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Cyril Horiszny, Le communisme national ukrainien dans la dissidence de 1965 à 1977.

Le communisme national ukrainien dans la dissidence de 1965 à 1977.

 

 

 

Bulletin n° 14

 

 

 

 

Cyril Horiszny

 

La dissidence est par définition l'état d'un individu ou d'un groupe qui ne reconnaît plus l'autorité d'une puissance politique à laquelle il obéit. Comment interpréter alors le label de «dissidence soviétique», pour désigner l'ensemble des individus correspondant à cette définition en URSS? Représentation occidentale d'un phénomène abstrait par une entité monolithique? Mais combien de réalités différentes un tel phénomène recouvre-t-il face à la mosaïque de peuples de l'empire soviétique?

 Par ailleurs, l'histoire de la «dissidence soviétique» s'est souvent confondue avec celle d'une «dissidence russe», comme celle d'une élite, mais relève pourtant d'un ensemble humain important. Dans les années 1960-1970, l'opposition existe bel et bien à la périphérie de la Russie parmi les peuples allogènes soumis à la soviétisation au même titre que le peuple russe, mais à une acculturation via la russification de leur pays. L'un d'eux occupe une position clé: l'Ukraine. Le problème des nationalités en Union soviétique a été l'une des questions majeures à laquelle le régime fût confronté, car l'une des plus sujettes à l'instabilité politique. Or, les Ukrainiens représentent de loin la plus importante des nationalités non-russes en Union soviétique, leur territoire revêt une importance géo-politique décisive et la question ukrainienne prend une dimension toute particulière en raison de sa proximité culturelle avec la Russie. Enfin, l'Ukraine porte surtout un lourd héritage historique en matière de résistance à Moscou et d'affirmation nationale. Autant d'enjeux qui confèrent à l'Ukraine soviétique un contexte politique, culturel et social distinct de premier ordre dans les années 1960, à travers lequel l'étude du communisme-national ukrainien dans la dissidence n'en prend que plus d'intérêt.

 L'étude d'une forme de la doctrine universaliste qu'est le communisme dans sa résistance à Moscou et plus particulièrement dans le cadre d'une opposition nationale, implique un degré de clairvoyance que nous chercherons à cerner, dans une société alors atomisée. La dissidence ukrainienne, comme toute autre dissidence d'Union soviétique, s'applique à souligner l'écart entre la réalité proclamée et la réalité existante, au profit de principes basés sur la démocratie, en dévoilant la nature essentiellement mythique du pouvoir. On peut alors se demander si les communistes nationaux dissidents en Ukraine n'obéissent pas eux-mêmes à une certaine forme de mythologie dans l'affirmation de leur sentiment national. Où commence la lucidité, où s'arrête l'aveuglement?

 Si l'identité de ce courant se fait jour à l'aune des différents degrés d'appétits autonomistes ou indépendantistes qui animent les dissidents ukrainiens, il est intéressant de se pencher sur l'évolution de leur propre objectif de 1965, date à laquelle prendront place les premiers procès de dissidents en Union soviétique jusqu'en 1977, année marquée par les derniers soubresauts d'un courant après la création du GUH (Groupe Ukrainien d'Helsinki). Soit douze années d'une lutte continue qui, à travers le processus de maturation de ce courant permettront de jauger la foi en la vision de ses partisans mêmes. On peut alors se demander en fonction des paramètres qui conditionneront cette agonie, si un tel courant aurait pu éclore en Ukraine. Bien que l'emploi du conditionnel soit ici de rigueur, toutes ces questions nous mènent à la question centrale de notre étude: peut-on considérer le communisme national ukrainien dans la dissidence comme l'incarnation d'un modernisme politique et social dans cette Ukraine soviétique?

 L'étude de tout phénomène d'opposition dans les pays de l'Est pose le problème majeur de la documentation. Pourtant si le visage de la dissidence en Russie et, dans une moindre mesure dans le reste de l'Union soviétique, nous est devenu plus familier en Occident dans les dernières décennies, c'est avant tout grâce à la littérature dissidente illégale parvenue à l'Ouest. Un phénomène incarné parle samizdat («auto-édition» en russe), vecteur par excellence de communication et d'information de la dissidence. Ces parutions diffusaient hors-censure des tracts, des brochures, des livres entiers, distribués clandestinement en URSS à partir de 1950. Des ouvrages littéraires, philosophiques, historiques, politiques, religieux, artistiques et des traductions d'œuvres étrangères interdites en URSS ont ainsi entretenu un débat d'idées et une création libre. En Ukraine, le samvydav (écrit clandestin «auto-édité») abordait la question des droits de l'Homme mais se spécialisa dans les sujets d'ordre national, démasquant les diverses formes de russification de l'enseignement ou de la culture, diffusant des informations sur les arrestations, les condamnations, les répressions du KGB, et révélant les conditions de vie inhumaines dans les prisons, les camps de concentration et les asiles psychiatriques. L'ouvrage le plus incisif de cette période fut Internationalisme ou Russification?[1] publié en 1966. Écrit par Ivan Dziuba, il s'agissait là de l'une des analyses les plus fines et les plus pertinentes de la politique des nationalités soviétiques jamais réalisée en URSS. Similairement, une véritable presse clandestine se mit peu à peu en place en Ukraine et donna jour au premier périodique dissident: Le Messager ukrainien (Ukrains'kyi Visnyk). Inspiré de son homologue russe, la revue La Chronique des événements en cours (Khronika tekuchtchkikh sobytii) lancée en avril 1968, ce périodique consacra ses pages aux activités de l'opposition ukrainienne et à sa répression. Le samvydav prit une nouvelle dimension avec ce journal clandestin, dont le premier des huit numéros parut en janvier 1970.

 L'approfondissement de notre étude passe irrémédiablement par la diversification des sources, au premier rang desquelles figure la documentation abritée par les archives ukrainiennes et russes. Cette démarche, destinée à compléter une documentation uniforme doit, qui plus est, nous permettre de confronter des matériaux et des points de vue de type et d'origine diverses, afin de donner toute sa force à une étude plus exhaustive sur ce phénomène. Si l'état d'avancement des recherches à cet égard reste encore au stade de commencement, elles devraient permettre à terme de mettre en lumière le regard et le traitement réservé par le régime à ces dissidents ukrainiens dans leur ensemble. Dans cette optique, le régime soviétique donne la réplique à ses détracteurs et se retrouve alors engagé dans un processus de confrontation entre deux protagonistes à part entière. L'étude du phénomène dissident, touchant au cœur même du système politique et policier soviétique, exige l'examen du point de vue officiel à travers un regard, certes critique, une analyse croisée des archives, une lecture indirecte, mais surtout une perspective bien définie et prudente afin de limiter les écueils que l'usage de ces archives soulève. La documentation qui peut nous éclairer à cet égard repose sur les textes officiels publiées dans la RSS d'Ukraine, qui, bien que partiels et partiaux, peuvent révéler les mécanismes de prises de décisions relatives aux dissidents ukrainiens. Cette démarche doit permettre de dégager plus précisément la ligne officielle du parti communiste ukrainien à leur égard, son rôle par rapport à celuiMoscou, tenter de comprendre les répressions et surtout les enjeux du pouvoir par rapport à cette dissidence ukrainienne et la menace qu'elle représente. L'examen des témoignages et documents officiels passe inévitablement par des recherches dans les archives gouvernementales et en premier lieu dans les archives du parti communiste d'Ukraine, de même que celles du KGB ukrainien, avant d'entreprendre toute recherche dans les archives de Moscou. A vrai dire les vastes archives du parti communiste d'Ukraine sous l'ère soviétique ont été incorporées depuis l'indépendance dans le système d'archives de l'État ukrainien et plus précisément dans les Archives centrales d'État des organes supérieurs de gouvernement d'État et de l'administration en Ukraine (TsDavo Ukraïny), majoritairement ouvertes à la recherche.

  Ce traitement officiel de la dissidence peut également être appréhendé à travers la presse ukrainienne soviétique de cette époque. Son idéologisation par le régime et sa fonction propagandiste requièrent là aussi un regard des plus critiques pour analyser le langage officiel, mesurer et décrypter le niveau de désinformation relatif à la dissidence. La revue officielle du PC d'Ukraine «l'Ukraine soviétique» (Radianska Ukraïna) attire tout naturellement notre attention, sans oublier «Octobre» (Jovten), édité à Lviv et «Le Drapeau» (Prapor). Le dépouillement de la presse peut dévoiler des faits, eux-mêmes riches en révélations, directement ou indirectement liés à la dissidence, mais trop peu relatés dans les discours officiels.

 a consultation des archives ukrainiennes s'impose par ailleurs afin de tenter d'estimer le degré de représentativité de l'ensemble de la population de la RSSU, par la dissidence ukrainienne. La société soviétique reste un champ d'étude en friche et nous manquons cruellement de repères pour parvenir à nos fins. Néanmoins, du point de vue officiel, les témoignages les plus fiables au sujet de l'opinion publique pourraient bien reposer sur les rapports de fonctionnaires soviétiques de la RSSU, et plus précisément sur les rapports de police portant sur différentes couches de la société.

 Enfin, l'étude des mémoires de dissidents ukrainiens tels que Léonid Pliuchtch ou Petro Hryhorenko apportent après-coup un regard distancié par rapport au phénomène vécu et à l'appartenance à un mouvement d'opposition. Mais un sujet aussi contemporain doit faire appel, dans la mesure du possible, aux témoignages oraux des protagonistes, comme à ceux des observateurs neutres et passifs face à la dissidence, afin d'apporter différents regards venant compléter des zones d'ombre sur l'ensemble du phénomène et de conférer un aspect concret et vivant à l'étude. Cet apanage de l'histoire contemporaine, aussi fascinant soit-il, exige néanmoins la plus grande prudence face à l'éventuelle altération des souvenirs.

  En attendant une plus vaste exploration de ces sources officielles, le samvydav représente une mine de renseignements sur l'état d'esprit des acteurs directs du phénomène que nous cherchons à cerner. Reflet d'une culture, ou si l'on préfère d'une contre-culture, en abordant une variété d'aspects, le samvydav s'impose comme une source majeure, la seule qui, sur la dissidence, soit de première main.

 Mouvement d'idées ou force politique? Si l'objet de cette thèse vise à comprendre le communisme national dans la dissidence ukrainienne à travers l'étude de sa structure, de ses relations avec le pouvoir, de son évolution, de sa place et de son rôle au sein même de la dissidence, de son impact sur la société ukrainienne nourrie au lait soviétique, il paraît capital de cerner au préalable leur pensée. Dans cette optique, le samvydav s'avère des plus précieux grâce aux témoignages des acteurs principaux de l'étude, de leurs regards, de leurs mentalités. Autrement dit, pénétrer leur univers en analysant leur discours pour les étudier de l'intérieur et non se limiter à décrire un mouvement. Une question centrale s'impose alors: comment deux concepts antinomiques par essence que sont le «communisme» et le «nationalisme», se conjuguent-ils aux yeux de ces dissidents ukrainiens? Nous tenterons, pour y répondre, de décrypter leur filtre de pensée et d'analyser leur rapport aux symboles léniniens, le sens et la représentation de l'incarnation de l'orthodoxie communiste, dans une époque et une société donnée. Leur discours est-il emprunt à l'analyse ou au jugement? Étudier la part de rationalité dans ce discours peut également révéler le système de valeurs de ces dissidents et de leur univers de référence. Lecture marxisante des principes nationaux ou lecture nationale des principes marxistes sur fond d'usages organisés autour du mythe? Quel sens donnent-ils à leur lutte, mais plus généralement au monde dans lequel ils vivent par ces représentations qui produisent les structures politiques et sociales qui sont les leurs? Autrement dit, analyser ce phénomène en étudiant le processus par lequel la référence à Marx et à Lénine imprègne ce courant théorique et politique dans les années 1960-1970. Comment ce même courant d'opposition national a-t-il, de son côté, nourri et travaillé le marxisme?

  

La désunion idéologique

 Avant tout, il convient pour se représenter au mieux la pensée communiste nationale ukrainienne, de placer cette tendance dans un ensemble dissident, dans son rapport de différence, et de se demander si les divergences conceptuelles portaient préjudice à un idéal commun basé sur la souveraineté nationale? Si la frontière idéologique entre dissidents ukrainiens ne semble pas clairement délimitée, la pensée dissidente ne forme pas un ensemble homogène. Régies par la question nationale, deux approches majeures animent son courant principal: celle des deux idéologues ukrainiens les plus éminents de leur époque, dont l'analyse particulièrement subtile des réalités de leur pays diverge quant à la place de la nation et de la doctrine communiste. Valentin Moroz, certainement le principal idéologue du nationalisme moderne ukrainien refuse catégoriquement de rendre hommage à l'«idéal communiste» ou aux normes «léninistes», incarnation à ses yeux de la négation absolue de l'humanité. Son nationalisme ethnique exprimé par des valeurs émotionnelles et romantiques frappe avant tout par l'exaltation et la sacralisation de la nation à travers laquelle il conçoit un développement spirituel.Il est alors légitime de déduire que sa pensée politique descend du mouvement nationaliste intégral représenté par l'OUN (Organisation des Nationalistes Ukrainiens). Bien qu'il ne pouvait afficher ouvertement sa fidélité à un tel nationalisme dans les écrits du samvydav, certains travaux secondaires révèlent les sources de son inspiration dans les écrits de Dmytro Dontsov, l'idéologue du nationalisme ukrainien intégral. Un lien incarné d'après Ivan Rudnytsky par «son volontarisme philosophique, son insistance sur le maintien d'un idéal national, son rejet de tout compromis, son culte de l'individu fort et héroïque»[2]. Mais bien que Moroz ne soit pas membre du parti et ne nourrisse pas de perspective marxiste-léniniste, il soutient cependant à travers ses écrits que le chauvinisme russe et la violation des droits civils retardent le développement du vrai socialisme. Moroz, en incarnant l'aile la plus conservatrice de la dissidence ukrainienne peut dénoter l'esprit général d'une dissidence animée d'un idéal socialiste commun. Une telle vision pourrait être le reflet d'une éducation soviétique intensément idéaliste et moraliste. A vrai dire, les individus éduqués sous le système soviétique étaient censés développer un altruisme collectiviste au niveau de la conscience sociale; l'idéal collectif auquel l'homme soviétique devait se subordonner étant la classe. Les dissidents ukrainiens ont pu substituer ces intérêts de classe, opposés par définition à l'égoïsme dans la conscience soviétique, par des intérêts d'une autre forme de collectivité comme la nation. Ce socialisme ambiant au sein de la dissidence constitue un rempart contre tout déchirement et, dans leur résistance au régime, certains d'entre eux revendiquent leur conception de cette nation sous la bannière du communisme.

 

Les principes marxiste-léninistes et la question nationale

 

Deux des dissidents ukrainiens les plus connus de cette époque, Viatcheslav Tchornovil et Ivan Dziuba, adoptèrent une approche similaire dans leur confrontation au régime soviétique. Ils furent tous deux des critiques prudents et détachés de la théorie et de la pratique soviétique, soulignant plutôt méticuleusement et très habilement le décalage entre l'une et l'autre. Mais si Tchornovil réussit particulièrement bien à décrire les abus du système soviétique légal, Dziuba s'emploie à disséquer les pratiques malfaisantes de la politique des nationalités du pouvoir en place. Sa critique du mythe soviétique de l'«amitié multinationale» est particulièrement efficace et recherchée. Mais il est intéressant d'analyser de quel point de vue il s'attache à traiter cette question nationale en Ukraine.

 Dans sa défense du droit d'exister et de prospérer de sa nation, celui de ne pas se faire estropier par le «chauvinisme et colonialisme russes», Dziuba invoque constamment l'autorité de Lénine. Il conclut à propos du fondateur de l'État soviétique: «Pour Lénine, le seul critère de sincérité et d'internationalisme était la reconnaissance du droit absolu de l'Ukraine à la séparation totale, à une complète indépendance nationale...» avant d'assurer que:

 - «Ce n'est que par la reconnaissance du droit intégral de l'Ukraine à la séparation et par la compréhension profonde de ses aspirations à l'indépendance que l'on pourra introduire dans l'Union les bases d'un système qui permette de satisfaire les besoins nationaux. Dans ces conditions, la question de la sécession ne se posera même pas»[3].

 L'idée centrale de Dziuba révèle par conséquent que Lénine n'a jamais perçu la fusion des nations en termes d'élimination des distinctions nationales, mais plutôt comme une unité plus proche entre nations socialistes. Bien qu'il ne remettait pas en question le droit «officiel» de l'Ukraine soviétique à l'autodétermination, notons cependant que Lénine subordonna les aspirations nationales et culturelles au concept d'inspiration marxiste de lutte des classes prolétariennes contre le capitalisme. Si l'interprétation de la politique léniniste des nationalités exige une étude à vrai dire beaucoup plus approfondie qui n'a pas sa place ici, on peut tout du moins penser que pour le fondateur de l'URSS, le nationalisme était une force à exploiter au service de la Révolution et de la consolidation du pouvoir bolchevique. Mais Lénine laissa une telle ambiguïté autour du mythe de «l'internationalisme prolétarien», que le régime, comme cette catégorie d'opposants ukrainiens, fondaient leurs revendications sur la politique léniniste des nationalités.

 Par ailleurs, dans son attaque de l'idée même de fusion des nations dans l'Union soviétique, l'intellectuel ukrainien en appelle au soutien des fondateurs du «communisme scientifique».

  - «L'idée de l'assimilation des nations, d'une future société a-nationale, n'est pas issue du communisme scientifique mais de ce communisme de caserne que stigmatisèrent Marx et Engels»[4].

 Autrement dit, l'originalité de Dziuba réside dans son approche marxiste-léniniste de la question nationale.La contribution de Lénine à la théorie marxiste ne peut, en aucune manière, se comparer à l'œuvre des deux fondateurs de la doctrine. Il fit de son mieux cependant pour adapter le marxisme à la nouvelle conjoncture historique, en tenant compte de sa propre expérience au sein de la Deuxième Internationale et de la situation en Russie. Dziuba, en citant sélectivement Lénine comme une sorte de héros omniscient sans tache et sans défaut, cherche ainsi à démontrer avec parti pris et de façon idéalisée l'hypocrisie soviétique et la perversion de la politique léniniste des nationalités. Ses critiques ne mettaient donc pas nécessairement en cause les principes socialistes de la Révolution d'Octobre mais dénonçaient vivement ses modalités d'application, estimant que les arrestations, les répressions et les différentes mesures de russification s'inscrivaient en droite ligne dans l'héritage de l'absolutisme tsariste et stalinien. Il représente par conséquent ce groupe de dissidents ukrainiens qui n'avaient pas perdu leur foi dans le communisme et qui souhaitaient restaurer le credo léniniste. Mais clamer à cette époque qu'il existait encore des fondements inébranlables d'une politique des nationalités en URSS ne pouvait-il pas paraître naïf?

 

Une transposition sans faille?

 Avant tout, il est important de remarquer que certaines valeurs fondamentales de ces dissidents peuvent se trouver en contradiction flagrante avec certains principes fondamentaux du marxisme-léninisme, au-delà de la seule question des nationalités. Certes les partisans du marxisme-léninisme sont convaincus qu'ils représentent les intérêts des masses, mais la justesse de l'idéologie, la nécessité de la mettre en pratique, ne dépendent pas le moins du monde de l'approbation ou de la désapprobation populaire. Admettons que les dissidents ukrainiens ignoraient ces paramètres pratiques, le marxisme-léninisme a, qui plus est, un caractère exclusif marqué. Alors que la plupart des grandes croyances s'adressent à l'ensemble de l'humanité, Marx laisse apparaître dès le début de son Manifeste l'impossibilité pour les classes exploiteuses d'être converties à la nouvelle société. Il fallait donc les renverser, esprit pourtant contraire à l'humanisme prôné par les dissidents alors que la lutte et la violence sont l'essence même du marxisme. Par ailleurs, si l'on se réfère aux écrits de Léonid Pliuchtch, autre grand marxiste-léniniste du mouvement ukrainien, le dissident prône l'autonomie de l'Ukraine afin d'empêcher toute «centralisation, le nivellement culturel et linguistique»[5]. Pliuchtch ne commente pas d'avantage ce point dans ses mémoires mais les marxistes classiques en faveur du centralisme et de l'unification culturelle auraient certainement désapprouvé cet argument. Les marxistes ukrainiens et les communistes du début du Xxe siècle au premier rang desquels Rybalka-Iurkevytch, Sharkhaï, Vasylkiv, Chumsky, défendaient les mêmes positions que les dissidents des années 60 sur le centralisme et la fusion nationale. Mais si nous mentionnons ces esprits du passé, c'est pour mieux saisir qu'en devenant marxiste-léniniste en Ukraine, Dziuba puis Pliuchtch ont pénétré dans un cercle historique. Ont-ils alors conscience de la tradition dans laquelle ils s'inscrivaient?

 

Un communisme national hérité?

 Dziuba estime que: «partout dans le monde, les partis communistes se considèrent comme les porte-parole des intérêts nationaux de leurs peuples. Et si les communistes français inscrivent sur leur bannière les paroles célèbres de leur héros, Paul Vaillant-Couturier: «Nous continuons la France», pourquoi les communistes ukrainiens ne suivraient-ils pas leur exemple en disant: «Nous continuons l'Ukraine»[6] ?

 Il est par conséquent légitime de considérer l'idéologie nationaliste de Dziuba comme la nouvelle incarnation de la tendance communiste «nationale» de Mykola Skrypnyk, qui, dans les années 1920, joua un rôle important dans la vie politique ukrainienne. Il faut néanmoins noter une différence importante entre ce communisme «national» original des années 1920 et sa renaissance à travers Dziuba. Le premier fut inspiré d'une véritable ferveur révolutionnaire, d'une foi utopique en un bouleversement social mondial imminent et en la transformation de l'humanité. Or, aucune trace de cette fibre révolutionnaire n'anime les écrits de Dziuba, dont les déductions strictement rationnelles ressemblent d'avantage à un dossier légal. Les dissidents comme Dziuba réclamaient donc des libertés pour l'Ukraine dans le cadre d'une Union soviétique réformée et revitalisée par ce qu'ils espéraient être une redécouverte des vrais principes léninistes, mais en aucun cas pour la révolution ou la séparation.

 En se penchant sur les mémoires de Pliuchtch et le traité de Dziuba, il est intéressant à cet égard d'étudier non pas ce que ces écrits dévoilent, mais plutôt leurs silences. Ils cataloguent, après tout, les lectures de ces auteurs, du moins leurs influences. Or, manquent à l'appel les marxistes ukrainiens les plus renommés, de l'économiste Mykola Ziber et Serhii Podolynskyi de la deuxième moitié du XIXe siècle, aux socialistes Drahomanov et Pavlyk, du début du XXe siècle, en passant par les sociaux démocrates de l'époque de la Seconde Internationale, Batchynsky et Levynsky. Autrement dit, il semblerait que les dissidents marxistes-léninistes contemporains aient été complètement coupés des sources de la tradition marxiste ukrainienne, du moins qu'ils ne s'en soient pas inspirés. La première cause de cet isolement peut résider dans la politique délibérée des autorités soviétiques d'éradiquer de la mémoire ces traditions politiques ukrainiennes, à l'encontre de leurs ambitions. Une tradition entrecoupée par l'exécution quasi complète de la gauche ukrainienne dans les années 1930 et 1940. Les dissidents ne disposaient par conséquent d'aucun modèle intellectuel ukrainien vivant de gauche. En outre, même s'ils avaient eu accès à certains écrits, un changement fondamental dans la problématique du marxisme ukrainien au XXème siècle, reflétant une transformation totale de la société ukrainienne, a pu être jugée inadaptée par rapport aux problèmes contemporains. Les fondateurs du socialisme ukrainien opéraient à une époque où la question ukrainienne pouvait encore être considérée par excellence comme une question de classe dans une société «paysanne».

 Ces marxistes-léninistes modernes ne semblent donc obéir à aucun schéma pré-établi proprement ukrainien mais d'avantage à un élan spontané, fruit de leur époque. Leonid Pliuchtch s'inspira de penseurs non-soviétiques, on retrouvera même dans son appartement, avant son arrestation, une copie de l'ouvrage Nationalisme de l'écrivain indien Rabindranat Tagor. Cette frange de la dissidence semble concevoir une question nationale à travers une pensée léniniste originelle, qu'elle parait néanmoins adapter à leurs préoccupations. A vrai dire, ces dissidents nés dans les années 1930 n'avaient jamais connu le régime «bourgeois» et avaient été imprégnés par l'idéologie communiste de la société soviétique qui a certainement conditionné leur filtre de pensée. On peut alors supposer qu'ils décryptaient et interprétaient les problèmes de leur époque à travers une dialectique marxiste, un langage marxisant sans pour autant mesurer pleinement la dimension du rapport. Par ailleurs la force de la figure de Lénine a pu conforter cette tendance de la dissidence ukrainienne, qui percevait le fondateur de l'Union soviétique comme un symbole de légitimité. Enfin, le marxisme représente une tradition de critique soutenue, comme les travaux de Lénine constituent une critique inexorable de la société russe tsariste dans presque tous ses aspects. L'idéal marxiste-léniniste a alors pu être perçu par ces dissidents ukrainiens comme le véhicule, la clé du changement et de la transformation de la société dans laquelle ils vivaient.

 Il est alors légitime de s'interroger sur le degré novateur, mais également sur la cohérence d'un tel système de pensée. Peut-il s'avérer opératoire dans le contexte ukrainien ou semble-t-il bercé d'illusions naïves? Ces représentations sont-elles capables de symboliser encore les valeurs positives de la société, celles de la nation ukrainienne? Dans quelle mesure les représentants du communisme national cherchent-ils à transformer l'ordre politique et social? Les dissidents et le régime sont divisés par un profond conflit de valeurs politique et philosophique. Peut-on parler d'alternative politique et sociale viable entre nationalisme et communisme dirigeant à l'égard du communisme national ukrainien dissident ?

 

 


[1]     DZIUBA (Ivan),Internationalisme ou Russification? Le problème national en Ukraine, Montréal-Paris, Nouvelle Optique, Savelli, PIUF (Première Imprimerie Ukrainienne en France), 1980.

[2]     RUDNYTSKY (Ivan),«The political Thought of Soviet Ukrainian Dissent», Journal of Ukrainian Studies, 6, n°.2, automne 1981, p.10.

[3]     DZIUBA (Ivan), op.cit., p.129.

[4]     Ibid.., p.236.

[5]     PlLIOUCHTCH (Leonid), Dans le carnaval de l'histoire, Paris, Éditions du Seuil, 1977.

[6]     DZIUBA (Ivan), op.cit., p.241.