X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 15, Chantiers 2003 » Ines Sabotic, Les cafés de Zagreb de 1884 à 1914 : sociabilités, normes et identités

Ines Sabotic, Les cafés de Zagreb de 1884 à 1914 : sociabilités, normes et identités

Les cafés de Zagreb de 1884 à 1914 : sociabilités, normes et identités

 

 

Bulletin n° 15, printemps 2003

 

 

 

Ines Sabotic

 

Les cafés sont nés à Paris et à Vienne à la fin du XVIIesiècle, en même temps que les Lumières. L'esprit nouveau qui souffle alors sur l'Europe s'engouffre dans cet espace vierge et sans histoire. L'élite sociale (d'abord en France) quitte ainsi les salons pour se rendre dans ce lieu public, qui lui est néanmoins réservé, afin de discuter, avec ses pairs, des idées nouvelles tout en buvant cette boisson stimulante qu'est le café.

Une nouvelle forme de sociabilité s'y développe, différente de celle des tavernes dans lesquelles se regroupe, autour de boissons alcoolisées, une clientèle essentiellement populaire; «aussi l'avènement du café au XVIIIe fut-il généralement interprété comme un signe de progrès, comme un triomphe de la civilisation sur la barbarie»[1]. Au XIXe siècle, les cafés se démocratisent ou plutôt s'embourgeoisent. Le scénario est le même dans toutes les villes d'Europe, seuls les personnages et les noms diffèrent. Café à Paris, Kaffeehaus à Vienne, kávéház à Budapest, kavana à Zagreb, chacune de ces villes intègre cet établissement dans son environnement, dans son histoire.

 

 Si la kavana est mentionnée pour la première fois dans les années 1750, elle ne connaît son âge d'or que dans les années 1900. De ce fait, ce tournant de siècle attire toute notre attention. D'abord, le cadre juridique est alors le plus riche mais aussi le plus complexe. Plus particulièrement, 1884 est l'année de mise en vigueur d'une nouvelle loi sur l'artisanat marquant une importante rupture avec la législation précédente. La kavana ainsi que les établissements de même type comme les tavernes (krcma), les restaurants (gostiona), les hôtels (svratište), les débits de café (kavotocje), les débits d'alcool (rakijašnica) sont plus que jamais les objets de préoccupation des autorités.

 

 De plus, Zagreb traverse une période de modernisation et découvre la modernité. Malgré ses 61002habitants en 1900, elle remplit néanmoins toutes les fonctions d'une capitale, elle est véritablement le centre politique, économique, culturel, universitaire... de Croatie. Ce développement doit cependant être remis dans un contexte plus large. Intégrés à l'Empire d'Autriche-Hongrie, les royaumes de Croatie et Slavonie bénéficient, grâce à la Nagodba (compromis hungaro-croate signé en 1868), d'une autonomie dans les affaires intérieures, la justice, les cultes et l'éducation. Le pouvoir exécutif est entre les mains du gouvernement à la tête duquel se trouve le ban, le législatif entre celles de la diète (Sabor). La langue officielle est le croate. Si la Nagodba apporte quelques satisfactions, elle reste malgré tout en deçà des attentes d'une majorité de Croates. En effet, alors que les nationalismes sont en plein développement et les aspirations nationales grandes, le partage du royaume «triunitaire» est confirmé: la Croatie et la Slavonie restent liées à la Hongrie, la Dalmatie sous administration autrichienne. La vie politique de cette période est d'ailleurs assez tumultueuse. À ce titre, on retient plus particulièrement deux dates, 1883 et 1903, correspondant d'une part à deux révoltes populaires, et d'autre part au gouvernement du ban Khuen-Héderváry, personnage symbolisant la «magyarisation» en Croatie[2].

 

 Bref, Zagreb et ses cafés sont sans aucun doute le lieu de rencontre mais aussi d'affrontement des différentes logiques de modernisation, porteuses de valeurs et d'intérêts spécifiques. La première est impériale (autrichienne et hongroise), marquée par la problématique centre-périphérie, la seconde est royale (croate), marquée par la problématique nationaliste[3]. Les cafés zagrebois se développent donc dans un double contexte.

 

 D'une certaine manière, le café est une porte d'entrée dans l'histoire d'un pays ou d'une ville. Les historiens amateurs n'ont pas manqué de le constater. Les ouvrages, destinés au grand public, riches en illustrations, plus modestes sur le texte, sont effectivement nombreux. Chacun d'entre eux présente le café comme un foyer de révolution en tout genre, un riche laboratoire de culture, un espace privilégié de relations humaines. Bref, le café est devenu une institution culturelle sans l'intervention des historiens. En effet, ces derniers mentionnaient souvent le rôle du café mais sans pour autant s'intéresser outre mesure à cette image d'Épinal. L'historiographie étant elle aussi dépendante de son présent, il fallait attendre un temps plus propice à ce type de réflexion. Ce n'est que depuis les années 1980 que des études plus systématiques sont faites, en l'occurrence quelques thèses[4] et des rencontres scientifiques[5]. Le café devient même un des «lieux de mémoire» de la France[6]. En fait, l'entrée du café dans le champ historiographique n'a pu se faire sans l'entrée au préalable d'une problématique de recherche plus riche, en l'occurrence la sociabilité[7]. Dans l'esprit des Annales, l'histoire s'ouvre aux autres disciplines, notamment à la sociologie qui s'interroge, entre autres, sur la sociabilité. C'est ainsi que cette dernière fait son apparition dans le vocabulaire historique français en 1966 sous la plume de Maurice Agulhon[8].

 

 Si les idées nouvelles sont toujours enrichissantes, elles ont néanmoins besoin de sources pour entrer dans l'histoire. Dans le cas des cafés de Zagreb au tournant du XXesiècle, ces sources ne manquent pas, au contraire. Elles sont diverses, obligeant à adopter non pas une mais des approches méthodologiques, et inédites, dévoilant des réalités inconnues jusqu'alors. D'abord, les registres artisanaux, en particulier le registre artisanal (Obrtni upisnik «B»), ont apporté des informations objectives (nom des artisans, type d'établissement, date d'ouverture et de fermeture, etc.) permettant de mesurer le phénomène du café (plus précisément la kavana, la krcma, la gostiona...). Pour expliquer ce dernier, les dossiers de l'Index général (Opce kazalo) annuel de la mairie de Zagreb qui enregistre les échanges écrits (déclarations, lettres, plaintes, amendes, demandes...) entre la mairie d'une part, et les administrations diverses, les habitants et les organisations civiles d'autre part, ont apporté de précieuses informations. Ils ont permis notamment de dégager deux protagonistes clés de l'univers des cafés, à savoir les autorités et les artisans. Pour mieux connaître les positions des autorités, il a été nécessaire de consulter le Recueil des lois et ordonnances de Croatie et Slavonie (Sbornik zakona i naredaba kraljevina Hrvatske i Slavonije) qui regroupe la majorité des textes juridiques issus du parlement, gouvernement national - secteur des affaires intérieures, des ministères ainsi que les procès-verbaux des séances de la diète (Stenograficki zapisnik sabora Hrvatske, Slavonije i Dalmacije). Les décisions municipales, quant à elles, sont conservées dans les dossiers de l'Index municipal mais aussi dans les comptes rendus du conseil municipal (Zapisnik skupštine gradskog zastupstva slobodnog i kraljevskog glavnoga grada Zagreba). En ce qui concerne les artisans, les journaux professionnels (Viestnik hrvatskih konobara, gostionicara i kavanara, 1903-1905, Gostionicarski list, 1907-1912, Gostionicar, 1913-1914, Kalendar za svratištare, gostionicare, krcmare i kavanare za prostu godinu, 1910-1913) sont de véritables chroniques pour la période 1903-1914. Pourtant, il aurait été incomplet de se limiter à ces deux groupes, il était nécessaire d'en intégrer un troisième, les clients, utilisateurs des cafés. C'est pour eux et par eux que ces établissements connaissent le succès, ils sont en quelque sorte leur raison d'être. Comme ce groupe n'est pas homogène et ses contours relativement flous, l'étude des clients posait un problème, celui des sources. Il était donc nécessaire de trouver des sources alternatives qui pouvaient révéler les motivations et les attentes des clients, comme des mémoires, des articles de journaux, des textes littéraires, des guides touristiques, des photographies, des menus et des cartes. Toutes les sources sont écrites dans un croate parfois vieilli mais toujours accessible.

 

 En fait, c'est plutôt la bibliographie qui a posé des problèmes. L'absence d'étude systématique et complète sur l'histoire politique et économique rendait parfois plus difficile l'explication de certains termes ou encore la définition de certains contextes. L'absence d'ouvrages sur la sociabilité (une histoire culturelle peut difficilement être envisagée avant d'avoir épuisé les problématiques relatives à l'histoire politique et économique) a néanmoins quelques avantages dans la mesure où elle donne une certaine liberté de réflexion, à l'abri des polémiques.

 

 D'une manière générale, si l'histoire culturelle et sociale pose des questions particulièrement stimulantes, l'histoire croate contemporaine détermine le contexte spatio-temporel de l'histoire des kavana mais aussi des krcma, gostiona..., bref de tous les établissements de ce type.

 

 Finalement, comme ce sont les hommes qui donnent sens et fonctions aux cafés, il semble justifié d'étudier ces derniers au travers des autorités, des artisans et des clients. Chacun de ces groupes porte un regard particulier et très subjectif sur les cafés, chacun a une perception et une conception propre de leurs sociabilités. Quels sont leurs liens aux cafés? Quelles sont leurs attentes? De quels moyens usent-ils pour les satisfaire? Comment chacun d'entre eux décline-t-il sociabilité et café, identité et café?

 

 Néanmoins, il convient d'insister aussi sur leur complémentarité. Tous ensemble, ils forment un tableau relativement complet de la société croate au tournant du siècle.

 

 

Les normes des autorités

 

 La sociabilité des cafés a largement intéressé les autorités, qu'il soit question des autorités locales (la municipalité de Zagreb), nationales (la diète croate et le gouvernement croate) et communes (le parlement, les différents ministères). La multitude des textes de loi, leur renouvellement, confirme bien l'intérêt des diverses autorités pour cette branche artisanale.

 

 Le point de départ du cadre juridique général de la période 1884-1914 est la loi sur l'artisanat de 1884 qui apporte de grands changements au sein de l'artisanat de la couronne de saint Étienne. Pour une majorité de métiers artisanaux, elle met un bémol au libéralisme économique affirmé dans la loi sur l'artisanat de 1872. En effet, la liberté d'entreprendre n'existe plus puisque le diplôme redevient une condition nécessaire à toute activité, la liberté d'association n'est plus possible puisque les organisations professionnelles redeviennent obligatoires (forme modernisée des corporations). Bref, le diplôme retrouve sa valeur, l'artisan son statut, la branche son pouvoir et le consommateur la qualité. Il y a néanmoins quelques exceptions à cette règle.

 

 Pour les débitants, les cafetiers, les hôteliers et les restaurateurs (ainsi que les brocanteurs, les transporteurs divers, les ramoneurs, les fabricants et vendeurs de produits explosifs, toxiques et médicamenteux, les professionnels du bâtiment), les changements sont d'un autre ordre. Les possibilités de recel, de prostitution, d'incendie... poussent les autorités à mettre ces métiers sous la loupe. Le statut des débitants, des cafetiers, des restaurateurs et des hôteliers de la ville de Zagreb (Štatut za obrte bavece se držanjem svratištah, gostionah, pivanah, krcmah, rakijašnicah, kavanah i kavotocjah) datant de 1887 précise les normes suivant lesquelles un artisan zagrebois peut obtenir une concession (être majeur, avoir un casier judiciaire vierge, être digne de confiance, ne pas être tenancier d'une maison close). Mais cela n'est pas suffisant. Une commission doit effectivement inspecter l'établissement qui doit répondre à des critères d'hygiène et de santé publique (salles ventilées, lieux d'aisance avec water-closet, propreté...), d'ordre et de morale (éclairage, enseigne, horaire, fêtes et jeux autorisés...). À cela, il faut rajouter les normes conservant la hiérarchie sociale.

 

 La kavana et la krcma illustrent très bien cet aspect. Les autorités ont prévu de faire de la kavana le lieu de sociabilité de l'élite, du moins de la bourgeoisie. Cet établissement est le moins sujet aux interdictions et possède les droits les plus importants. Ses caractéristiques en témoignent: son espace est plus grand (une superficie d'au moins 60m² et un plafond haut de 4mètres au minimum), ses salles peuvent se situer au premier étage d'un immeuble, ses horaires sont plus longs (jusqu'à 1heure), le billard y est autorisé. La krcma, au contraire, devrait accueillir une clientèle plutôt populaire, donc plus douteuse. Certes, la krcma n'est pas véritablement l'opposé de la kavana, puisque les jeux y sont aussi autorisés et les heures de fermeture relativement tardives (jusqu'à 23heures). Pourtant, cet établissement ne peut s'ouvrir qu'au rez-de-chaussée, il est interdit dans certaines rues de la ville et notamment à proximité des bâtiments publics et des lieux de cultes, ses salles sont plus petites (une superficie d'au moins 30m² et un plafond haut de 3mètres au minimum), sa transparence est toujours renforcée.

 

 Mais pour ouvrir un établissement, il n'est pas suffisant que l'artisan et l'établissement remplissent les conditions nécessaires, il faut aussi que le nombre d'établissements autorisés à être ouvert ne soit pas dépassé (soit 15 puis 25kavana en 1897 et 150 puis 200krcma en 1903).

 

 En 1888, soit quatre ans après la ratification de la loi sur l'artisanat, un an après celle du statut pour les cafés de Zagreb, la loi concernant les impôts sur les boissons alcoolisées apporte d'importants changements. Depuis les années 1850, un nouvel impôt sur le vin est levé par l'État dans la couronne de saint Étienne, en Croatie il l'est au profit des municipalités. L'État s'est donc privé d'une source importante de revenus au profit des localités afin que ces dernières puissent renflouer leurs maigres budgets et subvenir aux charges publiques locales (et notamment au financement des écoles et de l'administration). La loi de 1888 ne remet pas en cause cette source de financement confirmée par la Nagodba, mais elle amoindrit le rôle des municipalités. Désormais, l'État détient le «droit exclusif» sur la vente des boissons alcoolisées et le ministère des Finances, en l'occurrence la Direction des Finances, devient le seul compétent pour délivrer les autorisations.

 

 Les plus grandes répercussions touchent les artisans. À la simplicité du cadre juridique précédent, on observe un doublement de la procédure. Le patron de café, de restaurant ou d'hôtel doit obtenir deux autorisations, la première des autorités municipales pour loger des clients, servir du café ou des plats cuisinés, la seconde de la Direction des Finances pour vendre des boissons alcoolisées. Les réformes faites par la suite (comme la loi concernant la vente des boissons alcoolisées de 1899) n'apportent pas de changements radicaux, elles ont avant tout pour objectif l'amélioration des prélèvements des nouveaux impôts destinés à remplir les caisses de l'État.

 

 Les autorités, qu'il soit question de la direction des Finances, du gouvernement croate - secteur des affaires intérieures ou de la municipalité de Zagreb, posent les conditions par des textes de loi. Elles proposent une sociabilité normée, idéale en quelque sorte, véhiculant des valeurs nécessairement conservatrices, à savoir l'ordre, la morale, l'hygiène ainsi que la hiérarchie sociale. Leurs motivations et leurs craintes ont des formes tout à fait palpables, visibles et mesurables. La seule concurrence qui existe entre ces institutions est d'ordre financier.

 

 

Étude d'une branche artisanale

 

 Il ne fait aucun doute que la complexité juridique et la modernisation de cette branche artisanale aient eu des répercussions concrètes et directes sur la vie professionnelle des taverniers, cafetiers, restaurateurs et hôteliers. Les problèmes sont nombreux: modernisation difficile à assumer, complexité de la procédure, fiscalité trop lourde, amendes jugées injustes, concurrence des petits restaurants, des maisons closes, des marchands de vin et d'alcool, manque de professionnalisme du personnel. Confrontés à ces temps nouveaux, les artisans s'organisent.

 

 L'association des restaurateurs et des cafetiers (društvo gostionicara i kavanara) qui existe depuis au moins 1833, regroupe principalement des artisans appartenant à la petite bourgeoisie dont les origines sont aussi variées que celles qui existent dans l'Empire. La fonction de cette organisation reste relativement traditionnelle puisqu'elle est avant tout humanitaire, sans véritable souci pour les intérêts de cette branche artisanale.

 

 Pourtant, on observe une évolution dans la fonction et la structure de cette organisation. En effet, en 1894, les autorités poussent à une modernisation des organisations professionnelles libres (appelées zadruga). Ces dernières doivent davantage s'investir dans la défense des intérêts professionnels et le développement de la profession. En 1904, sous la montée du nombre de taverniers d'origine croate, l'un d'entre eux, Mato Huzjak, devient président de la zadruga. La direction s'engage alors activement dans la défense des intérêts des artisans. Elle écrit régulièrement des courriers aux autorités de toutes les instances et organise même des manifestations. Elle n'hésite pas non plus à s'engager dans la politique. Sensible à la nécessité de favoriser la communication avec ses membres, elle reprend le journal professionnel qui sort depuis fin 1903. Mais la direction a des objectifs plus ambitieux encore. En 1907, elle récolte les fruits de sa politique. Cette année-là, une fédération nationale des zadruga sous la direction de Mato Huzjak est fondée ainsi qu'une banque des restaurateurs (Gostionicarska banka) permettant aux artisans d'avoir une plus grande autonomie financière. À la suite de la mort de Huzjak en 1909, le nouveau président, Franjo A. Schmidt, et son principal collaborateur Srecko Pavlekovic, poursuivent dans cette voie. Parmi leurs plus grandes réalisations, on retient l'ouverture d'une école professionnelle en 1917.

 

 D'une certaine manière, les artisans deviennent les relais entre les autorités et les clients, ils sont responsables de l'application de normes fixées par les autorités, des normes qui ne sont pas toujours en accord avec leurs propres intérêts. La sociabilité normée est ici confrontée à la réalité d'une branche artisanale qui a des impératifs financiers indépendants des systèmes de valeur. Devant les obstacles, les différences entre les taverniers et les hôteliers s'effacent, les artisans deviennent homogènes, capables d'adopter les règles de la sociabilité formelle pour défendre au mieux des intérêts communs. Le développement de la société civile impose sans aucun doute une prise de conscience de ses droits et de son statut ainsi qu'un apprentissage des moyens pour en bénéficier pleinement.

 

 

Pratiques et symboliques des cafés

 

 Le tournant du siècle est pour la société croate une période particulièrement dynamique de modernisation. Elle fait alors face à l'urbanisation, elle prend conscience de sa nation, elle cherche sa place parmi les sociétés européennes. D'une certaine manière, Zagreb, la Croatie et l'Europe ne sont pas seulement des entités géographiques d'échelles différentes, elles sont véritablement des sphères culturelles et des supports d'identité qui se manifestent de manière très concrète. La sociabilité informelle des clients est une voie prometteuse pour les déceler et les étudier. La sociabilité normée des autorités est maintenant confrontée à la réalité d'une société.

 

 D'abord, la sociabilité informelle des cafés parle de Zagreb, de son identité urbaine. Malgré toutes les normes favorisant une certaine hiérarchie sociale entre les différents établissements, les autorités n'ont réussi à appliquer que partiellement cet objectif. L'homogénéité sociale n'est respectée que dans le cas de la kavana dont l'identité urbaine est exclusive. La krcma au contraire est davantage «démocratique» puisqu'elle accueille toutes les couches sociales, elle est intégrative. Cette réalité s'inscrit même dans l'espace. Le centre-ville est réservé à la kavana alors que le reste de la ville est véritablement envahi par la krcma qui se trouve d'ailleurs même là où elle est interdite. En raison de la présence de l'élite sociale dans les deux types d'établissements, l'un comme l'autre remplissent une fonction sensiblement identique, celle d'être les salons de la société zagreboise. Cette observation de A.G. Matoš[9] n'est pas sans ironie car elle témoigne de l'absence d'une véritable élite urbaine.

 

 Dans ces «salons», l'identité croate s'éveille et évolue. La krcma apparaît comme un relais de sociabilité politique. Les sympathisants de mêmes idées politiques en font leur quartier général, ils y préparent leurs élections. La krcma de Ivan Peršic offre à ce titre un portrait particulièrement intéressant[10]. Cependant, étant donné que le droit de vote est particulièrement restreint (environ 2,2% de la population), ce type de sociabilité n'a pas véritablement d'effet dans la vie politique. La krcma est avant tout un espace de liberté, de réconfort mais aussi d'éducation politique.

 

 La gostiona, quant à elle, apporte des éclairages plus discrets sur l'identité croate mais sans être moins révélateur. Pour cela, il suffit de se pencher sur la langue, fort élément d'identification dans cet empire multilingue, et plus particulièrement sur la langue des menus. On remarque que l'allemand est ici aussi la langue dominante. Le croate n'ayant pas encore acquis ses lettres de noblesse, il a du mal à s'installer dans l'univers gastronomique de la bourgeoisie. Pourtant, comme c'est la langue officielle, les autorités veillent à l'application de la loi dans les restaurants aussi. Ce n'est qu'au début du XXesiècle que les restaurateurs commencent de manière systématique à «croatiser» le nom des plats. Le choix de la langue des menus devient ainsi un mode d'affirmation identitaire. Mais pour cela, une prise de conscience nationale avait dû se faire au préalable.

 

 Si la langue est un support d'identité nationale stratégique, cela n'est pas le cas des bonnes manières et du bon goût. En effet, les kavana de Zagreb ne sont finalement que des imitations des cafés viennois: les décors, les dialogues, la clientèle bourgeoise, les références culturelles, bref la théâtralisation est identique. Le fait que la kavana ressemble tant au Kaffeehaus de Vienne n'a rien d'étonnant. L'imitation est un phénomène inhérent à la périphérie surtout quand il est question des symboles de la culture bourgeoise. Elle est comme un acte d'adhésion volontaire à une sphère culturelle, exprimant par là même la volonté de sortir des limites imposées par la périphérie mais au risque de tomber dans le snobisme.

 

 Ce choix pour l'Europe est également visible chez les jeunes qui désirent ardemment participer aux grands mouvements culturels. Au tournant du siècle, la scène culturelle croate est marquée par la Moderna que l'on ne doit pas seulement comprendre comme un mouvement littéraire mais aussi comme une«renaissance culturelle croate»[11] et «un mouvement vers l'Europe»[12]. Comme à Vienne, la kavana devient le lieu de prédilection de la sociabilité des jeunes écrivains, elle est le royaume de la Bohème. Les parallèles s'arrêtent là.

 

 En effet, si les formes s'imitent facilement, cela n'est pas le cas des valeurs. La réalité du café n'est pas la même à Vienne et à Zagreb. Alors que les jeunes Autrichiens se détournent de la politique pour se réfugier dans l'art, les jeunes Croates au contraire ne peuvent faire abstraction des affaires de la cité ni de leur héritage historique. La politique s'infiltre ainsi dans l'art et la littérature. Les jeunes Croates ne peuvent intégrer les valeurs d'une société décadente et cosmopolite dans une société qui commence à peine à se moderniser et à prendre conscience de son identité nationale.

 

 Plus généralement, de la norme des autorités aux attentes et besoins des clients, les différences sont grandes car jamais un texte de loi ne peut englober toutes les «inventions» qui naissent des rencontres faites lors du temps libre. C'est justement ce qui fait du café un établissement de liberté et donc de vérité. Au contact des clients, la sociabilité normée s'efface, à sa place apparaît une sociabilité informelle, spontanée, libre, suivant les besoins, les valeurs et les goûts de la société. On y retrouve ainsi les expressions identitaires à la fois d'une société urbaine sans véritable élite puisqu'elle fait des cafés ses salons, d'une société croate dont les couches populaires parlent politique alors que les bourgeois commandent encore leurs plats en allemand, et d'une société européenne tournée vers la culture et les modes de vie de Vienne, sa capitale. La krcma devient alors un espace de liberté, la gostiona un atelier de croate et la kavana une porte ouverte sur l'Europe. Les modernisations se mêlent et s'entremêlent dans chacun de ces établissements.

 

 

Conclusions

 

 Ainsi, les autorités posent les conditions de la sociabilité, les artisans l'appliquent, les clients en usent et même en abusent. Tous se rencontrent sur les limites de la sociabilité pour les conserver (autorités), les repousser (artisans), les détourner (clients). D'une certaine manière, la sociabilité est, pour chacun d'entre eux, un moyen de réaliser leurs objectifs. Au travers de la sociabilité normée, les autorités veillent à conserver un état présent et un système de valeur; au travers de la sociabilité formelle, les artisans se posent en acteurs de leur destinée professionnelle; au travers de la sociabilité informelle, les artisans et surtout les clients se posent en acteurs de leur destinée nationale. Les attentes et les perceptions de ces trois groupes ne sont pas nécessairement en opposition, elles se superposent aussi et se complètent. Aucun de ces regards n'est juste ou faux, ils sont avant tout parallèles, complémentaires et dynamiques.

 

 La kavana et la krcma sont sans aucun doute les antipodes des lieux de sociabilité de la ville. La première est bourgeoise, la seconde ouverte à toutes les couches de la population urbaine. Ces différences expriment clairement la hiérarchie sociale. D'ailleurs, cette pluralité est reconnue de tous: les autorités ne leur imposent pas les mêmes normes, les artisans se distinguent fortement en fonction de l'établissement dont ils sont propriétaires, les clients n'ont pas le même profil selon qu'ils fréquentent une krcma ou une kavana.

 

 Surtout, la sociabilité des cafés apparaît comme la forme de sociabilité proposant les perspectives historiographiques les plus intéressantes. D'abord, la sociabilité des cafés est comme une brèche (parmi beaucoup d'autres d'ailleurs), par laquelle on s'infiltre dans le quotidien d'une société, un quotidien qui ne travestit pas mais dévoile toujours la réalité, si bien que nous sommes persuadée d'avoir un portrait spectral et authentique de la société croate. De plus, elle propose un modèle tout à fait prometteur sur la sociabilité elle-même car c'est dans ces établissements qu'elle est la plus complète, à la fois formelle et informelle, professionnelle et populaire, normée et spontanée. Enfin, «étudier et comprendre la sociabilité doit être un préalable à toute réflexion approfondie sur l'Europe centrale»[13]. En amont, elle nécessite une approche multiple de la réalité d'une société comme son administration, sa vie politique, sa situation économique, son évolution littéraire, ses modes de vie... En aval, elle offre de nombreuses pistes de recherche sur l'identité, la structure des pouvoirs, les symboles nationaux, le lien entre la culture et la politique, le développement de la société civile au travers des sociabilités... Bref, tous ces sujets de réflexion sont d'autant plus intéressants qu'on les intègre à une perspective comparative.

 

 

 

 



[1]     LECOQ (Benoît), «Le café», in NORA (Pierre) (s.d.), Les lieux de mémoire, III, Paris, Gallimard, 1992, p.855-883

[2]     MACAN (Trpimir), Povijest hrvatskog naroda [Histoire du peuple croate], Zagreb, Nakladni zavod Matice Hrvatske/Školska knjiga, 1992 (rééd.); HORVAT (Josip), Politicka povijest Hrvatske [Histoire politique de la Croatie], Zagreb, August Cesarec Zagreb Atlantic Paper, 1990 (rééd.), Vol.I; ŠIDAK (Jaroslav), GROSS (Mirjana), KARAMAN (Igor), ŠEPIC (Dragovan), Povijest hrvatskog naroda 1860-1914 [Histoire du peuple croate 1860-1914], Zagreb, Školska knjiga, 1968.

[3]     ROGIC (Ivan), Tehnika i samostalnost [La technique et l'autonomie], Zagreb, Hrvatska sveucilišna naklada, 2000.

[4]     LALOUETTE (Jacqueline), Les débits de boisson en France 1871-1915, thèse de 3ecycle, Université ParisI, 1979; LANGLE (Melchior de), De la convivialité à la sociabilité à Paris dans les débits de boissons au XIXesiècle, thèse de doctorat, Université ParisIV, 1988; CONDEMI (Concetta), Le café-concert à Paris de 1849 à 1914, essor et déclin d'un phénomène social, thèse de doctorat, EHESS, 1989; VULIC (Marin), Le cabaret, le bistrot, lieu de la sociabilité populaire dans le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais 1750-1985, thèse de doctorat, Université LilleIII, 1991; GAYOL (Sandra), Sociabilité à Buenos Aires: les rencontres dans les débits de boissons 1860-1900, thèse de doctorat, EHESS, 1996.

[5]     DESMET-GRÉGOIRE (Hélène) (s.d.), Contributions au thème du et des cafés dans les sociétés du Proche-Orient, Aix-en-Provence, Cahiers de l'IREMAM, 1992; Le café en Méditerranée: histoire, anthropologie, économie XVIIIe-XXesiècle, Actes de la table ronde à Aix-Marseille en octobre1980 organisé par le Groupement d'intérêt scientifique Sciences Humaines sur l'aire méditerranéenne et la Chambre de commerce et d'industrie de Marseille, Aix-en-Provence, Institut de recherches méditerranéennes, 1980; Les boissons, production et consommation au XIXe et XXesiècle, Actes du congrès national des sociétés savantes à Perpignan en 1981, Paris, Comité de travaux historiques et scientifiques, 1984.

[6]     LECOQ (Benoît), op.cit.

[7]     FRANCOIS (Étienne) (s.d.), Sociabilité et société bourgeoise en France, en Allemagne et en Suisse, 1750-1850, Paris, Recherche sur les civilisations, 1987; THELAMON (Françoise) (s.d.), Sociabilité, pouvoirs et société, Actes du colloque de Rouen en novembre 1983 organisé par l'Association de recherche sur la sociabilité et le Groupe de recherche d'histoire de l'Université de Rouen, Mont-Saint-Aignan, Publications de l'Université de Rouen, 1987; AURELL (Martin), DUMOULIN (Olivier), THELAMON (Françoise) (textes réunis par), La sociabilité à table: commensalité et convivialité à travers les âges, Actes du colloque de Rouen en novembre 1990 organisé par le Groupe de recherche d'histoire de l'Université de Rouen, Mont-Saint-Aignan, Publications de l'Université de Rouen, 1992; CEULEMANS (Jacques), La sociabilité dans une petite ville de province: Montbéliard de 1870 à 1914, thèse de doctorat, Université LyonII, 1992... Voir l'introduction de AGULHON (Maurice), Pénitents et francs-maçons dans l'ancienne Provence: essai sur la sociabilité méridionale, Paris, Fayard, 1984 (rééd.).

[8]     AGULHON (Maurice), La sociabilité méridionale (confréries et associations dans la vie collective en Provence orientale à la fin du XVIIIesiècle), Aix-en-Provence, La Pensée universitaire, 1966.

[9]     MATOŠ (Antun Gustav), «Društvenost» [Sociabilité], 1910, in Sabrana djela [Œuvres complètes], Zagreb, Mladost, 1973, vol.V, p.206-210.

[10]    Archives municipales de la ville de Zagreb, fonds Ivan Peršic

[11]    NEMEC (Krešimir), BOBINAC (Marijan), «Becka i hrvatska moderna:poticaji i paralele» [La modernité viennoise et croate: impulsions et parrallèles], in Zagreb-Bec fin-de-siècle, Zagreb, Školska knjiga, 1997, p.86.

[12]    BARAC (Antun), Jugoslovenska književnost [La littérature yougoslave], Zagreb, Matica Hrvatska, 1954, p.239.

[13] MICHEL (Bernard), Nations et nationalismes en Europe centrale XIXe-XXe siècle, Paris, Aubier, 1995, p.179.