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François Grimpret, Janis Joplin et la contre-culture américaine

Janis Joplin et la contre-culture américaine

 

 

Bulletin n° 15, printemps 2003

 

 

 

 

François Grimpret

 

Le choix d'un mémoire de maîtrise se fait le plus souvent selon deux critères: l'intérêt historique qu'il représente et la valeur affective qu'on lui attribue.

Étudier Janis Joplin et la contre-culture américaine, c'est inscrire le propos dans une période particulière de l'histoire globale des États-Unis: les années soixante. Les dates habituellement reconnues comme repères de cette période sont, pour le début, l'année 1960 (l'élection du président Kennedy) et, pour la fin, les années 1974-1975 (le scandale du Watergate ou la chute de Saïgon).

 

 En l'espace de quelques années, tout un ensemble de mouvements d'idées, de courants idéologiques, politiques, sociaux et culturels, investissent l'horizon le plus immédiat de chaque citoyen américain. Les consciences s'animent de toute part: jeunes, adultes, femmes, Noirs, Indiens...

 

 

Ces années coïncident avec l'arrivée à l'âge adulte de Janis Joplin, née en 1943. Dès son adolescence, Janis Joplin porte en elle les racines de la révolte hippie. Ensuite, elle participe pleinement au mouvement contestataire de la décennieet meurt au moment où la contre-culture elle-même décline. Ce «hasard» chronologique est parfaitement exceptionnel et contribue à donner au personnage sa dimension historique. Étudier la vie de Janis Joplin, c'est aussi étudier la trame historique de cette période, c'est essayer de comprendre les forces qui la composent et l'entretiennent. Bref, Janis Joplin représente à elle seule, tout au long de sa vie, un exemple - parmi d'autres - d'une jeune Américaine en rupture avec la société dominante des années soixante.

 

 Réfléchir au sujet «Janis Joplin et la contre-culture», c'est aussi aborder une période fondamentale de l'histoire culturelle. Janis Joplin est une artiste. Son œuvre n'est pas le simple reflet d'une époque mais une manifestation à part entière de la révolution culturelle des années soixante. Cette œuvre est riche, profonde et inspirée. Elle stimule les aspirations esthétiques et la curiosité intellectuelle de chacun, mettant ainsi à l'épreuve le sens critique de l'historien.

 

 Ainsi, deux centres d'intérêt dominent: l'aspect strictement historique - Janis Joplin en tant que personnage de l'histoire de la contestation des années soixante aux États-Unis - et la dimension artistique, plus intuitive, mais tout aussi déterminante. À chaque aspect s'offre une historiographie fournie et variée.

 

 

Faire l'histoire de la contre-culture à travers l'exemple de Janis Joplin

 

 Il existe de nombreuses biographies consacrées à Janis Joplin. Citons ici la plus éclairante: Buried Alive[1] de Myra Friedman, dont certains passages sont remarquables de finesse et certaines analyses saisissantes de clarté. L'historiographie concernant la contre-culture est également très riche. La contestation a suscité aux États-Unis et ailleurs une multitude d'ouvrages et d'études, et ce dès la fin des années soixante et le début de la décennie suivante. Deux ouvrages ont particulièrement inspiré ce mémoire. D'une part, The making of a counter culture[2] de Theodore Roszak (1969), traduit en français en 1970 sous le titre: Vers une contre-culture. D'autre part, la remarquable synthèse de Marie-Christine Granjon, L'Amérique de la contestation[3] (1985), donne des informations indispensables à la compréhension globale du phénomène de contre-culture.

 

 Ce mémoire n'est pas une biographie mais une réflexion historique sur un personnage central de la contestation des années soixante aux États-Unis. Cette réflexion ciblée sur Janis Joplin est aussi le filtre nécessaire à l'étude d'un phénomène plus général: la contre-culture.

 

 Rapprocher Janis Joplin et la contre-culture, c'est chose commune et évidente. Rassembler les deux dans un même sujet d'étude, ça l'est déjà moins. Certes Janis Joplin est souvent citée comme exemple dans les ouvrages concernant la contre-culture. Ce ne sont pourtant que des allusions, de brefs commentaires perdus dans l'ensemble. De même, les biographies de l'artiste font référence au phénomène en question, mais elles n'étudient pas précisément la nature des liens unissant Janis Joplin et l'idée de contre-culture. La contre-culture est souvent abordée comme un simple concept: philosophique, historique ou culturel. Les ouvrages traitant du phénomène demeurent le plus souvent dans l'abstraction conceptuelle. Ainsi, rapprocher le concept de contre-culture et Janis Joplin, c'est comparer l'abstraction à son application concrète. C'est donc tenter de déceler les décalages qui pourraient exister entre ces deux ordres de réalité, c'est essayer d'approfondir notre connaissance et notre compréhension, selon un autre regard historique. Dans ce mémoire, la contre-culture est ainsi étudiée selon une approche particulière. Celle-ci n'a pas pour prétention de donner une définition universelle de la contre-culture mais seulement de fournir une grille de lecture originale.

 

 À cette fin, diverses sources, associées à la bibliographie brièvement présentée, fournissent matière à une réflexion et à une analyse singulières.

 

 

Les sources

 

 

Il existe différents types de sources accessibles pour traiter du sujet. D'abord, les écrits personnels de Janis Joplin. Entendons par là les lettres écrites à sa famille ou à ses amis, les textes de ses chansons et enfin les carnets de route.

 

 Les lettres sont une source rare mais précieuse lorsqu'il s'agit de Janis Joplin. Souvent denses et précises, elles permettent au lecteur de se laisser conduire au travers du monde hippie de la deuxième moitié des années soixante, et lui font découvrir une part de la vie privée d'une figure de la contre-culture. Ces lettres sont une voie d'accès vers l'intimité du phénomène de contre-culture dans lequel vit Janis Joplin.

 

 Les textes de ses chansons sont plus nombreux et plus faciles à obtenir. Les textes écrits par Janis Joplin sont l'expression la plus achevée de l'état d'esprit de l'artiste. Ils décrivent ses intentions et ses prétentions à l'égard de la contestation culturelle et sociale. Ils constituent le message qu'elle adresse personnellement aux milliers de jeunes qui l'entendent.

 

 À côté des lettres et des textes de chansons se trouvent les notes personnelles de Janis Joplin, griffonnées au long de ses tournées. La plupart sont réunies dans son Performance Diary[4], publié en 1997.

 

 Avec les écrits personnels de Janis Joplin, il existe aussi d'autres sources, de natures différentes mais aux apports tout aussi importants. D'une part les articles de presse, ceux écrits du vivant de Janis Joplin et ceux composés après sa mort. Ils concernent ses prestations scéniques, ses déclarations, sa vie privée, sa conception de la musique, ses opinions sur le mouvement de contestation... Ils sont d'autant plus décisifs que Janis Joplin est reconnue comme étant la première femme vedette du rock à déclarer publiquement la moindre de ses pensées, le moindre de ses désirs, en particulier ses appétits sexuels. La matière qu'ils fournissent semble idéale à un travail de discernement et d'interprétation.

 

 D'autres sources sont fondamentales: les documentaires audiovisuels, en particulier The Way She Was[5] (1974) qui retrace la carrière de Janis Joplin. Ce film fournit des entretiens exclusifs et surtout il donne à chacun la possibilité d'étudier et de comprendre le jeu scénique de l'artiste.

 

 On ne saurait oublier, évidemment, les sources discographiques. Comprendre la vie et le message de Janis Joplin, c'est aussi tenter de percevoir certaines intonations propres à sa voix.

 

 Quelques autres sources ont leur intérêt dans l'étude de Janis Joplin et de la contre-culture: des photos, des rapports de police, des témoignages recueillis dans des autobiographies ou des journaux personnels de personnes ayant connu Janis Joplin.

 

 Toutes ces sources nous permettent de mener un réel travail de réflexion et d'analyse historiques. Elles nous font découvrir l'intimité des liens existant entre Janis Joplin et la contre-culture. Toutefois, leur contenu ne peut être dissocié d'un contexte plus général de l'histoire américaine des années soixante.

 

 

Janis Joplin en son époque

 

 

La vie de Janis Joplin fut brève: elle meurt le 4octobre 1970, dans sa vingt-septième année. Aussi furtive soit-elle, cette existence n'en a pas moins profondément et durablement marqué la période. «J'ai tendu des cordes de clocher à clocher; des guirlandes de fenêtre à fenêtre, des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse»[6]. Tout y est: rêverie, amusement, audace, insouciance, illusion.

 

 Comme Arthur Rimbaud, Janis Joplin a été une sorte de funambule, s'élevant au-dessus de tout ce qui pouvait corrompre sa liberté, «l'autre mot pour dire: je n'ai plus rien à perdre[7], tressant au long de sa vie des toiles illusoires et fragiles - «les cordes, les guirlandes, les chaînes». Car juste au-dessous se trouve l'histoire des États-Unis des années cinquante et soixante. Or ces deux décennies sont violemment ponctuées par diverses explosions: raciales, sociales, sexuelles, artistiques et culturelles. Janis Joplin, comme des milliers d'autres Américains, est au cœur de ce tumulte et y participe.

 

 Les années cinquante voient le triomphe des États-Unis et du modèle américain, fondé sur quelques valeurs dominantes, propres à la tradition WASP[8]. Pourtant, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, ce schéma de civilisation, à peine triomphant au sortir de la Seconde Guerre mondiale, est déjà menacé par une agitation politique, sociale et culturelle. Toutefois, c'est bien au cours de la décennie suivante que l'agitation devient explosion.

 

 Durant ces années, les États-Unis, comme d'autres pays occidentaux, sont secoués par une remise en cause du consensus sur lequel ils sont fondés. Le conservatisme et le conformisme de la société américaine lui sont reprochés par une nouvelle génération qui émerge alors. Elle est statistiquement composée des enfants nés entre 1940 et 1945. Ainsi, de 1960 à 1970, le nombre de jeunes de 14 à 24 ans fait un bon fulgurant: de 27 à 40millions. Comme quelque 6 à 7millions d'entre eux fréquentent l'université, l'enseignement est en train de s'affirmer comme «l'industrie» la plus importante du pays. À elle seule, la «classe» étudiante va représenter plus que celle des travailleurs agricoles, des mineurs et des ouvriers de l'automobile et du textile réunis. Les jeunes deviennent une nouvelle force de la vie sociale, politique, économique et culturelle de la nation américaine. La contestation qu'ils mènent est multiple. Elle est politique, idéologique, sociale, morale et culturelle.

 

 Le courant politique est lui-même très complexe. Il se constitue de nombreuses «familles» idéologiques, d'inspiration socialiste, communiste, syndicaliste... parmi lesquelles se distinguent encore les nuances marxiste, trotskiste... On l'appelle la «Nouvelle Gauche». Ses rapports avec son pendant - c'est-à-dire la contestation culturelle - sont variables, allant de l'intérêt à l'aversion réciproques. Finalement, il existe tout un ensemble de courants contestataires, parfois désigné sous le terme générique de «Mouvement».

 

 La contre-culture est une forme particulière du «Mouvement». Par définition, elle est une contestation essentiellement culturelle et sociale, fondée sur des principes - l'instinct et la spontanéité - opposés aux canons traditionnels. La contre-culture se manifeste principalement sous trois aspects: la célébration de la drogue, la liberté sexuelle et une nouvelle approche de l'art que, mieux que tout autre discipline, la musique incarne, et particulièrement la musique rock. La contre-culture se manifeste aussi par un certain style de vie et certaines considérations philosophiques qui se définissent avant tout par leur opposition aux modes de pensée de la grande majorité de la population - en somme la culture de la société industrialisée.

 

 Les États-Unis sont ainsi bousculés à l'intérieur par toute une gamme d'aspirations: lutte pour les droits civiques (en particulier les droits des minorités), féminisme, naissance du mouvement homosexuel, et revendications hédonistes des hippies. À ces déchirements internes s'ajoutent les enjeux d'ordre international: affrontement avec l'Union soviétique mais surtout, entre 1964 et 1973, la guerre au Viêt-nam, où combattent des milliers de jeunes Américains. Cette guerre, la contre-culture la rejette, comme elle rejette les autres traits de la société dominante.

 

 La vie de Janis Joplin s'inscrit pleinement dans cette trame historique. Mieux, le début de sa carrière (1966) coïncide avec l'émancipation et l'affirmation de l'idée hippie vis-à-vis du courant beatnik[9] et de l'aile politique de la contestation juvénile. Les jeunes hippies inventent de nouveaux codes, de nouveaux principes de vie et surtout une nouvelle musique: au jazz des beatniks, ils préfèrent le rock. Et cette musique devient le seul manifeste politique qu'ils supportent. Ainsi Abbie Hoffman[10] est conspué lors du festival de Woodstock (août 1969) alors qu'il tentait de délivrer un message politique. D'autre part, la disparition de Janis Joplin survient au moment où la contre-culture dégénère dans la violence et la mort. Ainsi quelques icônes de la période meurent brutalement, happées par les surdoses de drogues: Brian Jones (le guitariste du groupe The Rolling Stones) est retrouvé mort dans sa piscine en juillet 1969, Jimi Hendrix meurt du même mal en septembre 1970. En décembre 1969, le festival d'Altamont tourne à la bataille rangée: une personne est massacrée à coups de couteau. La période «Paix et Amour» est révolue. La contre-culture, fondée sur ces principes, disparaît dans la confusion.

 

 Janis Joplin est la première femme vedette de l'histoire du rock. Ce qu'elle chante, ce qu'elle revendique, les jeunes l'écoutent. Janis Joplin possède un charisme et un magnétisme naturels qui font d'elle un des étendards les plus convaincants - du moins en apparence - de la contre-culture, avec Jimi Hendrix, Jim Morrison, Mick Jagger...

 

 Cette place particulière qu'occupe Janis Joplin dans l'histoire des États-Unis des années soixante impose d'elle-même un questionnement historique approfondi.

 

 Janis Joplin est communément considérée comme une icône de la contre-culture. Ou plutôt son image historique incarne les fondements et les principes de la contre-culture. Il faut pourtant réévaluer cette affirmation. Il faut au moins apporter les preuves de son bien-fondé, et ne pas la considérer a priori comme chose acquise.

 

 De son enfance à sa mort, Janis Joplin symbolise l'existence d'une partie de la jeunesse américaine en rupture avec la société dans laquelle elle vit. Certes tous ces jeunes n'ont pas eu le même destin que Janis Joplin, tous ne sont pas devenus des vedettes, tous ne sont pas morts par overdose d'héroïne. Toutefois, Janis Joplin «est au cœur de tous ces mondes, [et elle] en porte les complexités et les contradictions»[11]. Janis Joplin est un modèle pour l'étude de la contre-culture. Autrement dit, qu'apprenons-nous sur la contre-culture à travers Janis Joplin?

 

 Trois grandes interrogations constituent le corps de ce mémoire. D'abord il apparaît nécessaire de connaître les conditions qui ont déterminé la révolte de Janis Joplin. Ensuite, il faut savoir comment Janis Joplin a épousé le style de vie hippie, pour en devenir l'une des figures les plus médiatiques. Enfin, cette place d'égérie n'impose-t-elle pas d'elle-même une lecture critique des liens unissant Janis Joplin et l'idée de contre-culture?

 

 De ces questions, et après analyse historique, s'établissent certaines conclusions, réparties selon deux principaux axes. L'un concerne la personnalité de Janis Joplin, sa place dans l'histoire américaine de cette période, son rôle effectif dans la contre-culture. Le deuxième axe propose une définition synthétique de la contre-culture, d'après l'étude de la vie de Janis Joplin.

 

 

Le rôle de Janis Joplin dans le développement de la contre-culture

 

 Janis Joplin est l'une des figures les plus marquantes de l'histoire américaine des années soixante. Si sa vie permet de restituer une approche principalement culturelle de la période, elle porte aussi en elle des implications politiques et sociales. C'est un personnage complexe, aux attitudes parfois contradictoires. Son comportement est souvent étonnant, toujours ambigu, difficile à cerner:

 

 «Janis pouvait être une petite fille, expansive et enthousiaste, avec une innocence bouillonnante; puis de l'autre côté, elle pouvait être brutale, sarcastique et vulgaire. [...] Elle pouvait aussi bien rayonner qu'être sombre et renfermée, très féminine, adorable et vulnérable à la fois»[12].

 

 Janis Joplin navigue entre les extrêmes. De la même manière, ses relations avec l'idée de contre-culture sont changeantes, lunatiques. Être instable et mystérieux, Janis Joplin est cependant un vrai sujet d'étude historique, à condition qu'on fasse le tri entre le spectacle médiatique et la réalité quotidienne. Quatre états caractérisent la place de Janis Joplin dans l'histoire des États-Unis.

 

 Janis Joplin est d'abord une jeune Américaine en rupture avec la société dans laquelle elle vit. Son environnement familial lui inspire très tôt l'envie de contourner les conventions et le conformisme de la société américaine tout entière. Le contexte politique et social de son Texas natal lui révèle une conscience politique et artistique tournée contre l'establishment. Janis Joplin suit alors les préceptes beatniks: la route, la communauté, la découverte du «moi»...

 

 Puis elle participe à la naissance de la contre-culture, au cours de la seconde moitié de la décennie 1960-1970. Comme en témoignent ses lettres, en particulier celles écrites durant l'année 1966, son regard est enthousiaste. Janis Joplin est alors la parfaite expression humaine de la contre-culture, une jeune hippie, une «enfant-fleur» en harmonie avec le triptyque: drogue, sexe, rock.

 

 C'est dans ce dernier domaine qu'elle devient l'expression médiatique de la contre-culture. Vedette adulée, elle chante les préoccupations et les revendications d'une nouvelle classe sociale: la jeunesse. Janis Joplin est élevée au rang d'icône de la contre-culture. Paradoxalement, cet état, loin de la changer en prêtresse de l'idée hippie, lui inspire au contraire certaines réticences à l'égard de la contre-culture. Au fil de sa carrière et des tumultes de sa vie privée, Janis Joplin saisit par instants (de plus en plus proches les uns des autres) le décalage qui existe entre l'utopie et la réalité, entre l'idée de contre-culture et son application concrète. Il existe par exemple une contradiction entre son état de vedette mondiale et l'idéologie de l'échec prônée par la philosophie hippie. Elle manifeste par ailleurs des réserves en tant que femme, dont la position, même au sein du mouvement, n'a guère évolué. Devenue vedette et peut-être plus mature, Janis Joplin parvient à prendre du recul vis-à-vis du rêve hippie. Elle ressent une sorte de malaise à l'encontre de la contre-culture qu'elle considère finalement comme un système pesant et exigeant.

 

 Que Janis Joplin soit devenue une vedette a donné à son personnage sa dimension historique. Après sa mort et encore aujourd'hui, elle est célébrée comme un modèle de la contestation hippie. Sa mémoire se focalise le plus souvent autour de deux mots: révolte et jeunesse.

 

 Ainsi, la place de Janis Joplin dans l'histoire des États-Unis se divise selon quatre ordres: l'adolescente rebelle, la jeune hippie passionnée, la vedette sceptique et le mythe historique. La diversité de ces états offre la possibilité de redéfinir la contre-culture selon notre approche historique, c'est-à-dire selon l'exemple de Janis Joplin.

 

 

Une autre définition de la contre-culture

 

 L'analyse de la vie de Janis Joplin impose une première remarque. La contre-culture, à ses débuts (1966-1968), est bien perçue par l'enfant de Port Arthur comme un mouvement de libération pour une jeunesse qui veut «vivre au lieu de survivre, aimer au lieu de tolérer, sourire au lieu de grincer des dents, marcher au lieu de courir, donner au lieu de vendre, découvrir au lieu d'apprendre, faire l'amour au lieu de faire semblant»[13]. La contre-culture, c'est le pouvoir des jeunes et de leur mode vie. Leur force, c'est leur nombre. La contre-culture constitue le premier véritable mouvement culturel de masse propre à la jeunesse. Au cours de ces années, à l'instar de Janis Joplin, «les jeunes entrent bruyamment, massivement dans le débat politique et social»[14].

 

 Toutefois, la contre-culture est par définition une contestation culturelle et sociale plus que politique. À ce titre, le cas de Janis Joplin est exemplaire. Pour elle, la contre-culture est une «esthétique de la découverte», une philosophie fondée sur une interprétation artistique et sensorielle du monde. La contre-culture, c'est l'avènement des sens, seuls outils valables pour la recherche d'une autre voie.«Laisse toi aller et tu deviendras bien plus que ce que tu croyais pouvoir être!»[15]. Comme Janis Joplin, des milliers de jeunes Américains tentent de nouvelles expériences: le sexe, la musique, la religion et surtout la drogue. Or aucun de ces nouveaux principes ne peut être une base solide à l'établissement d'une nouvelle société. Finalement, rien n'est plus instable que le rêve hippie dont la joie et la force sont faites d'amour, d'émotion et de sensibilité.

 

 La valeur d'une idée se mesure à l'espace existant entre l'intention originelle et le résultat effectif. Dans le cas de la contre-culture, et selon l'analyse de la vie de Janis Joplin, l'espace est suffisamment important pour expliquer la vague de violence dans laquelle le phénomène - et Janis Joplin elle-même - ont dégénéré. Pour la vedette, il s'agit d'une violence autodestructrice: alcoolisme et toxicomanie, tandis que l'une des ambitions de la contre-culture était de redonner au corps sa pleine liberté et sa pureté originelle. À la fin des années soixante, la contre-culture implose. «Sans doute est-elle allée trop loin. Les excès déclenchent immanquablement les retours de bâton. Peut-être a-t-elle donné tout ce qu'elle pouvait offrir»[16].

 

 En effet, la contre-culture n'offre plus à Janis Joplin la souplesse d'esprit de ses débuts. L'euphorie passée (1966-1968), l'idée hippie lui apparaît rigide, car elle repose finalement sur l'opposition entre un irrésistible désir de liberté et la nécessité quasi dogmatique de vivre en autarcie. Janis Joplin ne peut se résoudre à considérer le monde hippie comme le seul monde existant et valable, même si c'est celui-ci qu'elle a choisi. Pour se préserver de l'autre monde, les hippies s'enferment dans des quartiers qu'ils nomment «ghettos». Par delà la provocation et le sens de l'image, on peut encore y voir un aveu d'échec. Un ghetto n'est pas par définition un espace de liberté, mais un territoire contrôlé par des règles et des codes imposés à une population soumise.

 

 Cette dernière remarque dévoile bien le caractère instinctif, spontané et désordonné de la contre-culture. C'est un phénomène historique fondé sur de nombreuses contradictions, parfois très souple dans sa lecture du monde, il repose d'autres fois sur des prétentions dogmatiques et idéologiques. Il apparaît par ailleurs inachevé, «balayé» en quelques mois seulement par la mort de certains de ses plus illustres symboles, parmi lesquelles Janis Joplin.

 

 L'exemple de Janis Joplin permet de montrer la contre-culture selon une approche originale. Cette approche n'établit pas une définition universelle de la contre-culture mais une interprétation singulière du phénomène. C'est un mouvement complexe et hétéroclite. Étudier la contre-culture, c'est aussi multiplier les angles de lecture. La contre-culture, en tant qu'événement de l'histoire politique, sociale et culturelle américaine, ouvre un champ de recherche et de réflexion assez vaste.

 

 



[1]     FRIEDMAN (Myra), Buried Alive, New York, William Morrow and Company, 1973.

[2]     ROSZAK (Theodore), Vers une contre-culture. Réflexions sur la société technocratique et l'opposition de la jeunesse, Paris, Stock, 1970.

[3]     GRANJON (Marie-Christine), L'Amérique de la contestation. Les années soixante aux États-Unis, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1985.

[4]     Janis Joplin. A Performance Diary, 1966-1970, San Francisco, Acid Test Productions, 1997.

[5]     Janis. The Way She Was, documentaire, 1974, MCA Home Video, 80080

[6]     RIMBAUD (Arthur), «Phrases», Illuminations, Paris, Gallimard, 1984, p.168.

[7]     «Freedom is just another word for nothing have to lose»: «Me and Bobby McGee», chanson écrite par Kris Kristofferson, interprétée par Janis Joplin sur l'album Pearl, 1971

[8]     White Anglo-Saxon Protestant: Blanc, Anglo-Saxon, Protestant, en référence aux premiers colons.]

[9]     On a appelé Beat Generation un mouvement artistique et social né au milieu des années quarante (Jack Kerouac, Neal Cassidy...)

[10]    Diplômé de psychologie, il devient l'un des leaders du mouvement étudiant. En 1968, en collaboration avec Allen Ginsberg et Jerry Rubin, il fonde le Youth International Party, dont les membres sont appelés yippies.

[11]    VACHER (Jeanne-Martine), Sur la route de Janis Joplin, Paris, Seuil, 1998, p.403.

[12]    DAVIS (Clive), Clive inside the record business, New York, William Morrow and Cie, 1975, p.80.

[13]    CARTIER (J.-P.), NASLEDNIKOV (M.), L'univers des hippies, Paris, Fayard, 1970, p.45

[14]    KASPI (André), États-Unis 68. L'année des contestations, Bruxelles, Complexe, La mémoire du siècle n°52, p.169

[15]    SAAR (Hubert), «Janis», Newsweek, 24 février 1969, p.46.

[16]    KASPI (André), op.cit., p.102.