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Laurent Coumel, L'intelligentsia pédagogique et le pouvoir en URSS.

L'intelligentsia pédagogique et le pouvoir en URSS.

 

 

Bulletin n° 14, automne 2002

 

 

Laurent Coumel

 

L'intérêt d'une approche à la fois sociale et politique de l'histoire soviétique a été mis en avant par l'historiographie récente[1] : l'étude des processus qui sont à l'œuvre dans la société permet de mieux comprendre la signification de certaines mesures politiques, à travers leurs causes et leurs effets.

 L'objet de ma thèse est l'étude des phénomènes d'opinion au sein des milieux enseignants et scientifiques dans l'URSS des années 1950: autour de la réforme du système scolaire mise en place en 1958 a lieu, dans la presse écrite, un débat auquel participent non seulement les dirigeants politiques, Khrouchtchev en tête, mais aussi des représentants du corps enseignant et du monde de la recherche. D'où l'idée d'observer et d'analyser le fonctionnement de ce débat sur les questions pédagogiques, ou plutôt sur l'organisation de l'enseignement, la réforme touchant à la fois le secondaire et le supérieur. Une socio-histoire[2] de l'événement et des phénomènes qui l'accompagnent dans la sphère privilégiée de mon étude (le monde universitaire et académique[3]) permettra peut-être d'éclairer les tensions qui sont à l'œuvre dans le contexte de normalisation de la période khrouchtchévienne: le Premier secrétaire, dans sa lente et prudente remise en cause du stalinisme, incarne alors un mode de direction qui cherche à rompre avec la contrainte, tout en sollicitant la participation de la population à la «construction socialiste». La question est de savoir comment un groupe social qui tient une position élevée dans le régime, celui des enseignants et des chercheurs, répond aux tentatives du pouvoir de l'associer à sa politique, et quelles sont les limites de sa soumission, c'est-à-dire a contrario les marges possibles de son autonomie.

 Un problème de méthode se pose d'emblée: la connaissance d'un milieu aussi vaste et multiforme que celui des enseignants et des scientifiques soviétiques étant impossible, comment l'appréhender dans une optique à la fois sociale et politique? J'ai voulu partir des formes d'expression individuelles pour évaluer ensuite les implications sociologiques, idéologiques et politiques de ces prises de position, afin de voir comment s'articulent, pour reprendre les termes de Christophe Charle à propos des universitaires français de la IIIe République, un éventuel «refus social» (celui de la réforme imposée par le pouvoir, ici), un «idéal universitaireprojeté»[4] et la réalité de l'enseignement en Union soviétique. L'écart entre les visées du pouvoir et celles des acteurs du système éducatif est donc évalué à l'aune des tensions qui le traversent. Certes, le contexte particulier de ce pays oblige à une grande prudence dans l'interprétation des signes de cette opinion, en l'absence de liberté d'expression. Cependant, tout en restant dans un cadre idéologique restreint, que rappellent le vocabulaire du «marxisme-léninisme» et ses formules figées, les groupes sociaux étudiés disposent de tribunes diverses, publiques ou officieuses, qui nous informent sur les dissensions éventuelles dans leurs rapports avec le pouvoir incarné dans le Parti-État.

 C'est ce que je vais essayer de montrer ici, en présentant brièvement la réforme et le débat qui l'entoure, puis en illustrant mon utilisation des archives par l'étude d'un problème donné, en l'occurrence celui du rôle des directeurs d'université dans les prises de décision de la réforme.

 

Le point de départ: la réforme de 1958 et ses implications sociales et politiques

 Avant tout, il convient de rappeler quels ont été les tenants et les aboutissants de la réforme scolaire de 1958. Au milieu des années 1950, Nikita Khrouchtchev se trouve aux commandes du pays et entreprend de réformer le système éducatif, qu'il souhaite plus adapté aux objectifs de sa politique économique et sociale. Ainsi, face aux partisans d'un allongement continu de la durée des études obligatoires, il préconise un ajustement de l'enseignement sur les besoins en main-d'œuvre de l'industrie et de l'agriculture. Le problème auquel le pays est confronté dans ce domaine est l'insuffisance du nombre de techniciens qualifiés, alors que la grande majorité des élèves quittant le secondaire aspire désormais à des études supérieures. En d'autres termes, il faut valoriser l'enseignement professionnel et mieux orienter les jeunes vers les formations indispensables à l'économie. A cet enjeu économique et social s'ajoute une question de morale pour le communiste convaincu qu'est Khrouchtchev: inquiet de voir que la population rechigne à engager ses enfants dans des métiers manuels, il veut «renforcer le lien entre l'école et la vie»[5], c'est-à-dire la production (proizvodstvo) et le travail manuel (trud). Il s'appuie sur une version simplifiée des théories de feu le pédagogue Makarenko (même s'il ne le cite pas expressément[6]), notamment avec le thème, mis en avant depuis de nombreuses années dans le discours pédagogique officiel, de la «polytechnisation».

 Le Premier secrétaire précise son projet de réforme par un mémorandum publié dans la presse en septembre 1958, où il présente la crise du système scolaire (caractérisée par le fait que le supérieur ne peut accueillir qu'un peu plus d'un tiers des élèves sortant du secondaire[7]), établit un diagnostic (la faute revient à une «conception de l'école secondaire incorrecte», qui dédaigne le travail physique) et propose deux mesures radicales: le remplacement du secondaire par des cours du soir, et l'obligation de passer les deux premières années d'études supérieures dans la production - mesures qu'on pourrait résumer par la formule de Bernard Féron, alors correspondant à Moscou pour le quotidien Le Monde: «Pour réformer l'enseignement, faut-il le supprimer?»[8]. L'outrance de cette suggestion s'accompagne néanmoins d'un appel à une «discussion nationale»: c'est donc ici qu'apparaît l'ambiguïté de la politique de Khrouchtchev, faite à la fois de volontarisme et d'un désir de conciliation[9].

Or force est de constater que la discussion qui s'engage dans la presse durant quelques mois apporte des résultats tangibles. Le plus important tient à la modération du texte de loi voté le 24 décembre 1958, puisqu'il ne retient qu'une seule des mesures préconisées par Khrouchtchev à propos de l'enseignement supérieur - l'instauration d'un stage pratique durant les deux premières années d'études, mais en prévoyant des aménagements[10]. Le Premier secrétaire a dû, semble-t-il, renoncer à son intention de bouleverser de fond en comble le cursus universitaire au profit de l'apprentissage dans la production. Comment expliquer cette concession majeure, et dans quelle mesure est-elle liée aux tensions révélées par le débat public?

  

L'hypothèse centrale: l'émergence d'une «intelligentsia pédagogique» en porte à faux avec le pouvoir[11]

 C'est d'une certaine façon la partie apparente du débat que nous livre la presse soviétique, source fondamentale pour l'étude de l'opinion publique en ces années de monopole du pouvoir sur toutes les publications circulant en URSS[12]. En effet, sur les questions de pédagogie et d'enseignement l'année 1958, par le volume imposant des articles, la diversité des auteurs et des thèmes abordés, se distingue fortement de la période précédente. Le foisonnement des propositions touche parfois des questions éloignées de la réforme elle-même (l'enseignement des langues étrangères, l'âge de l'entrée en primaire...), ce qui peut être interprété comme la marque d'une certaine libération de la parole. Bien plus, l'expression d'avis contradictoires, parfois franchement opposés entre eux - les auteurs se citant les uns les autres et indiquant ainsi leur appartenance à tel ou tel camp - permet de parler d'un véritable «dégel pédagogique», probablement dans les mêmes limites idéologiques que celui qu'on a observé en littérature à partir de 1953-1954. Une opinion semble ici en voie de structuration, avec des «pour» et des «contre», c'est-à-dire des partisans de la polytechnisation sous toutes ses formes, des modérés, et de véritables opposants.

 Une étude prosopographique partielle des intervenants de ce débat sur les questions d'enseignement est possible, qu'ils soient représentants de l'administration scolaire, du monde universitaire ou académique. J'emploierai à ce propos l'expression «intelligentsia pédagogique», en la définissant ainsi: c'est l'ensemble formé par tous les acteurs du système éducatif et scientifique soviétique qui se trouvent impliqués dans le débat autour de la réforme de 1958. J'exclus donc la grande majorité des enseignants et des savants, pour ne garder que ceux qui, pour des raisons diverses, ont pris leur plume, soit de leur propre chef, soit pour répondre à une commande plus ou moins directe de la part de leur administration, du syndicat ou du Parti - et c'est là une question complexe[13].

 Un premier regroupement par institutions permet de définir des prises de position collectives et d'évaluer le degré d'engagement personnel des auteurs. Ainsi, d'un côté les enseignants du secondaire classique et professionnel ont un discours plutôt homogène et approbateur sur la réforme (à quelques exceptions près, par ailleurs très instructives[14]), mais de l'autre les divergences sont fréquentes dans le milieu de la recherche, en premier lieu à l'Académie des Sciences. Des savants de renom, tels le prix Nobel de Chimie N. N. Semenov, le jeune physicien Andrei Sakharov, mais aussi le président de l'Académie en personne, A. N. Nesmejanov, font remarquer que la réforme telle qu'elle est conçue par le Comité central (c'est-à-dire par Khrouchtchev) met en péril le recrutement des chercheurs à l'université, et préconisent la création d'écoles spéciales pour la formation scientifique des élèves les plus doués[15]. Du côté de l'institution chargée de réfléchir à toutes les questions d'enseignement, l'Académie des Sciences pédagogiques[16], le ton est beaucoup plus proche de celui du Premier secrétaire, même si là aussi des critiques sont perceptibles[17]. Je peux donc parler d'une intelligentsia pédagogique «en porte à faux» avec le pouvoir, dans la mesure où nombre de ses représentants les plus prestigieux se placent dans une franche opposition à la politique de Khrouchtchev, même si pour des raisons évidentes ils ne l'attaquent pas de front. De plus, le soutien des autres à la réforme est très rarement absolu, des réserves sur tel ou tel point étant fréquemment soulevées.

 Au total, cette large «discussion nationale», comme on l'appelle officiellement à l'époque, ou encore ce «rituel de discussiondémocratique» selon la formule d'un historien russe[18], semble dépasser les limites que le pouvoir aurait sans doute voulu lui assigner, par le nombre des intervenants et l'aspect critique d'une proportion remarquable des points de vue. Si l'étude de ce débat est au cœur de ma recherche, c'est en tant que catalyseur pour appréhender des phénomènes d'opinion qui étaient à l'œuvre avant l'événement proprement dit. Mon approche doit ici quitter la seule lecture de sources imprimées, pour chercher dans les archives des réponses ou de nouvelles questions.

 

Un exemple d'exploitation des archives: la question du rôle des universitaires dans la genèse de la réforme

 J'ai donc cherché à vérifier l'hypothèse selon laquelle il existerait un certain pluralisme d'opinions sur la réforme avant même son lancement officiel et médiatique, dans les administrations concernées. Mon travail dans les archives visait à retrouver les traces d'éventuels débats, et à reconstituer le point de vue et le rôle des différents acteurs. En fréquentant plusieurs centres de conservation (archives de l'État, du Parti et des académies), j'ai pu mener en parallèle des investigations dans ces différentes institutions.

 L'activité interne de l'Académie des Sciences ne semble pas touchée par le débat sur la réforme de 1958; aucune mention en assemblée générale, aucune répercussion sensible dans les protocoles. La question des nouveaux statuts, adoptés en juin de la même année, occupe l'essentiel des discussions. Notons que parmi les différentes tâches assignées à l'Académie des Sciences, il est précisé - en cinquième et dernière position - qu'elle «collabore à la popularisation des avancées de la science »[19], sans que le mot «enseignement» soit prononcé: la séparation entre les deux champs d'élaboration et de transmission du savoir est ainsi presque complète, dans les textes. Cependant, elle forme aussi une partie des cadres scientifiques au moyen de son doctorat propre, séparé des autres universités[20]. Le silence autour de la réforme de 1958 est donc paradoxal, puisqu'on a vu que c'étaient des académiciens, parmi lesquels le président Nesmejanov lui-même, qui tenaient les propos les plus hétérodoxes à son sujet. D'un côté, donc, le milieu de la recherche jouit d'une certaine marge de manœuvre, voire de véritables niches de liberté, mais de l'autre les débats publics dans l'Académie ne sortent pas du strict domaine scientifique - à moins de considérer ce silence complet comme la marque d'une irritation suscitée par la réforme. En d'autres temps, en effet, les académiciens n'auraient-ils pas été mis à contribution pour approuver avec enthousiasme une réforme qui concernait tous les «pédagogues soviétiques» ?[21]

 Les sténogrammes des réunions de directeurs d'université[22] au ministère de l'Enseignement supérieur de l'URSS sont une source unique pour pénétrer l'état d'esprit des responsables pédagogiques de l'époque. S'il n'est pas question d'extrapoler la représentativité des intervenants à ces rencontres présidées par un adjoint du ministre, il est possible de repérer divers courants dans les opinions qui y sont formulées. Ainsi, plus d'un an avant l'annonce de la réforme et l'irruption du débat dans la presse généraliste, en février 1957, les comptes rendus sténographiés révèlent des tensions importantes à propos des changements préconisés en matière de «polytechnisation» de l'enseignement. L'idée de l'insuffisante formation professionnelle des jeunes est en fait, semble-t-il, un thème courant dans les discussions internes sur l'enseignement depuis le milieu des années 1950. Ainsi, alors que certains directeurs d'établissements supérieurs techniques soutiennent l'idée d'un stage dans la production, mais au cours des études supérieures, l'un d'entre eux critique la politique conduite par le ministère russe de l'Éducation:

 - «Il faut protester catégoriquement contre la baisse du niveau de formation de l'école secondaire en mathématiques. Mais le ministère [...] a jugé indispensable d'introduire ces éléments de polytechnisation au prix d'une diminution du volume alloué aux mathématiques»[23].

 Ce même responsable évoque une note au Comité central du Parti et au ministère de l'Enseignement supérieur rédigée trois ans plus tôt par des professeurs, contenant des propositions pour la «polytechnisation», et qui a été enterrée[24]. Une telle position est donc complexe, car elle montre la nécessité ressentie par les responsables de l'enseignement supérieur technique d'une amélioration de la formation concrète des étudiants, tout en soulevant le problème de leur «retard académique» (akademiceskaja zadolžennost'). En cela elle se distingue des propositions de Khrouchtchev, largement plus marquées par l'idéologie, et privilégiant un seul objectif dans la réforme - le «lien avec la vie». Notons, enfin, que le discours est tout autre chez les directeurs d'universités classiques, qui ne parlent pas d'élargir la pratique du stage dans la production et évoquent plutôt les difficultés de sa mise en œuvre. Voilà qui nous renseigne sur les origines de la réforme: il se pourrait que ce soit en se fondant sur les seuls besoins des établissements techniques, et en substituant une approche volontariste aux propositions nuancées des responsables, que Khrouchtchev et ses collaborateurs aient préparé la réforme.

Cette hypothèse est confirmée par l'analyse de la réunion de discussion du projet des 22-24 septembre 1958, toujours au ministère de l'Enseignement supérieur. Un historien soviétique, N. I. Fešcenko, avait déjà, au début de la Glasnost', étudié ces documents: il en ressort que la réforme a bien été imposée par Khrouchtchev et le Parti à l'administration et au corps enseignant, malgré la version officielle selon laquelle elle émanait des responsables du supérieur technique[25]. Outre le fait que les documents préparatoires ont tous été produits par le Comité central, il apparaît que les responsables du supérieur présents à ces réunions n'ont pas été consultés sur les principales dispositions de la réforme (surtout, l'instauration d'un stage de deux ans au début des études): en d'autres termes, les représentants du ministère ne s'attendaient pas à de telles mesures[26], même ceux qui avaient déjà expérimenté des formes d'enseignement «sans coupure avec la production»[27]. Partant, la discussion est sans effet, malgré l'expression d'avis très divers, et un climat à certains moments tendu: de nombreux responsables, parmi lesquels les recteurs des Universités de Moscou, Leningrad, et Kiev (mais aussi Odessa, Kazan, Erevan...) apportent leurs réserves quant au projet de réforme qui leur est présenté, surtout à propos du stage productif obligatoire pour tous les étudiants des premières années, au nom des besoins de la science. L'un d'eux, face à l'agressivité des partisans du projet, réplique que si la question de l'organisation du stage de production a été soumise à une discussion générale, c'était qu'il y avait «des choses à discuter»[28]. Cette expression d'une opposition était vaine et vouée à l'échec, de par le caractère formel de la consultation. Pourtant, ce qui frappe, à tout le moins, dans ces documents, c'est la spontanéité, voire une certaine liberté de ton. L'hypothèse d'une pluralité d'avis sur la réforme, et d'un début de fronde interne au milieu universitaire, est donc confirmée par les archives.

 Il est d'ailleurs intéressant de comparer le ton de ces discussions avec celles qui se déroulent, pour l'enseignement secondaire cette fois, au ministère russe de l'Éducation[29] ; là, dès septembre 1958, le ministre et le président de l'Académie des Sciences pédagogiques veillent à empêcher toute polémique, passant sous silence les critiques éventuelles[30]. On peut y voir la marque de leurs hautes fonctions et de leur proximité avec le pouvoir, mais aussi de la propension moindre des directeurs d'école du secondaire à contester leur hiérarchie, par rapport aux universitaires que nous avons rencontrés plus haut. Le rôle de ces derniers, malgré le caractère formel des discussions au ministère, semble avoir été de corriger les orientations initiales du projet, qui a finalement engendré une loi relativement souple, sinon floue, dans ses modalités d'application.

  

Conclusion: le pouvoir contesté, une réforme tronquée

 

Quelles conclusions provisoires peuvent être tirées à ce stade de mes recherches? Je ne prétends pas être parvenu à une vision exhaustive du mécanisme de la prise de décision concernant la réforme, même en me limitant à l'enseignement supérieur. Il reste à dépouiller les archives de l'Académie des Sciences pédagogiques et surtout celles du Comité central, en particulier de son «département de la science, des établissements supérieurs et des écoles»[31], tant il est évident, au vu de mes premiers sondages, que le Parti joue sur ces questions un rôle d'arbitre décisif. Une certitude est que chaque administration possède un discours propre, voire des types de comportements spécifiques. Dans le monde enseignant par exemple, plus on s'élève dans la hiérarchie des fonctions officielles, plus le conformisme des prises de position publiques est patent - alors que dans le cas de l'Académie des Sciences, on l'a vu, de grands savants n'hésitent pas à s'opposer dans la presse à certaines mesures, au nom de l'intérêt de la science.

 Je m'intéresse ainsi autant à la genèse de la réforme qu'à la position des différents acteurs et au rôle qu'ils jouent dans la préparation, la discussion, l'application et finalement l'échec partiel de la politique scolaire de Khrouchtchev: en effet celle-ci se réduit très vite à des slogans sans efficacité réelle, faute de moyens et de volonté d'exécution à la base, si bien que le gouvernement décide à l'été 1964 d'annuler les principales mesures qui concernaient l'enseignement supérieur[32]. Non seulement la loi du 24 décembre 1958 était le résultat d'un compromis, le pouvoir ayant été obligé de prendre en compte les critiques exprimées ici et là, mais en plus son application fut probablement gênée par les tensions persistantes dans une partie du corps enseignant et scientifique, qui aurait alors rechigné à exécuter les directives[33]. Donc Khrouchtchev, malgré sa maîtrise apparente du processus d'élaboration de la loi, n'a pas pu venir à bout de la contestation qu'a suscitée sa réforme, imposée par la voie autoritaire après avoir provoqué un débat inattendu.

 C'est ainsi que la participation de l'intelligentsia pédagogique à la politique khrouchtchévienne aboutit en partie à sa remise en cause. Il reste à analyser les motivations de cette résistance de représentants influents du monde de la recherche et de l'enseignement aux mesures décidées par le pouvoir, dans le contexte ambigu du «dégel» des années 1955-1965: conservatisme, corporatisme ou bien tentative de gagner une autonomie dans son domaine propre, ces trois interprétations possibles ne se contredisent pas forcément. L'étude des institutions, des éventuels réseaux de personnes qui les traversent, mais aussi des rapports complexes qu'entretient cette intelligentsia pédagogique avec le pouvoir (elle lui est soumise, voire, pour certains de ses membres qui exercent des responsabilités importantes, elle lui est intégrée) devrait permettre de mieux connaître les conditions d'élaboration et de réception de la politique de Khrouchtchev. Les limites de l'effectivité du pouvoir dans le domaine de l'enseignement seraient alors précisées, illustrant la vigueur des contestations dans l'URSS post-stalinienne.

 

 


[1]     Voir notamment le plaidoyer en faveur d'une histoire «à la fois sociale et politique» dans la préface de Jean-Paul Depretto in DEPRETTO (Jean-Paul), dir., «Le social en proie à l'État soviétique», Le Mouvement social, n°196, juillet-septembre 2001; réédité sous forme d'ouvrage collectif: Pouvoirs et société en Union soviétique, Paris, Editions de l'Atelier, 2002.

[2]     Sur la socio-histoire du politique, voir NOIRIEL (Gérard), État, nation, immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Belin, 2001.

[3]     L'adjectif «académique» est ici employé pour renvoyer à deux institutions centrales dans ma recherche: l'Académie des Sciences d'URSS et l'Académie des Sciences pédagogiques de RSFSR (d'URSS après 1966).

[4]     CHARLE (Christophe), La République des Universitaires 1870-1940, Paris, Seuil, 1994, p. 59.

[5]     Expression employée pour la première fois par le Premier secrétaire au XIIIe Congrès du Komsomol, le 18 avril 1958: voir la Pravda du 19 avril 1958.

[6]     L'année 1958 voit cependant la création d'une «médaille Makarenko» en Ukraine: voir «Makarenko», Great Soviet Encyclopedia, , Moscou, 1974, p. 337.

[7]     Soit, en 1957, environ 400000 étudiants sur 1,2 million de bacheliers.

[8]     Titre du chapitre consacré à la réforme scolaire dans FÉRON (Bernard), L'URSS sans idole, Paris, Casterman, 1966.

[9]     Sur cette ambiguïté et ses manifestations dans le langage du pouvoir, voir mon article «Les appuis rhétoriques du pouvoir soviétique: étude de quelques discours de Nikita Khrouchtchev (1958-1960)», Hypothèses, 2002.

[10]    Voir le texte de cette loi traduit en français par Zygmunt Jedryka dans L'URSS. Droit, Economie, Sociologie, Politique, Culture, tome I, Paris, Sirey, 1962, p. 586-598; reproduit dans mon mémoire de DEA, «Les enseignants et le pouvoir en URSS autour de la réforme scolaire de Khrouchtchev (1958)», sous la directionde Marie-Pierre Rey, Université de Paris 1, 2000, p. 107-113.

[11]    Cette section repose sur l'exploitation d'un corpus d'environ 90 articles parus essentiellement dans la presse soviétique généraliste entre début septembre et fin décembre 1958. Mon outil de travail pour constituer (en partie) ce corpus a été le Current Digest of Soviet Press, publication américaine, hebdomadaire à l'époque.

[12]    Sur le rôle de la presse dans le contexte du dégel khrouchtchévien, voir les contributions de R. N. Adžubej et B. A. GruŠin dans Pressa i obšcestve (1959-2000). Ocenki žurnalistov i sociologov. Dokumenty, Moscou, Moskovskaja škola politiceskix issledovanij, 2000, ainsi que l'ouvrage pionnier sur l'étude de l'opinion de GRUŠIN (B. A.), Cetyre žizni Rossii v zerkale oprosov obšcestvennogo mnenija. Žizn' pervaja. Epoxa Xrušceva, Moscou, Progress-Tradicija, 2001.

[13]    La presse soviétique des années 1950 est, conformément à une tradition qui remonte aux temps pionniers du régime bolchevique, truffée d'articles écrits par des «lecteurs» ou des «correspondants ouvriers et paysans» dont la spontanéité et l'authenticité sont plus ou moins suspectes, suivant les époques. Voir sur ce point les études contemporaines de INKELES (Alex), L'opinion publique en Union soviétique, Paris, Les Iles d'Or, 1956 (traduction française) et BUZEK (Antony), How the communist press works, Londres, Pall Mall Press, 1964.

[14]    C'est le cas d'un responsable des «écoles des réserves de travail», A. Bordadyn, qui veut maintenir la spécificité de ses établissements par rapport au secondaire classique, se méfiant du concept vague et envahissant de «polytechnisation»: «Le progrès technique et la formation professionnelle», Izvestia, 18 novembre 1958.

[15]    Articles parus respectivement dans la Pravda des 17 et 19 octobre 1958 et la Literaturnaja Gazeta (organe de l'Union des écrivains) du 20 décembre 1958.

[16]    Créée en 1943, elle dépend du ministère de l'Éducation de la seule Russie (RSFSR), mais en fait son audience s'étend aux autres républiques, ce que viendra confirmer sa transformation en Académie de toute l'URSS en 1966.

[17]    Notamment celle du pédagogue ukrainien V. A. Suxomlinskij: voir la Pravda du 27 novembre 1958.

[18]    GOLDŠTEIN (E. N.), «K ocenke škol'noj reformy 1958 g. (Istoriko-sociologiceskij aspekt)», in Gumanisticeskie idei, social'no-pedagogiceskie eksperimenty, bjurokraticeskie izvrašcenija v razvitii otecestvennoj školy, Saint-Pétersbourg, Obrazovanie, 1993, p. 123-140; p. 132.

[19]    Protocole de l'assemblée générale, Arxiv RAN, f. 2, op. 7a, d. 59, p. 50.

[20]    Ibid., p. 52.

[21]    Le terme de «pédagogue» est d'usage très courant dans la langue russe, déjà à l'époque: il désigne toute personne qui exerce une activité d'enseignement.

[22]    Au sens large du terme: établissements d'enseignement supérieur classiques et techniques.

[23]    D. A. Prokoškin, directeur de l'Institut Bauman supérieur technologique de Moscou, réunion du 18 février 1957, GARF, f. 9396, op. 1, d. 818, p. 10.

[24]    Ibid.

[25]    Le texte de ce chercheur n'a pas été publié, mais a été déposé à la bibliothèque de l'Institut d'information scientifique sur les sciences sociales (INION) de l'Académie des Sciences à Moscou: FEŠCENKO (N. I.), Sovešcanie rabotnikov vysšej školy vMoskve 22-24 sentjabrja 1958 goda i ego rol' v podgotovke «zakona o škole» (1958 g.), Gorki, 1986.

[26]    Ibid., p. 3 - citant un protocole antérieur: GARF, f. 9396, op. 1, d. 860, p. 244.

[27]    C'était le cas des instituts métallurgiques et miniers de Kemerovo, Magnitogorsk et Sibérie: ibid., p. 4.

[28]    Il s'agit du directeur de l'institut de technologie chimique de Moscou: ibid., p. 8.

[29]    Les archives du ministère de l'Éducation de RSFSR montrent que la réforme de 1958 y a été soigneusement préparée: voir l'utilisation qu'en fait GOLDŠTEIN (E. N.), article cité.

[30]    Ibid., p. 132-134: le ministre E. I. Afanasenko et le président de l'Académie des Sciences pédagogiques I. A. Kairov s'alignent sur les positions officielles et empêchent tout débat au ministère de l'Éducation russe.

[31]    Otdel nauki, vuzov i škol, dénomination valable de 1956 à 1962, différente avant et après ces dates.

[32]    Le 13 août 1964 un décret du Comité central du PCUS et du Conseil des ministres de l'URSS annonce la fin des deux années de stage pratique à la fin du secondaire, ce qui remet en cause la portée de la réforme.

[33]    Hypothèse confirmée par le témoignage d'anciens étudiants de cette période: ainsi David Konstantinovsky se souvient d'un mot alors très répandu dans la bouche de ses enseignants, à propos de la réforme: «Perevarim» («Nous la digèrerons») - entretien réalisé en mars 2002.