X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 15, Chantiers 2003 » Elodie Lejeune, Suzanne Bidault : une pionnière oubliée. Essai biographique sur la première femme diplomate française (1930-1962)

Elodie Lejeune, Suzanne Bidault : une pionnière oubliée. Essai biographique sur la première femme diplomate française (1930-1962)

Suzanne Bidault : une pionnière oubliée. Essai biographique sur la première femme diplomate française (1930-1962)

 

 

 

Bulletin n° 15, printemps 2003

 

 

 

 

Elodie Lejeune

 

Pourquoi s'intéresser à une «pionnière oubliée»? Autrement dit pourquoi réaliser la biographie de la première française à avoir exercé des fonctions de diplomate?

La réponse semble a priori évidente. Ce travail n'aurait été guidé que par un dessein féministe. Il s'inscrirait dans les nombreux travaux destinés à mettre en avant les femmes exceptionnelles qui, par leurs engagements politiques ou leurs succès professionnels, furent perçues comme les premières combattantes pour l'égalité des sexes. Il est vrai que l'expérience de Suzanne Bidault, née Borel, peut parfaitement se prêter à ce type d'interprétation. Rien n'est plus facile que de la transformer en égérie du féminisme et de sombrer dans des écueils à la limite de l'hagiographie. Pionnière en matière de diplomatie, elle possède certes des traits caractéristiques d'une «grande» femme. Fille d'un polytechnicien, elle reçut une éducation assez atypique pour l'époque. Diplômée en philosophie et en langues orientales, étudiante à l'École libre des sciences politiques, elle justifia dans son journal intime son inscription à l'université en 1922 comme un moyen d'échapper à une destinée qui lui semblait déjà toute tracée. Étudier lui permettait de ne pas rester chez elle- cantonnée à des tâches domestiques, en attendant un hypothétique mariage- et d'envisager un avenir professionnel qui lui fournirait l'autonomie dont elle rêvait. Plutôt que de lui donner l'image stéréotypée de la femme victime de misogynie car rebelle à l'ordre masculin, il convient d'analyser et de comprendre les inégalités qu'elle a subies, sans bien évidemment en minimiser la portée, en ayant recours au concept de «gender». Utilisé au sens de construction sociale des rapports entre les sexes, il permet de dépasser les préjugés et d'éviter les travers connus de l'histoire du féminisme. Ainsi, on remarque que son admission, malgré quelques remarques désagréables, s'est faite totalement dans les règles. Ses résultats, ses copies de concours et les délibérations du jury ne comportent aucune anomalie[1]. Le «grand» concours pour les carrières diplomatiques et consulaires impliquait un recrutement par classes, notamment à travers l'épreuve du stage. On peut donc en déduire que la majorité des membres du jury de 1930 a davantage pris en compte son appartenance à une catégorie sociale, quasi identique à celle de ses concurrents, que son sexe. Toujours dans cet esprit, il paraît nécessaire de souligner que l'hostilité masculine qu'elle rencontra au sein du ministère des Affaires étrangères ne fut pas le fait de tous les hommes. Certes l'accueil ne fut pas des plus chaleureux. Dès son arrivée au Quai d'Orsay, le directeur du personnel, M.Harismendy, s'empressa de lui faire signer une lettre dans laquelle elle reconnaissait qu'elle ne pouvait en l'état actuel des lois être «affectée aux emplois des services extérieurs ainsi qu'à ceux réservés aux agents des cadres des services extérieurs»[2]. Ce qui s'avère être une lecture très restrictive du décret d'ouverture du concours pour les carrières diplomatiques et consulaires daté du 15 février 1928: les femmes éventuellement admises pouvaient être nommées «à des emplois de l'administration centrale ou des services annexes». Un an après, quand Suzanne Borel se plaignit de l'injustice de sa situation auprès de ce même directeur, ce dernier écrivit en réponse ces quelques mots[3] :

 

 «J'ai expliqué que le cas était unique et le résultat des circonstances exceptionnelles. La réalité est claire. Si on avait appliqué strictement les textes on aurait dû écarter simplement Mlle Borel [...]. Au lieu de cela on lui a donné un emploi identique à celui des agents du cadre extérieur employés à l'administration centrale. Que veut-elle de plus?»

 

 La situation semblait donc bloquée. Son admission entraîna le recours de l'Association des agents du ministère des Affaires étrangères au Conseil d'État contre les dispositions des décrets de 1928, 1929 et 1930 ouvrant le concours aux femmes. Devant un recours qui allait très certainement connaître une issue favorable, le Quai d'Orsay s'engagea à partir de 1931 à ne plus recruter de femmes pour les postes d'agents des services extérieurs. Malgré cette opposition, elle intégra rapidement l'univers des diplomates et fut reconnue pour sa compétence. Sur le plan des relations humaines, elle vécut selon ses propres termes «la plus agréable des vies». La plupart de ses chefs se montrèrent bienveillants et elle put profiter de la convivialité qui existait entre certains services. Si aux yeux de l'administration elle ne pouvait prétendre être un diplomate comme les autres, elle eut au moins le loisir de mener en France la même vie mondaine que ses collègues masculins. La biographie de cette pionnière ne répond pas à un dessein féministe. Elle cherche avant tout à donner une vision objective en utilisant l'apport des «gender studies».

 

 S'intéresser à l'expérience de Suzanne Borel, future MmeGeorges Bidault, permet d'évoquer les conditions dans lesquelles lamachine diplomatique française s'est féminisée. Question d'autant plus importante que l'histoire du corps diplomatique français a toujours été traitée d'une manière masculine. Cela constituait une telle évidence- et apparaissait à la limite si «naturel»- qu'on ne s'est jamais interrogé sur l'absence de prénoms féminins dans l'épopée des illustres fonctionnaires du Quai d'Orsay. D'ailleurs aucun travail, qui serait à la limite de la sociologie et de l'histoire, n'a réellement envisagé d'expliquer sérieusement la faible féminisation du personnel du ministère des Affaires étrangères. Face à des chiffres peu importants, nous n'en sommes qu'au stade des présupposés: désigner une femme dans un pays où l'égalité entre les sexes n'est qu'un vague concept est peut-être jugé délicat, mener une vie de famille et une carrière diplomatique n'est pas forcément tout ce qu'il y a de plus évident... L'utilisation du concept de «gender» en relations internationales n'a été le fait que de certains travaux anglo-saxons, qui se sont développés depuis les années 1970 en marge de la science politique. Les thèmes abordés sont très divers et tentent d'appliquer un regard «genré» sur le pouvoir et la construction du savoir. On trouve par exemple des ouvrages sur la division du travail, sur le développement, sur la manière dont les relations internationales ont changé la place des femmes dans différentes sociétés, sur le rôle des femmes dans le maintien de la paix, sur les images qui leur sont attribuées sur la scène internationale, notamment pendant des périodes de guerres[4]. À la lumière de ces réflexions, le questionnement sur la féminisation du corps diplomatique français peut apparaître comme un moyen parmi d'autres de faire entrer les femmes dans l'histoire des relations internationales, histoire qui est restée jusque-là, à l'exception de l'apparition ponctuelle de quelques personnalités comme celles de Golda Meir ou plus récemment de Madeleine Albright, assez masculine.

 

 Ainsi le ministère des Affaires étrangères a amorcé sa féminisation avec l'arrivée de Suzanne Borel. On observe alors un curieux mélange d'ouverture et de fermeture assez caractéristique de l'esprit de la IIIeRépublique. Mélange qui se comprend plus comme une façon de moderniser un système inégalitaire que comme une manière d'instaurer une politique d'égalité entre les sexes. L'article13 du décret de 1928 condamne les éventuelles candidates admises à rester en poste à l'administration centrale ou dans les services annexes. Pourquoi? Selon l'argumentation du rédacteur, M.Fromageot, les femmes ne pouvaient endosser le rôle de secrétaire d'ambassade car le deuxième secrétaire en poste à Santiago du Chili devait exercer des fonctions de consul. Fonctions qu'il était impossible d'endosser pour un agent féminin qui ne jouissait pas en France de la plénitude des droits civiques et qui ne pouvait donc être officier d'état civil. Décision radicale dont les motivations s'apparentent plus à un prétexte et qui eut deux conséquences majeures sur la situation de Suzanne Borel. Jusqu'en 1934, elle fut privée du traitement de grade que les agents ne percevaient qu'en poste à l'étranger. Ce fut aussi le début de querelles juridiques prenant leur source dans un décret contradictoire. Les juristes ne surent pas vraiment si l'article13 écartait seulement les femmes des postes à l'étranger- et par voie de conséquence des grades- ou s'il les excluait définitivement- n'en ayant ni l'emploi ni les titres - du corps des agents des services extérieurs, vu leur incapacité temporaire au regard de la loi. Or s'il y avait exclusion, le décret de 1928 entrait en contradiction avec l'article premier du décret organique du 15juin 1918[5]. Le manque de clarté dans la rédaction, l'absence de prévoyance révèlent une sorte d'hypocrisie: il s'agissait d'offrir «au sexe faible» la possibilité de se présenter au concours, tout en pensant que celui-ci, réputé l'un des plus difficiles de son époque, jouerait le rôle d'une barrière infranchissable. Ce décret, ambigu et contestable, fut pour Suzanne Borel le point de départ d'un imbroglio administratif, atteignant son paroxysme au moment de la réforme de 1934. Elle passa d'une situation bancale à une situation artificielle qu'on pourrait qualifier, à la limite, d'ubuesque, et qui dura 10 ans. Les agents diplomatiques et consulaires pouvant toucher leur traitement de grade à l'administration centrale, le directeur du personnel, après avoir pris l'avis d'un avocat au Conseil d'État, inventa une solution, qui se concrétisa par le décret du 30octobre 1935. Consacré uniquement au cas de Suzanne Borel, il lui permettait de toucher d'une part le traitement afférent à son emploi, et d'autre part une indemnité dont le montant était fixé par le traitement de grade de l'agent issu du concours de 1930 promu à l'ancienneté.

 

 Si cette biographie offre la possibilité de mettre en avant la manière dont le Quai d'Orsay s'est féminisé, il ne faut cependant pas s'arrêter à ce seul aspect. Il paraît illusoire de séparer Suzanne Borel de Suzanne Bidault, tout autant que de s'intéresser à sa situation administrative en ignorant la nature des ses fonctions au ministère des Affaires étrangères, que ce soit au service des Œuvres françaises à l'étranger, au premier cabinet de Georges Bidault ou plus tard à l'OFPRA. On passerait alors à côté d'un destin singulier en ne donnant qu'une vision tronquée, fade et peu intéressante de sa vie.

 

 Il peut paraître assez étrange que la recherche bibliographique se soit avérée peu fructueuse. On ne trouve que peu d'éléments, qui sont d'ailleurs éparpillés dans différents types d'ouvrages. La notion d'oubli s'est donc imposée et l'absence d'informations justifie en partie le choix du titre. Malgré cette faiblesse, on constate une certaine singularité. La problématique s'orienta ainsi vers l'étude de la profonde originalité du personnage, en dépit du scepticisme des historiens et des sociologues quant à ce concept. Originalité d'une carrière, d'un caractère, mais aussi d'une vie: d'une enfance passée dans les colonies françaises (Indochine, Sénégal, Madagascar) avec des études faites de bric et de broc, elle parvint tant bien que mal à exercer les fonctions d'un diplomate condamné à rester en France, puis finalement après son mariage avec Georges Bidault, elle finit par endosser les rôles de femme diplomate et d'épouse de diplomate et d'homme politique. On découvre aussi le rôle qu'elle a pu jouer pour le cinéma français au sein de la section des Œuvres diverses du service des Œuvres françaises à l'étranger, en participant par exemple à la création du festival de Cannes en 1939, la place qu'elle occupa dans la Résistance, en appartenant à divers réseaux (NAP, Combat, Martial-Armand), ses efforts pour les prisonniers français en Indochine... Aborder les grands événements du siècle dernier grâce à une vie particulière confère à la «grande» histoire du XXesiècle une dimension plus humaine. L'accès à son journal intime, à sa correspondance, mais aussi la lecture des quatre ouvrages qu'elle publia entre 1971 et 1986[6] permirent de déterminer la façon dont elle a pu percevoir des événements comme ceux de Munich, de la défaite de 1940, du 13mai 1958... et les «grands hommes» qu'elle a rencontrés après son mariage: le général Marshall, Molotov, Churchill, Adenauer, Bevin, Dulles... La période de décolonisation fut perçue comme un moment de rupture. Elle vécut la perte de l'Indochine, et notamment la chute de Dien Bien Phû qu'elle apprit à Genève par un télégramme que lui tendit Jean Chauvel, comme un véritable drame. Elle perdait le pays de sa petite enfance: le Tonkin étant la région où elle avait l'impression d'être née. La guerre d'Algérie et les engagements de son mari radicalisèrent ses positions. Si elle ne pouvait concevoir la grandeur de la France sans son Empire, grandeur dont elle avait fait l'expérience dans sa jeunesse, il ne faut pas oublier que derrière une conviction, qui peut paraître a priori intellectuelle et rationnelle, se cachent des réactions affectives. On constate aussi des décalages entre la place qu'elle occupait et l'influence qu'on lui prêtait, entre ce qu'elle pensait et la manière dont ses contemporains pouvaient la percevoir. Images souvent artificielles ou critiques issues d'un panel de journaux hétéroclites: Le Temps, L'Excelsior, La Française, Le Journal, Paris-Match, Le Canard enchaîné... mais aussi de souvenirs d'hommes politiques. Contrairement à la presse anglo-saxonne, la presse française éprouva quelques difficultés à envisager l'ambivalence de ses fonctions: l'accent est tantôt mis sur son caractère de femme de ministre ou d'homme politique, ce qui est le fait du Canard enchaîné et de Paris-Match, tantôt sur sa profession de diplomate, ce que fait Claude Sarraute pour Le Monde diplomatique[7]. Par des caricatures satiriques, parues dans Le Canard enchaîné entre 1953 et 1955, elle fut décrite comme une femme tyrannique, ambitieuse, manipulatrice et influent[8]. Un de ses anciens collègues, dans un de ses romans, alla jusqu'à la surnommer Mlle Crapotte et à lui faire jouer le rôle d'une vieille fille aigrie, laide, et sans argent[9]. Si elle fut parfois personnellement visée par des articles datés des années correspondant grosso modo aux périodes de son admission et de l'après-guerre, on s'aperçoit que dans la majorité des cas, elle n'est qu'un moyen comme un autre de critiquer l'univers et les pratiques des diplomates de la IIIeRépublique ou d'attaquer son mari, en le faisant passer pour un homme faible, alcoolique et incompétent.

 

 Réaliser la biographie de la première Française à avoir exercé des fonctions de diplomate répond donc à un triple intérêt: mettre en avant une personnalité et un destin hors du commun, faire entrer les femmes, en s'interrogeant sur la féminisation du corps diplomatique français, sur la scène de l'histoire des relations internationales, essayer de produire un mémoire sur une véritable pionnière, tombée jusqu'alors dans l'oubli, sans sombrer dans les travers connus par les prosopographies féministes.

 



[1]     Ministère des Affaires étrangères, Direction du personnel, Fonds des concours (19mai 1930), cartons n°108 à 110

[2]     Voir LEJEUNE (Élodie), «Suzanne Bidault: une pionnière oubliée. Essai biographique sur la première femme diplomate française (1930-1962)», mémoire de maîtrise, ParisI, 2002, annexe n°4 p.222.

[3]     Ministère des Affaires étrangères, op.cit, note de Suzanne Bidault adressée au ministre le 29juillet 1932

[4]     Voir LEANDER (Anna), “Non-individualist Rediscoveries of Individual: Feminist Approaches to World Politics”, in GIRARD (Michel) (ed.), Individualism and World Politics, Londres, Palgrave Macmillan, 1999

[5]     Qui signale que les «emplois de directeur [...], de rédacteurs [...] sont réservés à des agents dans le cadre des services extérieurs...».

[6]     BIDAULT (Suzanne), Je n'ai pas oublié, Paris, La Table Ronde, 1971; Par une porte entrebâillée ou comment les Françaises entrèrent dans la Carrière, Paris, La Table Ronde, 1972; Souvenirs de Guerre et d'Occupation, Paris, La Table Ronde, 1973; Souvenirs, Ouest-France, 1986.

[7] Le Monde diplomatique, 4 septembre 1956.

[8] Voir l'annexe n°8 du mémoire, p.228-230

[9] PEYREFITTE (Roger), La fin des ambassades, Paris, Flammarion, 1953.]