X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 15, Chantiers 2003 » David Beausoleil, Le comité yougoslave (1914-1918)

David Beausoleil, Le comité yougoslave (1914-1918)

Le comité yougoslave (1914-1918)

 

 

 

Bulletin n° 15, printemps 2003

 

 

 

 

David Beausoleil

 

 Créé de jure le 30avril 1915 à l'Hôtel Madison de Paris[1], le Comité yougoslave regroupait une vingtaine de personnalités politiques et culturelles croates (très majoritaires), slovènes et serbes de l'Empire austro-hongrois. Le noyau du Comité s'était formé l'année précédente, au lendemain de l'attentat de Sarajevo, autour de trois Croates fuyant les régions slaves du Sud pour l'Italie, pays neutre: Ante Trumbic (1864-1938), maire de Split et député de Zadar au parlement autrichien, désigné président du Comité yougoslave; Frano Supilo (1870-1917), député et rédacteur en chef du quotidien de Rijeka (Fiume) Novi list; et Ivan Meštrovic (1889-1962), grand sculpteur de l'arrière-pays dalmate.

D'emblée, l'objectif du Comité yougoslave est clair: attirer l'attention des puissances alliées sur le sort des Slaves du Sud et lutter pour la création d'un État commun à tous les Croates, Serbes et Slovènes. Dans les pays alliés, les représentants du Comité rencontrent régulièrement hommes politiques, diplomates, journalistes et personnalités publiques diverses. Pour ce faire, ils bénéficient souvent de l'aide «logistique» du gouvernement serbe, présente en France et au Royaume-Uni par l'intermédiaire de ses légations.

 

 En effet, à côté du Comité yougoslave, qui n'est mandaté par aucune instance officielle, ni même par le parlement croate, l'autre «représentant» des Slaves du Sud pendant la Première Guerre mondiale est le gouvernement serbe, dirigé par la figure de Nikola Pašic (1845-1926), Premier ministre depuis 1904. L'action de l'un et de l'autre contribuera à la création, au mois de décembre 1918, du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes.

 

 L'idée de rédiger un mémoire sur le Comité yougoslave est née de mon intérêt à la fois pour les questions touchant au yougoslavisme et à l'idée yougoslave dans les pays croates et pour l'œuvre de l'un de ses membres les plus éminents, Ivan Meštrovic. Étudier le Comité yougoslave revient à se pencher notamment sur l'un et sur l'autre de ces thèmes.

 

 

Du yougoslavisme

 

 

Le yougoslavisme, parfois qualifié d'«idéologie politico-nationale»[2], est un nationalisme supranational appelant à l'unité politique et culturelle des Slaves du Sud (Serbes, Slovènes, Croates et, parfois, Bulgares).

 

 Ce n'est pas un hasard s'il prend naissance en pays croates dans la première moitié du XIXesiècle avec le mouvement illyrien de Ljudevit Gaj (1809-1872). L'écrivain Miroslav Krleža (1893-1981) expliquait très justement l'attachement traditionnel des Croates aux idées panslaves:

 

 «La chair croate se sentait trop faible dans son isolement pour liquider l'occupation turque, ébranler la Vienne impériale et se débarrasser de la tyrannie vénitienne. D'où le développement de l'idée de «réciprocité», née d'une illusion, l'idée d'une unité linguistique en dépit du schisme religieux et le rêve d'une continuité ethnique de Karlovac à Moscou et de Salonique à Prague et Cracovie».

 

 Cet émiettement des pays croates explique que les idées de la réciprocité slave s'y développent très tôt. Parmi les précurseurs du yougoslavisme, nous pouvons citer le théologien dominicain Vinko Pribojevic[3] (milieu du XVe- vers 1532) de l'île de Hvar ou encore le prêtre Juraj Križanic[4] (1617-1683), considéré comme l'un des pères du panslavisme.

 

 Dans la deuxième moitié du XIXesiècle, les principaux idéologues du yougoslavisme sont l'évêque de Ðakovo Josip Juraj Strossmayer (1815-1905) et son collaborateur, le chanoine et historien Franjo Racki (1828-1905), qui sont à l'origine de la création de l'Académie yougoslave[5] des Arts et des Sciences (1866) et de l'Université de Zagreb (1874). Leur programme est un illyrisme mis à jour qui appelle à l'unification spirituelle des Slaves du Sud, unification fondée sur une culture et une langue littéraire commune. Par ailleurs, Strossmayer se bat pour une grande cause: la réconciliation des Églises catholique et orthodoxe, considérée comme un élément préalable et fondamental au rapprochement entre Serbes et Croates.

 

 Si les deux dernières décennies du XIXesiècle consacrent un net recul du yougoslavisme, il est réactivé au début du siècle dernier, en particulier après l'annexion par l'Autriche-Hongrie de la Bosnie-Herzégovine (1908). La conscience d'appartenir à une communauté de frères slaves du Sud est ainsi activement développée par les étudiants croates, serbes et slovènes de l'Université Charles de Prague, séduits par les idées de Tomáš Masaryk (1850-1937)[6]. Ceux-ci développent leur théorie d'un seul peuple composé de «trois tribus», un concept soutenu également par les élites serbes à compter de 1908, lorsque Petar Karadordevic succède à l'austrophile Aleksandar Obrenovic sur le trône du Royaume de Serbie.

 

 Pour nombre de ces jeunes nationalistes yougoslaves, la Serbie constitue un modèle étatique et culturel autour duquel pourrait se bâtir le futur État commun. Ainsi, dans leurs efforts pour «yougoslaviser» les «trois tribus», ces jeunes intellectuels - des étudiants, mais aussi des écrivains et une minorité d'hommes politiques - rejettent fermement le droit historique croate et serbe et «gomment» les différences (et donc les obstacles à l'unification yougoslave) entre Slovènes, Croates et Serbes. Ces «yougoslavophiles» se heurtent toutefois aux nationalismes croate et serbe, plus fortement enracinés dans les classes politiques, et aux idées austroslaves, encore très présentes chez les Croates et surtout les Slovènes, peuple «non-historique».

 

 Le Comité yougoslave est, quant à lui, constitué d'anciens membres du Parti du droit (croate) (comme Ante Trumbic et Frano Supilo) qui ont renoncé aux idées d'Ante Starcevic (1823-1896), de députés du Parti national (croate) héritier des idées de Strossmayer, de politiciens serbes de Bosnie (comme Nikola Stojanovic) et de diverses personnalités privées, avocats (par exemple Josip Jedlovsky, secrétaire de la célèbre association slovène de Trieste Edinost), professeurs d'université (Mihajlo Pupin de l'Université Columbia de New York), ou artistes (Ivan Meštrovic).

 

 

Ivan Meštrovic et le yougoslavisme culturel

 

 

L'artiste Ivan Meštrovic, autrefois «le sculpteur le plus justement célèbre de l'Europe centrale»[7], est, au début du siècle dernier, le chef de fil du yougoslavisme culturel. Ce Croate, dont Auguste Rodin disait qu'il était le plus grand des sculpteurs de sa génération, éclate sur la scène artistique mondiale en 1911 lorsqu'il expose aux côtés d'autres artistes croates dans le Pavillon serbe à l'Exposition internationale de Rome. En y exposant son Cycle du Kosovo (héros, veuves, caryatides, etc.), inspiré du mythe serbe du même nom, le sculpteur exprime de manière spectaculaire son soutien à la cause yougoslave. Dans les années 1910, ces œuvres sont largement acclamées par la critique des pays occidentaux, en particulier britannique[8], qui y voit l'expression de la grandeur et l'héroïsme du peuple serbe.

 

 Au moment de l'attentat de Sarajevo, Meštrovic se trouve à Split, où il revient de la Biennale de Venise. Au mois de juillet 1914, les autorités autrichiennes procèdent à l'arrestation de plusieurs centaines de personnalités soupçonnées de sympathies yougoslaves (autrement dit, serbes) en Dalmatie et en Croatie. Craignant d'être arrêté, le sculpteur embarque de nouveau pour Venise, où Trumbic et les autres futurs membres du Comité yougoslave le rejoindront. Meštrovic se rend ensuite à Rome, d'où il «invite tous les émigrants [yougoslaves]»[9]. Les bases du Comité yougoslave sont posées. En effet, en Italie, Meštrovic et ses collègues rencontrent les ambassadeurs de France, du Royaume-Uni et de Russie et leur exposent leurs revendications. L'entrée en guerre de l'Italie l'année suivante obligera les émigrés à quitter Rome pour Paris.

 

 

Regards croisés sur l'action du Comité

 

 En entamant mes recherches, je voulais comprendre non pas tant les motivations de la création du Comité yougoslave et les différentes étapes de sa constitution que le rôle de cette organisation politique dans la formation du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Sachant qu'il s'agissait d'un groupe d'émigrés réunis «à la hâte» par les conditions exceptionnelles du conflit mondial et qu'il n'avait reçu, de ce fait, aucun mandat officiel pour travailler à la construction du premier État yougoslave, il me paraissait intéressant de mesurer l'influence du Comité yougoslave sur les autorités des pays alliés. Que dire aussi des relations qu'il entretenait avec le gouvernement serbe? Les deux partis pouvaient-ils discuter, débattre, négocier d'égal à égal? Quelle conception avaient-ils du yougoslavisme? Enfin, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes a-t-il été, a posteriori, l'État pour lequel luttait le Comité yougoslave?

 

 Pour m'aider à répondre à ces interrogations, je me suis appuyé sur des sources variées, pour la plupart en langue croate mais aussi, par ordre d'importance quantitative, en serbe, slovène, anglais, français et italien. En premier lieu, j'ai étudié les mémoires des membres du Comité yougoslave, en particulier ceux d'Ivan Meštrovic, intitulés Uspomene na politicke ljude i dogadaje [Mes souvenirs d'hommes et d'événements politiques]. Les mémoires, publiés en Argentine en 1961, couvrent une période allant de 1904 à 1945. L'ouvrage rassemble les notes et les observations écrites consignées par le sculpteur au cours de ces années. Meštrovic n'avait nullement l'intention de les publier, mais il s'y résolut à la demande de proches et d'amis. Le livre constitue néanmoins un ensemble cohérent, divisé en sept grandes parties, dont une intitulée «À l'étranger, après l'attentat de Sarajevo», qui couvre l'époque du Comité yougoslave et que j'ai étudiée pour les besoins du mémoire. L'ouvrage a été publié une deuxième fois en 1969, à Zagreb, mais la comparaison des deux éditions fait apparaître de nombreuses modifications. Ainsi, des expressions du type «les Serbes ont [...]», placées dans un contexte peu valorisant, ont été remplacées par des phrases du type «les nationalistes serbes ont [...]». En 1993, une troisième édition est parue en Croatie. Elle est identique à la première, à l'exception de l'ajout de neuf chapitres dans la dernière partie, qui ont trait aux premières années passées par Meštrovic aux États-Unis après la Deuxième Guerre mondiale.

 

 

Parmi les autres écrits de membres, je me suis servi des mémoires de Hinko Hinkovic (1854-1929)[10], l'une des personnalités les plus connues et les plus actives du Comité yougoslave en France. En effet, cet avocat zagrébois a prononcé un grand nombre de conférences sur la question yougoslave dans les universités parisiennes pendant la Première Guerre mondiale. Il a également été invité à la Loge du Grand Orient de France[11], dont il était probablement lui-même membre. Hinkovic a aussi séjourné de long mois en Amérique du Nord en tant que représentant du Comité yougoslave. Ses mémoires constituent ainsi une source précieuse sur les activités de l'organisation outre-Atlantique. Enfin, j'ai pu croiser les écrits de Hinkovic et de Meštrovic avec ceux des membres suivants: Ljubo Leontic, auteur en 1961 d'un ouvrage qui se veut scientifique sur le Comité yougoslave, mais qui est en réalité autobiographique[12] ; Franko Potocnjak, représentant du Comité aux États-Unis puis en Russie, qui a publié de minutieuses descriptions des activités et de l'organisation internes du Comité[13] ; aussi, Nikola Stojanovic[14] et le Slovène Bogumil Vošnjak[15].

 

 La correspondance des membres du Comité yougoslave constitue aussi des sources de premier plan qui m'ont permis de recouper, et donc de vérifier, les informations fournies par leurs auteurs. J'ai effectué le dépouillage de ces documents dans les archives du Comité yougoslave (Zagreb) et les fonds des archives personnelles d'Ante Trumbic (Split). Je me suis aussi appuyé sur la correspondance publiée, notamment celle de Frano Supilo, et l'excellent recueil des lettres de Robert-William Seton Watson (1879-1951)[16] édité en deux volumes[17]. J'ai également étudié le très volumineux ouvrage Jugoslavenski odbor[18] de l'historienne tchèque Milada Paulova, qui m'a fourni un cadre chronologique et thématique des différentes activités du Comité yougoslave, tant en Europe (Londres, Paris, Saint-Pétersbourg) qu'en Amérique du Nord et du Sud (Cleveland, Washington, Valparaiso). Publié en 1925, ce livre est considéré par certains historiens comme une «apologie» de Trumbic tant l'auteur s'est basé sur les archives personnelles du président du Comité yougoslave. Mais il s'agit là en même temps de son principal intérêt. Paulova, amie de Trumbic, a eu cette chance d'avoir accès «à chaud» à quantité de documents privés et nous les restitue en les interprétant brillamment. Il demeure jusqu'à ce jour le livre le plus exhaustif jamais publié sur le Comité yougoslave.

 

 Enfin, j'ai étudié les documents publiés par le Comité yougoslave, qui a lancé à Londres, en 1915, une collection intitulée The Southern Slav Library, imprimant quantité de brochures et de cartes ethnographiques à des fins de propagande. J'ai également dépouillé le Bulletin yougoslave, la revue du Comité, publiée de 1915 à 1918 à Paris et à Londres, en français et en anglais. L'ensemble de ces sources m'a permis de mieux comprendre les positions du Comité yougoslave et de saisir l'étendue de ses activités.

 

 

L'action du Comité yougoslave et ses limites

 

 L'étude de ces sources écrites variées et parfois contradictoires m'a permis, je l'espère, de tirer quelques conclusions intéressantes sur le Comité yougoslave. Tout d'abord, l'histoire de cette organisation est jalonnée de succès, mais elle est aussi marquée par un échec fondamental: les émigrés yougoslaves n'ont pas réussi à créer l'État des peuples égaux qu'ils souhaitaient. Pourquoi? Le Comité n'a pas réussi à transcender ses limites: une organisation émigrée; sa vulnérabilité face aux initiatives serbes; l'incompatibilité de ses demandes territoriales avec les aspirations italiennes; sa composition, presque exclusivement croate (dalmate).

 

 Malgré ses amis «yougoslavophiles» au Royaume-Uni (par exemple l'historien Seton-Watson ou Wichkam Steed, journaliste au Times de Londres) dont le soutien actif tranche singulièrement avec l'attitude générale des Français, nettement plus favorables à la cause serbe; malgré le soutien des organisations slaves du Sud en Amérique du Nord et la présence d'hommes politiques de renom dans ses rangs, le Comité yougoslave est demeuré une organisation émigrée, sans la reconnaissance d'aucune puissance étrangère et jamais officiellement mandatée par ceux qu'elle disait représenter. Au début de la guerre, cela n'avait pas d'importance. Il pouvait aisément conduire sa propagande en tant que groupe d'intérêts privés. Plus tard, en revanche, son seul espoir d'influer sur la forme que prendrait l'État yougoslave passait par sa reconnaissance par les grandes puissances. Idéalement, il lui fallait être le représentant d'un peuple allié. Or ses compatriotes slovènes et croates, qui combattaient en grande partie dans les unités autrichiennes, n'étaient pas nécessairement perçus comme des alliés. Enfin, pour obtenir cette reconnaissance, il lui fallait l'aval d'au moins deux des Alliés qui convoitaient eux aussi les terres slaves du Sud de l'Adriatique, l'Italie et la Serbie.

 

 Si la création d'un État yougoslave constitue, dès le mois de novembre 1914, l'un des buts de guerre de la Serbie, le gouvernement du Royaume a, semble-t-il, tout mis en œuvre pour empêcher la reconnaissance du Comité yougoslave. La Serbie espérait être le pays libérateur des Slaves du Sud et ne voulait d'aucun partenaire politique. Enfin, la reconnaissance du Comité yougoslave par les Alliés, qui a failli se produire dans les derniers mois de la guerre, aurait pu compromettre les projets grand-serbes de Nikola Pašic. Les relations entre le Comité yougoslave et le gouvernement ont donc été tendues, tout au mieux cordiales, pendant la durée du conflit mondial. En dépit de ces difficultés, les membres du Comité yougoslave ont toujours cherché à collaborer avec les autorités serbes car leur soutien, si mince soit-il, leur était indispensable face à leurs interlocuteurs alliés.

 

 Ainsi, le yougoslavisme des Croates du Comité, qui s'inscrit clairement dans la tradition de l'idée yougoslave que nous avons évoquée plus haut, s'est manifestement heurté au grand-serbisme (ou «yougoslavisme serbe»). L'étude des sources montre quantité d'exemples de l'intolérance des hommes politiques serbes vis-à-vis de toute idée authentiquement yougoslave. Cela va jusqu'au nom du Comité yougoslave, que Pašic voulait nommer «Comité croate». Lorsque Meštrovic fait publier l'affiche de son exposition à Londres (1915), le chargé d'affaires serbe Boškovic lui ordonne de remplacer la mention «artiste yougoslave» par «artiste serbe». Il ne s'agit pas seulement de simples querelles terminologiques, mais de problèmes de fond.

 

 Aujourd'hui, certains historiens croates n'hésitent pas à rendre le Comité yougoslave responsable de l'union «gâchée» des Slaves du Sud (décembre 1918) et du douloureux rattachement des pays croates au Royaume de Serbie. Toutefois, la situation en Croatie dans les derniers mois de la guerre était à ce point difficile (désertions, mutineries, famine et surtout avancée des troupes d'occupation de l'armée serbe) que les régions n'avaient d'autre choix que de proclamer leur union avec la Serbie. Ainsi, l'union yougoslave a été grandement précipitée et a été réalisée sans véritable consultation populaire.

 

 En dépit de ses limites, le Comité yougoslave a incontestablement joué un rôle-clé dans la création du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Toutefois, une fois l'union réalisée, ses propres membres, comme la majorité des hommes politiques croates, sont venus gonfler les rangs des «déçus» du nouveau yougoslavisme. En avril 1919, au moment de la dissolution du Comité yougoslave, Franko Potocnjak, ancien représentant de l'organisation à Odessa, disait craindre que «le Royaume soit dominé par les Serbes et que le yougoslavisme soit mort»[19].

 

 



[1] Établissement situé au 143boulevard Saint-Germain (6earrondissement). Bien qu'il ouvre des bureaux dans la capitale française, le Comité choisit Londres comme siège de ses activités. C'est dans cette ville, en effet, qu'avait été signé, le 26avril 1915, l'accord «secret» dit Traité de Londres qui prévoyait notamment l'octroi à l'Italie par les Alliés de territoires à majorité croate et slovène le long de l'Adriatique. En échange, l'Italie devait entrer en guerre aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie. Les membres du Comité yougoslave avaient eu connaissance de cette clause du Traité et tenaient tout naturellement à la voir modifier.

[2] KOVAC (Miro), La France, la création du royaume «yougoslave» et la question croate, 1914-1919, Berne, Peter Lang, 2001, p.2

[3] En 1525, devant une assemblée de nobles à Hvar, il tient un discours intitulé «De l'origine et des aventures de Slaves» - publié à Venise en 1532 - dans lequel il magnifie la «grande communauté des Slaves» dont font partie les Croates et les autres Slaves du Sud. Faisant l'apologie des Slaves, Pribojevic prétend que les Slaves sont les descendants du petit-fils de Noah, Thyras, le père de tous les Thraces, eux-mêmes descendants des Illyriens. Les Slaves descendraient ainsi des Illyriens. Cela signifie que tous les anciens héros de Thrace, de Macédoine et d'Illyrie sont des Slaves. Autrement dit, Alexandre le Grand, Aristote et saint Jérôme auraient été slaves.

[4] Križanic se battait pour l'unification de l'Église russe avec Rome. Il estimait que les Slaves forment un seul peuple parlant la même langue. Selon lui, tous les Slaves, à l'exception des Russes, avaient perdu «leur État, leur pouvoir, leur langue, leur génie». En 1651, il se rend en Russie, où il gagne la confiance du tsar, qui l'emploie dans ses services. Il passe plus de 15 ans à écrire des traités politiques rédigés dans un mélange de langues slaves. Il écrit aussi une grammaire slave. Dans l'un de ses ouvrages, il demande au tsar de «libérer les Slaves au-delà du Danube».

[5] En croate, Jugoslavenska akademija umjetnosti i znanosti. Le terme «yougoslave» avait été introduit pour la première fois dans les langues slaves du Sud par le linguiste slovène Jernej Kopitar (1780-1844), l'un des pionniers de la linguistique comparée slave. Au sein de l'Académie, l'adjectif «yougoslave» est utilisé même lorsque les travaux portent sur des sujets spécifiquement croates, notamment dans les très nombreux documents ethnographiques.

[6] Pour décrire cette période de renouveau du yougoslavisme, les historiens slovènes parlent de «néo-illyrisme».

[7] DEZZAROIS (André), «Introduction», Exposition Ivan Meštrovic, Paris, Musée national des écoles étrangères contemporaines, Jeu de Paume des Tuileries, mars 1933.

[8] Au mois de juin 1915, le Victoria Albert Museum de Londres organise une importante exposition des œuvres de Meštrovic. Il s'agit de la première exposition organisée du vivant d'un artiste par ce musée. La presse britannique acclame unanimement celui qu'elle qualifie de «génie serbe». L'exposition, composée presque exclusivement de sculptures du Cycle du Kosovo, est ensuite montrée dans plusieurs autres villes du Royaume-Uni (comme Leeds, Glasgow).

[9] HORVAT (Josip), Politicka povijest Hrvatske [Histoire politique de la Croatie], Zagreb, August Cesarec, 1990, p.335

[10] HINKOVIC (Hinko), Iz velikog doba. Moj rad i moji doživljaji za vrijeme svjetskog rata [De la grande époque. Mes activités et impressions pendant la Guerre mondiale], Zagreb, Komisionalna naklada Cirilo-Metodske knjižare D.D., 1927. Hinkovic est aussi l'auteur de livres publiés à Paris dans les années 1910: Les Croates sous le joug magyar, Les persécutions des Yougoslaves, Les Yougoslaves, leur passé, leur avenir, Liberté, Égalité, Fraternité, etc.

[11] Ironie de l'histoire, la Loge du Grand Orient, située rue Cadet (Paris 9e), se trouvait en face des bureaux du Comité yougoslave. Certains historiens croates spécialisés dans les questions maçonniques estiment que plusieurs membres du Comité, dont Hinkovic et Meštrovic, étaient francs-maçons.

[12] LEONTIC (Ljubo), O Jugoslovernskom odboru u Londonu [Du Comité yougoslave à Londres], Zagreb, Izdavacki zavod Jugoslavenske akademije, 1961.

[13] POTOCNJAK (Franko), Iz emigracije [De l'émigration], Zagreb, U komisiji knjižare Mirka Breyera, 1919.

[14] STOJANOVIC (Nikola), Jugoslovenski odbor [Le Comité yougoslave], Zagreb, Nova Evropa, 1927.

[15] VOŠNJAK (Bogumil), U borbi za ujedinjenu narodnu državu. Utisci i opažanja iz doba svetskog rata i stvaranje nove države [Dans la lutte pour l'union nationale. Impressions et observations sur l'époque de la Guerre mondiale et la création de notre État], Ljubljana, Tiskovna zadruga, 1928.

[16] Historien écossais qui s'est beaucoup intéressé aux peuples d'Europe centrale, où il a effectué de nombreux voyages, en particulier en Croatie. En 1908, il fait la connaissance de Frano Supilo et de Josip Smodlaka, futurs membres du Comité yougoslave. Pendant la Première Guerre mondiale, il soutient très activement le Comité yougoslave à Londres.

[17] R.W. Seton-Watson I Jugoslaveni, Korespondencija 1906-1941, Zagreb-London, Sveucilište u Zagrebu-Institut za hrvatsku povijest-Britanska akademija, 1976

[18] PAULOVA (Milada), Jugoslavenski odbor [Le Comité yougoslave], Zagreb, Prosvjetna nakladna zadruga, 1925.

[19] POTOCNJAK (Franko), Iz emigracije [De l'émigration], Zagreb, U komisiji knjižare Mirka Breyera, 1919, p.7