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Corine Defrance, Ulrich Pfeil, Les historiens et le traité de l'Elysée

Les historiens et le traité de l'Elysée

 

 

Bulletin n° 15, printemps 2003

 

 

 

Corine Defrance, Ulrich Pfeil

 

 

 À l'occasion du quarantième anniversaire du traité de l'Élysée, l'Institut historique allemand de Paris et l'Unité mixte de recherche IRICE (ParisI, ParisIV, CNRS) ont organisé le 20 janvier 2003 un colloque international, précédé la veille au soir à la Sorbonne d'une conférence prononcée par l'ancien ministre allemand des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher.

Des chercheurs français et allemands ont fait le point des connaissances les plus récentes sur les aspects politiques, militaires, économiques et culturels des relations franco-allemandes depuis 1945 et se sont interrogés sur la réalité du traité de l'Élysée comme «pivot» des relations franco-allemandes et point de départ de la relation privilégiée bilatérale.

 

 

Le chemin vers le traité

 

 Hans-Peter Schwarz (Bonn) souligne le paradoxe que constitue ce traité quasi mort-né, qui fut pourtant réanimé et parvint à déployer toute sa force vingt ans plus tard. Il s'interroge d'abord sur son échec initial. Bien qu'Adenauer connût fort bien tous les arguments qui plaidaient contre une alliance bilatérale exclusive, il se décida néanmoins à conclure ce traité. H.-P.Schwarz estime que le chancelier s'est déterminé en raison du refroidissement dramatique des relations avec Washington suite à la crise de Berlin et à la construction du Mur, de la pression croissante sur les États-Unis pour obtenir voix au chapitre en matière atomique, de la crainte d'une nouvelle alliance franco-russe et enfin, de son propre isolement en politique intérieure. C'est ainsi que s'explique l'idée d'un traité, largement improvisé, et les difficultés qui s'ensuivirent. «Je suis resté vierge» déclara de Gaulle après l'adjonction par le Bundestag du célèbre préambule qui devait redonner la priorité à l'atlantisme.

 

 Jacques Bariéty (ParisIV) montre comment de Gaulle et Adenauer ont «forcé le destin» en janvier 1963. Il rappelle d'abord le chemin déjà parcouru entre 1950 et 1958. Dès 1919, Adenauer avait été partisan de la réconciliation franco-allemande et les propositions qu'il fit en 1949-1950, par la presse interposée, ouvraient déjà la voie au «Plan Schuman». Puis, pour les années 1958-1963, J.Bariéty insiste sur l'obsession d'Adenauer d'un possible rapprochement franco-soviétique. En 1958, la coopération privilégiée franco-allemande n'était pas à l'ordre du jour. Certes, en 1959, Adenauer fut impressionné par l'attitude française dans la crise de Berlin, mais les tensions se multiplièrent en 1960, en raison de l'accession française à l'arme nucléaire et des déclarations sur l'Europe de l'Atlantique à l'Oural. À Rambouillet, de Gaulle «creva l'abcès», lança l'idée d'une union politique de l'Europe et déjà d'un axe franco-allemand en Europe. Avec le recul, le traité de l'Élysée apparaît comme la solution de rechange à l'échec de ces projets de coopération multilatérale européenne.

 

 Commentant les deux interventions précédentes, Elisabeth du Réau (ParisIII) souligne l'intérêt d'exploiter de nouvelles sources, tels le fonds Michel Debré à la Fondation nationale des sciences politiques, les archives britanniques (Public Record Office, Londres) ou les archives de l'UEO encore à Londres. Sa première remarque porte sur le rôle d'Adenauer, de son intérêt très précoce pour la réconciliation franco-allemande et de ses entretiens avec Pierre Mendès France en 1954. Le chemin vers le traité ne débute donc pas seulement en 1958! La seconde remarque met en lumière l'importance des enjeux de sécurité et rappelle la crise de décembre 1962: Adenauer pouvait-il être sincère en s'engageant avec la France tout en étant lié avec les États-Unis dans la question d'une force multilatérale?

 

 

Les objectifs du traité

 

 Dans son intervention sur la politique étrangère, Ulrich Lappenküper (Bonn) se demande dans quelle mesure le Traité a rempli l'objectif qu'il s'était fixé: parvenir à une «attitude analogue» des deux pays dans ce domaine. U.Lappenküper analyse la période allant de la fin de l'ère Adenauer au début de l'ère Kohl (1963-1982) et la question de la relation de la RFA et de la France avec les États-Unis, l'URSS et la Communauté européenne. Alors qu'Adenauer avait eu pour objectif la réconciliation franco-allemande et la consolidation de cette relation, de Gaulle, sans négliger de tels aspects, visait avant tout l'émancipation de l'Europe par rapport aux États-Unis. Pourtant, malgré ce malentendu, les deux pays parvinrent à surmonter un passé douloureux et à établir des bases solides pour l'avenir. Mais le Traité, tout en contribuant à la réconciliation franco-allemande, n'a jamais permis d'atteindre, au cours de ces années, une «attitude analogue» dans les principales questions de politique étrangère.

 

 Henri Ménudier (ParisIII) commente d'une part le «rôle des couples», d'autre part celui des grands thèmes abordés lors des concertations au sommet et de l'intrication entre bilatéral et multilatéral dans ces débats. Citons parmi eux l'Ostpolitik, la question de la ligne Oder-Neisse, du Viêt-nam et du Printemps de Prague, des crises du Moyen-Orient et de l'Afghanistan, des questions de sécurité, où la France et la RFA n'avaient pas toujours les mêmes vues. H.Ménudier note que les vrais «couples», d'un point de vue chronologique, furent Pompidou/Brandt et Giscard/Schmidt.

 

 Après avoir rappelé que la coopération militaire franco-allemande ne commence pas avec le Traité, Florence Gauzy (Spire) met l'accent sur la crainte de Paris et Bonn, au début des années 1960, d'un éventuel désengagement nucléaire américain en Europe. Par le biais du Traité, la coopération militaire franco-allemande acquit une dimension nouvelle, bientôt entièrement remise en cause par l'adjonction du préambule atlantiste. À partir de l'été 1963, les États-Unis devinrent l'interlocuteur unique de la RFA, Bonn s'alignant sur la politique nucléaire et européenne de Washington. La relation à l'OTAN et aux États-Unis rendait incompatibles les positions et intérêts français et allemands. Après le retrait des forces françaises du commandement intégré de l'Alliance, la coopération militaire franco-allemande s'est retrouvée dans l'impasse, ce qui n'a pas empêché les échanges de personnels, la pratique de la concertation et la coopération en matière d'armement. Il allait falloir attendre les années 1980 pour que s'opère une relance de la coopération militaire entre les deux pays.

 

 Dans son commentaire, Reiner Pommerin (Dresde) insiste sur les conversations régulières franco-allemandes à tous les niveaux, où l'on parla notamment d'attitude commune en cas de conflit. Cela ne doit pas faire oublier que la coopération bilatérale après 1963 resta bien en deçà des espérances. Ce n'est qu'avec la fondation du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité (le 22janvier 1988) qu'une étape importante fut franchie dans la voie de l'amélioration de la coopération. R.Pommerin signale encore l'importance de la Brigade franco-allemande qui, par ses interventions à l'étranger, a favorisé les liens entre soldats français et allemands. L'abandon du service militaire obligatoire en France s'avère cependant un problème pour la cohésion des forces armées des deux pays.

 

 Ansbert Baumann (DFI/Ludwigsburg) traite de l'éducation et de la jeunesse. Alors que la France des années cinquante mettait l'accent sur sa politique culturelle à l'étranger comme ersatz au statut perdu de grande puissance, la République fédérale posait les premiers jalons de sa politique culturelle extérieure. Malgré un intérêt réciproque, les conflits de compétence en matière de culture et d'éducation entre le Bund et les Länder ralentirent la coopération et ne furent que partiellement surmontés par la création d'un poste de plénipotentiaire. A.Baumann insiste ensuite sur le problème névralgique de l'enseignement de la langue du partenaire et aborde la question des équivalences d'études, à laquelle ne fut apporté un début de solution que dans les années 1980. Malgré les différences de structures, les relations scientifiques connurent un véritable essor suite à la signature du Traité. Selon A.Baumann, la fondation de l'Office franco-allemand pour la jeunesse, le 5juillet 1963, constitue l'un des plus beaux succès: l'OFAJ a organisé plus de 200 000 programmes d'échanges auxquels ont participé plus de 6millions de jeunes.

 

 Dans son commentaire sur «l'éducation et la jeunesse», Pierre Jardin (CNRS/Berlin) reprend successivement les trois points évoqués dans la partie C du Programme du Traité, qu'il qualifie de «partie fourre-tout». Il met l'accent sur le souci croissant que les deux gouvernements accordent à ces questions au cours des années soixante et s'interroge sur les motivations conduisant la République fédérale à développer sa politique culturelle à l'étranger: s'agissait-il de contrer la RDA qui déployait des efforts particuliers en matière de politique culturelle?

 

 

Ce que le Traité ne règle pas.

 

 Les orateurs de la 3epartie se sont intéressés aux deux aspects qui, dans les années cinquante, avaient été objets d'accords bilatéraux et qui ne furent pas repris dans le cadre du traité de 1963: l'économie et la culture (à l'exclusion de l'éducation et de la jeunesse).

 

 Andreas Wilkens (Orléans) note d'emblée que la coopération économique a été discutée dans le cadre des questions de politique étrangère. L'absence des questions économiques dans le traité s'explique d'une part par les difficultés jadis soulevées au moment des discussions du plan Fouchet, d'autre part par l'impossibilité pour de Gaulle et Adenauer de faire abstraction de l'existence de la Communauté économique européenne. Alors que le chancelier n'entendait pas remettre en cause les institutions existantes, le général avait sans cesse essayé de fragiliser les structures supranationales. Aussi, selon A.Wilkens, faut-il comprendre la mise entre parenthèses de l'économie, en 1963, comme un acte de neutralité à l'égard de la Communauté européenne. C'était une manière de contourner les opposants au bilatéralisme franco-allemand pour ne pas hypothéquer l'accord.

 

 Werner Bührer (Munich) présente ensuite les acteurs, les formes et les objectifs de la coopération et analyse l'influence du monde industriel sur la coopération bilatérale avant et après la signature du Traité. Il en conclut que dès le milieu des années cinquante existait un réseau dense de contacts bilatéraux et multilatéraux, si bien que la mise en place de nouvelles organisations aurait été superflue. S'établirent alors différentes formes de coopération qui survécurent facilement aux crises politiques. Aussi, les milieux économiques n'avaient-ils guère d'intérêt à voir l'économie être l'objet du Traité. Et comme les principaux acteurs politiques (Adenauer, de Gaulle) ne se préoccupaient guère des questions économiques, celles-ci sont restées en marge du Traité.

 

 Gérard Bossuat (Cergy-Pontoise) insiste sur le fait que les relations économiques franco-allemandes ne relevaient pas seulement du bilatéral, mais aussi de la grande Europe et du monde (Marché commun, OECE, FMI, etc.). Le traité de l'Élysée étant avant tout un acte politique et symbolique, l'absence de l'économie a sa logique. G.Bossuat s'interroge néanmoins sur le rôle possible du très peu francophile Ludwig Erhard dans cette omission. Par ailleurs, les relations économiques et commerciales entre les deux pays s'étaient considérablement intensifiées depuis les années 1950 et les acteurs économiques français et allemands avaient tissé, parfois même avant la Seconde Guerre mondiale ou pendant cette guerre, des réseaux de relations.

 

 S'interroger sur l'absence de la culture peut paraître relever de la provocation, tant il est d'usage de parler de la «partie culturelle» du Traité. Pourtant, le mot «culture» ne figure pas dans le programme: il n'y est question que «d'éducation et de jeunesse». Corine Defrance (CNRS/Paris) s'interroge sur les raisons de ce choix, alors que l'accord culturel franco-allemand de 1954 couvrait un champ culturel large. En fait, les deux gouvernements n'accordaient qu'une importance relative aux questions «culturelles» et partageaient une conception «subsidiaire» de leur action en la matière par rapport aux acteurs culturels non étatiques. C.Defrance formule alors une autre hypothèse: le Quai d'Orsay n'a-t-il pas souhaité exclure la culture du traité en raison des conflits de compétence entre les Affaires étrangères et le jeune ministère de la Culture? Mais les potentialités du développement de la coopération culturelle restaient préservées par le biais de la concertation franco-allemande. Ce n'est que vingt ans plus tard que Paris et Bonn devaient décider d'accorder une priorité plus grande à la culture.

 

 Hans Manfred Bock (Kassel) s'intéresse ensuite aux acteurs socio-culturels dans la coopération franco-allemande entre 1949 et 1963 et à leur rôle de pionnier dans la voie vers le Traité. Il remarque tout d'abord que les années 1949-1963 n'ont pas encore suscité autant de travaux scientifiques que la période 1945-1949. Pourtant, même si le bilan de la coopération culturelle intergouvernementale reste maigre dans les années cinquante, l'accord culturel franco-allemand du 23octobre 1954 témoignant surtout des difficultés de cette coopération entre États, il refuse de parler d'une époque de carence. Il considère plutôt ces années comme une période originale au cours de laquelle se dessina dans les relations franco-allemandes une nouvelle conception de la communication transnationale qui trouva son expression dans le traité de l'Élysée et fut à la base de la fondation de l'OFAJ. En s'appuyant sur plusieurs exemples (GÜZ, BILD, Maison Heinrich-Heine), H.M.Bock montre l'interdépendance de la dynamique socio-culturelle portée par les sociétés civiles et de la politique culturelle étatique.

 

 Jérôme Vaillant (LilleIII), souligne que l'éducation fait partie du champ de la culture. Aussi vaudrait-il mieux s'interroger sur la nature du «projet culturel du traité de l'Élysée». Il insiste lui aussi sur le peu d'intérêt des deux gouvernements pour la «culture» classique (relations intellectuelles et artistiques) et sur la prise en compte des nouvelles formes culturelles (éducation populaire, rencontres internationales) par le biais de la jeunesse. Par ailleurs les États ne sont pas les seuls acteurs sur la scène culturelle internationale et peuvent s'appuyer sur le travail réalisé par les sociétés civiles depuis l'après-guerre.

 

 Robert Frank (ParisI), tirant les conclusions du colloque, s'interroge sur la symbolique du traité: est-il devenu un lieu de mémoire franco-allemand? Il relève que, jusqu'en 1978, lors des commémorations du traité, le sentiment de la routine prévalait sur l'enthousiasme. R.Frank recherche ensuite les raisons qui imposèrent un délai de vingt ans (le discours de Mitterrand au Bundestag, en 1983, marque un tournant dans l'histoire de sa commémoration). Il y eut à la base un échec, celui des plans Fouchet (un «Ersatz» peut-il devenir un lieu de mémoire?), puis un paradoxe: le traité devait clore une phase fructueuse dans la relation franco-allemande et ouvrir une époque de tensions. Mais la coopération se poursuivit néanmoins, les sociétés civiles jouant un rôle important en marge de la coopération intergouvernementale. Quant à la symbolique du traité, R.Frank montre comment des lieux de mémoire fortement connotés, à la charge mémorielle dramatique ou négative (Verdun, Reims, l'arc de Triomphe à la gloire de Napoléon), ont été exploités dans l'affirmation de la coopération bilatérale (le recueillement main dans la main, la prière commune, le défilé de la brigade franco-allemande), jusqu'à la commémoration du 40eanniversaire au château de Versailles! La mythification des «couples» constitue l'autre élément clé dans la panoplie symbolique, mais la réalité de la coopération dépasse ces personnalités. Le traité de l'Élysée est-il donc devenu un lieu de mémoire franco-allemand? R.Frank constate que la coquille vide s'est peu à peu remplie après 1969, mais se refuse à une réponse définitive: l'historien n'a pas à décréter des lieux de mémoire, il doit au contraire démythifier le passé.