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Adrien Lherm, La fête d'Halloween de l'Ancien Continent au Nouveau Monde du XVIIe siècle à nos jours

La fête d'Halloween de l'Ancien Continent au Nouveau Monde du XVIIe siècle à nos jours

 

 

Bulletin n° 15, printemps 2003

 

 

 

 

Adrien Lherm

 

Issue du monde britannique ancien, pré-industriel, «perdu», selon l'expression de l'historien moderniste Peter Laslett, elle-même du reste un temps «perdue», mais bientôt «retrouvée» ou «réinventée» outre-Atlantique, la fête d'Halloween ne cesse, aujourd'hui, de part et d'autre de l'Atlantique, de faire parler d'elle[1]. Pourtant, la connaît-on vraiment? En Amérique, où elle bat son plein la dernière semaine d'octobre et notamment lors de la soirée du 31 qui est la sienne, que pense-t-on et que dit-on d'elle en général? A fortiori en France, où elle s'est récemment et rapidement propagée, quelle est, dans les esprits, son identité? À quelles représentations renvoie-t-elle? Ces dernières correspondent-elles à la réalité historique? voire à la réalité de ses pratiques contemporaines tout court ?

La date animée et ludique décline des séries de clichés qui sont bien souvent autant de paradoxes: elle se présente comme américaine; or les documents ne la font apparaître outre-Atlantique qu'au milieu du XIXesiècle. C'est aussi une fête qui affiche son caractère britannique; pourtant, la date disparaît du paysage calendaire du Royaume-Uni au cours du XIXe siècle. En outre, l'usage colporte l'idée de tradition immémoriale alors même, et peut-être aussi du fait qu'il n'arrête pas de se transformer: exemple, lui-même par ailleurs contradictoire, c'est une observance d'enfants, que suit désormais une majorité d'adultes, ce qu'on sait beaucoup moins. Il définit en outre un temps qui passe pour être «bon enfant» mais dont on redoute désormais la venue pour tous les dangers auxquels il se confond depuis peu. La superficialité un brin commerciale qui entache la fête aujourd'hui «masque» les rôles très sérieux qu'elle remplissait jadis. Dorénavant manne pour les marchands en tous genres, elle est longtemps restée la date du calendrier américain la moins investie par l'argent. Halloween, donc, c'est une suite de paradoxes... N'est-elle pas en cela même, alors précisément que les discours de la «tradition» qu'elle alimente nient tous les liens qu'elle pourrait avoir avec le temps présent, le produit et le reflet de la modernité contemporaineet de ses nombreuses contradictions? Pour comprendre l'enjeu des uns et le poids des autres, il faut tirer son portrait, dresser son histoire, expliquer comment la «coutume» que nous connaissons s'est mise en place, par conséquent remonter à ses lointaines «origines», ou tout du moins aux formes, aux fonctions et aux significations que la pratique revêtait dans les îles britanniques de l'époque moderne avant qu'elle ne devienne presque soudain, vers le milieu du XIXesiècle, la «joyeuse vieille fête juvénile» célébrée par les revues et les mentalités américaines. Sans oublier de parler de son caractère caméléon, du carnaval de ses multiples travestissements, car en fait, ce qui ne change pas à son sujet aux États-Unis depuis les années 1860, c'est que, dans les images, les observances, les motivations et les prescriptions qui lui sont associées, elle ne cesse pas de... changer! La comparaison du modèle de célébration séculaire britannique moderne, pré-industriel, traditionnel et rural, communautaire et local, permet d'appréhender les enjeux de l'implantation et de la reformulation de la fête dans la société urbaine, capitaliste, individualiste, victorienne et mainstream ou WASP de l'Amérique du Nord dans la seconde moitié du XIXesiècle, et de mieux mesurer ses réappropriations successives et ses dernières évolutions dans la société contemporaine.

 

 

All Hallows' Eve: un modèle de fête rurale dans le Royaume-Uni pré-industriel

 

 La fête d'All Hallows' Eve est un grand moment de l'année calendaire britannique moderne: comme la Samhain celte dont elle tire de toute évidence son origine et maints caractères, elle se situe à la charnière de l'année. Les récoltes sont engrangées, les premiers froids se font sentir, la terre s'apprête à se reposer et les bêtes retournent à l'étable. Dans les communautés rurales du Royaume-Uni pré-industriel, elle sert à ritualiser la fin de l'année végétative et du cycle pastoralet marque le début de la période hivernale. Elle s'inscrit aussi dans le calendrier des travaux et des jours d'hommes soumis à l'environnement et à ses aléas: les incertitudes liées à l'avenir invitent des groupes humains encore largement démunis sur le plan technique à la célébration des principaux passages. All Hallows' Eve, c'est en somme une fête des récoltes, une action de grâce rendue à la nature, le rappel dramatisé de la soumission des hommes envers les éléments, l'expression manifeste de leur allégeance. Le rite a une fonction de réassurance: il met ostensiblement les vivants à leur place, c'est-à-dire sous la dépendance de la nature; la puissance de cette dernière étant réaffirmée, sa bienveillance peut être sollicitée. C'est aussi le grand temps du retour des morts dans les lieux qu'ils ont habités. Fête des récoltes et fête des morts, avérée dès la civilisation celte, puis reprise par les Romains et christianisée, à défaut d'être éradiquée, par l'Église au IXesiècle: la célébration est sans doute aussi vieille que le monde. En tout cas, elle semble venir, en droite ligne, ou avec toutes sortes d'adaptations et de discontinuités, d'une époque néolithique attentive à la production de la terre et au culte rendu aux âmes voire aux dieux...

 

 Les usages et les croyances qui l'entourent sont bien établis au cours de la période moderne: la date comprend un véritable répertoire de légendes, contes, superstitions et gestes. D'abord, la fête, c'est le temps des morts: on pense qu'ils reviennent pour l'occasion, à la nuit tombée, sur les lieux de leur vie passée. À l'époque en effet, la mort est présente, omniprésente, partie intégrante de l'environnement, de la vie et des représentations: elle n'est pas pensée comme radicalement différente, pas plus qu'elle n'est rejetée ou occultée. Lors du 31octobre au soir, la porosité des deux mondes se fait même plus grande encore. D'ailleurs, à cette occasion, il est parfois des cas de retour funeste des morts parmi les vivants. Le plus souvent, ce harcèlement émane de défunts qui demandent en fait réparation. La fête d'All Hallows' Eve leur donne l'occasion de hanter les vivants, afin qu'éventuellement ces derniers réparent les violences ou les injustices faites au moment de leur décès ou en tout cas l'indifférence dans laquelle ils ont pu être tenus depuis leur grand départ. Par là, la date fournit l'occasion aux survivants de s'acquitter symboliquement des devoirs négligés ou de réparer l'offense faite autrefois: la perméabilité ponctuelle des vifs et des morts aboutit alors à marquer d'autant mieux la séparation des deux groupes - comme il se doit. Car la confusion des deux univers passe néanmoins pour dangereuse, ainsi qu'en témoignent les feux follets, censés guider les passants non avertis, mais les menant tout droit dans les sables mouvants des tourbières et des marais[2] ; à cet égard et dans le même registre, citons la Mesnie Hellequin, troupe d'âmes damnées venues augmenter leur compagnie par les routes des campagnes... D'ailleurs, dans les têtes, la nuit est aussi celle de tous les esprits, des sorcières et du diable; le cas échéant, on les rencontre! Ou alors, invisibles, ils sont présents à la nuit tombée dans les airs, pour corrompre les terres qui ne seraient pas rituellement protégées par leurs exploitants, égarer les âmes insouciantes, échanger et embarquer les enfants (changelins) ou tout simplement, si l'on peut dire, présider aux sabbats prétendument suivis par les méchants, et bien souvent mégères, du coin...

 

 Cette nuit en particulier recèle donc pouvoirs et dangers. D'où toutes sortes de gestes, qui ont une grande importance. Ils sont réalisés avec beaucoup de sérieux, car ils engagent l'avenir de la communauté. Dans les petits villages d'Angleterre, du Pays de Galles, de l'Écosse des Highlands et d'Irlande, les chefs de feu partent au soir d'All Hallows' Eve effectuer la tournée de leur exploitation munis de brandons et de fourches embrasées afin de faire fuir les mauvais génies qui voltigeraient alors dans les airs: que les flammes ainsi promenées qui les mordent leur fassent passer leur chemin! Dans les petites villes, ce sont également les principaux représentants de l'autorité qui se rendent dans les confins, accompagnés parfois de tombereaux en flammes... D'une certaine manière, les hommes apposent leur signature, celle de la culture, à des espaces qu'ils vont laisser rejoindre la nature pendant les quelques mois qui viennent; par ailleurs, ils démarquent le territoire de la communauté, exploité, de celui de l'environnement, sauvage, intact, encore vierge: le monde des vivants est délimité, retranché par la chaleur de la vie, du feu, de celui des morts ou du moins des mauvais morts ou des démons[3]... Le feu revient ensuite au cœur du groupe alors assemblé: devant la ferme ou sur la place, il est le prétexte à la réunion des hommes... Autour des brasiers (de joie): des banquets et des jeux - la chaleur de la vie... Mais aussi des quêtes et des collectes, notamment des jeunes gens et des serviteurs: les dominés prennent alors le devant de la scène et sollicitent notamment des plus riches des largesses en l'échange de la réalisation d'une piécette le plus souvent déguisée: l'intrusion dans les intérieurs privés en est d'autant plus légitimée; et les propos tenus, qui peuvent être sarcastiques, susceptibles d'être énoncés sans ambages... Les collectes achevées, les repas et les jeux terminés, se tiennent les divinations, autre grand rite et passage obligé, important, attendu, de la soirée. Le plus souvent, ce sont les femmes qui se réunissent dans des endroits particuliers comme sur le porche de l'église ou à l'intérieur, à l'entrée ou au sein du cimetière, pour s'enquérir de l'identité de ceux qui, dans le groupe, sont destinés à mourir dans l'année à venir: les morts présents au cours de la nuit prêtent leur concours aux vivants pour que certains d'entre eux puissent planifier leur départ dans l'au-delà et prendre leurs dispositions envers leurs proches. Autre sujet des rites de prédiction, les mariages futurs: les affinités électives sont testées par de nombreux procédés prédictifs[4]. Là encore, on note l'importance de ces pratiques au fait qu'à travers leur objet c'est la pérennité du groupe qui est en jeu: les naissances et la postérité de la communauté ne procèdent-elles pas des mariages? Enfin, la nature des travaux à mener dans le futur, au retour de la belle saison, est un autre objet d'interrogation rituelle - qui engage là encore le devenir, la vie voire la survie de la collectivité en question. on le voit donc, ces rites sont de toute importance. S'ils peuvent comporter une part d'amusement voire certaines libertés prises par rapport à la tradition, ils ne se déparent pas du sérieux qui les motive et les accompagne...

 

 Ces gestes ne sont pas anodins. S'ils sont chargés de sens pour les personnes qui les pratiquent ou assistent à leur réalisation, ils se comprennent aussi au regard du groupe d'appartenance. Toutes sortes de fonctions peuvent alors être assignées par leur intermédiaire à la fête d'octobre. D'une part, celle-ci montre la communauté, son inscription dans la chaîne des temps, son caractère immémorial et son holisme- puisque la date commémore l'inclusion de la collectivité dans un cosmos qui la dépasse, elle énonce également le poids de la tradition, la parole des anciens; le village renoue ainsi, tout aussi manifestement, avec les multiples générations qui l'ont fait. La date donne à voir les différents lieux de vie et les territoires de l'exploitation, du hameau, du village, de la cité. Elle désigne aussi l'agencement du groupe concerné: par exemple, elle rappelle la mémoire des défunts, qu'ainsi elle réincorpore aux vivants; elle présente les jeunes gens «bons à marier» lors des quêtes et piécettes déguisées, ou dans la mise en œuvre des divinations matrimoniales: en quelque sorte, elle avalise l'entrée des uns et des autres sur le marché matrimonial. Elle signale les différents statuts: riches et pauvres, dominants et dominés sont cantonnés- et signalés comme tels- dans des rôles bien précis. D'autre part, elle annonce et fait savoir: elle sert, parfois à l'aide de toutes sortes de manipulations effectuées par les personnes concernées, les affinités électives, enrôlant de force de temps en temps tel ou telle peut-être récalcitrant(e): c'est l'équivalent de bans sentimentaux, ou en tout état de cause l'officialisation et le point de départ des flirts de l'hiver; elle signifie à ceux qui sont souffrants ou très âgés, l'imminence de leur départ, pour qu'ils puissent prendre leurs dispositions et préparer l'avenir de ceux qui vont leur survivre; elle désigne aussi les parias, qu'elle avertit des contraventions qu'ils ont pu commettre aux normes collectives, ou qu'elle punit plus sévèrement[5]... En d'autres termes, le groupe se montre à lui-même comme puissance régulatrice, source de normes et de justice, faite pour assurer le respect des lois de la vie commune, souder plus encore la communauté face aux incertitudes du présent, a fortiori de l'avenir. Au reste, hommes et femmes, enfants, jeunes gens, jeunes filles, adultes et personnes âgées, dominants et dominés, individus installés et dépendants, vivants et morts contribuent chacun à leur manière mais globalement collectivement aux rites et à l'atmosphère unitaire de la soirée. La fête permet au village ou aux membres de la famille réunis d'enregistrer les griefs, les doléances et les espérances de chacun- et par là, dans le contexte holiste de l'époque, de les officialiser. Elle permet aussi de réajuster l'équilibre de la communauté: les tensions peuvent se donner libre cours, sous la forme du déguisement ou de l'invisibilité, donc sans rétorsion possible de la part de leurs victimes éventuelles; les dominants, une fois leur tâche accomplie, doivent quant à eux se plier aux bonnes grâces des troupes parfois caustiques ou crues qui s'abattent sur eux: l'inversion qui se donne alors libre cours et les largesses que les maîtres consentent envers leurs subordonnés costumés réactualisent le pacte d'obéissance; les actes de charité qui découlent de ces usages viennent en aide aux plus démunis du groupe, les aidant à assurer la jointure entre les saisons, ou du moins à tenir jusqu'à ce grand temps de l'aumône collective que sont les douze jours de Noël. En outre, ces gestes et ces attentes, répétés d'une année sur l'autre, réinterprétés différemment mais comme par écho tout au long de l'année lors d'autres grandes dates fêtées, servent enfin à donner au groupe la fixité qui peut lui faire défaut: ces rites et ces usages créent dans les esprits un îlot de stabilité au sein de l'océan des incertitudes que la vie et ses multiples et très inquiétants aléas ne manquent pas de lui faire affronter...

 

 Toutefois, ce modèle quelque peu figé s'efface peu à peu du paysage à la fois calendaire et social[6]. À partir du XVIIIesiècle, la fête disparaît. La Réforme a marqué du sceau de la superstition et de la suspicion un grand nombre de pratiques héritées du Moyen Âge et, en définitive, des temps antiques ou païens. La refonte du décompte du temps qui s'en est suivie, ajoutée surtout aux tentatives d'épuration menées par les puritains lors de la Guerre civile ont rompu dans de nombreux esprits la continuité sacrée accordée aux croyances et aux gestes; l'influence du protestantisme dans les classes moyennes émergentes a tôt fait de rejeter les vieilles scansions du calendrier du paysage festif des villes. Peu à peu, cette désuétude s'est étendue, par mimétisme, aux campagnes environnantes, et dès le tournant du XIXesiècle, seuls les «sombres recoins» du pays célèbrent encore la vieille date. Les princes, déstabilisés par la Révolution, ont bien essayé, au moment de la Restauration notamment, de vendre leur légitimité en promouvant avec succès pendant un temps auprès des nobles l'idée d'une Vieille Angleterre joyeuse faite de paternalisme et de franches réjouissances, de façon à ce que les «menus» ne rechignent guère à renouer avec l'idée et la réalité de l'autorité, locale comme nationale[7] ; mais si les campagnes ont vu un temps le renouveau des célébrations proscrites par les puritains, cela n'a été, pour faire un mauvais jeu de mot, qu'un feu de paille: le mal était fait, les discontinuités déjà imprimées dans les esprits, le poids des traditions rompu, et ces dernières, partant, déstabilisées et désacralisées. En outre, désireuses d'homogénéiser un territoire morcelé en autant de petits bastions communautaires, les autorités, désormais incontestées, n'ont guère trouvé opportun de renforcer les distinctions par trop locales: si le Royaume devait être uni, c'était dans le rabotage de ces aspérités particularistes telles que les fêtes pouvaient les traduire: le contrôle des esprits recherché déjà par HenryVIII s'effectue à ce prix. Au reste, dès la seconde moitié du XVIIesiècle, la commémoration du complot des Poudres[8] semble prendre la place dévolue à la soirée d'octobre: d'ailleurs, il en incorpore un certain nombre de rites, comme celui de l'embrasement des bûchers et des tournées déguisées (avec le Guy, l'épouvantail représentant le comploteur honni, maudit, et «démasqué», Guy Fawkes). Cet usage qui a le double mérite de plaire aux sujets tout en les unissant dans une commune célébration de la monarchie a joué contre le 31octobre. Surtout, le procès de civilisation des mœurs aboutit à faire disparaître les pratiques dorénavant jugées trop crues, osées, ou déplacées. Les classes moyennes, toujours plus nombreuses à partir du XVIIesiècle, n'ont de cesse, jusque bientôt dans les villages mêmes, de se démarquer du petit peuple dont elles sont issues: d'où la rupture avec les pratiques traditionnelles, laissées à ce dernier. Au contraire, soucieuses de distinction, elles tendent à imiter le raffinement des courtisans et de l'aristocratie, ce qui les conduit à réprouver plus encore la trivialité des usages populaires dorénavant assimilée à la vulgarité et à la violence. De plus, les croyances liées au surnaturel marquent quelque peu le pas avec les progrès de l'agriculture, de l'alimentation, de l'alphabétisation et des sciences: l'avenir évoque moins le spectre menaçant de la disette, les rites conjuratoires en sont d'autant moins justifiés, l'animisme et le recours aux sorciers de plus en plus tournés en ridicule et déconsidérés, tandis que dans les esprits font leur chemin l'utilitarisme et son corollaire sous forme de mot d'ordre «Time is money»: plus question de le dépenser en joyeusetés superfétatoires! on retrouve ici donc, et à nouveau, l'impact de la Réforme à travers le nouveau culte du travail individuel. Ajoutons la montée de l'individualisme, qui dégage la personne de la gangue de la collectivité qui lui donnait jusque là son identité et sa feuille de route, le démantèlement des commons (communaux), l'achèvement des enclosures et la fin des solidarités villageoises, l'urbanisation, l'exode rural, l'oubli des vieilles pratiques lors de la transplantation des champs vers les grandes cités, le désir d'ordre urbain des élites locales et la crainte que suscitent les parades et autres comportements festifs d'une jeunesse jamais très éloignée de la tentation de la subversion, serait-elle symbolique, le refus par les mêmes de toute condamnation ponctuelle, ludique et parodique, de ce monde nouveau qui se met en place et dont elles sont les principales bénéficiaires, et nous finissons sur le tableau de la disparition quasi générale d'All Hallows au milieu du XIXesiècle dans le royaume. Celle-ci ne demeure que dans ses marges: Irlande des petits paysans, Écosse des Highlands, et quelques villages reculés du Pays de Galles et des massifs anglais... Or c'est précisément à cette époque que la fête apparaît pour la première fois dans les documents nord-américains, comme si elle quittait son espace d'origine pour se redéployer dans l'au-delà transatlantique.

 

 

L'apparition, le développement et la redéfinition de la fête en Amérique dans la seconde moitié du XIXesiècle: l'invention d'une tradition

 

 La citrouille d'Halloween qui aujourd'hui présente un sourire ou bien une grimace aux couleurs de l'Amérique est loin de venir des premiers temps des colonies britanniques d'outre-Atlantique: c'est une importation récente. Une importation? Voire. Une création plutôt. Car la transplantation n'est pas fidèle, il s'agit plutôt d'une adaptation, ou plus exactement de l'invention d'une tradition ajustée aux perspectives et aux enjeux d'un espace, d'une civilisation, et d'un temps particuliers. Les premières mentions de la fête relevées dans les documents nord-américains remontent en effet aux années 1840: descriptions de la célébration irlandaise ou galloise dans des revues, mention, encore incertaine, du 31octobre dans quelques rares calendriers, d'abord canadiens, puis, à partir des années 1860, également américains[9]. Certes, ce silence des sources tient peut-être à leur relative rareté avant précisément le milieu du XIXesiècle: le Nouveau Monde est encore loin d'être aussi développé que l'Ancien Continent. Toutefois, s'il est vrai que la production américaine d'imprimés ne saurait encore rivaliser avec celle du Royaume-Uni, les nombreux almanachs coloniaux et fédéraux se taisent et par là signalent haut et fort le peu d'importance qu'aurait la date si elle était véritablement suivie sur place. En tout cas, peut-être présente ici et là dans les villages au gré de l'implantation de familles irlandaises, galloises, écossaises, et même anglaises, cette absence «médiatique» signifie qu'elle n'a rien d'universel à l'échelle des colonies puis des deux espaces, États-Unis et Canada. Et à cela, il n'y a rien de paradoxal: l'Amérique du Nord s'est pour une part formée contre les traditions; terre nouvelle, à conquérir, elle a été appréhendée comme pur espace, étendue vierge, dépourvue du poids des anciens et de leurs esprits. Le matérialisme et l'utilitarisme qui ont prévalu dans sa mise en valeur l'ont désincarnée, pour faire du sol un bien matériel, arpenté, découpé, commercialisé. C'est alors moins le passé qui compte que les perspectives de l'avenir: les Américains sont tournés vers le futur et s'embarrassent peu des héritages quels qu'ils soient. En outre, les fondations religieuses de la Nouvelle-Angleterre, reprises ensuite aux premiers jours de la jeune nation comme constitutives de l'identité nationale, ne prédisposent pas, loin de là, à la reproduction des usages issus d'un Royaume-Uni comparé à l'Égypte des Pharaons. Les Pères pèlerins ont cherché à faire de leurs premiers établissements la «Cité sur la colline», qui régénérerait le monde et notamment l'Ancien Continent (métropolitain et autre) corrompu, conformément à l'enseignement de la Bible. Prévaut alors un puritanisme strict, sourcilleux sur les dates du calendrier. Exit les anciennes scansions héritées des superstitions paysannes, condamnées, et même un temps traquées. Enfin, la société qui se met en place au XVIIIesiècle se distingue par sa fluidité: mobilité géographique et ascension sociale sont des caractères qui limitent plus encore l'attachement aux lieux et à leurs usages, la plus grande homogénéité des communautés villageoises rendant moins nécessaire la mise en avant rituelle de leurs composantes. En quelque sorte, les forces de la modernité qui ont eu, en métropole, la peau d'une All Hallows' pour le moins «transie» sont plus encore à l'œuvre de l'autre côté de l'Océan, contribuant par conséquent à expliquer son absence des sources comme de la réalité des gestes et des pratiques. Qui plus est, la rupture avec la mère-patrie lors de la guerre d'Indépendance conduit les Américains à répudier les usages issus de cette dernière: le nouveau pays se bâtit dans la rupture politique mais aussi, en partie, ou du moins en théorie et en volonté, dans le rejet des liens culturels. C'est alors que les Pères fondateurs retrouvent et célèbrent la geste des Pèlerins et leur condamnation de l'Angleterre mêlée, anglicane et crypto-papiste. L'ère frugale inaugurée par les débuts de la République va contre les usages somptuaires incarnés par le gentilhomme anglais (celui, notamment, de la Joyeuse Vieille Angleterre) et jusque-là repris par les élites locales (en particulier du Sud), cependant que les impératifs de la mise en valeur d'un continent entier peu à peu ouvert à l'activité des hommes, détournent de toute idée de divertissement les ambitieux et ceux qui les suivent, c'est-à-dire la quasi totalité de la population. Là plus qu'ailleurs prédominent le dogme et les impératifs du business; enfin, la venue d'immigrants d'origines elles aussi de plus en plus nombreuses et hétérogènes, exerce une entrave à la perpétuation comme à la constitution d'une quelconque tradition unique ou en tout cas solide et établie en matière d'observances, de croyances et de pratiques. Aussi les voyageurs européens qui parcourent le jeune État américain déplorent-ils tous en chœur les «tristes tropiques» qu'il donne à voir.

 

 En même temps, force est de constater que l'Amérique agit comme réceptacle de cultures et de traditions issues de l'Ancien Continent. Aussi la fête d'Halloween n'est-elle peut-être pas complètement absente du paysage calendaire local. Dans certaines communautés de la côte ou des Appalaches, comme il a été suggéré, la date survit sans doute à elle-même. De fait, plus tard, à la fin du XIXesiècle, les folkloristes rapporteront des pratiques coloniales ou fédérales assez proches de celles qui avaient cours autour de la fin d'octobre et du début novembre dans le Royaume-Uni pré-industriel. Au Canada, de même, la pratique des tours pendables et des quêtes plus ou moins déguisées et sonores préexiste aux premières mentions en bonne et due forme de la célébration d'Halloween. Mais si donc le 31 est suivi outre-Atlantique, il ne l'est que ponctuellement, et son observance se fait dans le silence des sources, ce qui autorise à conclure à son immédiateté, à son immanence: dans les quelques endroits où elle est suivie, la date ne pose pas de problème particulier, il n'y a donc aucun besoin de la médiatiser; elle passe inaperçue aux yeux de ceux qui ne font pas partie des communautés concernées.

 

 Il semble que les Irlandais, sans être les véritables importateurs de l'usage de la fête dans le Nouveau Monde, aient joué un rôle de passeurs; en effet, l'apparition des mentions de la date dans les imprimés américains est contemporaine de leur venue massive: c'est dans les années 1840 que quelques articles expliquent à leurs lecteurs la forme et le sens des gestes effectués dans l'île et au Pays de Galles le 31 au soir. En outre, les premiers calendriers qui intègrent la soirée sont publiés dans des ports où les immigrants venus d'Erin sont nombreux à débarquer et à s'installer: Halifax, en Nouvelle-Écosse, St John dans le Nouveau-Brunswick, l'ensemble des Maritimes, et enfin New York. En particulier, pour la Grande Pomme, c'est dans un almanach de pompiers, corps qui compte alors beaucoup d'Irlandais, que la date figure en 1861. En somme, tout se passe comme si l'irruption en ville d'une fête où elle n'a pas de véritable précédent faisait parler d'elle. Effet de surprise tout d'abord, objet de mécontentement ensuite, enfin véritable problème, elle va sortir du silence des sources. Les premiers comptes rendus dans les périodiques, essentiellement les quotidiens et journaux locaux, ne sont pourtant pas défavorables: plutôt étonnés, ils notent les tours pendables dont certains conduisent parfois à des déprédations (démolition de remises) ou des accidents, les processions plus ou moins déguisées de jeunes dans les rues, avec force bruit, les prises à partie mi-agressives mi-amusées avec les passants... L'inversion propre à la vieille All Hallows' rurale gagne les grandes villes comme New York ou Toronto. Et au passage, devient «Hallow'E'en» puis Halloween. Sans doute l'exode rural a-t-il aussi beaucoup joué dans cette implantation: les nouveaux citadins ont repris sur place les pratiques qu'ils suivaient le cas échéant dans leurs campagnes. De fait, le ton des articles est plutôt sympathique, comme s'il cherchait à coller avec l'opinion publique locale. Par exemple, à Toronto, dès la fin des années 1870, le cortège aléatoire des jeunes laisse place aux défilés d'étudiants. Halloween, pour eux, souvent fraîchement débarqués du plat pays environnant, c'est la première date marquante de leur calendrier, l'occasion de s'intégrer dans le groupe comme celle d'explorer, en l'occurrence de façon ludique, leur nouvel environnement: la ville, ses rues, ses institutions. Les processions s'ébrouent depuis l'université, «descendent» le long des grandes artères et aboutissent aux théâtres. Là, les jeunes assistent à un spectacle non sans en briser quelque peu l'unité[10], puis s'en reviennent à l'Alma Mater, en recherchant parfois l'affrontement avec la police. Globalement, malgré quelques échauffourées ou incidents, l'ensemble de la population locale couve d'un œil bienveillant cet usage qui présente tous les caractères d'un rite de passage et d'intégration. C'est aussi que nombre de Torontois sont eux aussi tout juste arrivés de la campagne et qu'ils partagent avec les étudiants la découverte de leur nouvel univers: la ville et son ordre continuent à dérouter, et la fête, par son chahut, son tintamarre, son exploration des limites aussi, tend à dramatiser l'inquiétude et le désarroi qu'ils font naître dans les têtes. Une quinzaine d'années plus tard, quand l'univers urbain a fini par se consolider, l'humeur a changé: il n'est plus vraiment question d'interrogation ludique de la rue et de ses mystères, pas plus que ne sont de mise les rencontres plus ou moins bourrues avec les forces de ce nouvel ordre. Les articles condamnent les usages d'Halloween, en particulier les parades et les tours pendables, relayant ainsi l'opinion dominante de la ville. Les élites craignent en effet qu'ils ne viennent saper les fondements encore fragiles de l'environnement contemporain: capitaliste, fonctionnaliste, individualiste, urbain, tous ces caractères toujours nouveaux sont encore susceptibles d'être facilement sapés. Les processions et les bûchers contreviennent à la libre circulation, les prises à partie ironiques remettent en cause la légitimité des autorités, les à-côtés de la fête font des dégâts qui, désormais chiffrés, ne sont plus tolérés, ceux qui s'y adonnent passent pour prendre de mauvaises habitudes, phénomène d'autant plus scandaleux et inquiétant qu'il s'agit des jeunes, c'est-à-dire des piliers sur lesquels repose la pérennité de la société qu'appellent de leurs vœux les représentants des citadins «respectables». Dès lors, pour ces derniers, faute de pouvoir enrayer une pratique qui semble avoir pris, il convient de repenser la fête et d'en proposer un nouveau modèle. Certains d'entre eux s'en servent même comme prétexte et support à la communication d'un code de bonne conduite dans la société moderne. À l'attention précisément des jeunes générations.

 

 C'est dans les années 1870 que la fête fait l'objet de commentaires d'une teneur nouvelle: dans les calendriers, elle figure désormais parmi les autres grandes dates de la Joyeuse Vieille Angleterre, qui refont surface, acquérant dans ce cadre temporel et historique un caractère traditionnel difficilement contestable. Et à qui voudrait discuter de la continuité de la pratique, les articles s'empressent de répondre, en mettant en avant son caractère immémorial: Halloween est devenue «la vieille fête incontournable», «la célébration à la popularité jamais démentie», «cette vieille et bonne date»[11] etc. Son accent British n'est désormais plus ignoré: au contraire, à en juger par l'insistance avec laquelle il est rappelé, il est fortement valorisé. Un certain nombre d'images, bientôt canoniques car constamment reprises, lui sont associées: le thème du mystère avec les squelettes, les fantômes, les sorcières, les diablotins, les animaux de la nuit tels que le chat noir, le hibou, la chauve-souris ou encore l'araignée, les symboles de la fécondité et de l'abondance comme les pommes et les noisettes ou... la citrouille, parfois aussi transformée en Jack-o'-Lantern sur le modèle des navets et betteraves évidés de l'Angleterre d'autrefois. Ces clichés se surimposent ainsi sur le contenu ancien de la fête. Plus encore: ajoutés aux autres caractéristiques de la fête colportées par les médias, ils tentent de le détourner. En effet, les représentations de la date l'associent désormais au public enfantin: dans ces dernières, ce sont des jeunes gens et surtout des gamins qui se livrent à des amusements innocents, issus parfois du répertoire ancien d'All Hallows, mais détachés de leur contexte de sérieux et des fonctions importantes qu'ils remplissaient: colin-maillard, découverte de fèves plus ou moins divinatoires dans le gâteau partagé lors de la réception donnée pour la soirée, récupération avec la bouche de pommes flottant dans l'eau d'un baquet, voici les pratiques inoffensives qui sont reprises alors outre-Atlantique... Enfin, le cadre de ces nouveaux usages est la maison, le foyer domestique, que ce soit le hall où s'effectue la présentation des invités, les premières surprises du genre «maison des horreurs», le salon où ils se poursuivent et où les convives se restaurent, la cuisine où se déroulent souvent les jeux, l'escalier de la cave ou celui du grenier qui servent d'espace de «prédictions» et de contact folklorique avec le surnaturel... Des historiettes mettent en scène des jeunes filles découvrant l'amour de leur vie le soir d'Halloween, à la faveur d'une divination ou d'une heureuse surprise. Bref, la date se colore d'une note très romance qui en dénature le sens ancien: la fête est une observance transformée, réinventée, conjuguée à un passé recomposé, qui n'est rien d'autre que fonction des enjeux du présent.

 

 En effet, la date américaine est une fête du foyer, c'est-à-dire familiale et domestiquée. Cantonnée dans la sphère privée, supervisée par les mères, elle ne saurait plus déborder dans la rue, imprévisible et dangereuse. Par là se repère la volonté de détourner les jeunes gens du théâtre de la sphère publique. D'autant que la soirée est infantilisée: seuls ou presque, de petits enfants peuvent ajouter foi aux croyances folklorisées liées au mystère de la nuit et donc la célébrer: les autres ne peuvent faire de même sous peine de passer pour des gamins! Les femmes qui encadrent le déroulement des jeux domestiques des petits ont pour tâche de leur transmettre un certain nombre de règles de bonne conduite: il s'agit de les discipliner en les amusant. Les jeux reflètent les valeurs du moment: le culte de l'exploit individuel salue comme en écho les prouesses des self-made-men; l'intégration dans les groupes de joueurs vante l'esprit d'équipe en ce temps d'émergence de la société d'organisation; les croyances mettent en avant l'innocence du jeune âge et réitèrent en contrepoint les dangers corrupteurs de la vie publique, adulte; la réception valorise le mode de vie bourgeois et familiarise les petits aux usages de la bienséance; enfin, le cadre de déroulement de la fête sanctifie plus encore la famille et le foyer, piliers sur lesquels s'est édifiée la nouvelle société urbaine. C'est donc bel et bien une fête des classes moyennes émergentes qui est colportée à travers les journaux et les magazines à la fin du XIXesiècle, une fête qui n'a de traditionnel que le nom, et qui s'emploie à célébrer l'Amérique mainstream comme à en faire intégrer les valeurs et les normes auprès des jeunes générations. L'insistance sur le caractère anglais, britannique, et désormais même irlandais de la date témoigne d'un autre souci des classes moyennes du moment: celui de l'anglo-conformité. En ces temps d'immigration massive (des centaines de milliers de nouveaux arrivants débarquent chaque année) en provenance d'Europe de l'est, du centre et du sud, aux origines et aux confessions juives, slaves, orthodoxes, latines, catholiques, la peur taillade les tenants d'une Amérique «américaine», soit WASP, White Anglo-Saxon Protestant. Ces cohortes innombrables ne vont-elles pas faire disparaître l'identité protestante et anglo-saxonne des États-Unis et du Canada? Faire perdre l'influence culturelle et politique des populations anciennement établies et prospères? Halloween apparaît comme un moyen supplémentaire d'inculquer aux enfants des nouvelles recrues de bonnes références identitaires, essentiellement l'idée que le continent est par essence lié à l'ancienne ou toujours existante métropole. Aussi voit-on des historiettes qui placent la date dans le contexte colonial, sans égard pour la réalité historique, tandis que la plupart de celles qui sont publiées ont trait au Royaume-Uni ou à des personnages venant de ces îles désormais considérées et surtout présentées comme matricielles... Là encore donc, la fête est réinventée, adaptée au nouveau contexte moderne, urbain, bourgeois, et transmis de manière prioritaire à ceux qui sont censés être les garants du statu quo, les membres des jeunes générations. Cet effort, d'où naît la tradition de l'Halloween américain et d'où proviennent les images et clichés qui ont toujours cours à son propos, n'est toutefois pas payé de complet succès: il ne parvient pas à uniformiser les manières de célébrer la date, pas plus qu'il n'arrive à toucher dans un premier temps les populations qu'il avait ciblées. D'une certaine manière, en apposant puis en imposant la date dans le calendrier du Nouveau Monde (et de la nouvelle société contemporaine) et en opérant le changement de forme et de sens à donner à la soirée, il ouvre un tonneau des Danaïdes d'où ne cessent de s'échapper toutes sortes de modèles concurrents ou tout simplement nouveaux: dès lors, Halloween n'en finit plus de changer... on pourrait dire qu'en fait, et presque comme de juste, la date n'en finit plus de se déguiser!

 

 

Une fête caméléon: métamorphoses, avatars et travestissements d'Halloween au xxe siècle

 

 Les jeunes Américains, qu'ils soient enfants d'immigrants ou non, ont très vite manifesté leur résistance face aux exigences comportementales des adultes de la société mainstream. En particulier, ils ont traduit de diverses manières leur rejet du modèle de fête «bon enfant», innocente et tranquille que ceux-ci leur proposaient pour la soirée du 31. Durant tout le premier XXesiècle, les États-Unis, et dans une mesure moindre et plus tardivement, le Canada ont été confrontés au problème de l'acculturation des populations issues de la «nouvelle immigration», et en particulier de celle des jeunes générations. Ce problème rejoint bien souvent celui de l'encadrement du comportement des adolescents et de ce qui alors semble à beaucoup le résumer, le thème de la délinquance juvénile. Halloween, pas moins que le reste de la société, n'échappe à cette question: elle en est même une chambre d'écho spectaculaire. Au tournant du siècle, au regard des complaintes qui se multiplient dans les périodiques, il s'avère que les jeunes gens sont loin d'avoir abandonné l'idée de faire les quatre cents coups dans la rue le soir du 31octobre. Au contraire, ils conservent les vieux rites de la tournée du voisinage, des charivaris et des tours pendables. Le grand amusement, c'est de faire enrager les atrabilaires du quartier, en une version contemporaine de l'inversion et de la justice populaire exercées autrefois. Aussi les toilettes de jardin sont-elles déplacées[12], les chariots, palissades ou mobilier de jardin démontés et remontés dans des endroits peu accessibles etc. En fait, aucune maisonnée ne semble devoir échapper aux farces des chenapans: elles sont parfois vénielles- coups à la porte, aux fenêtres, cris effrayants, irruption plus horrible encore d'une jack-o'-lantern derrière la vitre, déménagement des barrières, renversement des tas de feuilles soigneusement empilées- parfois aussi peu agréables et plus dommageables: mise à feu sur le palier d'un journal cachant des déjections de sorte que celui qui se précipitera pour étouffer la menace d'incendie sera bien peu gratifié de son geste, seau d'eau froide en équilibre au-dessus de l'entrée, barbouillage des vitres de la maison, etc. Les fausses alertes sont légion, le saccage des bouches d'incendie se multiplie, les panneaux de signalisation sont démontés, les premières automobiles privées de leurs pneus, les freins abîmés, le tout dans un grand concert de pétards, de bruit et sur fond de rivalité entre groupes, voire entre gangs. En fait, il s'agit pour les jeunes de s'en prendre à l'autorité et à sa figure, les adultes, en même temps que d'attester, à travers les exactions commises à leur encontre, une identité et une unité particulières. Halloween passant pour la soirée de licence des enfants, ceux-ci se déchaînent effectivement, au point que bientôt, dès les années 1910, il ne soit presque question que de batailles rangées avec le monde des «grands». En effet, ces usages, violents ou non, sont de moins en moins supportés par l'opinion publique: les farces sont considérées comme attentatoires à la dignité des personnes et au-delà à celle de l'ensemble des adultes du quartier, lesquels bien souvent décident de passer à la contre-offensive en renchérissant d'initiatives et en réinvestissant les modes de célébration de la soirée.

 

 Un effort renouvelé de canalisation des jeunes ardeurs autour du 31octobre voit donc le jour dès les années 1900. Il s'agit désormais, puisque la domestication n'a touché en définitive que les jeunes les moins à même de faire «dégénérer» la soirée, à savoir les enfants des catégories les plus favorisées de la population, d'étendre son champ d'action sociale, en l'élargissant aux dimensions des associations et clubs voire des voisinages ou des quartiers. Par là, il s'agit de toucher et «concerner», c'est-à-dire aussi responsabiliser les petits et les adolescents des classes laborieuses. Bientôt au reste, ce sont les municipalités elles-mêmes qui prendront le relais en organisant des animations supervisées par des animateurs sociaux sur les terrains de jeux, dans les écoles et les gymnases ou tout autre environnement susceptible d'être contrôlé par des adultes responsables. La solution caressée entre les deux guerres? «Gaver» les enfants, au sens propre comme au sens figuré. D'où la multiplication des activités proposées, et surtout leur renouvellement perpétuel, d'une année sur l'autre, afin de ne jamais lasser les «délinquants ponctuels potentiels». S'engage alors la course à l'originalité, d'ailleurs déjà à l'œuvre dans les réceptions privées bourgeoises selon le mode de la consommation ostentatoire ou conspicuous consumption. Sauf qu'ici, il s'agit moins de se distinguer pour le prestige social qu'on pourra en recueillir que de faire preuve d'imagination pour tenir en haleine des dizaines, des centaines et même parfois des milliers de gamins, qu'on ne manque pas non plus de combler de gâteries sucrées et salées. Distributions de donuts, de sandwiches, de sodas, de crèmes glacées, organisation de bals, de séances de cinéma, de défilés, mise sur pied de chambres d'horreur, de jeux, de concours d'adresse, de parades et de concours primés s'ensuivent un peu partout dans les États-Unis de l'entre-deux-guerres et le Canada des années 1940 et 1950. Trois décennies d'effort de canalisation des pratiques par les édiles, les responsables associatifs, les éducateurs, avec l'appui de l'institution scolaire, finiront par venir à bout du problème. Dans les années 1950 et 1960, les plaintes au sujet du «vandalisme juvénile d'Halloween» tarissent[13].

 

 Il est vrai que les responsables adultes ont aussi, in extremis, et peut-être même largement, bénéficié de cette pratique nouvelle diffusée par le secteur de la confiserie qu'est le trick-or-treating: la collecte déguisée de friandises par les enfants lors d'innocentes ou d'inoffensives tournées du voisinage. Ces quêtes reprennent le schéma ancien des parades des guisers ou mendiants rituels britanniques. De fait, elles existent ici et là dans l'espace américain dès les années 1900, mais pas au point de se confondre, comme elles le feront plus tard, avec la fête elle-même. Elles sont à peine plus nombreuses dans les années 1930. En fait, c'est du second conflit mondial qu'elles tirent leur origine. Pendant la guerre, au Canada comme aux États-Unis, des collectes pour les soldats engagés sur le front ou blessés dans les hôpitaux, pour les enfants britanniques ou les œuvres de la Croix-Rouge, sont organisées pour responsabiliser à tous égards les adolescents, limiter le vandalisme juvénile, et éviter le «sabotage» d'Halloween. Dans les années 1946-1947, les premières quêtes de bonbons s'ensuivent, non sans susciter tout d'abord des réactions hostiles de la part des adultes, peu favorables à ce qu'ils estiment alors être une forme de chantage. À partir de 1950, l'UNICEF réactive la pratique des dons et des charités, tandis que le trick-or-treating, d'après une comptine enfantine récitée comme justificatif de la demande de friandises sucrées, prend son essor[14]... Très vite, malgré quelques hésitations initiales sur le terme, celui-ci s'impose au point de passer dès le milieu de la décennie comme «traditionnel»! Il est vrai qu'à travers ce nouvel usage de la soirée, les enfants se tiennent tranquilles: ils sont des jours durant occupés à trouver puis confectionner leur déguisement, et le soir venu, à collecter le maximum de douceurs... De fait, la pratique apparaît comme un facteur de sociabilité dans les nouveaux quartiers de banlieue de l'après-guerre; pour les plus jeunes, elle fonctionne comme rite d'intégration en même temps qu'apprentissage de la vie en société: bien se présenter, avoir le plus beau costume pour devenir célèbre dans le voisinage, visiter le maximum de maisons, repérer les bons «filons» en sont devenus les réquisits... Au demeurant, toutes sortes de stratégies sont mises au point par les petits pour «maximiser», en véritables apprentis ou déjà talentueux économistes, le butin: avoir un autre costume sous la main pour pouvoir revenir frapper à la porte d'une maisonnée particulièrement généreuse, attendre et forcer sur la moue si l'écot paraît insuffisant, de façon à culpabiliser le misérable donateur et déclencher chez lui un geste réparateur d'autant plus libéral, etc. Les mauvais tours contre les personnes récalcitrantes ne sont pas exclus, mais ils passent au second plan, comme mesure derétorsion: ils ne constituent plus le but de la soirée. Ainsi la fête est-elle passée véritablement sous contrôle adulte, tout en laissant une marge d'initiative aux jeunes et en leur donnant l'impression que leur sont alors concédées une véritable autonomie et une non moins grande licence. La date est aussi un support à la pédagogie de la consommation dans la société d'abondance, à l'apprentissage de la négociation et de l'échange (avec les parents le soir-même et entre gamins dans la cour de récréation de l'école le lendemain) et à la recherche d'une popularité plus que jamais prisée. De surcroît, elle fait le bonheur des confiseurs, même si encore beaucoup de ménagères préparent des friandises maison. Bref, elle se normalise enfin... À telle enseigne que ceux-là même qui dénonçaient les déviances «vandales» de la soirée s'inquiètent désormais de son conformisme, de son côté désormais terne, de sa nouvelle banalisation... Pas pour longtemps cependant...

 

 Dans la seconde moitié des années 1960, Halloween va retrouver un visage effrayant: la citrouille affiche peu à peu une bien mauvaise grimace. En fait, la date, ses pratiques et ses acteurs vont cristalliser la peur de l'Autre qui envahit l'opinion publique avec le développement accéléré de la mobilité et la permissivité accrue de la société. Si autrefois, les enfants étaient les coupables, ceux «qui tuaient l'esprit bienveillant» de la soirée en raison de leurs agissements violents, désormais ce sont des adultes qui vont devenir dans les esprits les corrupteurs ou «kidnappeurs» du caractère innocent de la fête. Jusqu'à menacer la vie et la sécurité des enfants! En effet, fragiles et désormais innocents, les bambins déguisés font figure de victimes idéales. Surtout dans les ténèbres de la nuit... et de villes qui connaissent des problèmes croissants de drogue et de violence. Se développe alors le mythe des sadiques anonymes d'Halloween, qui placent du poison sur les bonbons, mettent une lame de rasoir ou une épingle dans la pomme qu'ils tendent aux petits... Certes, au cours de la période, il y a bel et bien eu des friandises corrompues et quelques rares cas de morts d'enfants, mais c'était, après enquête, pour la plupart, de mauvais canulars, le plus souvent venus des jeunes eux-mêmes (pour attirer l'attention sur eux), soit des accidents, et nullement le fait de ces meurtriers masqués aussi invisibles qu'insaisissables que dessine la légende urbaine. Reste que la phobie qui culmine dans la première moitié des années 1970, sur fond de désarroi social et culturel, se prolonge par la suite, connaît un nouveau pic en 1982 après qu'en septembre un employé d'une usine d'analgésiques Tylenol a versé par malveillance du cyanure dans les machines servant à produire les comprimés et tué une dizaine de consommateurs. Aujourd'hui, la crainte reste très vive, elle est ancrée dans les têtes et omniprésente dans les discours - et elle ne demande qu'à rebondir sur le moindre fait divers. Les adultes américains et canadiens regrettent ouvertement le temps béni où les enfants n'avaient rien à craindre et pouvaient faire la tournée des maisonnées en toute innocence - quitte à occulter les risques d'accidents de la circulation ou d'embrasement des costumes en fait bien plus dangereux. L'idée qui prévaut, c'est que la fête, une fois de plus, n'est plus ce qu'elle était[15]. D'où le renouveau des réceptions privées, des animations de voisinage organisées collectivement dans un espace surveillé, les tournées de quartier effectuées en voiture et accompagnées par des adultes... ainsi que la commercialisation accrue des produits distribués lors de la quête: les industriels de la confiserie ont eu tôt fait de vanter le conditionnement sécurisé de leurs marchandises et la publicité qu'ils ont faite a été vite relayée par les recommandations énoncées par les autorités, les associations de parents ou les organisations de consommateurs. Désormais, tout produit artisanal est suspect - et dans maints endroits, on peut le passer gratuitement pour la circonstance aux rayonsX à l'hôpital voisin. on le constate, dorénavant la soirée est passée et placée sous le contrôle dominant des adultes...

 

 Les derniers avatars de la fête outre-Atlantique témoignent de ce changement. À présent, le 31octobre est largement célébré par les adultes: ces derniers représentent depuis la fin des années 1980 la moitié des Halloweeners. À la base de cette évolution, la récupération de la date par quelques communautés minoritaires: les artistes dans les années 1960 ont saisi les potentialités subversives ou du moins ludiques de la soirée. Parfois pour manifester - artistiquement - au nom de causes spécifiques: Halloween est ainsi un bon porte-voix. Entraîné par Ralph Lee, un metteur en scène de New York, le Village du début des années 1970 à Gotham s'est mis en branle pour dénoncer la gentrification du quartier et le départ inéluctable de la bohème qui l'habitait. La parade d'abord groupusculaire puis «familiale» (d'atmosphère) s'est peu à peu muée en grand théâtre de rue puis scène carnavalesque à l'échelle de la ville métropole tout entière! Dans les années 1990, ce sont des dizaines de milliers d'adultes et de groupes qui défilent le long de la 6eAvenue, et des centaines de milliers de personnes qui assistent à cette débauche de couleurs, de travestissements, de slogans, de revendications, d'interpellations symboliques. Les communautés New Age, et en particulier les Wiccans ou sorciers, qui revendiquent l'héritage des Celtes comme celui des sorcières du Moyen Âge, ont fait leur la vieille date à peu près au même moment, dans la foulée des contestations et remises en cause des sixties. Et ils l'ont fait savoir, se saisissant de la date comme étendard de leurs croyances, valeurs, communauté. S'ils sont peut-être tout au plus quelques dizaines de milliers à célébrer l'entrée rituelle dans l'hiver par la recherche d'un contact plus intense avec la nature... et leurs condisciples, lors des «sabbats» qu'ils organisent la nuit du 31octobre, la rumeur leur prête des armées de fidèles: certains évoquent aujourd'hui des millions de pratiquants! C'est que ces réappropriations particulières de la fête ne sont guère appréciées de l'Amérique dominante, pour qui ces divers Halloweens sentent toujours un peu, voire beaucoup... le souffre! Et leurs adeptes ou participants ne sont guère plus en odeur de sainteté, loin de là! Autre exemple, «de la mêmefarine»: celui des homosexuels. À la fin des années 1960, dans le contexte de la marche vers la visibilité et la revendication pour les droits, le 31octobre est devenu une date majeure du calendrier de la communauté gay dans un certain nombre de grandes villes américaines comme San Francisco ou New York. La fête est l'occasion pour les membres du groupe de «sortir du placard», de parader à découvert dans les rues, d'exprimer leur vision - colorée, fantasmatique - du monde. La date se prête à ces nouveaux usages, en fait elle retrouve le caractère de subversion ludique qu'elle pouvait avoir avant sa normalisation: c'est un carnaval où le jeu avec les normes dominantes et marginales prend place et se donne à voir; plus exactement, le produit des constructions sociales que sont les valeurs et les attentes d'une société envers ses membres (en l'occurrence les codes de comportement et leurs catégories viriles / féminines / efféminées) est présenté comme tel, d'où l'idée mise en scène d'une possible renégociation de ces clichés. Et de fait, cette soirée du travestissement autorise les contacts entre groupes d'appartenance. Pour le temps du défilé, les parias ordinaires deviennent les vedettes, les hétérosexuels ou dominants en temps normal, les outsiders. Très vite, dans les années 1980, à la suite de ces réinvestissements particuliers d'Halloween, les Yuppies, jeunes gens riches et branchés des grandes villes, suivent la «mode» et font du 31 un grand moment d'animation de leur agenda bien rempli, un moment tout bonnement de fête...

 

 Aujourd'hui en effet, Halloween est devenue aux États-Unis un grand moment du calendrier adulte. N'ayant rien d'officiel, l'activité ludique se déroulant le soir, après la journée de travail, parfois en milieu de semaine, mais très attendue, elle voit les carnavals et grandes parades se multiplier dans les grandes et désormais moins grandes villes du pays. Ces défilés sont mêlés: toutes les populations s'y retrouvent bien souvent. En somme, les Gays ont ouvert le bal auquel se joignent allègrement Yuppies et jeunes gens en mal de distraction. Il est vrai que la période est assez peu dense en évènements festifs ou commémoratifs: entre Labor Day et Noël, il n'y a peut-être que Thanksgiving et Colombus Day pour prendre en même temps que la plupart des autres Américains un peu de bon temps, Memorial Day ne se prêtant guère à des usages et manifestations «frivoles». Les «grands» ont réinvesti la soirée des «petits», jeunisme oblige. Ce sont eux qui courent les bars, les parcs d'attraction ou les cinémas en quête de frisson, vont de réception en réception... Les commerçants ont en effet bien compris le parti qu'ils pouvaient tirer de ce dernier avatar de la fête: des ventes supplémentaires! Comme Noël, la Saint-Valentin, Pâques, les Fêtes des Mères et des Pères, la Saint-Patrick plus récemment, Halloween a ainsi rejoint le groupe des occasions calendaires et festives qui font le bonheur des marchands; c'est d'ailleurs la date qui connaît ces vingt dernières années les taux de croissance du chiffre d'affaires les plus élevés: sur les trois milliards de dollars dépensés pour la circonstance en 2000, plus de la moitié provient des achats des adultes: costumes, maquillages, décorations, frais de réception ou de restaurant, consommations dans les bars, entrées dans les cinémas, les discothèques, les lieux d'animation, les visites guidées d'endroits mystérieux ou soi-disant hantés, les locations de cassettes vidéos de film d'horreur[16], etc. En quelque sorte, la boucle est bouclée: en retrouvant le caractère adulte qu'elle avait perdu lors de son implantation-réinvention en Amérique du Nord à la fin du XIXesiècle, Halloween réussit ce que les concepteurs de cette adaptation de la date ancienne à la modernité contemporaine n'avait pas obtenu: normaliser l'événement festif, soit encore le placer sous le contrôle quasiment exclusif (mais lui aussi occulté, masqué, déguisé) des adultes...

 

 On le voit donc, Halloween, pour l'historien, c'est un sujet à proprement parler «fantastique»: en effet, l'étude de cette fête l'entraîne sur le terrain des pratiques et des croyances, dans les mondes, faits à la fois de correspondance et de disjonction, du réel et de l'imaginaire, au cœur des rapports que les représentations et les mentalités entretiennent avec les sociétés et l'environnement, tout en l'obligeant à effectuer de multiples sauts dans l'espace et le temps; l'analyse des raisons d'un usage, leur comparaison et le suivi de leur devenir, au cours des siècles, et d'une aire culturelle à l'autre, balisent un territoire composé des grands enjeux que les hommes d'époques et de civilisations différentes, les groupes auxquels ils appartenaient ou appartiennent encore, et les pays dans lesquels ils s'inscrivaient ou vivent toujours, assignaient voire continuent d'assigner à leurs présents- tout comme elle permet de circonscrire les grands centres d'intérêt de leurs attentes; bref, elle ouvre sur le champ de la construction des piliers de la vie en communauté que constituent les normes, les valeurs, et les moyens que les collectivités ou certains de leurs éléments parviennent à définir et à mettre en œuvre pour les faire respecter. Halloween, c'est en cela une chambre d'écho des principes fondamentaux autour desquels s'édifient les sociétés concernées, grandes ou petites, aux moments étudiés, révélateur de leur ordre, de leur système de pensée et de leurs mécanismes de socialisation et de coercition. Elle peut en outre se faire l'un de leurs supports privilégiés. Mais parfois, elle se présente également comme vecteur de changement, chargé d'accommoder l'innovation à un état socio-culturel déjà préétabli et bien défini. Ou encore elle peut être introduite dans l'univers des façons de faire et des façons de croire de manière disruptive, et parfois malgré le discours qui la légitime, pour mieux conduire à l'acceptation, par les populations ciblées, d'un nouvel ensemble de représentations et d'usages. La date se révèle ainsi être tantôt reflet, tantôt victime, tantôt agent, tantôt moyen de reflux des transformations socio-culturelles des différents grands espaces de civilisation abordés sur quatre siècles. Cet objet de recherche, passeur de temps, marqueur de sociétés, indicateur des transferts culturels transatlantiques, mérite par conséquent plus d'attention que celle qu'en général, et surtout de ce côté-ci de l'Océan, on daigne lui prêter. Ou en tout cas, il exige qu'on dépasse les images qu'il donne de lui-même - ou qu'on lui fait porter. Comme la Jack-o'-lantern qui en est venue à le symboliser, c'est une construction humaine, pleine de chair fraîche, qui masque derrière ses travestissements et ses sourires l'enjeu, ou plutôt tous les enjeux de son éclat...

 

 



[1]     LASLETT (Peter), Ce Monde que nous avons perdu, Paris, Flammarion, 1969

[2]     Ils sont l'image de Jack, âme errante aux yeux de braise qui, censément, hante le 31 au soir les grands et les moins grands chemins.

[3]     Champs, prairies, jardins, vergers, cours, bâtiments, communs, rues, places, d'une part, de l'autre, bois, forêts, montagnes, landes, marais etc.

[4]     Souvent ludiques, ils peuvent être plus ou moins manipulés par les acteurs- de façon que le résultat des pratiques soient conformes à leurs désirs: de nombreuses occurrences montrent ces usages «particuliers» des gestes rituels...

[5]     Par l'affichage parfois grinçant des récriminations lors des tournées déguisées dans le meilleur des cas, l'exécution d'un charivari et la mise à l'écart ostensible des festivités dans d'autres, et dans les plus critiques, par toutes sortes de mauvais tours et de déprédations diverses, censément exécutés par les «démons», donc marqués au sceau de l'impunité, ce qui permet d'éviter la vendetta ou le cycle de la violence absolue, ou encore par des annonces de sorts funestes, dans une société où la parole des anciens conserve tout son poids et où, somme toute, dire c'est- encore- faire...

[6]     Même s'il se décline de diverses manières dans le kaléidoscope de «petits pays» que compose alors, plus que jamais, le Royaume-Uni, et même si également il n'est pas sans subir les assauts du temps et des événements.

[7]     Cette politique et son application donnent naissance au cliché de la Merry Old England, très populaire un siècle plus tard, au temps de la Révolution industrielle, mais déjà présent au cours du XVIIIesiècle.

[8]     Guy Fawkes' Day commémore l'attentat manqué contre le roi JacquesIer et son Parlement le 5novembre 1605, célébré par une action de grâce dès l'année suivante et par la suite institué comme date festive et dynastique.

[9]     Citons, entre autres, «All Hallows' Eve in Wales», Living Age, 1844; «All hallow Eve in Ireland», New Monthly Magazine, 1845; Cleveland Coxe, Halloween, a Romaunt, Philadelphie, Lippincott, 1869 (Hartford, 1845); le Belcher's Farmer's Almanach publié à Halifax en Nouvelle-Écosse, pour les années 1849-1855, The Newfoundland Almanac de St John, à Terre Neuve, de 1851 à 1859, The Merchants' and Farmers' Provincial Almanack de St John, dans le Nouveau-Brunswick à partir de 1855, The Prince Edward Island Calendar for the Year of Our Lord 1859, paru à Charlottetown, The Montreal Pocket Almanack for 1859, ou, pour les États-Unis, The Fireman's Almanach and Reference Book for the year 1861 imprimé à Brooklyn.

[10]    Comme il était alors courant dans les représentations, voir à ce sujet l'excellent ouvrage de LEVINE (Lawrence), High Brow/Low Brow: The Emergence of Cultural Hierarchy in the United States, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1988.

[11]    Dans les quotidiens locaux, ou les magazines féminins comme entre autres, Godey's Lady's Book, Woman's Home Companion et Ladies' Home Journal.

[12]    Avec le secret espoir que quelque vieil adulte antipathique tombe cette nuit-là par mégarde dans le trou.

[13]    En soi une forme de discours très américaine.

[14]    L'initiative, mise en œuvre par une classe de catéchisme de Philadelphie en 1950, aboutit à la collecte de 20dollars; elle est reconduite l'année suivante et, remarquée par les médias, ne tarde guère à faire des émules dans tout le pays et de l'autre côté de la frontière, au Canada: en 1953, ce sont 1500communautés dans 48États qui participent à l'opération, et 6000communautés soit un demi-million d'enfants en 1955.

[15] ... où l'on retrouve la thématique très américaine de la déploration (ou «jérémiade»).

[16]    Soit une dépense par habitant d'environ 10dollars, ce qui représente un changement notable par rapport au milieu du siècle, quand friandises et déguisements étaient, pour la plupart, fabriqués dans les foyers, mais ce qui est encore très loin des débours engendrés par Noël, championne toutes catégories des occasions d'achat: le Wall Street Journal du 14décembre 1995 estime que chaque famille américaine dépense en cadeaux la somme de 800dollars!