X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 15, Chantiers 2003 » Hélène Harter, Editorial

Hélène Harter, Editorial

Editorial

 

 

Bulletin n° 15, printemps 2003

 

 

 

 

Hélène Harter

 

 

Les articles réunis ici présentent quelques-uns des meilleurs travaux de maîtrise et de thèse qui ont été soutenus pendant l'année universitaire 2001-2002. La diversité des aires géographiques et géopolitiques abordées est à l'image des cinq centres qui composent l'Institut Pierre Renouvin. Les Amériques, l'Europe mais aussi les pays d'Afrique et d'Asie ont nourri la réflexion des étudiants. L'ampleur du champ chronologique étudié est aussi impressionnante.

Ce numéro nous mène en effet de l'Angleterre pré-industrielle aux États-Unis d'aujourd'hui en passant par l'Europe de la fin du XIXe siècle et de la Première Guerre mondiale, le Mexique post-révolutionnaire, la Hongrie des premières heures de la guerre froide, l'Afrique et l'Asie au temps de la décolonisation, les États-Unis au cœur des années soixante ou encore l'Afghanistan en 1979.

 

 L'intérêt de ces recherches tient aussi à la diversité des sources utilisées: archives diplomatiques françaises, archives soviétiques récemment déclassifiées, archives de l'ONU, registres artisanaux et menus des cafetiers de Zagreb, correspondance de Janis Joplin, notes des membres du Comité yougoslave, almanachs américains de la fin du XIXesiècle ou encore journaux étudiants des années 1960. Si les documents écrits jouent un rôle incontournable dans les travaux des historiens, d'autres sources ont été aussi utilisées avec le plus grand profit. Les fresques murales peintes par Diego Rivera constituent ainsi le principal support de l'article sur la construction de l'imaginaire mexicain dans les années 1920. Quant à la musique, elle est un élément central d'analyse dans l'article consacré à Janis Joplin. N'oublions pas non plus Internet. Denis Rolland nous montre à travers l'exemple des sites des ministères des Affaires étrangères que ce nouveau support peut constituer une source d'une très grande richesse si on se donne la peine de l'étudier avec l'œil critique de l'historien. Il permet notamment de mettre en lumière «l'instrumentalisation de l'histoire nationale».

 

 Au-delà de la diversité des travaux présentés ici, on remarque que l'histoire culturelle occupe une place importante dans les réflexions de nos jeunes chercheurs. François Grimpret s'intéresse à Janis Joplin, icône par excellence de la contre-culture, dont on sait finalement peu de choses. Il nous explique le parcours d'une jeune femme de la classe moyenne en rupture avec la société et nous permet ainsi de mieux comprendre ce qui a attiré les jeunes Américains dans la contre-culture et les raisons pour lesquelles ils s'en sont finalement éloignés. L'article de Ludivine Gilli est aussi novateur car il va à l'encontre de l'idée que la contestation a pris naissance dans les années 1960 dans les grandes universités comme Columbia ou Berkeley. Elle démontre le rôle moteur que joue l'université Brandeis. Elle s'interroge sur les raisons de cet activisme, mettant notamment l'accent sur l'identité particulière de cette jeune université créée en 1948 grâce au financement de la communauté juive. Son étude est aussi particulièrement intéressante car elle permet de cerner ce qu'est la vie quotidienne sur un campus américain dans les années 1960.

 

 L'étude des sociabilités est aussi très présente dans la thèse d'Adrien Lherm sur Halloween et dans celle de Ines Sabotic sur les cafés de Zagreb entre 1884 et 1914. Les cafés sont une «institution culturelle» qui n'a donné lieu à des études historiques que depuis une vingtaine d'années. Ines Sabotic démontre qu'ils sont à la fois producteurs de «sociabilités, de normes et d'identités». Dans une Croatie rattachée à l'empire austro-hongrois, ils sont les «lieux de rencontre mais aussi d'affrontement des différentes logiques de modernisation»: une logique «impériale (autrichienne et hongroise)» face à une logique «royale (croate) marquée par la problématique nationaliste». Ines Sabotic montre que les cafés de Zagreb sont par excellence le «lieu d'éveil de l'identité croate». On retrouve une même réflexion sur les constructions identitaires dans la maîtrise que David Beausoleil a consacrée au Comité yougoslave entre 1914 et 1918. Cet organe s'est donné pour but de «lutter pour créer un État commun à tous les Croates, Serbes et Slovènes». David Beausoleil se demande s'il a joué un rôle déterminant dans la création en décembre 1918 du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, c'est-à-dire d'un État yougoslave. Au-delà du yougoslavisme, quelles relations entretient ce comité dominé par les Croates avec le gouvernement serbe? Le nouvel État yougoslave ressemble-t-il à ses aspirations? La construction de l'identité nationale occupe aussi une place centrale dans le travail d'Emmanuel Perrin. Il montre comment la culture, et notamment l'image, est utilisée par les autorités mexicaines au lendemain de l'échec de la révolution pour créer une «nouvelle identité nationale». Les fresques commandées à Diego Rivera pour le ministère de l'Éducation contribuent en effet à promouvoir au Mexique, mais aussi à l'étranger, l'image de «l'homme mexicain nouveau» et la «mexicanisation» du pays. Ces divers travaux sur l'identité nationale sont les bienvenus à une époque où la mondialisation nivelle les différences culturelles et génère en retour des mouvements de résistance identitaires. Il suffit de penser aux oppositions que suscite aujourd'hui le développement de la fête d'Halloween en France.

 

 La thèse d'Adrien Lherm permet d'avoir un regard plus distancé sur cette question. Dans une vaste synthèse qui commence dans l'Angleterre pré-industrielle du XVIIIesiècle pour s'achever dans l'Amérique actuelle, il nous montre que la fête d'Halloween, qui passe pour immémoriale, a connu bien des transformations au fil du temps. Elle n'a cessé d'être une «fête adaptée au contexte moderne». C'est par ailleurs une fête «réinventée» qui se modifie au gré des sociétés d'accueil. Ainsi, contrairement aux idées reçues, on fête aujourd'hui différemment Halloween en France et aux États-Unis. Cette thèse qui mélange les apports de l'histoire, mais aussi de l'ethnologie et de la sociologie, nous offre un bel exemple d'étude des transferts culturels de part et d'autre de l'Atlantique.

 

 Les relations internationales sont en effet au cœur des réflexions de plusieurs travaux présentés dans ce bulletin. Élodie Lejeune a étudié dans son mémoire de maîtrise la vie de Suzanne Bidault, la première femme à avoir exercé des fonctions de diplomate en France. Elle s'inscrit dans une histoire des relations internationales qui met en avant le rôle des individus tout en alliant une réflexion novatrice sur la place des femmes dans cette histoire. Amélie Niard s'intéresse quant à elle à une aire géopolitique peu abordée: l'Afrique. Elle a consacré son mémoire de maîtrise aux relations entre la France et le Dahomey (Bénin) entre 1958 et 1972. Elle cherche à comprendre la nature des relations qui s'instaure entre la France et son ancienne colonie et plus largement les premières années de la politique africaine de la France. S'agit-il de coopération? Ou voit-on se mettre en place une nouvelle forme de colonialisme? Comment la France est-elle perçue en Afrique? Une question qui n'est pas dénuée d'intérêt si on songe aux controverses qu'a soulevées le rôle de la France dans la récente crise ivoirienne. L'Afrique du temps de la décolonisation sert aussi de support à la recherche d'André Urban. Il a récemment soutenu une thèse sur «les États-Unis face au Tiers-Monde à l'ONU, 1953-1960». Il étudie comment en pleine guerre froide, sous l'effet de la décolonisation et du mouvement des non-alignés, les rapports de force se modifient au sein de l'ONU. Comment passe-t-on en quelques années d'une domination américaine à une domination tiers-mondiste? Il s'interroge sur les moyens d'actions dont disposent les différentes parties pour construire des majorités et sur la perception que les Américains ont de l'ONU. Sa thèse l'amène notamment à s'interroger sur la manière dont un État peut concilier souveraineté nationale et appartenance à une organisation internationale.

 

 La guerre froide est aussi au cœur de la thèse de Julien Papp. Il étudie la «Hongrie à la fin de la Seconde Guerre mondiale(septembre 1944-septembre 1947)» et se demande si ce pays a connu durant cette période de transition une révolution ou au contraire si les bases de la «soviétisation» sont déjà en train de se poser. Son travail est particulièrement intéressant car il montre qu'au-delà de l'image globalisante qu'on donne des «pays de l'Est», les «démocraties populaires» ont chacune une histoire particulière qu'on a trop souvent négligée. Le mémoire de maîtrise de Simon Sarazin contribue aussi à une approche plus distanciée de la guerre froide. S'appuyant sur des documents récemment déclassifiés, il cherche à déterminer qui sont les hommes à l'origine de l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS en 1979. Quelles sont leurs motivations? Leurs sources d'information? Cette recherche sur le processus de décision donne un nouvel éclairage sur le fonctionnement interne du Politburo et sur ses divisions. Elle permet de dépasser l'image consensuelle donnée par cette institution.

 

 Autre exercice de «démythification», le colloque franco-allemand qui s'est tenu le 20janvier 2003 à l'occasion du quarantième anniversaire du traité de l'Élysée. Corine Defrance et Ulrich Pfeil nous proposent un compte rendu de cette rencontre scientifique organisée par l'Institut historique allemand de Paris et l'Unité mixte de recherche IRICE (ParisI, ParisIV, CNRS)[1]. Abordant les aspects diplomatiques et politiques de la question, mais aussi militaires, économiques et culturels, les intervenants se sont livrés à un bel exercice d'étude des relations internationales au sens large. La pluralité des approches historiques, et notamment le double regard français et allemand, ont permis de dresser un bilan scientifique des relations franco-allemandes depuis 1945 au-delà des commémorations officielles.

 

 La diversité des questionnements qui sous-tend les différents articles présentés ici témoigne de la richesse des recherches menées par nos jeunes chercheurs. Ils sont d'autant plus intéressants qu'ils donnent souvent un éclairage qui permet de mieux comprendre les crises actuelles, à l'image des travaux sur la France et l'Afrique ou sur les relations entre les États-Unis et le Tiers-Monde à l'ONU.

 

 



[1] L'Institut Pierre Renouvin est une composante de l'UMR IRICE