X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 14, centre d'études des Slaves » Sabine Dullin, La frontière dans l'histoire de l'Union Soviétique

Sabine Dullin, La frontière dans l'histoire de l'Union Soviétique

La frontière dans l'histoire de l'Union Soviétique

 

 

Bulletin n° 14, automne 2002

 



Sabine Dullin

 

 

L'observation d'une carte suffit pour prendre la mesure du phénomène frontalier tant dans l'Empire des tsars qu'en Union soviétique. La Russie des tsars possédait une longueur impressionnante de frontières. En 1913, celles-ci s'étendaient sur plus de 69000 km dont près de 20000 de terrestres et environ 49000 de maritimes[1]. En Union soviétique, du fait des indépendances de la Pologne et de la Finlande en particulier, la longueur des frontières terrestres s'allongea. La frontière finno-soviétique, par exemple, représentait à elle seule près de 1500 km.

 Outre cette arithmétique, il est frappant de constater la variété des ethnies ou des peuples souvent transfrontaliers et des États bordant l'Empire russe puis l'Union soviétique[2].

 Cette double évidence a-t-elle forgé un «destin» particulier pour les gouvernants russes puis soviétiques du XXe siècle? Quelles sont les corrélations à établir entre le phénomène frontalier et l'expansionnisme qui peut s'appuyer sur un usage de l'irrédentisme ou au contraire de la répression pour les nationalités transfrontalières ?[3] Dans quelle mesure le poids des frontières est-il un facteur générant de l'insécurité chez les leaders bolcheviks? L'hypothèse d'un «climat spécifique de frontière» reste à inventorier. Si ces questions mériteraient une réflexion sur le long terme de l'histoire russe, une étude plus spécifique sur les frontières de l'URSS permet déjà de pointer les ruptures et les nouveautés tant dans la gestion des frontières et les modes d'organisation et de contrôle des zones frontalières que dans les significations données à la frontière, ainsi que dans les représentations que l'on s'en fait.

  Peu d'études historiques ont été consacrées aux frontières de l'Union soviétique en tant que telles[4]. Depuis son effondrement, l'éclatement de la Yougoslavie et la partition de la Tchécoslovaquie, dans le contexte aussi de l'élargissement de l'Union européenne, la frontière est pourtant devenue un objet de réflexion central, mais qui reste très largement l'apanage des sciences politiques et sociales[5]. En revanche, dans le cadre très dynamique des recherches actuelles, d'une part sur la politique bolchevique des nationalités et l'établissement des frontières entre Républiques de l'Union soviétique[6], et, d'autre part, sur les conséquences des guerres et des violences du XXe siècle dans les régions frontalières[7], bien des travaux pointent l'importance de la frontière extérieure de l'URSS.

 Reste un réel problème d'accès aux sources au ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, sans parler de la Direction principale des gardes-frontières, dont les archives dépendent du FSB. La frontière apparaît comme un objet historique intouchable, tabou: elle concentre sur elle le caractère sacré de la souveraineté étatique. Par ailleurs, certaines frontières sont toujours actives et la crainte est forte de voir exhumés des vieux papiers des contentieux territoriaux encore d'actualité. Cependant, outre des fonds conséquents aux archives centrales de l'État et du Parti, les archives des nouveaux États (Ukraine, Pays baltes par exemple) ainsi que des pays limitrophes sont plus faciles d'accès.

  

Établissement et reconnaissance des frontières étatiques

 En Union soviétique comme dans la Russie impériale du début du XXe siècle, le terme le plus couramment utilisé pour évoquer la frontière est granica. Cependant il s'utilise rarement seul et est le plus souvent accompagné d'un qualificatif[8]. Il s'agit en effet de préciser de quelle frontière on parle[9].

 La frontière est d'abord celle de l'État (gosudarstvennaâ granica). En cela, elle s'oppose aux frontières intérieures. Celles-ci, loin de disparaître avec l'effondrement de l'Ancien Régime, eurent au contraire tendance à se multiplier. Sur le terrain de l'identité nationale d'abord, le projet bolchevik territorialise l'appartenance nationale ou ethnique, dessinant un puzzle compliqué de Républiques fédérées, autonomes, territoires, districts. Les frontières entre Républiques étaient très souvent renégociées. Staline, refusant une proposition de la République d'Ukraine d'annexer des régions de la RSFSR, ne déclarait-il pas en 1929: «Nous changeons nos frontières trop souvent...» ?[10] Par ailleurs, l'introduction du passeport intérieur en 1932, la multiplication des zones à régime spécial (villes, territoires frontaliers, «technopoles» de l'après-guerre) pour lesquelles il fallait l'équivalent d'un visa, la délimitation des régions d'assignation à résidence pour les colons spéciaux, l'ensemble de ces phénomènes contribue à morceler le territoire selon des critères socio-idéologiques.

 À l'inverse, la frontière de l'État, quoique mouvante et dynamique pendant la période soviétique, s'inscrit dans une logique plus classique, celle de l'affirmation de la souveraineté puisque, pour reprendre la définition de Jean-Baptiste Duroselle, il s'agit avant tout d'une «ligne de partage entre deux souverainetés étatiques»[11].

 Dès l'extrême fin du XVIIIe siècle, mais surtout au cours du XIXe siècle, des accords de délimitation des frontières avaient été signés entre l'Empire russe et ses voisins[12].

 

 L'Union soviétique fait de même lorsqu'à la fin de la guerre civile les traités de paix de 1920-1921 viennent entériner à la fois la désintégration de l'Empire et l'affirmation d'un nouvel État soviétique[13]. Les frontières nouvelles ont nécessité, outre le recours à d'anciennes cartes, une démarcation sur le terrain par des commissions spéciales dont l'histoire reste à faire[14]. Cela est surtout vrai des frontières dites «artificielles», en opposition aux frontières dites «naturelles», comme le souligne la Grande Encyclopédie soviétique[15]. Le cas finlandais est à cet égard exemplaire d'une frontière difficile à établir. Il fallut bien souvent recourir aux lignes mathématiques conventionnelles que sont les parallèles ou les méridiens et les contentieux sur le dessin de la frontière furent nombreux[16].

 On le sait, les annexions de la Seconde Guerre mondiale ont entraîné une série de redéfinitions des frontières, en particulier en Europe[17].

 Si les conférences d'après-guerre ainsi que les négociations qui aboutirent à la signature des traités de paix à Paris le 10 février 1947 ont suscité de nombreux travaux, la question plus précise des discussions autour de l'établissement des frontières, des références et des objectifs à l'œuvre du côté soviétique reste à reprendre[18]. Certes, l'Union soviétique semble obtenir ce qu'elle voulait, tant pour ses nouvelles frontières avec les pays vaincus (la Hongrie, la Roumanie et la Finlande) que pour celles de la Tchécoslovaquie et de la Pologne, qui furent négociées dans le cadre de traités bilatéraux[19]. Malenkov s'en félicitait en 1949: «Jamais dans le cours de toute notre histoire, notre Patrie n'a eu des frontières étatiques aussi légitimes et bien établies»[20]. Cependant, la mise en place de frontières dans des zones où les mouvements de partisans antisoviétiques furent nombreux et ne furent véritablement éliminés qu'au début des années 1950, signifiait, entre l'URSS et les nouvelles démocraties populaires, des coopérations policières que l'on connaît encore mal. À la lecture des dossiers spéciaux de Staline et de Molotov, on s'aperçoit, en tous cas que l'Union soviétique s'érige en professeur pour l'ensemble de l'Europe de l'Est en ce qui concerne l'établissement et le fonctionnement des gardes-frontières[21]. Par ailleurs, si la légitimité de certaines frontières avait été reconnue par les Alliés, l'ensemble du dispositif n'était pas consacré par la communauté internationale, ce que la diplomatie soviétique s'employa à obtenir dans les deux décennies précédant l'acte d'Helsinki[22]. Contentons-nous de rappeler ici avec quelle insistance Staline, dès 1942, à la faveur de la négociation de l'alliance militaire avec les Britanniques et les États-Unis, entendait obtenir la reconnaissance par ses futurs alliés des annexions de 1939-1941[23].

 

 Violence et politisation de la frontière

 La frontière était considérée au début du XXe siècle avant tout comme une frontière stratégique[24]. Elle avait aussi une fonction douanière. D'ailleurs, la garde des frontières, instituée en Russie en 1819, avait comme seul objectif d'empêcher le passage de la contrebande. Dépendante dans un premier temps de l'organisation militaire, elle était devenue en 1893 un corps spécifique géré par le ministère des Finances.

 Après la révolution, dans le contexte de la guerre civile, une garde des frontières de la RSFSR fut réorganisée[25]. Dans un premier temps, les bolcheviks agirent dans la continuité des pratiques institutionnelles de l'Ancien régime: la Direction principale des gardes-frontières, de même que le Département de perception des douanes, furent placés sous la tutelle du Commissariat du Peuple aux Finances, puis, à partir du 1er juillet 1918, de celui de l'Industrie et du Commerce. On peut supposer qu'alors leur souci principal était, plus que d'affirmer la souveraineté d'un État révolutionnaire dont les frontières restaient mouvantes, de renflouer les caisses en réquisitionnant les biens et les capitaux qui s'enfuyaient à l'étranger et en confisquant les marchandises passant la frontière. Institutionnellement, la rupture date du 24 novembre 1920 lorsque la garde de la frontière de la RSFSR fut réorganisée, dépendant dorénavant d'un Département spécial de la Tcheka. Même aux postes de douanes qui relevaient du Commerce extérieur, il y avait un représentant de la police politique[26].

  La fin de la guerre civile et la mise en place de la NEP n'entraînèrent pas l'arrêt des violences dans le pays[27]. Les zones frontalières apparaissent comme symboliques de cette pérennisation d'une violence multiforme.

 Celle-ci n'est cependant pas de même nature sur l'ensemble des frontières. On peut proposer une différenciation entre frontières plus «traditionnelles» et frontières plus «politiques». Il faudrait étudier si celle-ci coïncide, au moins pour l'entre-deux-guerres, avec la dichotomie plus ancienne mais encore en vigueur dans le discours de la police politique soviétique de l'entre-deux-guerres, entre frontières «européennes» ou «occidentales» et frontières «orientales» ou «asiatiques». La frontière «européenne» se dissocie de l'«asiatique» par le fait que c'est une frontière plus contrôlée et contrôlable. Ainsi, un rapport de la Commission centrale de lutte contre la contrebande[28] en novembre 1926 reconnaissait que cette dernière avait baissé sur la frontière terrestre avec les Pays baltes et la Pologne grâce au renforcement de la garde de la frontière du côté de ces pays. La frontière «asiatique» était jugée plus dangereuse, repaire de contrebandiers et de brigands. C'était particulièrement vrai de la frontière avec la Perse. L'héritage d'une mentalité coloniale et le sentiment de représenter la civilisation, qui plus est révolutionnaire, face à l'archaïsme des peuples frontaliers, sont ici des éléments à prendre en compte. Mais il faudrait aussi mieux connaître l'origine géographique et sociale des gardes-frontières, leurs liens avec le parti communiste, ou encore leurs conditions de vie pour mesurer la nature des rapports qu'ils pouvaient entretenir avec les populations frontalières.

 On a des éléments sur ce que peut être une frontière politique du point de vue bolchevique dans le rapport adressé au Bureau Politique du PCUS par la Commission d'étude des zones frontalières en date du 17 septembre 1925. Celui-ci insiste sur la situation exceptionnelle et l'importance des districts frontaliers du point de vue militaro-stratégique et politique. Il souligne la nécessité de changer les mentalités puisque, selon lui, bien des bolcheviks perçoivent encore les zones frontalières comme des marges, des lieux de déportation et d'exil. Le rapport visait au contraire à montrer en quoi il fallait transformer ces périphéries en centres vitaux de la sécurité territoriale et en vitrines politiques pour les zones limitrophes. Tout un travail d'éducation politique et idéologique, d'épuration des administrations frontalières, d'implantation de cadres sûrs, mais aussi d'association des populations locales et en particulier des minorités nationales, devait être développé. Par ailleurs, le rapport soulignait la très mauvaise situation agricole de ces zones particulièrement touchées lors de la guerre puis de la guerre civile et proposait plusieurs mesures assouplissant le régime frontalier pour les paysans. Enfin, il fallait envisager dans un délai rapide le déplacement des surplus de populations des zones frontalières en se basant sur les casiers judiciaires afin d'éliminer les indésirables[29].

 La frontière ne sépare plus seulement deux États limitrophes. Elle devient le symbole de la lutte entre deux systèmes, elle inscrit dans le paysage l'encerclement capitaliste qu'il s'agit de rompre et contre lequel il faut se prémunir. Les voyageurs insistent sur cette dimension symbolique de la frontière qui a d'ailleurs donné lieu à une série de réalisations architecturales (arches, portes...)[30]. Après la guerre et la constitution du bloc soviétique, il faut se demander dans quelle mesure cette frontière symbolique se déplace jusqu'en RDA (avec le symbole plus honteux qu'enthousiasmant du mur) ou bien si, dans les représentations, la vraie frontière de la patrie du prolétariat reste celle de l'Union soviétique.

 Cette politisation fut particulièrement sensible pour la frontière européenne de l'entre-deux-guerres. La République d'Ukraine devait ainsi devenir un pôle d'attraction pour les Ukrainiens de Pologne tandis que la République autonome de Moldavie, créée en son sein en 1924, avait la mission de mener, au nom de l'identité moldave, un travail en direction de la Bessarabie[31]. Il faudrait également évoquer la frontière méridionale du Kazakhstan et de la Sibérie avec le développement d'une zone d'influence au Sinkiang chinois et avec l'établissement précoce d'une République populaire de Mongolie[32]. Sur la frontière d'Extrême-Orient en revanche, l'aspect militaire pourrait bien rester dominant, à cause des incidents frontaliers avec la Chine en 1929 puis de la menace que faisait peser l'armée japonaise après l'annexion de la Mandchourie en 1932.

 L'optimisme sur les potentialités révolutionnaires des périphéries soviétiques s'éroda cependant. L'inversion de tendance date du début des années 1930 avec la remise en cause de la politique menée jusque-là en matière de nationalités. C'était dorénavant les dirigeants soviétiques sur la défensive qui craignaient l'irrédentisme des voisins. Ce fut un des éléments à la racine des déportations des minorités ethniques frontalières dans les années suivantes. Cette politique de «nettoyage» des zones frontalières se généralisa dans le contexte de la Grande Terreur et toucha la plupart des frontières de l'URSS[33]. Parallèlement à ces opérations de répression, on constate des opérations d'évacuation ou de déplacement des populations situées dans les zones frontalières pour des motifs de militarisation de la frontière. C'est par exemple le cas dans la région de Leningrad et en Crimée dans les années 1936-1939 où des kolkhozes entiers sont déplacés de plusieurs dizaines de kilomètres[34].

 A partir de 1935, l'idéologisation de la frontière est devenue générale et a atteint un paroxysme. Le fait même d'habiter à quelques verstes du monde capitaliste devient suspect, encore plus si l'on a la même origine nationale que de l'autre côté.

 La crainte de la frontière se nourrit de la peur des espions. Cette obsession avait pris racine au moment de la guerre civile à cause de l'infiltration d'agents contre-révolutionnaires sur le sol soviétique. Cette crainte s'était renforcée à partir de 1927. Les instructions aux gardes-frontières mettaient en garde contre les risques de provocation en provenance des Pays Baltes, de Pologne ou de Roumanie, risques redoublés du fait de la rupture des relations soviéto-britanniques et de l'hostilité ouverte de la France. En 1928, 1180 espions furent arrêtés sur la frontière ukraino-polonaise pour seulement 799 contrebandiers, sans compter le démantèlement de 32 groupes d'espionnage roumains et de 15 groupes polonais[35]. Cette inflation du nombre d'espions était directement liée à la surimposition de catégories idéologiques sur des comportements transfrontaliers traditionnels dont il reste à faire l'inventaire[36]. Cependant, la crainte de la cinquième colonne dans le contexte de la Grande Terreur avait stimulé encore davantage la recherche effrénée des espions[37]. Franchir illégalement la frontière, ce fut à mesure que le code pénal soviétique se durcissait la certitude d'être arrêté et jugé en tant qu'agent d'une puissance étrangère. A partir de 1935, le franchissement illégal de la frontière était le plus souvent puni de mort.

 La frontière à la fin des années 1930 apparaît comme de plus en plus hermétique, de plus en plus surveillée[38]. Cette frontière de 1939 ne disparaît pas après les annexions et elle est même réactivée en 1941 lorsque l'avancée nazie fait refluer vers l'intérieur de l'Union soviétique des vagues de réfugiés à qui l'on barre la route par un système de propusk renforcé, avec la justification odieuse qu'il pourrait s'agir d'espions[39]. On peut se demander si dans l'après-guerre, pendant toute la période de pacification des zones annexées, l'ancienne frontière européenne ne continuât pas à jouer un rôle à côté de la nouvelle.

 La situation des frontières changea assez radicalement après la guerre. Avec la constitution du bloc soviétique à l'Est de l'Europe, on pourrait supposer que la frontière perd son sens politique, l'Union soviétique étant dorénavant bordée de pays satellites amis. Cependant, la résistance tant à la périphérie des nouvelles démocraties populaires qu'aux marges occidentales de l'URSS pourrait bien au contraire avoir pérennisé une sorte de nouveau cordon d'insécurité combattu de part et d'autres par les pouvoirs communistes. On peut se demander aussi dans quelle mesure la frontière avec la Finlande et la Norvège a pu devenir pour ceux qui voulaient fuir l'URSS une nouvelle fenêtre vers le monde libre nécessitant de ce fait de la part des gardes-frontières une surveillance particulière. Plus globalement, il faudrait repérer les moments de réelle imperméabilité des frontières et les moments de relative ouverture. On peut supposer qu'une étude précise remettra en cause la vision d'une frontière totalement étanche, y compris peut-être pour la période de fermeture maximale des années staliniennes d'après-guerre.

 Par ailleurs, les frontières méridionales et orientales deviennent des frontières éminemment «politiques» avec le développement des mouvements révolutionnaires limitrophes dans les zones qui avaient été libérées par l'Armée rouge. Citons pour les années 1945-1947 le mouvement de libération du Turkestan oriental, dans la province chinoise du Sinkiang; la 8e armée populaire de Chine en Mandchourie qui utilise la frontière soviétique comme base-arrière de repli; l'éphémère République azérie au nord de l'Iran ou le mouvement des Kurdes irakiens[40]. Bien que l'instrumentalisation de ces mouvements soit perceptible au vu des résolutions prises au plus haut niveau, les sources sur ces différents épisodes restent très difficiles d'accès[41].

 L'étude des frontières de l'URSS pourrait fournir des contributions importantes dans un certain nombre de débats. Tout d'abord, d'un point de vue épistémologique, cette étude, entre histoire des régions transfrontalières, histoire comparative et histoire des relations internationales, pourrait aider à préciser les contours d'une histoire transnationale. Ensuite, l'observatoire que constituent les frontières pourrait éclairer sous un autre aspect la question de la nature révolutionnaire ou géopolitique de l'expansionnisme soviétique et permettre une réflexion sur les permanences à l'œuvre dans les relations que la Russie a entretenues et entretient encore avec son «étranger proche». Il faut souligner enfin, mais cela n'épuise pas le sujet, combien une étude des politiques frontalières et de leurs mises en œuvre locales est un angle important pour approcher les spécificités d'une «xénophobie soviétique» très largement induite par la séparation psychologique entre «eux» et «nous».

 



[1]     Rossiâ 1913 god: statistiko-dokumental'nyj spravocnik, Moscou, RAN, 1995, p.11.

[2]     Pour un tableau d'ensemble, KAPPELER (Andrea), La Russie, Empire multiethnique, Paris, Institut d'Études Slaves, 1994; BROWER (R.), LAZZERINI (Edward J.), eds, Russia's Orient: Imperial Borderlands and Peoples, 1700-1917, Bloomington, Indiana University Press, 1997; CADIOT (Juliette), La Constitution des catégories nationales dans l'Empire de Russie et dans l'Union des Républiques socialistes soviétiques (1897-1939): statisticiens, ethnographes et administrateurs face à la diversité du «national», thèse de doctorat d'histoire, Paris, EHESS, 2001.

[3]     On trouve certains éléments de réflexion pour la période tsariste dans WEEKS (Theodore R.), Nation and State in Late Imperial Russia: Nationalism and Russification on the Western Frontier, 1863-1914, De Kalb, Northern Illinois University Press, 1996; LE DONNE (John), The Russian Empire and the World. The Geopolitics of Expansion and Containment, New York, Oxford, Oxford University Press, 1997; et pour la période soviétique dans MARTIN (Terry), The Affirmative Action Empire. Nations and Nationalism in the Soviet Union, 1923-1939, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2001.

[4]     DUROSELLE (Jean-Baptiste), Les Frontières européennes de l'URSS, 1917-1941, Paris, FNSP, 1954.

[5]     Outre l'ouvrage pionnier de FOUCHER (Michel), Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1991, citons CHANDLER (Andrea), Institutions of Isolation. Border Controls in the Soviet Union and its Successor States, 1917-1993, Montreal, McGill Queen's University Press, 1998. Ouvrage synthétique et très largement théorique de sciences politiques, il utilise cependant des sources d'archives soviétiques déposées aux États-Unis et des documents consultés à Moscou et en Ukraine en 1991

[6]     MARTIN (Terry), The Affirmative Action Empire, op. cit.; HIRSCH (Francine), Empire of Nations: Colonial Technologies and the Making of the Soviet Union, 1917-1939, PhD Dissertation, University of Princeton, 1998.

[7]     Voir en particulier l'article de GOUSSEFF (Catherine), «Les déplacements forcés des populations aux frontières russes occidentales (1914-1950)», dans AUDOIN-ROUZEAU (Stéphane), BECKER (Annette), INGRAO (Christian), ROUSSO (Henri), dir., La Violence de guerre 1914-1945, Bruxelles, Paris, Complexe/IHTP, 2002, p.175-191; GATRELL (Peter), «Domestic and International Dimensions of Population Displacement in Russia, 1914-1918», dans PONS (Silvio), ROMANO (Andrea), ed, Russia in the Age of Wars, 1914-1945, Milan, Feltrinelli, 1998, p.37-52; WEINER (Amir), Making Sense of War, Princeton, Princeton University Press, 2001.

[8]     Bol'šaâ Enciklopediâ, tome 7, Saint-Pétersbourg, 1902, p.455; Bol'šaâ Sovetskaâ Enciklopediâ, tome 18, Moscou, 1930, p.814.

[9]     Sur le champ sémantique de la frontière et l'évolution des termes, il faut se référer aux chapitres suggestifs de NORDMAN (Daniel), Frontières de France, Paris, Gallimard, 1998, «Lexique de la frontière» et «De la limite à la frontière», p.25-66.

[10]    RGASPI, 558/1/4490, cité dans MARTIN (Terry), The Affirmative Action Empire, op. cit., p.70.

[11]    DUROSELLE (Jean-Baptiste), Tout Empire périra. Théorie des relations internationales, Paris, Armand Colin, 1992, p.49-62

[12]    Sbornik pogranicnyh dogovorov zaklûcennyh Rossiej s sosednimi gosudarstvami, Saint-Pétersbourg, éditions du MID, 1891. Le premier mentionné est un acte de démarcation concernant la Pologne conclu à Grodno le 21 juin 1796.

[13]    Des accords de paix ont été établis avec l'Estonie (2/2/20), avec la Lituanie (12/7/20), avec la Lettonie (11/8/20), avec la Finlande (14/10/20), avec la Pologne (18/3/21), avec l'Afghanistan (28/2/1921), ainsi que des accords d'amitié et de fraternitéavec la Perse (20/2/1921), la Turquie (16/3/21), la Mongolie (5/9/21), et la Chine (30/5/24). La seule frontière non fixée par un accord bilatéral était la frontière avec la Roumanie à cause de la question bessarabienne.

[14]    Des horizons ont été ouverts en particulier par la thèse de doctorat d'histoire de COUDERC (Anne), État, nations et territoires dans les Balkans au XIXe siècle. Histoire de la première frontière gréco-ottomane (1827-1881), Université de Paris 1, 2000.

[15]    Bol'šaâ Sovetskaâ Enciklopediâ, tome 18, Moscou, 1930, p.814.

[16]    RUPASOV (A.I.), CISTIKOV (A.N.), Sovetsko-finlândskaâ granica, 1918-1938, Saint-Pétersbourg, Evropejskij Dom, 2000.

[17]    Pour l'Extrême-Orient, une série de travaux de Slavinskij sont intéressants: SLAVINSKIJ (B.N.), Sovetskaâ okkupaciâ Kuril'skih ostrovov, Moscou, RAN, 1993; Âltinskaâ konferenciâ i problema «severnyh territorij», Moscou, RAN, 1996.

[18]    Beaucoup d'éléments cependant dans NEVAKIVI (Jukka), ed, Finnish-Soviet Relations 1944-1948, Helsinki, University of Helsinki, 1994; BAECHLER (Christian), FINK (Carole), L'Établissement des frontières en Europe après les deux guerres mondiales, Berne, Peter Lang, 1996 et VARSORI (Antonio), CALANDRI (Elena), ed, The Failure of Peace in Europe, 1943-1948, New York, Palgrave, 2002. Une source publiée est utile: PECHATNOV (V.O.), «The Allies are Pressing on You to Break Your Will...», Foreign Policy Correspondence between Stalin and Molotov and Other Politburo Members, September 1945-December 1946, Cold War International History Project, Working Paper n°26, 1999.

[19]    L'accord russo-tchécoslovaque du 29 juin 1945 cédait la Ruthénie subcarpathique à l'URSS tandis que l'accord soviéto-polonais, signé sur le tracé des frontières le 17 août 1945, reprenait à peine modifiée la ligne Curzon de 1919.

[20]    MALENKOV, 32-aâ godovsina Velikoj Oktâbr'skoj socialisticeskoj revolûcii, Moscou, 1949, p.5.

[21]    GARF, Osobye papki Stalina, par exemple, dossiers 94-97, 171, passim.

[22]    Voir REY (Marie-Pierre), Le Dilemme russe. La Russie et l'Europe occidentale d'Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002 ainsi que L'URSS et l'Europe occidentale de 1953 à 1975, mémoire d'habilitation, Université de Paris-I, octobre 1997.

[23]    WATSON (Derek), «Molotov, the Making of the Grand Alliance and the Second Front, 1939-1942», Europe Asia Studies, vol.54, n°1, 2002, p.62-68.

[24]    ou strategiceskaâ granica. Elle est définie comme «la ligne de défense la plus proche de la frontière d'État, ligne des fortifications frontalières, des chaînes de montagnes, rivières, vastes étendues marécageuses, derrière laquelle peut se déployer l'armée», Bol'šaâ Enciklopediâ, tome 7, Saint-Pétersbourg, 1902, p.455.

[25]    Décret du 28 mai 1918, Dekrety Sovetskoj Vlasti, tome 2, Moscou, 1959, p.331-333.

[26]    Pogranicnye vojska SSSR 1918-1928, sbornik dokumentov i materialov, Moskva, Nauka, 1973, p.164.

[27]    Voir WERTH (Nicolas), «Un État contre son peuple», dans COURTOIS (Stéphane) et al., Le Livre noir du communisme: crimes, terreur et répression, Paris, Robert Laffont, 1997.

[28]    Cette commission avait été créée en juillet 1921 dans le contexte de la NEP où la réintroduction du commerce libre et de la petite entreprise privée rendaient utopique un respect du monopole du commerce extérieur.

[29]    RGVA (Archives militaires russes d'État), Moscou, 9/28/265.

[30]    CŒURÉ (Sophie), La Grande lueur à l'Est. Les Français et l'Union soviétique, 1917-1939, Paris, Le Seuil, 1999; MAZUY (Rachel), Croire plutôt que voir? Voyages en Russie soviétique (1919-1939), Paris, Odile Jacob, 2002.

[31]    MARTIN (Terry), op. cit., p.8, p.36-40.

[32]    Voir FORBES (A.D.W.), Warlords and Muslims in Chinese Central Asia. A Political History of Republican Sinkiang 1911-1949, Cambridge, Cambridge University Press, 1986; KOTKIN (Stephen), ELLEMAN (Bruce), ed, Mongolia in the Twentieth Century: Landlocked Cosmopolitan, Armonk, M.E. Sharpe, 1999.

[33]    En 1935-1936, déportation de 23000 familles d'origine polonaise et allemande, de 30000 citoyens soviétiques d'origine finlandaise, en 1937, arrestation, déportation ou exécution de 20000 citoyens soviétiques d'origine iranienne ou kurde, déportation de 172000 personnes d'origine coréenne de la région de Vladivostok: WERTH (Nicolas), «Repenser la Grande Terreur», Le Débat, n°122, nov-déc. 2002, p.133-136

[34]    GARF, R-8418/23/317 et 762.

[35]    Rapport de mars 1929, Pogranicnye vojska SSSR 1918-1928, sbornik dokumentov i materialov, Moscou, Nauka, 1973, p.164.

[36]    Yvan Leclère donne par exemple des éléments sur les habitudes de vie des Vieux Croyants dont les communautés installées autour des lacs frontaliers continuaient à circuler entre Pays baltes et Russie, Les Vieux Croyants dans l'Estonie de l'entre-deux-guerres, 1920-1939, mémoire de maîtrise d'histoire, Université de Paris 1, 2000.

[37]    Voir KHLEVNIOUK (Oleg), «The Reasons for the «Great Terror»: the Foreign-Political Aspect», in PONS (Silvio), ROMANO (Andrea), ed, Russia in the Age of Wars, 1914-1945, Milan, Fondation Feltrinelli, 2000, p.159-171.

[38]    En 1936, les gardes-frontières sont deux fois plus nombreux qu'en 1913 avec 87892 hommes et ce chiffre ne va cesser d'augmenter: en 1937, 95417 hommes; en 1938, 117468 hommes, lettre de Ezov à Molotov, le 20 juin 1937, le 13 février 1938, GARF, R-8418/12/390; lettre de Beria à Staline, 6 avril 1944, Osobaâ papka Stalina, dossier 64.

[39]    GROSS (Jan), Revolution from Abroad: The Soviet Conquest of Poland's Western Ukraine and Western Belorussia, Princeton, Princeton University Press, 1988.

[40] TER MINASSIAN (Taline), Colporteurs du Komintern. L'Union soviétique et les minorités au Moyen-Orient, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p.211-267; WANG (D.), Under the Soviet Shadow. The Yining Incident: Ethnic Conflicts and International Rivalry in Xinjiang, 1944-1949, Hong Kong, The Chinese University Press, 1999.

[41] Osobye papki Stalina, dossiers 94-100, 135-138, passim. Le contenu des dossiers entre dans la catégorie des secrets d'État.