X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 15, Chantiers 2003 » Amélie Niard, Les relations franco-dahoméennes entre 1958 et 1972 :

Amélie Niard, Les relations franco-dahoméennes entre 1958 et 1972 :

Les relations franco-dahoméennes entre 1958 et 1972 :

 

 

Bulletin n° 15, printemps 2003

 

 

 

 

Amélie Niard

 

 

La France et le Bénin, ancien Dahomey, entretiennent des relations depuis le XVIIesiècle. À cette époque, elles ne sont que commerciales. Trois royaumes cohabitent alors dans les frontières actuelles du Bénin: les deux royaumes du sud - Hogbônou (Porto-Novo) au sud-est, et Danhomè (Abomey) au centre / sud-ouest - se concurrencent dans la vente des esclaves aux Européens, Français et Portugais principalement, en organisant des rafles dans le royaume Bariba, au nord.

Au sud-ouest, Ouidah est alors le point principal d'embarcation des esclaves vers les Amériques, ce qui vaut à la région le triste nom de Côte des Esclaves. L'abolition de l'esclavage entraîne le départ progressif des Français tandis que les Portugais restent.

 

 Le royaume d'Abomey, centralisé, puissant et riche, attire à nouveau les Français dans la région à la fin du XIXesiècle. Le roi Glé-Glé abolit l'esclavage qui continuait malgré l'interdiction, et trouve une nouvelle source de revenus pour son royaume: il fait planter des arachides au moment où un marché s'ouvre chez les Européens. Intéressés, les Français évincent les Portugais et s'installent sur la côte, suivant la pratique habituelle des «traités indigènes». Le roi Toffa d'Hogbônou est favorable aux Français et souhaite les voir s'installer dans la région. Au contraire, dès qu'il comprend la signification du «traité», Glé-Glé tente de se rétracter, mais il meurt avant d'avoir pu tenter de s'imposer. Son successeur Béhanzin mène alors une guérilla courageuse contre les troupes françaises qui finissent par le capturer. La pénétration française à l'intérieur des terres s'en trouve retardée, et les frontières de la «Colonie du Dahomey et Dépendances» sont âprement négociées avec les Allemands à l'ouest (Togo) et les Anglais à l'est (Nigeria). En 1906, la colonie du Dahomey, qui est alors l'une des plus riches, intègre l'Afrique Occidentale Française, contre l'avis des gouverneurs qui y voient la fin de sa prospérité. La résistance patriotique s'avère très difficile à vaincre et le pays n'est véritablement «pacifié» que dans les années 1920.

 

 La colonisation ne laisse aucune autonomie aux Dahoméens, c'est la France qui gère les affaires d'État: budget, finances, économie, administration, justice, monnaie, enseignement, transports et communications, gouvernement, politique extérieure, défense... Surnommé «Quartier Latin de l'Afrique», le Dahomey possède un taux de scolarisation élevé (grâce aux missionnaires, très actifs) et fournit de nombreux cadres et fonctionnaires aux États d'AOF et d'AEF qui en ont besoin. La politique coloniale française, ici comme ailleurs, favorise la partie de la population jugée la plus «évoluée». C'est donc le Sud qui reçoit les faveurs de l'administration coloniale, également pour des raisons économiques: l'aboutissement de routes commerciales traditionnelles fait de la côte un terrain d'échanges privilégié. L'urbanisation, l'alphabétisation, l'industrie, les transports, les hôpitaux, l'administration, les investissements sont concentrés dans le Sud, au détriment du Nord. L'économie s'en trouve déséquilibrée et les finances sont de plus en plus déficitaires. C'est seulement après la Seconde Guerre mondiale que le Dahomey accède à une certaine autonomie interne. Les Dahoméens commencent à participer à la vie politique française et à la gestion de leurs affaires internes, mais cela ne fait pas taire leurs revendications. En 1956, une nouvelle étape vers l'émancipation est franchie avec la loi-cadre Defferre et l'institution de Conseils de Gouvernement gérant seuls les affaires intérieures. De la fin du XIXesiècle à 1958, les rapports franco-dahoméens peuvent être définis aisément comme une domination de la France imposée au Dahomey qui n'a d'autre choix que de s'y plier.

 

 À partir de 1958, une évolution décisive commence pour le Dahomey, qui accède à l'indépendance en 1960. Cette indépendance n'est pourtant pas synonyme de rupture avec la France, qui parvient à conserver avec ses anciennes colonies africaines des relations privilégiées et particulières. La définition des relations franco-dahoméennes devient alors plus complexe. En accordant l'indépendance aux colonies d'Afrique noire, de Gaulle veut se «désengager», mais en même temps, il refuse de «lâcher»[1] les jeunes États africains. La création d'une institution de choc, spécialisée dans la gestion des relations avec l'Afrique, et dirigée par un fidèle, Jacques Foccart, assure à de Gaulle une information détaillée sur les anciennes colonies, sur leur situation interne comme sur leurs rapports extérieurs. Des relations étroites avec les dirigeants africains, parfois déjà existantes, lui permettent de les influencer discrètement. Mais officiellement on célèbre l'indépendance, la «maturité» des nouveaux États et on se défend de toute ingérence. Du côté dahoméen, cette même ambivalence se retrouve: les dirigeants dahoméens sont convaincus d'être perdus sans l'aide de la France, qu'ils n'hésitent pas à réclamer régulièrement, sur des questions économiques aussi bien que politiques. Mais ils ne supportent aucune atteinte trop directe, ou visible, à leur souveraineté et jurent refuser toute association avec un pays qui ne la respecterait pas totalement.

 

 

Des relations ambiguës

 

 La permanence de la présence française et de l'étroite dépendance économique du Dahomey envers son ancienne métropole, conjuguée à leurs désirs respectifs d'indépendance ou de désengagement, rendent leurs rapports ambigus. Comment passer de relations de domination à des relations d'égalité sans heurts ni rupture? L'a-t-on seulement fait? La «Coopération» proposée par la France est-elle réellement choisie par le Dahomey? Les relations étroites de ces États, désormais souverains tous les deux, et en principe égaux, introduisent-elles vraiment des changements par rapport à la période coloniale? Pour certains, la «Coopération» n'est qu'une nouvelle terminologie après celle de «Communauté» pour camoufler le «néo-colonialisme» de l'action française en Afrique, qui tronque l'indépendance des Africains[2]. Pour d'autres, notamment pour les membres et les agents du gouvernement français, c'était un devoir moral: la France se devait d'achever son «œuvre civilisatrice», en accompagnant main dans la main ses «protégés» jusqu'à leur «majorité».

 

 Entre ces deux extrêmes, on peut supposer que les rapports franco-dahoméens entre 1958 et 1972 comportent, sous le couvert de la coopération, des aspects néo-colonialistes.Il s'agit donc de déterminer quelle est la part de la «coopération» et quelle est celle du «néo-colonialisme» dans les relations franco-dahoméennes entre 1958 et 1972, et de chercher à comprendre comment ces deux aspects, apparemment contradictoires, ont pu cohabiter. Les archives diplomatiques françaises fournissent plusieurs éléments de réponse à toutes ces interrogations. On les trouve d'abord à Paris, au Quai d'Orsay[3], et à Nantes[4], où sont conservées les archives de l'Ambassade de France à Cotonou.

 

 Il convient de préciser que l'esprit de la politique africaine de la France est le même à l'égard de toutes les anciennes colonies africaines. Les rapports varient selon les États dans la forme, mais pas dans le fond. Le pouvoir en matière de politique africaine appartient en premier lieu au président de la République, preuve en soi de l'importance accordée à l'Afrique parmi les partenaires internationaux de la France. Si l'orientation de la politique africaine de la France à partir de 1958 a été définie par de Gaulle, elle demeure après lui. C'est pourquoi la deuxième borne chronologique de cette réflexion a été définie en fonction de l'histoire interne du Dahomey.

 

 Entre 1960 et 1972, cinq coups d'État militaires ébranlent le pays: en 1963, 1965, 1967, 1969 et 1972. Déjà, sous le régime de la loi-cadre, le Dahomey se distinguait par l'instabilité inégalée de ses Conseils de Gouvernement. Devenu indépendant, cette instabilité le conduit à la stagnation: son déficit économique chronique est aggravé par ces crises qui, de plus, lui font perdre son crédit sur la scène internationale. La permanence des luttes régionales historiques, dans le cadre des partis, empêche la formation d'une unité nationale nécessaire à la survie de l'État, dominé par l'armée qui finit par accaparer réellement le pouvoir en 1972. Le phénomène des coups d'État militaires n'est certes pas spécifique au Dahomey. Ce qui est plus inhabituel, c'est leur répétition quasi régulière, toujours en automne. Cette «originalité» malheureuse influence grandement l'application de la coopération française au Dahomey. Entre ce dernier et la France, le poids d'une lourde histoire commune, de l'esclavagisme à la colonisation, doit être pris en compte par les dirigeants des deux États pour organiser leurs rapports après l'indépendance.

 

 

De la Communauté à l'indépendance: des rapports qui changent de nature

 

 Pour donner un cadre légal au regard du droit international à ces relations privilégiées, on invente en 1958 le concept de «Communauté», qui se transforme dès 1960 en une «Coopération». De nombreux accords de coopération bilatéraux, dans divers domaines, organisent ce qui est présenté comme un partenariat. En septembre 1958, le Dahomey, comme toutes les anciennes colonies africaines de la France (sauf la Guinée), accepte le référendum présenté par le général de Gaulle, et adhère à la Communauté qu'il propose de créer. À mi-chemin entre association et assimilation, ce mode d'organisation laisse aux Dahoméens le soin de régler leurs affaires internes mais, comme avec la loi-cadre, cette autonomie reste fortement limitée: les services d'État (politique étrangère, défense, justice, monnaie, politique financière et économique, transports et télécommunications, enseignement supérieur) qui étaient jusqu'alors de la responsabilité du gouverneur français, restent dans un «domaine commun» encore géré par l'ancienne métropole. La possibilité donnée aux pays africains d'accéder à l'indépendance au sein de la Communauté est très rapidement exploitée. Des tensions s'y faisaient régulièrement sentir, les républiques africaines s'étant plus ou moins regroupées dans deux grands partis rivaux à vocation panafricaine. Après bien des hésitations, et quelques manœuvres de la France, le Dahomey se rallie au camp d'Houphouët-Boigny au sein du Conseil de l'Entente. C'est a priori le moins «progressiste» des deux, qui défend l'existence de la Communauté. Mais, par un spectaculaire retournement de situation, ceux que le gouvernement français pensait être ses plus fidèles partisans portent le coup fatal à la Communauté, en réclamant dès 1960 l'accès à l'indépendance sans y faire référence, puis en la quittant.

 

 Pourtant, les dirigeants dahoméens semblent craindre cette indépendance qu'ils appellent de tous leurs vœux. Leurs discours rendent hommage à la colonisation française, dont ils comparent les effets à ceux de la colonisation romaine en Gaule, qui a vaincu le barbarisme en apportant la civilisation. Pour de Gaulle, cette fin précoce de la Communauté est un échec: après tant de tractations et d'efforts pour la définir et la faire accepter, son existence éphémère est vécue comme un affront... La Communauté était en effet le seul moyen «légitime» dont disposait la France pour conserver son emprise sur le Dahomey, privé de personnalité internationale de son plein gré, puisqu'il n'avait pas choisi, contrairement à la Guinée, d'accéder dès 1958 à l'indépendance. Ainsi, les critiques extérieures, ou du moins une partie d'entre elles, étaient désamorcées. Mais l'indépendance au prix d'une rupture totale avec la France n'aurait pas pu être assumée par le Dahomey, notamment économiquement. Le référendum le plaçait donc, finalement, face à un faux choix. Si la demande d'indépendance présentée par les États de l'Entente ne s'accorde pas avec ses désirs personnels, de Gaulle accepte, comprenant que lutter contre cette volonté implacable d'autonomie ne ferait que nuire à la France.

 

 

«La continuité dans le changement»[5]

 

 Son but est alors de conserver avec ces pays les relations les plus étroites et privilégiées possibles, par le biais d'accords bilatéraux dans divers domaines. Le Dahomey, comme les autres, signe avec la France une série d'accords qui organisent lacoopération avec la France. Au nombre de neuf, assortis d'un «Traité de Coopération» et d'un «Accord de Défense», ils permettent à la France, sous couvert d'assistance, d'intervenir dans tous les domaines de la vie du Dahomey: Accord de Coopération en matière économique, monétaire et financière; Accord d'Assistance militaire technique; Accord de Coopération en matière de Justice; Accord de Coopération en matière d'Enseignement supérieur; Accord de Coopération culturelle; Accord de Coopération en matière de Postes et Télécommunications; Accord de Coopération en matière d'Aviation civile; Accord de Coopération en matière de Marine marchande; Accord général de Coopération technique en matière de personnel[6]. Des accords secrets complètent cette série d'accords officiels. La France, par le biais de fonctionnaires (les coopérants), de conseils, et d'aide économique, reste donc très présente au Dahomey, et ce par une volonté commune des dirigeants des deux États. Cette coopération met en effet en jeu des intérêts réciproques pour le Dahomey et pour la France. Le Dahomey a besoin des crédits français, d'une aide pour organiser son administration et les divers services d'État, voire d'un «parrain» sur la scène internationale où il fait son entrée. La France, elle, dispose grâce à son assistance d'une certaine magistrature morale sur les dirigeants dahoméens. Cette influence est un élément de sa puissance internationale, qui participe de la recherche d'une grandeur perdue. L'inégalité des partenaires, tant sur le plan économique que sur celui de la puissance, est assez évidente. Mais au regard du droit international, ils sont désormais égaux.

 

 

L'instabilité dahoméenne: un cercle vicieux

 

 

L'aide française ne parvient pas à résoudre les graves problèmes économiques du Dahomey, mais les dirigeants qui se succèdent à la tête de l'État entre 1960 et 1972 ne remettent jamais en cause la coopération avec la France. Plus simplement, il ne s'interrogent pas sur l'adéquation du modèle français à leur pays. Ce sont toujours les mêmes hommes qui luttent pour le pouvoir. Il s'agit en premier lieu de quatre civils, dont trois leaders régionaux qui perpétuent les luttes ancestrales. Hubert Maga est l'homme du Nord, considéré comme le représentant de l'ethnie Bariba; Sourou Migan Apithy l'homme du Sud-Est (Porto-Novo et ses environs); Justin Tometin Ahomadegbé l'homme du Centre/Sud-Ouest, «descendant» des rois d'Abomey dont Béhanzin, héros mythique de l'histoire du Dahomey. Ils se partagent le pouvoir à tour de rôle entre 1958 et 1965, mais le spectacle de leurs manigances et retournements d'alliances finit par lasser la population. La seconde intervention de l'armée, qui en 1963 s'était limitée à renverser le régime de Maga pour organiser un nouveau gouvernement civil, s'inscrit alors dans la durée. Le quatrième civil qui présidera aux destinées du Dahomey se nomme Émile-Derlin Zinsou. S'il vient du sud-ouest, de Ouidah plus précisément, il ne se sert pas de son origine comme d'un argument politique. Il est membre de la plupart des gouvernements, souvent comme ministre des Affaires étrangères, et il est plusieurs fois ambassadeur (en France et aux États-Unis). C'est l'armée, après six mois d'exercice difficile du pouvoir, compte tenu de la suspension de l'aide française, qui le porte au pouvoir en 1968- il fallait qu'un civil dirige le pays pour récupérer ce soutien indispensable... Et c'est encore l'armée qui l'en déloge, dès décembre 1969.

 

 En second lieu, il faut donc nous intéresser à ces militaires dahoméens qui s'invitent régulièrement à la tête de l'État[7]. Le meneur du putsch est le plus souvent le chef d'état-major du gouvernement en place: en 1963 et 1965, c'est le général Christophe Soglo, débonnaire et inexpérimenté, mais plein de bonne volonté si l'on en croit les observateurs français. Il bénéficie des faveurs de la France, et de Gaulle lui fait l'honneur en novembre 1967 d'être le premier militaire chef d'État africain invité en visite officielle en France. Au contraire, le lieutenant-colonel Alley s'attire les foudres de la France: il renverse Soglo quelques semaines après cette visite, alors que de Gaulle lui avait personnellement demandé de le soutenir, et l'aide française est interrompue à titre de «punition»... C'est un ancien complice d'Alley, le lieutenant Kouandété, qui va agir en 1969. Malgré son implication dans tous les coups d'État militaires précédents, Zinsou l'a gardé à ses côtés comme chef d'état-major, et il ne s'inquiète pas des mises en garde de Foccart, pourtant bien informé. Les motivations de Kouandété sont personnelles: il rêve de diriger le pays, mais il en est empêché par de Souza, et Sinzogan, deux autres militaires auxquels il a dû s'associer dans un directoire à cause de la division de l'armée. De Souza et Sinzogan prônent le retour à un pouvoir civil et organisent une structure inédite, avec présidence tournante des trois leaders régionaux. L'affrontement idéologique est inexistant, tous les dirigeants civils et militaires ont le même programme (faire mieux que «ceux d'avant»), pratiquement le même discours, et les mêmes travers.

 

 

L'échec du modèle français

 

 Par rapport à la période coloniale et à la Communauté, les changements sont subtils: le budget est certes géré de manière autonome par le gouvernement dahoméen, mais il faut fréquemment faire appel à l'ancienne métropole pour l'alimenter. Subventions d'équilibre et contributions ponctuelles sont distribuées sur demandes, souvent satisfaites. Le plus souvent, ces crédits servent à payer les fonctionnaires, ce qui est révélateur des incohérences de l'organisation de l'État dahoméen, calquée sur le modèle français. Le président français et ses représentants au Dahomey conservent un discours paternaliste qui infantilise les dirigeants dahoméens. Les archives diplomatiques et le témoignage de Foccar[8] fournissent de nombreux exemples de situations où on les exhorte à la «sagesse», à la «maturité», ou à la «bonne conduite». Les dirigeants dahoméens continuent pour leur part à désigner la France comme la «nation-mère», mais ils défendent farouchement une souveraineté qui finit par sembler n'être qu'une apparence, tant elle est limitée par la dépendance économique de leur pays. En intervenant dans la formation des hommes politiques, la France s'assure d'une certaine communauté de valeurs, de philosophie avec les dirigeants, qui ont d'ailleurs appris la politique au sein de ses assemblées, dans le cadre de l'Union française. Ils ne tardent pas à reproduire les pratiques clientélistes des administrateurs coloniaux. Les militaires n'échappent pas à cette réalité: formés dans des écoles françaises, certains comme Soglo ont porté les armes au sein de la «coloniale».

 

 Les relations amicales avec les dirigeants sont donc évidentes, et servies par la personnalité ambiguë de Jacques Foccart, le «Monsieur Afrique» sous de Gaulle et Pompidou. Il chasse avec Maga, entretient des relations cordiales avec Apithy et Ahomadegbé, et Zinsou est un ami proche, qu'il tutoie. Fidèle exécutant des directives présidentielles, Foccart pense que le «néo-colonialisme» est une étape nécessaire pour opérer des «changements» qui ne peuvent se faire «du jour au lendemain»[9], avouant ainsi en douceur le maintien du fait colonial. Sans qu'ils acceptent le terme de «néo-colonialisme», l'attitude des dirigeants dahoméens confirme cette interprétation. Ils demandent sans cesse conseil à la France, lui permettant ainsi d'orienter leurs décisions dans la voie qu'elle considère comme la meilleure. Et le plus souvent, ils suivent ses conseils. Si leur souveraineté formelle leur permet d'entretenir des relations avec d'autres États, ce qu'ils tentent activement de faire, ils ne trouvent nulle part un soutien aussi sûr que celui de l'ancienne métropole. Ces «infidélités» sont d'ailleurs souvent si mal vécues côté français que l'on se dépêche de proposer de meilleures offres pour ne pas être «supplanté», notamment dans le domaine militaire en concurrence avec Israël entre 1967 et 1969[10]. La France n'est plus seul maître à bord au Dahomey, mais elle conserve une prééminence certaine.

 

 

Entre coopération et néo-colonialisme: le choix impossible

 

 Oscillant toujours entre deux attitudes, la politique de la France envers le Dahomey est difficile à définir: entre désengagement et continuité, entre influence et ingérence, entre générosité et préservation des intérêts... Par conséquent, les rapports franco-dahoméens se situent, dans le même esprit, entre «coopération» et «néo-colonialisme», c'est-à-dire qu'ils relèvent un peu des deux. La coopération officielle est en pratique fortement teintée de néo-colonialisme, ce qui entraîne des contradictions rarement soulignées d'un côté comme de l'autre. Les dirigeants dahoméens revendiquent et célèbrent leur indépendance, tout en restant dans l'attente d'un soutien sans faille de la France, ce qui les dispense de prendre véritablement en main certaines de leurs prérogatives, notamment économiques. Un peu comme dans les précédentes organisations de la loi-cadre et de la Communauté, ils s'occupent surtout de leurs affaires strictement politiques et négligent certaines tâches de gestion qu'ils n'ont pas l'habitude d'assumer. La France, de son côté, affirme sa volonté de désengagement, mais l'indépendance s'assortit immédiatement des accords de coopération évoqués plus haut. Elle reste presque mieux informée que le gouvernement dahoméen lui-même de la situation interne de son pays. Et elle reste capable d'y déclencher à tout moment une intervention directe. Si cette possibilité n'est pas exploitée dans les années 1960, c'est parce qu'aucun homme politique dahoméen n'a véritablement la préférence du gouvernement français, ni assez de crédibilité pour justifier l'ingérence. D'autre part, l'instabilité du Dahomey finit par sembler incontrôlable, et la politique française devient parfois contradictoire. En 1967-1968, la rupture de l'aide est très mal vécue par les dirigeants et la population dahoméenne qui se sentent abandonnés, ne comprenant pas que la France, qui s'en est toujours défendue, pose désormais des conditions politiques à son aide économique. L'assistance française paraît alors moins spontanée, moins systématique que par le passé, et son interventionnisme commence à être montré du doigt.

 

 

1972: la fin d'une époque?

 

 C'est peut-être ce qui permet à Mathieu Kérékou de s'imposer en 1972, mettant définitivement un terme aux conflits renaissants des trois leaders régionaux, en affirmant son autorité sur la base d'une prise de distance avec la France. À partir de sa prise de pouvoir en octobre 1972, les relations franco-dahoméennes vont changer, les liens se distendre. La rupture idéologique est consommée en 1974, lorsque Kérékou annonce l'adoption officielle du marxisme-léninisme et du régime du parti unique (certains diront «laxisme-béninisme»). En 1975, une ultime rupture symbolique avec l'ancienne métropole et le passé colonial intervient quand Kérékou décide de rebaptiser le pays. Le nom de Dahomey, qui avait été choisi par les Français en référence au royaume d'Abomey, est remplacé par celui de République populaire du Bénin. Tous les habitants du pays peuvent en effet s'identifier au nom de Bénin, qui désignait auparavant toute la région (Golfe du Bénin). Le discours se fait ultra-nationaliste et anti-capitaliste, l'«épuration» politique bat son plein, les anciens leaders politiques sont assignés à résidence ou contraints à l'exil... La population, dégoûtée du multipartisme, est en attente de nouvelles solutions. En affichant une volonté de rupture avec la France, Kérékou offre en quelque sorte une seconde indépendance à son pays, ce qui renforce sa crédibilité. Mais cela n'empêche pas les contradictions, décidément traditionnelles: le Bénin ne quitte pas la zone franc et reste membre des organisations africaines francophones parrainées par la France. Si les relations avec la France sont plus tendues, parfois rompues - notamment en 1977 après le débarquement de mercenaires conduits par Bob Denard à Cotonou - elles restent plutôt cordiales. Par rapport à ses prédécesseurs, la stratégie internationale de Kérékou varie peu: la recherche d'aides économiques auprès de tous pays, socialistes ou non, était déjà la règle dans les années 1960. Sous Kérékou, la France va tout simplement perdre sa place privilégiée.

 

 Mais si après 1972 le Dahomey cherche à s'éloigner de la France, cette volonté est loin d'être réciproque. Les présidents français qui succèdent à de Gaulle appliquent en matière de politique africaine le même raisonnement que lui: le maintien de l'influence française en est la ligne directrice. Cette remarquable continuité s'observe encore aujourd'hui, plus de quarante ans après les indépendances. Alors que notre actuel ministre de la Coopération regrettait récemment «le déclin de l'influence de la France en Afrique» et affirmait son intention de «redresser la barre»[11], la guerre civile en Côte d'Ivoire a révélé les sentiments ambigus que peuvent ressentir les Africains francophones à l'égard de leur ancienne métropole encore si présente. Et depuis la fin des années 1980, le Bénin, toujours dirigé par Kérékou, a succombé aux charmes de la France et est redevenu son «ami».

 

 


[1]     DE GAULLE (Charles), Mémoires d'espoir - Le Renouveau 1958-1962, Paris, Omnibus/Plon, 1994, p.38

[2]     RUSCIO (Alain), La décolonisation tragique, 1945-1962, Paris, Messidor, 1987, 251p. GLASER (Antoine), SMITS (Stephen), L'Afrique sans Africains, le rêve blanc du continent noir, Paris, Stock, 1994, 299p.

[3]     Archives du ministère des Affaires étrangères, Direction Afrique-Madagascar 1- 1960-1969, Série Dahomey

[4]     Centre des Archives diplomatiques de Nantes, archives de l'Ambassade de France à Cotonou - 1890-1979, rapatriées en 1996.

[5]     BIARNES (Pierre), Les Français en Afrique Noire de Richelieu à Mitterrand. 350 ans de présence française au Sud du Sahara, Paris, Armand Colin, 1987, p. 362.

[6]     Journal officiel de la République française n°62-20 de février1962, Traités et Accords de Coopération et de Défense franco-dahoméens.

[7]     Voir PABANEL (Jean-Pierre), Les coups d'État militaires en Afrique noire, Paris, l'Harmattan, 1984, 188 p.

[8]     FOCCART (Jacques), Journal de l'Élysée, 1965-1974, Tomes 1 à 5, Paris, Fayard-Jeune Afrique, 1997, 1998, 1999, 2000, 2001.

[9]     FOCCART (Jacques), Foccart parle. Entretiens avec Philippe Gaillard, Paris, Fayard - Jeune Afrique, 1995, tome1, p.276-277.

[10]    Archives du Quai d'Orsay, Direction Afrique-Madagascar 1-1960-1969, Dahomey, Carton n°23-1176, Dossier Questions militaires 1961-1969.

[11] André Wiltzer, cité par MICHEL (Nicolas), «La doctrine Villepin», Jeune Afrique - L'intelligent, n°2173 du 2 septembre 2002, p.8-9