, en la personne d'Abram Sachar. Ce dernier s'occupe de recruter les premiers enseignants, ces 14 professeurs aventureux qui font leur rentrée à Waltham le 7octobre 1948, aux côtés de 107 freshmen[2].

 

 Tandis que les anciens bâtiments sont restaurés et que de nouveaux apparaissent, les structures académiques de la jeune université se précisent également, dans une atmosphère survoltée. Enthousiasme et optimisme sont les maîtres mots des enseignants et étudiants pionniers. Toutes les initiatives sont les bienvenues, et les projets les plus impensables deviennent soudain réalisables. Jack Goldstein, professeur de sciences physiques, décrit ainsi l'état d'esprit qui règne alors sur le campus:

 

 “we were young and ambitious, and had not yet come to realize that somewhere, beyond whatever horizon we could see, there might be limits. For us, there seemed to be none”[3].

 

 Comme lui, la plupart des Brandeisiens se sentent investis d'une mission très particulière. Étudiants et professeurs savent bien que le destin de la première université américaine à financement juif dépend de leurs résultats. Et ces étudiants qu'Abram Sachar surnomme des “kooks with a passion for adventure”[4] ne se contentent pas d'étudier à Brandeis. Selon lui, ils contribuent à façonner l'identité brandeisienne en exprimant leur souci pour les personnes défavorisées[5]. C'est le début d'une tradition qui se développe au fil des ans.

 

 Dès les années cinquante, les étudiants expriment sans ambages leur point de vue en matière de politique intérieure et extérieure. L'alumnus Charles Giuliano explique ainsi:

  

“During my time at the Waltham, Massachusetts campus, Brandeis was the most radical academic environment in America”[6].

 

 À cette époque, c'est surtout la question des droits civiques qui suscite les protestations des Brandeisiens. Le sujet n'est alors que peu débattu dans le pays, mais à Brandeis, un comité de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) est créé dès 1952 pour mieux agir en faveur des droits des Noirs. Ils créent également des groupes d'études sur la discrimination, rédigent de multiples articles sur le sujet, organisent des conférences avec des personnalités aussi célèbres que Martin Luther King ou Ralph Abernathy[7]. Les Brandeisiens participent aussi à des opérations de testing dans la banlieue de Boston pour mettre en évidence la discrimination pratiquée à l'encontre des Noirs. Ils lancent un programme d'action sociale reconduit d'année en année, qui s'adresse à la communauté noire: aide à la réfection et la réhabilitation de logements, amélioration des infrastructures des quartiers défavorisés... Et ce n'est pas une poignée de Brandeisiens qui s'implique dans ces actions: en 1953, leur comité de la NAACP compte 121membres, soit 15% des étudiants (ils sont alors 800).

 

 Au début des années cinquante, les Brandeisiens protestent également contre le maccarthysme. Ils écrivent de nombreux articles dans leur journal étudiant indépendant The Justice, et organisent par exemple une manifestation de soutien à Dirk Stuick, lorsque ce professeur du MIT est renvoyé de son poste pour raison politique. Lorsque éclate l'affaire Rosenberg, ils envoient une lettre de protestation au président Dwight Eisenhower. Dans tous les cas, leur credo est la défense de l'academic freedom[8], qui est l'un des arguments de leur opposition à la guerre de Corée: selon certains Brandeisiens, les États-Unis devraient en effet défendre les libertés chez eux avant de prétendre les promouvoir en Corée.

 

 Tout au long des années cinquante, les Brandeisiens affirment ainsi leur promptitude à contester les politiques menées aussi bien par leur gouvernement que dans des pays étrangers. Les protestations exprimées contre le traitement des Noirs, le maccarthysme ou la guerre de Corée sont en effet accompagnées par un soutien aux étudiants contestataires hongrois, ou encore une condamnation ferme de la politique d'apartheid en Afrique du Sud. Comment expliquer la force de l'activisme à l'université Brandeis?

 

 

À la source de l'activisme brandeisien

 

 Lorsque les trustees se réunirent pour trouver un nom à l'université à naître, en 1947, l'engagement constant de Louis D.Brandeis en faveur des plus démunis fut l'un des facteurs déterminants dans leur choix. Né aux États-Unis, il était issu d'une famille d'immigrants juifs ayant fui Prague en 1848. Après de brillantes études à Harvard, il ouvrit son propre cabinet à Boston, et commença à s'investir dans la défense des intérêts des plus pauvres. Il travailla notamment sur des affaires d'intérêt général et développa une conception nouvelle de la justice. Il partait du principe que la loi devait promouvoir la justice sociale, même s'il n'existait pas de précédent juridique. Ce type d'argument plus sociologique et idéaliste que strictement juridique devint célèbre sous le nom de Brandeis Brief et révolutionna véritablement la pratique du droit. Nommé juge à la Cour suprême par le président Woodrow Wilson en 1916, il y poursuivit son action progressiste jusqu'en 1939. Ce profil n'est pas étranger à la décision des trustees. En donnant le nom de Brandeis à la première université américaine à financement juif, ces derniers ne rendaient pas seulement hommage à un grand Juif américain; ils faisaient de lui l'incarnation des idéaux de cette université à bâtir, des principes mis en avant depuis des siècles par la communauté juive.

 

 L'engagement politique et social du peuple hébraïque est bien connu. Il trouve notamment sa source dans le messianisme juif. L'idée messianique du Tikkun Olam est ainsi l'un des fondements de la tradition libérale juive. Dans la vision juive, en effet, la création du monde par Dieu n'a pas été achevée, et les hommes ont le devoir de la poursuivre afin de la mener à son terme. C'est cette mission, dont le but est d'œuvrer pour la rédemption du monde et de préparer la voie au Royaume, que l'on appelle en hébreu Tikkun Olam: la «réparation du monde». La foi hébraïque n'appelle donc pas à une attente passive du Messie, mais véhicule plutôt un idéal d'activisme. Au lieu d'attendre que le Messie vienne achever la réparation du monde, les hommes sont invités à unir leurs efforts pour initier eux-mêmes l'âge utopique. Leur engagement doit être orienté vers les hommes. La relation entre Dieu et les fidèles ne se limite donc pas à la foi et au respect des principes hébraïques, mais s'étend à la manière que les croyants ont de traiter leur prochain. L'amour de Dieu est incomplet sans l'amour des autres hommes, et prier n'a aucun sens si un fidèle ne s'emploie pas à rendre le monde meilleur.

 

 Les Juifs américains ne font pas exception à la règle: leur histoire est jalonnée de luttes politiques, sociales, syndicales... Après une immigration principalement sépharade du XVe au XVIIIesiècle, ce sont les Ashkénazes qui prennent le dessus parmi les arrivants juifs aux États-Unis. Au XIXesiècle, les causes de l'émigration vers les États-Unis sont essentiellement économiques et politiques. L'échec de la révolution de 1848, puis les pogroms perpétrés en Russie sont responsables de deux vagues d'immigration distinctes, mais dont les participants ont une caractéristique commune: leur forte politisation. Beaucoup de ceux qui arrivent aux États-Unis autour de 1905 avaient choisi de rester et de s'opposer à l'oppression. Ils ont donc souvent un bagage politique considérable, rarement sans lien avec le Bund[9]. Plutôt que de fuir, ils avaient participé à la lutte contre les pogroms, joué un rôle clé dans la révolution de 1905, ou organisé des grèves et des syndicats en Europe de l'Est. Ils n'apportent donc pas seulement des théories radicales bien rodées, mais l'expérience pratique pour les mettre en œuvre. Une fois arrivés aux États-Unis, ces activistes découvrent un terrain favorable à l'expansion de leurs idées au sein de leur communauté et au-delà. La majorité deviennent ouvriers, et ceux qui échappent aux usines et au sweating system[10] ne se préoccupent pas moins du sort de leurs coreligionnaires. Les conditions de vie et de travail des immigrants récents jouent un rôle capital dans le développement du radicalisme syndical et politique juif. C'est ainsi que naît une forte tradition syndicale dans la communauté juive américaine, symbolisée par l'United Hebrew Trades[11]. Au cours de leur histoire, les Juifs ont été au premier plan de la lutte pour une société plus juste. Pour les générations successives de Juifs américains, la lutte pour la justice sociale s'est exercée sur plusieurs fronts: syndicalisme, campagnes électorales, manifestations, création de partis politiques radicaux et libéraux... Ce n'est donc pas par hasard que les noms de syndicalistes et d'activistes juifs jalonnent l'histoire contestataire américaine, de Emma Goldman[12] à Abbie Hoffman[13] en passant par Betty Friedan[14], Michael Schwerner[15] et Rose Schneiderman[16]. Être juif n'est pas simplement une religion; cela recouvre également une signification historique, culturelle, et politique. Sans doute cet héritage humaniste est-il l'une des explications de la forte propension des Brandeisiens à contester.

 

 Les étudiants de l'université Brandeis ont néanmoins de bons maîtres en matière de contestation. Leurs professeurs, eux-mêmes engagés dans les luttes politiques et sociales de leur temps, les incitent à exprimer leur opinion. Pendant les années soixante, le nombre de professeurs passe de 175 à 380. Beaucoup des premiers professeurs recrutés l'ont été pendant le maccarthysme. L'identité libérale revendiquée par l'université Brandeis a alors attiré de nombreux marxistes. Et même si tous les professeurs ne sont pas marxistes, le clivage se situe entre radicaux et libéraux plus qu'entre républicains et démocrates. La plupart des maîtres à penser des activistes brandeisiens enseignent la sociologie, l'histoire, ou les sciences politiques. Dans certains cas, leur forte personnalité n'est pas étrangère à leur rôle de meneur de la contestation. Herbert Marcuse en est un exemple. C'est à coup de déclarations provocantes et de prises de position fermes qu'il incite les étudiants à réfléchir aux problèmes de leur temps et à exprimer leur opinion. Gordon Fellman est un autre professeur dont le rôle est fondamental dans la contestation des Brandeisiens. Son impact est même plus important que celui de Herbert Marcuse. Dès son arrivée à Brandeis comme professeur assistant de sociologie en 1964, il s'implique fortement dans la contestation. En plus de sa participation à de nombreux débats, conférences et manifestations, il est la cheville ouvrière de l'opposition à la guerre du Viêt-nam. Il propose un soutien constant aux activistes brandeisiens, met lui-même en place un atelier de réflexion sur la contestation non violente. Son objectif est non seulement d'obtenir que les étudiants forgent leurs convictions, mais aussi qu'ils agissent ensuite en conséquence. C'est le but visé par beaucoup de professeurs brandeisiens.

 

 Imprégnés d'une culture d'action sociale et de contestation, les Brandeisiens sont donc également poussés à exprimer leurs opinions par l'exemple et l'incitation de leurs professeurs. Dans le contexte très agité des années soixante, leurs actions se multiplient et prennent souvent une ampleur nationale.

 

 

Les Sixties: une décennie très agitée

 

 

Tout au long des Sixties, les sujets de contestation ne manquent pas pour les étudiants américains. La particularité des Brandeisiens réside principalement dans la vigueur de leur activisme et dans les innovations qu'ils proposent. C'est ainsi que leurs actions atteignent une résonance nationale à plusieurs occasions.

 

 Le début de la décennie est l'occasion de plusieurs rassemblements et manifestations pour le désarmement, ou contre la politique américaine vis-à-vis de Cuba. Puis, en 1965, sur l'impulsion des étudiants d'origine latino-américaine, les Brandeisiens apportent leur soutien à l'United Farm Workers Organization Committee[17], qui se bat pour défendre les travailleurs agricoles californiens.

 

 Néanmoins, le début des Sixties est principalement marqué par la lutte en faveur des droits civiques. Les Noirs du Sud du pays se révoltent contre la ségrégation qu'ils subissent et obtiennent le soutien d'étudiants de tout le pays dans leur combat. Poursuivant les actions entreprises au cours des années cinquante, les Brandeisiens passent du stade des conférences à celui des sit-in, des boycotts et des manifestations. À Waltham, Boston, ou Washington, ils participent à de nombreux rassemblements et manifestations de 1960 à 1965. Mais ces actions ne les satisfont apparemment pas. Soucieux d'apporter une aide concrète aux Noirs du Sud des États-Unis, ils décident d'organiser un Fast for Freedom[18]. Le principe est simple: les étudiants s'engagent à jeûner le temps d'un repas, et remettent aux organisateurs la somme qu'ils auraient dépensée pour s'alimenter. De la nourriture est ensuite achetée avec l'argent collecté, et acheminée dans le Sud. En mai1963, ce sont ainsi 600Brandeisiens qui participent à l'opération sur un total de1700. L'initiative est reconduite et élargie l'année suivante. Cette fois, près de 1000Brandeisiens y participent, et 32 universités se joignent à eux. La somme totale récoltée atteint 10000dollars. La troisième édition du Fast for Freedom, soutenue par le président Lyndon Johnson et Martin Luther King, recueille 38000dollars dans plus de 150universités. L'opération se poursuit ainsi de 1963 à 1967, sans s'essouffler. Pour preuve, le sixième et dernier Fast for Freedom, organisé en 1967, rassemble encore 110universités. Ainsi, l'idée lancée par les Brandeisiens en 1963 a connu un grand succès dans tout le pays.

 

 Tandis que la question des droits civiques s'estompe au fil des ans, de nombreux problèmes restent en suspens pour la communauté noire. L'accès à l'éducation supérieure en est un. Ce sujet met l'université Brandeis à la une des journaux nationaux lorsqu'en janvier1969, 75étudiants noirs prennent possession de Ford Hall, le bâtiment administratif de l'université. Les dix exigences[19] dont ils demandent la satisfaction reçoivent vite l'approbation et le soutien des étudiants blancs de l'université, qui manifestent et se mettent en grève pour les soutenir. Ils procurent également aux occupants de Ford Hall un soutien logistique. Le bâtiment est évacué onze jours plus tard. Entre-temps, les contestataires ont reçu des messages de soutien de très nombreuses universités américaines. C'est une action de plus dont l'impact est national.

 

 En dehors des droits civiques, le sujet de contestation majeur des années soixante est bien entendu la guerre du Viêt-nam. Les Brandeisiens commencent leurs actions à la fin 1964. La contestation s'intensifie rapidement, et jusqu'en 1970, le campus est le théâtre de débats acharnés, de rassemblements, de manifestations incessantes contre la guerre ou le recrutement de l'armée au sein de l'université. De nombreuses actions se déroulent aussi ailleurs, principalement à Boston, New York et Washington. Mais en décembre 1968, le campus redevient le centre des préoccupations, lorsque les Brandeisiens offrent leur protection à John Rollins, un déserteur de l'US Army qui refuse de partir au Viêt-nam. Ils l'accueillent dans Mailman Hall pour une quinzaine de jours, après quoi il finit par se rendre aux autorités. Cette initiative n'est rien toutefois en comparaison de ce qui reste à venir...

 

 Lorsque le président Richard Nixon annonce sa décision d'étendre la guerre au Cambodge, le 30 avril 1970, les étudiants américains réagissent en multipliant les manifestations. Le 2mai, une quarantaine de Brandeisiens[20] proposent de lancer une grève nationale. La décision est annoncée le jour même par Tom Hayden. Un centre national de coordination est alors établi à l'université Brandeis: le NSIC[21]. Leur rôle principal est de centraliser les informations sur les actions menées dans toutes les universités et de les communiquer à tous les campus. Le 4mai, la mort de quatre étudiants à Kent State, sous les balles de la garde nationale, provoque une réaction de très grande ampleur dans les universités américaines. De nouveaux établissements se mettent en grève. La nécessité de coordonner le mouvement s'en trouve renforcée. Les Brandeisiens organisent des conférences de presse très régulièrement et diffusent quotidiennement un bulletin dressant le bilan des actions passées et à venir. À cet effort de coordination s'ajoutent les actions concrètes entreprises par les Brandeisiens eux-mêmes. Les réunions sont nombreuses pour débattre des actions à mener. Ils décident ainsi d'appeler au boycott des compagnies qui participent à l'effort de guerre ou ne la condamnent pas ouvertement. Ils exercent également une pression continue sur leurs élus au Congrès, distribuent des tracts dans les environs du campus, multiplient les manifestations et les rassemblements. Lorsque les vacances d'été débutent, et que les étudiants des autres campus sont rentrés chez eux, une partie des Brandeisiens décident de mettre en place un Summer Institute[22], destiné à la fois à mener une réflexion sur la contestation et à poursuivre les actions concrètes. Ils organisent des actions de soutien aux hommes politiques favorables à la paix, poursuivent leur campagne d'information de l'électorat et leur implication contre le draft[23]. Mais à ces actions désormais habituelles s'ajoutent des initiatives à destination de la communauté locale. Ils se proposent en effet comme bénévoles au sein d'un programme d'aide aux jeunes qui ont interrompu leurs études, aux toxicomanes, ainsi qu'aux alcooliques. Une fois de plus, leur volonté de contestation s'accompagne de considérations sociales. Les Brandeisiens poursuivent leurs actions jusqu'au mois d'août. La fin de la grève est finalement votée à la rentrée, mais elle aura duré bien plus longtemps qu'ailleurs.

 

 Au cours des années soixante, l'université Brandeis est le théâtre de nombreuses actions contestataires. À l'instar de beaucoup d'autres étudiants américains, les Brandeisiens vont de rassemblements en manifestations. Le contexte s'y prête. Mais l'esprit activiste qui flotte dans l'air des Sixties n'explique pas tout. Il n'explique pas, notamment, que les Brandeisiens soient si souvent à l'origine d'initiatives d'ampleur nationale. Il n'explique pas non plus pourquoi l'activisme brandeisien touche le campus dans des proportions bien plus importantes qu'ailleurs. Pour trouver une explication à cela, il faut se pencher sur l'identité à part de l'université Brandeis. Car les principes culturels et sociaux véhiculés au sein de la communauté juive ne sont pas étrangers à l'activisme incessant des Brandeisiens. Sur ces principes, ainsi que sur l'exemple et les incitations des enseignants, l'université Brandeis a très vite créé une tradition activiste. Cette tradition, qui émerge dès les années cinquante, se renforce considérablement dans les années soixante pour se poursuivre ensuite. Opposition à la guerre du Golfe, poursuite et intensification de la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud, soutien à la cause du Tibet libre et dernièrement, opposition à l'opération Enduring Freedom en Afghanistan. Aujourd'hui encore, la tradition contestataire brandeisienne est donc bien implantée, et les étudiants n'ont toujours pas remisé leurs pancartes.

 

 

 



[1]     Membres du conseil d'administration de l'université, en général les plus importants contributeurs au budget.

[2]     Étudiants de première année

[3]     « Nous étions jeunes et ambitieux, et n'avions pas encore réalisé que quelque part, au-delà de notre horizon, des limites existaient. Pour nous, il ne semblait y en avoir aucune», cité dans GOLDSTEIN (Jack), “Early Days of Brandeis: there was a time when it was possible to ask for too little money”, Brandeis Review, 50th Anniversary Issue - Fall 1998 / Winter 1999, p.31.

[4]     Des «dingues attirés par l'aventure»: voir SACHAR (Abram), Brandeis University: A Host at Last, Londres, Brandeis University Press, 1995, p.37.

[5]     « Helped give Brandeis its image of intellectual vitality and passionate concern for the underprivileged and disinherited”: ibidem, p.v.

[6]     «Lorsque j'étudiais à Waltham, dans le Massachusetts, Brandeis était l'université la plus contestataire aux États-Unis»: voir GILLI (Ludivine), «L'activisme étudiant à l'université Brandeis dans les années soixante», mémoire de maîtrise, ParisI, 2002, p.16

[7]     Ralph Abernathy est l'un des leaders du mouvement des droits civiques. Il aida Martin Luther King à organiser le boycott des bus de Montgomery en1955. Membre de la SCLC (Southern Christian Leadership Conference), il en devint le président à la mort de Martin Luther King, et le resta jusqu'en 1977

[8]     L’expression pourrait être traduite par «liberté de l'enseignement», mais elle recoupe la notion plus large de liberté d'opinion et d'expression au sein de l'université.

[9]     Créé en 1897, dans la capitale lituanienne, le Yiddish Arbeit Bund (Union des ouvriers juifs de Pologne, de Lituanie et de Russie) est le premier parti socialiste ouvrier juif. Parti de 3500adhérents à sa naissance, le Bund en revendique 30000 en1910. L'objectif principal du mouvement était de défendre les travailleurs juifs qui subissaient discrimination et exploitation non seulement en tant qu'ouvriers, mais également du fait de leur religion.

[10]    Ce système tire son nom des ateliers et des usines dans lesquels les ouvriers sont exploités, les sweatshops.

[11]    Syndicat juif unifié

[12]    Syndicaliste et féministe américaine. Elle est expulsée du territoire des États-Unis en raison de ses activités lors de la «Red Scare» du début des années 1920.

[13]    Activiste étudiant pendant les années soixante, il est l'une des piliers du mouvement contestataire.]

[14]    Auteur de The Feminine mystique (La femme mystifiée), B.Friedan est la figure la plus connue du mouvement féministe des années 1960.

[15]    Militant pour les droits civiques, il est assassiné dans le Mississippi en 1964.

[16]    Syndicaliste.

[17]    Comité d'organisation de l'union des travailleurs agricoles

[18]    Jeûne pour la liberté

[19]    Les Ten demands exigent principalement la création d'un département d'études africaines, le recrutement de davantage d'étudiants noirs et la création de bourses à leur intention.

[20]    Ils sont réunis à New Haven à l'occasion du procès de Bobby Seale, le leader des Black Panthers.

[21]    National Strike Information Center

[22]    Université d'été

[23] La conscription.