X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 15, Chantiers 2003 » Denis Rolland, Relations internationales et nouvelles technologies : les sites du ministères des Affaires étrangères du monde, l'histoire et la mémoire

Denis Rolland, Relations internationales et nouvelles technologies : les sites du ministères des Affaires étrangères du monde, l'histoire et la mémoire

Relations internationales et nouvelles technologies : les sites du ministères des Affaires étrangères du monde, l'histoire et la mémoire

 

 

Bulletin n° 15, printemps 2003

 

 

 

 

Denis Rolland

 

 Les institutions ont une mémoire. Et une mémoire qui a un rapport très variable à l'histoire. Il est une nouvelle source encore peu étudiée, en expansion extrêmement rapide et qui a donné naissance à trop peu d'examens critiques: internet. Or internet propose de l'histoire. Et de l'histoire en quantité et en qualité très variables.

Le problème est que l'esprit critique du lecteur n'est actuellement pas à même, faute de repères connus, de fonctionner de la même manière pour internet que pour un livre ou une revue: en lisant la revue grand public Historia le lecteur avisé sait qu'il ne lit pas une revue scientifique du type des Annales, Genèse ou Matériaux pour l'histoire de notre temps. Pour internet, le niveau de crédibilité scientifique est souvent méconnu. Contrairement à la production imprimée pour laquelle sont accessibles des instruments de discrimination (bibliographies, recensions critiques, réputation scientifique...), pour le «réseau», il n'existe à ce jour que très peu de moyens d'évaluer la qualité de l'offre proposée par le «réseau», le «net»; et les sitographies ne sont ni nombreuses ni très fiables. Il y a en outre un fait aggravant: la virtualité de l'information conduit volontiers à un manque de recul; en raison d'un rapport plus lointain à une source plus diversifiée, l'information parvenue sur les écrans est a priori jugée et utilisée par les scolaires, étudiants et jeunes chercheurs avec encore moins de filtres critiques que l'information imprimée. D'une certaine manière, la magie de l'accessibilité de données distantes jointe à la jeunesse du moyen d'information brisent une partie du regard critique potentiel.

 

 Il est un exemple particulièrement éclairant de la très grande variété qualitative de ce fatras informatif, conçu avec des paramètres et des objectifs très divers mais rarement anodins: le rapport à l'histoire. Sur l'ensemble de la planète, les ministères des Affaires étrangères se sont équipés de sites internet conçus à la fois comme des instruments pratiques et comme des vitrines. L'expérience prouve qu'ils sont désormais volontiers utilisés comme source d'information et de documentation par les étudiants et les amateurs d'histoire ou de relations internationales. Structures d'État inscrites dans le long terme, par définition très visibles depuis l'étranger et conscientes du rôle qu'elles jouent dans la diffusion d'une image nationale, ces ministères, acteurs parmi d'autres des relations internationales, ont un lien fort à l'histoire du pays via l'histoire des relations diplomatiques (trop longtemps confondues avec l'histoire des relations internationales).

 

 Tous les États n'ont pas de site ministériels: beaucoup de ministères des Affaires étrangères de pays peu développés n'en ont pas, souvent pour des raisons de pauvreté, comme la plupart des pays africains, le Paraguay ou Cuba. À «surfer» néanmoins sur les sites existants des ministères chargés des relations internationales, un constat s'impose: dans les pays développés ou en cours d'industrialisation, le rapport à l'histoire, quand il y en a, n'est pas lié à la structure ministérielle; il paraît bien plus lié à la volonté de ses responsables nationaux de donner à voir ou non tout ou partie de l'histoire nationale. La construction d'un site internet est généralement le résultat d'un cahier des charges précis: alors la décision du recours ou non à l'histoire paraît avoir du sens; elle a à voir notamment avec une représentation que les gouvernants des pays souhaitent donner d'eux-mêmes, à une certaine conception ou échelle de la puissance nationaleLe plus souvent faute d'informations sur les motivations préalables à la construction des sites, toute tentative d'explication dans cet article ne peut être que conjecture.

 

 Le rapport à l'histoire que ces différentes institutions affichent est très ouvert, oscillant entre deux pôles: les ministères qui se sont construits des sites où l'histoire est absente, et ceux pour qui l'histoire paraît essentielle.

 

 Il est des sites gouvernementaux qui n'ont pas d'histoire, les sites des ministères des Relations extérieures espagnol et argentin. Il en est qui donnent au contraire une part très importante à l'histoire, les ministères français et brésilien. Sans doute, certains peuples s'intéressent moins à l'histoire (et à leur histoire) que d'autres. Mais existe-t-il une norme ou un idéal à atteindre qui doive être partagé par les ministères homologues d'un monde globalisé? Les exemples français et brésilien, très tournés vers leur passé pour des raisons sensiblement différentes, sont-ils à considérer comme des références remarquables ou comme des extrêmes?[1]

 

 Dans le marais entre ces deux options, il y a des gradations. Parmi les ministères des Affaires étrangères qui, pour leur présentation sur le réseau, ne font pas de l'histoire leur affaire, sans la négliger tout à fait pour autant, le britannique Foreign and Commonwealth Office et, bien qu'un peu moins réservé, la Farnesina, le ministère italien des Affaires étrangères; et, parmi ceux qui en donnent des éléments discontinus, le Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) de la Confédération helvétique. Parmi ceux qui donnent des éléments d'information détaillés et utiles, sans pour autant développer longuement leur histoire diplomatique, le State Department (États-Unis), le MID (Russie), le Palácio das Necessidades (Portugal), le ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine et, dans une mesure d'approche linéaire réduite, le ministère belge des Affaires étrangères. L'examen détaillé de quatorze sites, simplement classés en fonction de l'absence ou de la présence de rubriques historiques, aura notamment comme objectif d'évaluer les pesanteurs de la mémoire nationale et/ou institutionnelle dans la rédaction d'une rubrique impliquant particulièrement l'image qu'un État souhaite donner de lui-même.

 

 

Relations extérieures: l'amnésie historique totale ou partielle

 

 Certains sites n'ont pas d'histoire ou très peu. Le moindre intérêt de certains pays à donner une vision rétrospective de leurs relations internationales est une explication un peu courte, même complétée par des moyens financiers affectés à la construction du site éventuellement moins importants. En fait, il semble bien que la difficile gestion d'un passé récent ait pu influencer la décision des promoteurs du site. En d'autres termes, comment expliquer dans un cadre institutionnel un passé récent générateur de conflits, de violences et de blessures, dont les acteurs sont parfois encore vivants voire en fonction?

 

 Telle est sans doute la difficulté non contournée qui contribue à expliquer que ni l'Espagne, ni l'Argentine ne se soient dotés de rubrique historique dans leur site ministériel respectif, alors que les deux pays aiment à célébrer la grandeur de leur passé, l'empire de l'un, les souvenirs du développement économique ou certaines icônes politiques de l'autre.

 

 Pour l'Espagne, le franquisme est un passé encore brûlant. Il n'est point besoin d'être un grand historien pour s'en rendre compte à de multiples occasions. Mais il faut ajouter à cette donnée générale l'idée que la transition démocratique brillamment réussie par le pays repose sur une absence délibérée et quasi totale de volonté d'«épuration» au nom de l'apaisement et de la concorde civile. La plupart des fonctionnaires du Ministerio de Asuntos Exteriores de l'époque du franquisme sont restés en poste. Comment, dans ces conditions, présenter en termes scientifiques et néanmoins officiels l'histoire de la guerre civile, de la croisade franquiste puis du franquisme de guerre, et de cette longue dictature qui s'est poursuivie tard dans le XXesiècle? À beaucoup de points de vue, ne pas écrire d'histoire quand ce n'est pas nécessaire facilite la gestion du présent. Alors, sur les treize rubriques de la page d'accueil, aucune ne donne d'histoire (Argentine, la situation peut a priori être appréhendée avec des hypothèses similaires (même si les moyens financiers ont peut-être pesé). La Cancillería n'a pas d'histoire en ligne. Pourtant, le pays aime chercher dans un passé pas si lointain les manifestations d'une croissance très rapide et d'une possible puissance à la manière du Nord. Pas d'histoire sur le site du ministère, alors pas de mise en scène des gestions différentielles des relations extérieures par les grands partis politiques nationaux; pas de changements de régime à présenter et donc pas de gestion du très récent, difficile et meurtrier passé militaire; pas d'utilité non plus de gérer la politique extérieure argentine volontiers erratique vis-à-vis des États-Unis... Si l'historien ne sait pas exactement les raisons qui ont conduit à cette absence d'histoire, il peut comprendre les difficultés qui ont conduit à ne pas écrire là d'histoire, voire les avantages que ledit ministère peut avoir à ne pas aborder une question délicate dans un site il est vrai très modérément développé (www.mrecic.gov.ar)[2].

 

 Ces deux sites, plus détaillés dans le cas espagnol (13entrées contre 4), sont ainsi exclusivement des sites fonctionnels et pratiques, sans enracinement dans le passé.

 

 Il est des cas différents: un ministère qui, sur une trame historique très légère, oublie un quart de siècle de son histoire; un autre qui ne fait pas remonter son histoire au-delà du dernier changement de régime...

 

 L'Italie présente ainsi très peu d'histoire institutionnelle sur le site de son ministère des Relations extérieures, la Farnesina (www.esteri.it/lafernesina/luoghi/index.htm]">www.esteri.it, un peu dans la rubrique «Servizio Storico», mais c'est pour évoquer seulement l'histoire des archives du ministère en quelques paragraphes[3]... Et rien, en tous cas, qui mentionne les années du fascisme, ni Mussolini, ni aucun des ministres des Affaires étrangères de la période, même si, par exemple, l'imposant édifice principal du ministère, dans le Foro Italico, n'est nullement étranger à la politique architecturale du fascisme. Le passé ne paraît pas assumé, ou il n'est pas jugé présentable à l'extérieur (malgré les évidentes traces de continuité dans la société contemporaine), ou enfin il n'est simplement pas jugé nécessaire d'en parler.

 

 Cette sélectivité n'est pas le propre des régimes démocratiques vis-à-vis de leur passé autoritaire: la collégialement autocratique Chine communiste a le même réflexe de défiance et d'occultation vis-à-vis de son passé «différent».

 

 La version anglaise du site du Ministry of Foreign Affairs of the People's Republic of China consacre une partie modeste de son architecture à l'histoire (www.fmprc.gov.cn/eng). Une seule des 34 rubriques est en effet consacrée à «Diplomatic History» (www.fmprc.gov.cn/eng/c698.html). Mais, derrière cette entrée unique, 58articles balaient les thèmes et les aires géographiques des relations extérieures d'une politique extérieure chinoise très tournée vers de petites synthèses du type «The Long-term Stable Constructive Partnership Between China and the European Union »[4], «Establishment of Sino French Diplomatic Relations»[5], «China and Brazil»[6]... Néanmoins, on l'aura compris, cette histoire diplomatique de la Chine est strictement limitée à l'ère communiste: la Chine impériale ou républicaine avant Mao n'ont aucune place, même minime, dans cette représentation extérieure de l'histoire chinoise. L'amnésie historique, partielle, repose sur une sélectivité politique délibérée.

 

 Le cas du MOFA japonais est sensiblement différent. Le site en anglais du ministère japonais (www.mofa.go.jp) est lui aussi très détaillé, avec un remarquable système de double entrée: 13 ou 55 rubriques initiales proposées sur la page d'accueil! L'histoire n'y est cependant pas une préoccupation visible (aucune entrée proposée d'emblée), ni un souci global (pas d'histoire générale du ministère). À partir des rubriques «Postwar Issues» (www.mofa.go.jp/policy/postwar/index.html) ou «Culture», l'on accède au Bluebook (publication de documents diplomatiques des dernières années, accessible en ligne à partir de 1994); il n'y a toutefois là aucune référence à l'histoire japonaise antérieure. En cherchant bien cependant, la rubrique «Regional Affairs» abrite beaucoup de petites notes historiques sur les relations extérieures du Japon (www.mofa.go.jp/region/middle_e/relations/history.html, avec les États-Unis, l'historique commence avec la «défaite japonaise» www.mofa.go.jp/region/n-am/us/relation.html]">www.mofa.go.jp/region et, avec l'Union européenne, seulement en 1991 (www.mofa.go.jp/region/europe/eu/overview/history.html). Il donne à l'internaute de larges pages d'histoire mais souvent par le biais de renvois vers d'autres sites et seulement pour définir sa neutralité (Commission indépendante d'experts dite Commission Bergier, «questions historiques»: www.switzerland.taskforce.ch/W/W2/W2a/a1_fn.htm) ou pour répondre aux critiques internationales, en particulier autour de la Seconde Guerre mondiale (sous-rubrique «Suisse - 2eGuerre mondiale»). Ainsi, l'histoire intervient principalement lorsqu'elle paraît indispensable à l'image nationale. Sinon, elle n'est pas jugée nécessaire.

 

 Le Royaume-Uni cherche à donner de lui-même une image résolument tournée vers l'avenir. Le site du Foreign and Commonwealth Office London est symboliquement placé sous la devise «Creativity, innovation and quality» (www.fco.gov.uk). Relation de cause à effet semble-t-il, l'histoire existe alors à dose homéopathique, dans de très brèves «History Notes» (www.fco.gov.uk/news/keythemehome.asp?9) présentant en quelques lignes les «FCO Historians», trois séries de publications historiques et quelques données pratiques, auxquelles sont ajoutés neuf petits articles ponctuels, tous consacrés au XXesiècle, depuis «Britain's entry into the EC» ou «Nazi Gold» jusqu'à «Women in Diplomacy»... On trouve aussi quelques éléments d'histoire très domestique derrière la présentation des bâtiments du ministère (www.fco.gov.uk/directory/dynpage.asp?Page=62; www.fco.gov.uk/directory/tour.asp). Cela ne veut nullement dire que le ministère ne s'intéresse pas à son histoire, loin s'en faut: nul refus d'histoire dans cette discrétion, les travaux scientifiques publiés directement ou indirectement sous la bannière des FCO Historians l'attestent. Mais, dans sa promotion publique, l'histoire n'est jugée ni déterminante, ni prioritaire.

 

 Le site du ministère belge des Affaires étrangères, du Commerce extérieur et de la Coopération au Développement (www.diplobel.org, www.diplobel.fgov.be) n'oublie pas l'histoire; mais il ne s'y attarde pas non plus. C'est dans la rubrique «Guide du Ministère» que l'on trouve un bien nommé et bref «Aperçu historique» (www.diplobel.org/Ministry/gids%20-%20fr/2.htm). Parfois rédigé à destination interne («notre pays»), il est divisé en quatre «périodes» chronologiques: «1830-1875»,«1875-1914»,«entre-deux-guerres»,«après 1945». Au moins d'après ces titres, les deux guerres sont «sorties» de l'histoire du ministère: une phrase pour évoquer «la neutralité rompue» pendant la Première Guerre mondiale; rien pour la Seconde. La mention de l'occupation du territoire national pendant la Première ou la Seconde Guerre mondiale n'explique pas grand chose (la nationalité de l'occupant n'est jamais mentionnée): des gouvernements en exil ont pourtant existé, travaillé et, à l'intérieur du pays, quelques institutions sont pour le moins demeurées fonctionnelles. Alors, point n'est besoin d'insister, il existe des éléments de syndrome belge, comme existe en France un «syndrome de Vichy», peut-être moins important, étudié et reconnu qu'en France. Et le site du ministère belge des Affaires étrangères est un reflet de cet aggiornamento non réalisé de l'histoire institutionnelle belge.

 

 Le site mexicain de la Secretaría de Relaciones Exteriores (www.sre.gob.mx) donne une place importante à l'histoire (5erubrique sur 14: www.sre.gob.mx/acerca/sre/historiasre.htm). Mais c'est un long exposé (21pages) qui n'est linéaire qu'en trompe-l'œil. Il donne en effet une très grande prépondérance au XXesiècle (16pages) et, plus précisément, aux dernières années (8pages). Dans un pays qui a une historiographie de grande qualité et une histoire des relations internationales bien développée, la terminologie du découpage chronologique, en six périodes très inégales, est un peu surprenante; et les recoupements donnent à penser que le site a moins été mis à jour par révision globale que complété par accumulation. Après un logique «XIXesiècle», vient un elliptique «Aube du XXesiècle» là où l'on attendait le mot Révolution. Suit une étonnamment précoce (pour l'historiographie mexicaine traditionnelle) «Étape postrévolutionnaire» de 1917 à 1946, puis une «Étape moderne» de 1946 à 2000. Mais la rubrique se poursuit avec une «Fin du XXesiècle» évoquant les réformes de 1998, puis avec un «Nouveau millénaire» qui aborde, sans le formuler explicitement, la fin de l'hégémonie du Parti révolutionnaire institutionnel et, de manière explicite cette fois, l'alternance politique avec l'arrivée du Partido de Acción Nacional (PAN) au pouvoir: cette dernière partie qui, seule, apparaît sur l'écran en caractère gras, insiste sur le fait «qu'aujourd'hui on peut promouvoir l'image d'un Mexique démocratique». Autrement dit, la Révolution est, si ce n'est gommée, du moins largement amodiée dans cette représentation du passé mexicain, très fortement tournée vers le présent et délibérément ouverte vers l'avenir.

 

 Le site du ministère russe des Affaires étrangères (MID)[7] est un site assez complet (www.ln.mid.ru/website). Mais dans sa version russe seulement, alors que les versions en anglais, français, espagnol ou allemand, identiques, sont très pauvrement constituées, avec trois rubriques qui ne contiennent que des actualités. Sauf à considérer que cette différence ne serait que le produit d'impératifs financiers, il faut s'interroger sur deux autres explications possibles et complémentaires: une sorte de prime «nationaliste»; et une considération différentielle de l'accès à l'information entre public national (ou russophone) et public étranger (non russophone).

 

 En russe donc, l'histoire n'est pas absente des dix rubriques d'entrée: le «service des archives» présente notamment un historique global, une chronologie des ministres des Affaires étrangères et des articles de synthèse sur quelques thèmes (www.ln.mid.ru/website/ns-arch.nsf). Trois caractéristiques se dégagent. D'une part, l'histoire de la Russie des tsars est plus longuement développée (4/8e) que celle de l'URSS (7/16e); et le site n'insiste pas, dans la rubrique historique, sur la politique de la nouvelle Russie (1/16e): celle-ci est uniquement mise en perspective par quelques chiffres éloquents (nombre d'ambassades, personnel); tandis qu'elle est bien développée par ailleurs grâce à de nombreux articles thématiques. D'autre part, l'idée clairement affirmée est celle d'une continuité de la politique étrangère entre tous les régimes (un peu à la manière brésilienne, même si là les changements n'ont été que politiques), depuis bien avant la Russie des Romanov jusqu'à la Russie de Poutine, en passant par l'URSS; ou de la monarchie tsariste à la presque démocratie actuelle, en passant par l'ère communiste. Très différente de l'occultation chinoise, cette manière d'écrire ou de présenter l'histoire de la politique extérieure russe, en effaçant les changements de régimes politiques, n'est pas isolée: c'est là une méthode largement partagée par les sites italien, brésilien voire français. Enfin, et c'est là la troisième caractéristique de ce site, le MID inscrit sa politique dans une très longue durée, faisant remonter la politique extérieure russe à la formation politique de la Russie: la première partie de l'exposé commence au IXesiècle (même la France, très soucieuse de son histoire et de l'ancienneté de celle-ci, n'ose pas remonter si loin), une date il est vrai communément admise pour la naissance de la Russie (le MID n'a été créé sous ce nom qu'en 1802). La Russie est présentée comme partie prenante depuis plus d'un millénaire des grands enjeux mondiaux, une Russie toujours active en politique extérieure, présente à Byzance comme dans les processus de globalisation actuels, animatrice entre-temps de la lutte antifasciste, partenaire décisif de la Détente...

 

 Le Portugal donne de son Ministério dos Negócios Estrangeiros un site illustré bien détaillé où l'histoire arrive en bonne place (www.min-nestrangeiros.pt/mne), troisième rubrique sur sept, mais en part modeste (3sous-rubriques sur 28). La partie «Aspectos Históricos» se décompose en trois éléments: la très brève «História da Instituição» d'un demi-feuillet (www.min-nestrangeiros.pt/mne/historia); enfin, une série de discours, «Discursos», clôt l'ensemble. Mais, en centrant précisément sa chronologie très détaillée (36pages) sur le ministère, les ministres et les relations diplomatiques, cette partie du site parvient à un résultat remarquable (www.min-nestrangeiros.pt/mne/histdiplomatica/sino36.html): ne mentionner aucun changement de régime, ni même le nom de Salazar jusqu'en1936, pour signaler simplement qu'à cette date celui-ci prend en charge provisoirement le ministère, et sans donner au lecteur sa fonction principale...[8] Ainsi, il n'y a aucune notation de changement de régime dans les années vingt, pas plus d'ailleurs qu'au milieu des années soixante-dix!

 

Le site allemand de l'Auswärtiges Amt est à cet égard bien mieux réussi (www.auswaertiges.amt.de/www/de/aamt/geschichte/index.html) et une autre pour certaines archives[9]. Le site d'histoire dresse un historique général du ministère depuis 1870 qui ne contourne pas, par exemple, le nazisme. Tout au plus, certaines pages tendent-elles à montrer que la diplomatie traditionnelle et le ministère ont perdu de leur importance, de leur pouvoir et, implicitement, de leur responsabilité, au fur et à mesure que le pouvoir national-socialiste a donné compétence en matière internationale soit au parti national-socialiste, soit à d'autres ministères (Propagande).

 

 Le State Department nord-américain est, comme le site allemand, un site clair et sans contournement majeur (www.state.gov). Si on le compare à un site du type de celui du Portugal, il dispose il est vrai de plus de moyens financiers, techniques et scientifiques, mais il a, surtout, moins de variations politiques à expliquer, justifier ou oublier. La partie historique (History, Education Culture, une des neuf entrées du site) ouvre sur l'Office of the Historian. Là, c'est d'abord le domaine des sources, de la réponse aux interrogations du public ou, plus particulièrement, des chercheurs. Dépendant du Bureau of Public Affairs du State Department, le site inclut dans sa rubrique historique onze fenêtres dont une chronologie détaillée des voyages présidentiels et du Secrétaire d'État (www.state.gov/r/pa/ho/trvl/c4388.htm), une rubrique spéciale sur la documentation liée à l'«Holocauste», et une chronologie d'histoire diplomatique nationale (Timeline of US Diplomatic History): là, sur un modèle assez commun (que l'on retrouve aussi dans le site français), une galerie de portraits (www.state.gov/r/pa/ho/c1799.htm) permet de passer en cliquant sur l'image choisie à de plus amples informations (histoire diplomatique sur le site américain, biographies sur le site français); mais, début mars 2002, ce travail n'est achevé que pour la période de l'Indépendance (alors que le site français est, de ce point de vue, achevé).

 

 

Relations extérieures: la stratégie de mise en avant ou l'instrumentalisation de l'histoire

 

 Il est d'autres pays pour lesquels la stratégie institutionnelle semble être exactement inverse de celle de l'Espagne ou de l'Argentine. Tels sont les cas du Brésil et de la France. L'on se retrouve face à une abondance d'histoire.

 

 Le site du ministère brésilien des Relations extérieures (Ministério das Relações Exteriores) (www.mre.gov.br/cdbrasil/itamaraty/web/port/index.htm). Surtout, l'une des trois entrées présentées comme centrales, «A Diplomacia Brasileira», ouvre sur quatre rubriques à dominante historique dont la deuxième, «História da Diplomacia brasileira» (www.mre.gov.br/acs/diplomacia/portg/h_diplom/menu_hd.htm) est un remarquable livre d'histoire complet en deux versions, portugaise ou anglaise, comportant chacune une centaine de pages au moins (www.mre.gov.br/acs/diplomacia).

 

 Cette importance de l'histoire est sans doute liée, d'une part, à l'existence et l'ancienneté (par rapport à la plupart des pays du continent) de l'École diplomatique, l'Instituto Rio Branco. Elle est liée, d'autre part, au développement dans le pays d'une histoire des relations internationales d'un niveau remarquable. Mais ces éléments d'explication sont trop courts, même si l'analogie des situations entre la France et le Brésil contribue à valider ces hypothèses. Car il y a d'autres pays qui disposent d'un très bon niveau d'étude d'histoire des relations internationales (États-Unis, Allemagne...) et d'une école ancienne de formation des diplomates (Royaume-Uni, Allemagne...), mais qui font des choix différents lors de la construction de leurs sites. Cela a sans doute beaucoup à voir avec la volonté de justifier la puissance, régionale à tout le moins, en soulignant aux yeux du public, le caractère ancien, réfléchi et historiquement «linéaire» de la politique étrangère nationale.

 

 Le site du ministère français des Affaires étrangères (www.diplomatie.gouv.fr/index.html) est, avec celui du Brésil, le site consulté qui contient le plus d'histoire. C'est aussi, dans ce domaine, le site le plus complet, un site remarquablement détaillé. Dans sa rubrique «archives diplomatiques»[10], l'une des treize entrées du site, l'histoire surgit à travers neuf sous-rubriques (à nouveau détaillées) dont une très belle galerie de portraits commentés[11] et une courte série intitulée «Quelques grandes figures de la diplomatie»[12] Richelieu, Vergennes, Chateaubriand, Briand.

 

 Le site a été largement remanié et amélioré en 2001. Une préface à cette rubrique d'archives (d'Hélène Carrère d'Encausse) a été supprimée. Le site conserve cependant la trace profonde du syndrome de Vichy dans l'administration des Affaires étrangères. En effet, dans la galerie de portraits commençant en 1574 avec Luis de Revol[13], une belle continuité très artificielle permet toujours de passer pratiquement de la France de la fin de la Troisième République à cette France d'exil regroupée à Londres autour du général de Gaulle. D'une certaine manière, le lecteur est conduit à penser que les Affaires étrangères n'existèrent pas à Vichy et que le ministère n'eut, en conséquence, rien à voir avec les «Années noires». Cette simplification maximale de la mémoire n'est en rien la spécificité, en France, du site du ministère des Affaires étrangères: c'est celle proposée aussi bien par la seule et précieuse synthèse d'histoire du ministère des Affaires étrangères publiée par le CNRS[14] que par l'Annuaire diplomatique, une publication officielle annuelle des Affaires étrangères(ou par l'Association française d'action artistique sous une version à peine modifiée)... Le site internet du ministère propose donc dans sa galerie de portraits une chronologie en images tout à fait concordante avec la mémoire dominante pour- le terme n'est pas des plus modernes- la «2eGuerre mondiale»: cela en dit long sur ce que l'on ne veut pas comprendre de Vichy. Dans le détail, les marges de l'occultation sont légèrement fluctuantes, la Troisième République étant de fait prolongée d'un semestre avec Paul Baudouin, certes «ministre du gouvernement de Vichy»[15] mais en même temps «ministre de la Troisième République»[16].

 

 Et la contradiction interne ne gêne pas. Si Laval est absent de ce secteur de la galerie de portraits comme ministre des Affaires étrangères pendant la Seconde Guerre mondiale, il apparaît néanmoins dans la rubrique consacrée à l'entre-deux-guerres, ayant de fait occupé ce portefeuille à cinq reprises entre 1932 et 1936; et lorsque l'on «clique» sur ce portrait de Laval, le texte le fait réapparaître comme ministre pendant l'Occupation, mais seulement d'avril 1942 à août 1944, pas d'octobre 1940 à décembre 1941, comme si les débuts de l'État français (il est vrai en partie inclus par ce site dans la Troisième République), pourtant si fondateurs de la collaboration et de la politique d'exclusion, devaient être exemptés de Laval[17]! Ainsi, au moins pour la Seconde Guerre mondiale, la confusion entre mémoire et histoire, selon des stéréotypes «scientifiques» communs, est patente dans la représentation donnée par le site de la politique étrangère de la France. Une confusion délibérée, puisque la décision aggravante avait été prise, lors de la construction du site, de ne pas prendre en considération les objections scientifiques de certains des membres de la commission chargée de son élaboration.

 

 À travers les quatorze sites étudiés, on observe donc des stratégies très différentielles de mise en scène de l'histoire. Il y a l'histoire comme problème, avec ces sites pour lesquels l'histoire est censée poser un certain nombre de problèmes (Argentine, Espagne, mais aussi Portugal, Japon, Chine, voire France, Belgique...): et les réponses sont variables, de l'amnésie à une reconstruction parfois acrobatique. Il y a aussi l'histoire comme manifestation d'ancienneté voire d'antériorité: les sites où l'histoire doit montrer l'ancienneté voire l'antériorité de la puissance régionale (Russie, France notamment). Il y a enfin l'histoire comme affirmation ou mémoire de la grandeur nationale, sensible à travers ces sites qui manifestent implicitement, via une histoire débordante, cette aspiration à la grandeur nationale (Brésil, France).

 

 Cet examen doit bien sûr être poursuivi. Il faudrait étudier, en détail et avec une équipe de spécialistes de chacune des zones géographiques, beaucoup d'autres aspects de ces sites: leur genèse et, en particulier, l'écriture par des diplomates ou des historiens, de l'institution ou non, de ces pages d'histoire; la construction, l'instrumentalisation, ou la disparition parfois, des héros de l'histoire nationale; la présence de l'étranger dans ces histoires...

 

 



[1] Ce travail a été préparé entre juin2001 et février2002. Il reflète une consultation des sites principalement pendant l'hiver 2001-2002 et ne prend donc pas en compte les modifications ultérieures. Or, si certains sites sont complétés par ajouts (Mexique), d'autres sont largement revus (France).

[2] La Chancellerie, Service au voyageur, Commerce extérieur, La République argentine». www.mae.es

[4] «Le partenariat dans le long terme, stable et constructif entre la Chine et l'Union européenne»

[5] www.fmprc.gov.cn/eng/5689.html: «Établissement des relations diplomatiques sino-françaises».

[7] En 1991, il avait été décidé de le nommer ministère des Relations extérieures. Mais le site est encore signé en décembre 2001 d'un département du MID. Et partout c'est la mention «MID» qui apparaît.

[8] Son nom apparaît ensuite pour les années 1942, 1943, 1957.

[10] www.diplomatie.gouv.fr/archives/index.htmlhttp://www.diplomatie.gouv.fr/archives/index.html">www.itamaraty.gov.br)

[13] Mais en 1589 dans le titre.

[14] Les Affaires étrangères et le corps diplomatique français, tomeII, Paris, CNRS, 1984.

[15] Le traitement de la Seconde Guerre mondiale par ce site semble avoir donné lieu à d'amples débats internes au ministère, mais la tradition niant toute limite entre la Troisième République et la France libre l'a résolument emporté.

[16] En outre, il démissionne après Montoire, Laval prenant alors en charge les Affaires étrangères; ensuite, il n'est plus que ministre secrétaire d'État à la présidence du Conseil (voir DUROSELLE (Jean-Baptiste), L'Abîme 1939-1944, Imprimerie Nationale, 1986, p.269).

[17][«LAVAL (Pierre), sénateur, président du Conseil, décédé le 15octobre 1945; 14janvier- 21février 1932; 13octobre- 7juin 1935, trois fois ministre; 7juin 1935 - 24janvier 1936, sénateur, président du Conseil, ministre pour la cinquième fois; 18avril 1942 - août 1944, ministre du gouvernement de Vichy» (www.diplomatie.gouv.fr/archives/archives/expo/140/2guer/08.html).