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Lorraine de Meaux, Histoire de l'Orientalisme en Russie au XIXe siècle

Histoire de l'Orientalisme en Russie au XIXe siècle

 

 

Bulletin n° 14, automne 2002

 



Lorraine de Meaux,

 

En 1876, se tînt à Saint-Pétersbourg le troisième Congrès international de l'Orientalisme, après Paris en 1873 et Londres en 1874. Ce congrès révéla l'originalité de l'orientalisme russe en proposant l'étude des parties asiatiques de l'Empire (Asie centrale, Caucase, Crimée, Sibérie orientale et occidentale). Dans tout l'Empire on rassembla des matériaux sur l'ethnographie de ces régions.

 Depuis le début du siècle, les études orientalistes, définies comme l'ensemble des savoirs sur l'Orient, compris de la Méditerranée à la mer du Japon, avaient connu un remarquable essor. Les savants orientalistes, linguistes spécialisés dans les langues orientales, quelquefois diplomates ou interprètes, avaient fourni des travaux historiques, géographiques, ethnographiques, littéraires ou philologiques. Ce congrès montra la richesse de ces productions scientifiques. Il voulait prouver qu'en Russie mieux qu'ailleurs on pouvait et on devait étudier l'Orient.

 Le rapport de la Russie à l'Orient est le sujet de cette thèse. Il ne s'agit pas d'étudier l'histoire de l'orientalisme en Russie au sens universitaire du terme (de très bons ouvrages, récents et bien documentés, sont disponibles en russe), mais de comprendre comment et pourquoi les Russes, au XIXe siècle, ont cherché à mieux connaître l'Orient.

 Ce travail porte donc sur tout «discours» concernant l'Orient. Il se veut une réflexion générale et synthétique sur la vision de l'Orient en Russie, question qui rejoint la problématique de l'identité russe. Il s'agit d'écrire l'histoire de cette vision, en prenant en compte sa complexité. Son élaboration était transdisciplinaire: spécialistes, écrivains et poètes, peintres, musiciens, militaires et diplomates, hommes d'État, penseurs et philosophes y contribuèrent. L'orientalisme est classiquement présenté comme un «discours sur l'autre», étroitement lié aux entreprises de colonisation et participant à la volonté de «domination» de l'Occident sur l'Orient[1]. Cette définition peut-elle s'appliquer à la Russie, pays d'Orient et d'Occident?

  

L'Orient, source de rêverie et de conquête

 Au début du XIXe siècle, l'intérêt pour l'Orient rejoignait le goût romantique pour les civilisations éloignées dans le temps et dans l'espace, auquel succombaient poètes, peintres, savants, militaires ou diplomates. Les orientalistes proprement dit formaient un cercle étroit d'érudits. Spectateurs passifs des conquêtes coloniales, ils en tirèrent ensuite de grands bénéfices. L'annexion d'une partie du Caucase leur fournit de nouveaux sujets d'étude: avec les récits militaires et les œuvres littéraires, leurs ouvrages contribuèrent à alimenter la curiosité de leurs compatriotes pour cet espace. Mais le gouvernement avait besoin de fonctionnaires et de connaissances pratiques: il entendait former des orientalistes «utiles». Le malentendu entre la communauté scientifique et les hommes d'État rejaillit sur les ministères concernés incapables de définir un programme commun, les Finances et les Affaires étrangères souhaitant avant tout des interprètes, des militaires et des gestionnaires, l'Instruction soutenant l'orientalisme érudit, gage d'une meilleure connaissance des régions conquises. Tous avaient cependant conscience que le théâtre des actions humaines s'était déplacé de l'Europe à l'Asie: le débat sur l'identité russe et sur le rôle de la Russie dans le monde s'ouvrit alors.

  

Une vision comptable de l'Orient: l'inventaire des richesses et la colonisation

 A partir de la seconde moitié des années 1850 le gouvernement russe, à l'initiative de Gortchakov, ministre des Affaires étrangères de 1856 à 1881, intensifia son activité en Orient, pacifiant le Caucase, conquérant la région de l'Amour et les khanats d'Asie centrale. La colonisation répondait à des enjeux politiques et économiques, et l'orientalisme devint un outil de légitimation. En 1854 s'ouvrit la première Faculté des langues orientales de Russie, à Saint-Pétersbourg, dont le but était de répondre aux besoins croissants de cadres et de connaissances spécialisées. Aux recherches historiques ou philologiques succédèrent les études anthropologiques, ethnographiques ou dialectologiques. Les expéditions scientifiques comme celles de Prjevalski en Oussouri en 1867-1869, financée par la Société impériale de géographie, passionnaient l'intelligentsia, consciente que la conquête se jouait à la fois sur les terrains militaire et scientifique.

  

Identité russe et orientalisme: la tentative de réconciliation

 

Les orientalistes alimentèrent le débat sur l'identité russe en rédigeant des ouvrages sur les points communs entre la Russie et l'Orient, sur les origines orientales de la Russie. Cette attitude intellectuelle favorisa aussil'intérêt porté au peuple russe, objet d'études ethnographiques. Dans les années 1870-1880 le nombre des publications en histoire contemporaine consacrées aux pays d'Orient ou à leurs relations avec la Russie augmenta.

  Les questions liées aux buts de l'impérialisme évoluèrent. En même temps qu'étaient créées des écoles spécialisées pour former les militaires actifs en Orient, l'Institut de Vladivostok se consacra à partir de 1899 à l'étude du commerce, de l'économie et de l'organisation politique du Japon, de la Corée, de la Mongolie et de la Mandchourie. Les sociétés à buts civilisateurs se développèrent également. Aux missions religieuses de la première moitié du XIXe siècle succédèrent les missions d'éducation et d'émancipation, comme celles souhaitées par OS Lebedeva fondatrice de la Société d'orientalisme en 1900. L'orientalisme apparaissait alors comme la possibilité de créer un ciment culturel entre les différentes communautés de l'Empire.

  

Étude de cas: les orientalistes et l'histoire de la Russie dans le second quart du XIXe siècle

 

Dans le second quart du XIXe siècle, la Russie, au faîte de sa puissance européenne, a connu une activité intense sur son limes oriental. Les guerres successives contre la Turquie[2] et la Perse[3] ont renforcé ses positions caucasiennes, tandis que l'Asie centrale et l'Extrême-Orient exerçaient une irrésistible attraction. L'étude de l'Orient bénéficiait d'une triple dynamique : universitaire, coloniale et romantique. Au moment où l'Orient s'imposait comme un objet d'étude privilégié pour la Russie, les questionnements sur son propre passé devenaient plus pressants. Certains orientalistes se posèrent alors la question de l'utilité des langues orientales pour l'histoire russe. Quelles démarches historiques ont inauguré ces savants orientalistes? Et quelle fut leur contribution à l'histoire de la Russie?

 

De l'étude des langues orientales à l'histoire de la Russie: la foi en un renouveau

 Une «doctrine officielle» de l'orientalisme?

 Le comte Sergueï Ouvarov joua un rôle de premier plan dans le développement des études orientalistes en Russie. Celui dont le nom est étroitement lié à la doctrine officielle du tsar Nicolas Ier fondée sur «l'Autocratie, l'Orthodoxie et le Narodnost», fit parler de lui pour la première fois en 1810, à l'âge de 24 ans avec son Projet d'une Académie asiatique. Il y exposait la nécessité pour la Russie de développer l'étude des langues orientales, dont «l'intérêt politique [est] si clair, si positif, qu'un coup d'œil jeté sur la carte suffit pour s'en convaincre»[4]. Il y voyait aussi un intérêt moral: la linguistique, la philosophie, «l'histoire et la statistique»[5] de l'Orient pouvaient combattre la décadence européenne et les «systèmes philosophiques modernes»[6]. Son Académie ne vit jamais le jour mais son travail doit être jugé à l'aune de l'influence qu'il exerça par la suite sur les études orientalistes et aux avantages qu'il en retira. Il fut nommé à la direction de la section pétersbourgeoise de l'Instruction nationale de 1810 à 1822, puis président de l'Académie des Sciences de 1832 à 1855, et ministre de l'Instruction nationale de 1833 à 1849.

 Helléniste, il croyait en la filiation entre l'Orient, la Grèce et l'Europe et voyait pour la Russie une mission et une rédemption dans ses liens avec l'Orient. Il imposa l'enseignement du grec dans les collèges et soutint les institutions dont le but était l'étude de l'Orient; il accueillit en 1818 Charmoy et Demange, deux Français appelés à l'Université de Saint-Pétersbourg pour y créer les chaires d'arabe, de turc et de persan[7]. La même année, il demanda à Frähn, un Allemand, de rester à Saint-Pétersbourg et de prendre la direction du cabinet d'Orient, futur Musée asiatique, section spécialisée de l'Académie des Sciences. L'attitude d'Ouvarov reflétait l'intérêt passionné de la génération russe des années 1820-1830 pour l'Orient. Des généraux revenus du Caucase aux poètes avides de «merveilles dévoilées»[8] en passant par les missionnaires à Pékin, les élites russes se tournaient vers l'Est. Ouvarov avait compris très jeune l'intérêt de l'Orient pour la Russie. Il en envisageait l'étude avec l'esprit de la renaissance orientale, et non comme un objet d'exotisme. Lorsqu'il orienta les élèves russes vers l'étude des «racines nationales», il avait aussi en tête les littératures comparées et les liens de la Russie avec l'Orient.

  

Frähn et Charmoy, les chefs de file de l'histoire orientaliste

 Christian Martin Frähn (1782-1851) et François Bernard Charmoy (1793-1868), venus en Russie par hasard, y trouvèrent des conditions d'étude favorables. A leur curiosité originelle pour l'Orient, ils se découvrirent une curiosité pour la Russie. Ce double intérêt les conduisit à s'interroger sur le passé russe.

 Frähn, spécialiste d'arabe et de turc, avait trente-quatre ans quand Ouvarov lui proposa de devenir académicien[9] et de prendre la direction du Cabinet oriental. Il revenait de Kazan, où il avait enseigné pendant dix ans l'arabe et s'apprêtait à rejoindre Rostok, sa ville natale, où il avait été formé en philosophie orientale et en numismatique. Il profita de son séjour à Kazan pour rassembler des matériaux. En 1808, il écrivit le premier travail numismatique de Russie. En 1816 il prépara une monographie sur les monnaies des khans de la Horde d'or. Le musée dont il devint le conservateur avait un fond riche, mal exploité et mal répertorié. Il en fit la base de son travail. Son champ d'étude était très vaste, mais il se passionna pour l'étude de la numismatique orientale dont il démontra l'importance pour l'histoire de la Russie. Les étudiants en langues orientales se spécialisant en histoire de la Russie sur son conseil furent des orientalistes influents, comme P. S. Savelev et V. V. Grigoriev.

 Charmoy fut désigné à Ouvarov par Sylvestre de Sacy pour enseigner le persan et le turc à la chaire de langues orientales de Saint-Pétersbourg au sein de la Faculté d'histoire et de philosophie. Il arriva dans la capitale russe accompagné de Demange, chargé de l'arabe et de l'arménien. Les deux Français quittèrent l'Université en 1821 pour enseigner et travailler à la section orientale du Département asiatique du ministère des Affaires étrangères. Charmoy se spécialisa en histoire et s'imposa dans le milieu universitaire. En 1829, il rédigea avec Frähn et son élève Senkovsky, un projet visant à créer «une faculté indépendante des langues et littératures orientales». En 1831 il entra à l'Académie. Il étudiait les textes persans, arabes et turcs pour y trouver des informations sur la Russie. Il fit notamment imprimer le début de l'Iskander Nameh, du poète persan Nizâmy, qui traitait d'une prétendue expédition d'Alexandre le Grand contre les Russes. En 1833 il rédigea une dissertation intitulée Sur l'utilité des langues orientales pour l'histoire de la Russie. Ne supportant plus le climat de Saint-Pétersbourg, il dut regagner la France, où il poursuivit son œuvre sur les Kurdes et sur les dynasties mongoles issues de Gengis Khan. Pensionné par Nicolas Ier il resta membre correspondant de l'Académie des Sciences.

  

Les historiens orientalistes dans la vie intellectuelle russe

  

Charmoy a beaucoup fait pour favoriser l'étude des langues orientales en Russie,

 - «plus susceptibles que toute autre de captiver l'esprit de la jeunesse russe, puisque cet empire est environné de peuples auxquels ces idiomes sont familiers et que plusieurs même de ces nations ont le bonheur d'être placées sous son égide tutélaire»[10].

 Il orienta ses élèves vers l'histoire et s'investit pour

 - «prouver que les langues orientales sont tout aussi importantes pour la Russie sous le rapport historique, et qu'elles peuvent contribuer, non seulement à dissiper en partie les ténèbres qui enveloppent le berceau de la nation Russe, mais encore à éclaircir quelques points obscurs de ses annales»[11].

  L'influence de Frähn et Charmoy dépassait la société des orientalistes. Leurs publications dans les revues non spécialisées de Saint-Pétersbourg et Moscou agrandissaient le cercle de leurs lecteurs. Leurs ouvrages et centres d'intérêt ont été vulgarisés par leurs héritiers intellectuels: Grigoriev et Savelev participèrent au Dictionnaire encyclopédique de Pluchart. Berezin (1818-1896), savant populaire, travailla, sous l'influence de Frähn, sur l'histoire des tribus turques et mongoles ainsi que sur les invasions mongoles en Russie et édita «la Bibliothèque des historiens orientaux».

 Leurs idées les rapprochaient naturellement des théoriciens de la Doctrine de la nationalité et de son fondateur. Charmoy eut souvent l'occasion de rencontrer Ouvarov. Le 31 août 1833, il lut son essai sur L'utilité des langues orientales pour l'histoire de la Russie au cours d'une séance solennelle de l'Université impériale en présence du ministre. La notion de Narodnost prônait un retour aux sources russes: les travaux de l'école des historiens orientalistes rentraient dans ce cadre. Ils furent d'ailleurs utilisés par les historiens proches du pouvoir. Michel Pogodine (1800-1875), premier professeur d'histoire russe de l'Université de Moscou en 1835, archéologue et éditeur du Moscovitain, insistait, en 1838, sur la vocation russe à unir les deux cultures mondiales, celle de l'Orient et celle de l'Occident, et considérait sa patrie comme «le fruit de cette culture universelle»[12]. Son collègue de Saint-Pétersbourg, N.G. Oustrialov, apprécié par Ouvarov, rédigea un manuel d'histoire pour les Universitéset devint l'historien officiel de l'Empire russe. Ces historiens partageaient avec les orientalistes le souci de clarifier les relations de la Russie avec l'Orient et de combler les lacunes de l'histoire de la Russie et de l'Empire. Ils soutenaient les projets expansionnistes en direction de l'Asie qui leur paraissaient grands et civilisateurs et sources de satisfactions intellectuelles. Frähn se félicitait ainsi des avancées militaires:

 - «les dernières campagnes contre les Persans et les Turcs ont été illustrées encore par une série de conquête dans le domaine de la science; ses généraux n'ont pas rapporté, comme trophée de leur brillante victoire, des bouches à feu et des drapeaux ennemis, mais encore des bibliothèques entières de manuscrits». (Frähn, XII).

  

La place de l'histoire orientaliste dans l'historiographie russe

 Une méthodologie rigoureuse

 Frähn et Charmoy ont cherché de nouvelles sources pour l'histoire de la Russie. Le premier fut considéré comme le fondateur de l'école numismatique russe. Il favorisa le travail en commun de la numismatique, de l'archéologie et de l'épigraphie. Il rédigea en allemand un Aperçu topographique des trésors des monnaies arabes en Russie[13], publié en russe dans les Peterbourgskié Vedomosti en 1842 (n°235-238) et les Moskovskie vedomosti (1842, n°95-97). Ses élèves poursuivirent son travail. Grigoriev écrivit un article sur le rôle des monnaies coufiques comme source de l'étude de l'histoire russe en 1842. Savelev rédigea De l'importance de l'étude de la numismatique et l'archéologie orientales en Russie, en 1847. Mais Frähn s'intéressa aussi aux sources littéraires. En rédigeant une liste d'ouvrages qu'il trouvait utile de se procurer, il précisa qu'il s'agissait

 - «de nouveaux matériaux pour éclaircir l'histoire ancienne et l'ethnographie de la Russie, ou qui traitent de l'histoire des Mongols, ou bien qui sont en rapport aux pays et aux peuples si peu connus de l'Asie centrale, enfin à tout ce que l'on pourrait citer comme ayant un intérêt spécial pour nous»[14].

 Il précisait également que «des exemplaires des biographies d'historiens arméniens et géorgiens seront envoyés aux douanes de la Transcaucasie»[15].

 Charmoy mettait en avant la qualité des sources orientales. Il écrivait:

 - «[Personne] à l'époque de la fondation de la monarchie russe, c'est-à-dire près de deux siècles et demi avant Nestor, [n'a] connu aussi bien que [les Arabes] les pays et les peuples situés entre le Pont Euxin et la mer Caspienne, de même que ceux qui habitaient les rives du Volga et plus près du pôle. Quoiqu'ils n'eussent point, ou presque jamais, visité le territoire russe, ils n'en avaient pas moins eu l'occasion (...) de voir (...) des négociants appartenant à cette nation, ou de se procurer des renseignements (...) chez les peuples qui entretenaient des relations commerciales avec elle... Les documents, qui remontent à une époque antérieure à Nestor, sont d'autant plus précieux et plus estimables que les chroniques russes ne nous offrent presque aucune ressource à cet égard»[16].

 Il établit une nomenclature des historiens utiles à l'histoire russe:

 - «1° les écrivains arabes qui se sont occupés de l'ethnologie des anciens Russes, des Slaves, des Boulghars, des Khazars, (...) des Bacheqirs, des Petchénègues, etc.; 2° les auteurs qui ont écrit l'histoire des diverses dynasties mongoles, principalement celle de l'Oulous de Djoutchy et des Khânats de Kazan et d'Astrakhan qui en descendaient; 3°les historiographes de la famille des Guiraï de Crimée; 4° les annalistes ottomans à dater du règne du Sultan Bajazet; 5°les littérateurs musulmans retraçant l'histoire du célèbre Uzune 'Haçane, prince turcoman de la dynastie du Mouton blanc, celle des Szèfides (ou Sophis), des souverains Afghâns de la Perse, de Nâdir-Châh (...) et de ses successeurs, enfin celle des Zends et des Qadjars»[17]

 Les deux historiens respectaient soigneusement la confrontation des sources: Charmoy précisait qu'il avait complété les Prairies d'orde Mas'oudi, en y joignant l'étude de Yaqoût, et Zakaria Qazwîny". Il montra aussi l'importance d'utiliser les « annales » perses et ottomanes pour écrire l'histoire de l'Empire russe « lorsqu'il est question de guerres, d'alliances ou de traités conclus entre la Russie et l'une ou l'autre de ces deux puissances », afin de garder « le plus d'impartialité » possible. Sa vision était guidée par un profond respect pour ces pays dont il avait longtemps étudié les productions littéraires. Il parlait « d'équité » et réclamait une démarche objective.

 

 Le projet historique

  Frähn et Charmoy ont lu les douze volumes de L'Histoire de l'État russe de Nicolas Karamzine, publié entre 1816 et 1829. Charmoy le cite dans son ouvrage Sur l'utilité des langues orientales pour l'histoire de la Russie mais il lui reproche de ne pas avoir lu les auteurs orientaux. Il pensait que les sources orientales pouvaient être utiles pour l'étude de la Russie ancienne, la domination mongole, les relations avec l'Orient (des khanats de Crimée à la Turquie et la Perse), et l'histoire de l'Empire.

 Sur la « Rôus », Charmoy utilisa l'ouvrage les Prairies d'or de Mas'oûdi (vers 950) pour rédiger son Mémoire sur les anciens slaves[18]. Il s'en servit aussi pour compléter les informations concernant l'expédition russe en mer Caspienne de 912. Charmoy nota également l'existence d'une autre expédition, en 943, citée par le poète persan Nizâmy. Les deux expéditions dans la Caspienne étaient passées sous silence dans les anciennes chroniques traitant du règne d'Igor.

 L'histoire de la domination des Mongols était polémique. Charmoy écrivait à ce sujet :

 - « les écrits des auteurs orientaux (...) sont de la plus haute importance pour nous, puisqu'ils peuvent nous donner des notions plus exactes sur le sort de la Russie à cette fatale époque, et nous mettre à même de nous rendre compte de l'influence que le gouvernement mongol a exercée sur la constitution et sur les destinées du peuple russe »[19].

 Beaucoup d'historiens orientalistes travaillèrent sur ce thème. Grigoriev prit pour sujet de thèse l'histoire de la Horde d'or et se mit au mongol. En 1837 il donna un cours sur l'histoire de l'Orient à l'Université de Saint-Pétersbourg, expérience exceptionnelle et brève. La recherche des influences orientales en Russie était aussi le moteur des travaux sur les Tatares de Crimée liés aux « monarques russes » dès 1473.

 Les orientalistes contribuèrent à l'élaboration d'une histoire de l'Empire russe, en y intégrant l'histoire des peuples « enclavés » avant leur domination. Charmoy écrivait :

 - « Si... nous devons considérer comme faisant partie intégrante de l'histoire ancienne de la Russie, celle des peuples qui occupaient jadis des pays dépendants aujourd'hui de cet empire, qui ont joué un rôle marquant dans ses annales, ou qui ont eu plus ou moins de contact avec la nation russe (...) nous devons faire le plus grand cas des relations des voyageurs arabes et des écrits de leurs historiens, puisqu'ils nous font mieux connaître les Khazars, les Bâcheqirds, les Boulghars, les Petchénègues »[20].

 Frähn écrivit sur les Khazars (1822), sur les Bachkires (1822), sur les Anciens Russes (1825) et sur les Boulghars de la Volga (1825), en utilisant la description d'Ahmed ben-Fozlan (921-922)[21]. Charmoy considérait « comme faisant partie intégrante des annales russes, celles de la Géorgie, de l'Arménie, du Daghistân, du Chirwân, de l'Arrân et du Guilân qui sont aujourd'hui enclavés dans cet empire » et pensait qu'il fallait donc recourir « aux historiens géorgiens, arméniens, arabes, persans et turcs ». Ces mêmes historiens devaient fournir des informations sur les relations de la Russie avec ses voisins orientaux.

  

Des propositions aux réalisations : quel bilan ?

 Frähn, Charmoy et leurs élèves ont su mettre en valeur leurs compétences linguistiques pour contribuer à l'historiographie de la Russie. Leurs qualités d'historiens ne faisaient aucun doute. Animés d'une profonde connaissance de l'Orient, ils se révélèrent plus soucieux d'impartialité et de respect que leurs collègues historiens. On peut citer ici Pogodine, qui écrivait en 1838 dans sa Courte description de l'histoire russe destinée aux cours du gymnase : « en 1783, le prince Potemkine annexa toute la Crimée, dernier nid des brigands mongols, et ainsi renforça notre puissance en mer Noire ». L'expression « dernier nid des brigands mongols » n'aurait pu se trouver sous la plume de Frähn ou Charmoy. Ils ne cherchèrent pas non plus à donner plus de sens à leurs sources qu'elles n'en contenaient. Mais ils alimentèrent les grands débats sur la Russie, sur ses influences orientales et sur sa vocation impérialiste.

 L'espoir de renouveau suscité par les historiens orientalistes trouvait son expression dans ces quelques lignes de Savelev écrites en 1842 :

 - « Nous ne savons pas qui étaient ces Rouss (...). Nous ne connaissons pas la nature des relations entre les Slaves, les Finnois et les Rouss, ni les relations de la Russie antique avec ses voisins de l'Ouest et du Sud. Nous ne connaissons pas le niveau d'éducation de nos ancêtres, ni leurs mœurs sociales et familiales, ni leur religion, ni comment, quand et de qui leur vint la foi du Sauveur. Nous ne savons pas si notre histoire commence au temps de Mithridate, au IXe ou au XIe siècle »[22].

Les orientalistes ne purent répondre à toutes ces questions, mais ils réalisèrent les premiers pas. Linguistes, historiens, numismates, archéologues, voyageurs, ils furent les vecteurs de diffusion du savoir sur la Russie, dans un pays où l'on s'était longtemps détourné de soi. Il est sans doute symbolique que ce courant ait pris naissance dans les travaux de savants russes d'adoption.

 Les historiens orientalistes ont donc contribué à l'apparition d'une démarche dépassionnée de l'histoire russe. Leurs thèses ont pu être utilisées par les slavophiles et les occidentalistes, mais ils n'ont pas pris part au débat. Les travaux de Frähn, Charmoy et leurs élèves sont réalisés au cours d'une période charnière entre une vision humaniste de l'étude de l'Orient et une vision « comptable ». A partir des années cinquante se développèrent les études ethnographiques systématiques incluant l'étude des langues, de la géographie et l'histoire, intimement liée à la progression de l'Empire russe. Dans la mesure où ils furent les premiers à réclamer l'étude des régions enclavées, ils ont contribué à l'élaboration d'une culture « verticale » visant à intégrer les différentes parties de l'Empire.

 

 

 



[1]     Voir la préface de Tzvetan Todorov à l'édition française du livre de Saïd (Edward), L'orientalisme, l'Orient créé par l'Occident, Paris, Seuil, 1978, 393 p.

[2]     1806-1812 et 1828-1829.

[3]     1803-1813 et 1826-1828.

[4]     OUVAROV (S.S.), Projet d'une Académie asiatique, Saint-Pétersbourg, A. Pluchart, 1810, 50 p, p. 8.

[5]     Ibid., p. 24.

[6]     Idem, p. 14.

[7]     Le chinois était enseigné au séminaire de Saint-Pétersbourg chargé de fournir les prêtres de la mission religieuse de Pékin, fondateurs de la sinologie russe.

[8]     LERMONTOV (Mikhaïl), « Le démon », Anthologies de la Poésie russe, Gallimard, Paris, 1993, p. 199.

[9]     Istoria otchestvennogo Vostokovedenia do serediny XIX veka, (coll.), Moscou, Naouka, 1990, p. 119-121.

[10]    CHARMOY (F.B.), Sur l'utilité des langues orientales pour l'histoire de la Russie, Saint-Pétersbourg, 1834.

[11]    Ibid., p. 1 et 2.

[12]    « Lettre sur l'Histoire russe », in V poisskakh svoego puti : Rossia mezhdu Evropeï i Azieï, Moscou, 1997, p. 103.

[13]    Bulletin scientifique, 1842, t. 9, n°220/221, cité par Istoria otchesvennogo vostokovedenia, op. cit., p. 242.

[14]    FRÄHN (C. M.), Notice chronologique d'une centaine d'ouvrages pour la plupart historique et géographique, tant arabes que persans et turcs, qui manquent en grande partie aux différentes bibliothèques de l'Europe, et dont il serait à propos que les personnes qui séjournent dans le Levant cherchassent dans l'intérêt des sciences à se procurer les originaux ou les copies fidèles, Saint-Pétersbourg, 1834, réédité en 1841 et 1845, p. XXIX.

[15]    Ibid., p. XLV.

[16]    CHARMOY (F.B.), Sur l'utilité des langues orientales pour l'histoire de la Russie, op. cit., p 8.

[17]    Ibid., p. 2.

[18]    CHARMOY (F.B.), Sur l'utilité des langues orientales pour l'histoire de la Russie, op. cit., p. 7

[19]    CHARMOY (F.B.), Sur l'utilité des langues orientales pour l'histoire de la Russie, op. cit., p. 14.

[20]    Ibid., p. 8 et 9.

[21]    Ibid., p. 7.

[22] Grigoriev (V.V.), O koufitcheskikh monetakh, p. 4, cité in Istoria otetchestvennogo vostokovedenia, op. cit., p. 243.