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Corine Nicolas, Les réseaux d'entraide face au problème des réfugiés russes (1919-1929)

Les réseaux d'entraide face au problème des réfugiés russes (1919-1929)

 

 

Bulletin n° 14, automne 2002

 

 

 

 

Corine Nicolas

 

Au mois d'octobre et de novembre 1917, Lénine et les Bolcheviks renversent le gouvernement Kerensky. Le monde en guerre perçoit l'événement de manière diffuse. Ce régime ne peut durer. Les journaux s'attachent à commenter les avancées de la contre-révolution, luttant contre les forces du mal qu'incarnent les Rouges et la fuite désespérée de tous ceux qui ne peuvent que se sentir en danger et qui préfèrent partir. Un million voire un million et demi de Russes vont alors quitter leur pays. Nombreux sont ceux qui rentrent dès qu'ils le jugent possible. Mais quel sort vont connaître ceux qui choisissent l'exil?

 Dans un monde traumatisé qui se relève d'une longue guerre et qui tente de faire face à des situations douloureuses, quelle compassion aura-t-on à l'égard de ces réfugiés russes?

 Les organisations privées déjà existantes, créées pour soulager la misère des populations touchées par la guerre vont en plus, tenter de venir en aide à ces milliers de Russes chassés de chez eux.

 L'intervention de l'armée française lors de l'évacuation de l'armée de Wrangel donne une autre dimension au problème. La mission est tout de suite qualifiée d'humanitaire. Confronté à l'urgence, l'amiral Dumesnil intervient et obtient le soutien de son gouvernement. Cependant ce dernier ne veut supporter plus longtemps la charge financière de cette opération. Quelle structure est alors capable de se charger du problème? De quelles instances relèvent ces naufragés de l'histoire? De quel soutien, ces réfugiés russes peuvent-ils espérer bénéficier? Rapidement, ces réfugiés n'incarnent-ils pas un monde finissant? L'avenir s'écrit bientôt à Moscou. Sabine Breuillard[1] a montré comment il lui semble évident que plus la cause des Rouges rencontre un accueil favorable et plus celle des Blancs sombre dans l'oubli. Aussi souhaitons-nous mettre en lumière l'articulation entre les deux causes et montrer comment l'implication des organisations privées et la politique menée à l'égard des réfugiés ne peuvent s'entendre que dans un rapport dialectique peuple soviétique, réfugiés russes blancs, Russie soviétique, Russie hors frontière.

 Dans cet article nous développerons plus particulièrement le thème de l'aide apportée aux réfugiés russes évacués à Constantinople entre 1919 et 1929. Ce sujet correspond au travail mené dans le cadre du DEA et complété depuis par la consultation de nouvelles archives. Cet exemple permet de décrire la situation de ces réfugiés dans une région donnée et les solutions négociées à l'échelle internationale. Il fait apparaître la nécessaire coopération des différentes organisations privées et publiques; car de purement pragmatiques, les mesures prises deviendront de plus en plus politiques. Le problème demeure humanitaire mais il ne peut trouver qu'un règlement diplomatique.

  

Le temps de la dispersion:

  

La France fidèle à ses alliances

 L'année 1919 marque, d'un point de vue militaire, une étape décisive dans la lutte contre-révolutionnaire. Trotsky prend la tête de l'Armée rouge et mène, bataille après bataille, une lutte sans merci contre les officiers blancs symboles de la contre-révolution et de l'intervention étrangère.

 Tour à tour, Ioudenitch, Denikine et enfin l'amiral Koltchak tombent.

  La France, fidèle à ses alliances d'avant guerre, soutient la contre-révolution. En 1919 les troupes françaises encore présentes en mer Noire sont fatiguées et comprennent difficilement le rôle que l'on veut leur faire jouer. Pourquoi la République française tente-t-elle de protéger le dernier autocrate européen? Cette alliance franco-russe est d'autant plus mal comprise que le retrait des troupes russes dès 1917 fut perçu comme un lâche abandon au plus fort des combats. De plus, la trahison des épargnants français provoque, dans l'opinion française, une certaine hostilité à l'égard des Russes, Blancs ou Rouges; le propos est alors peu nuancé. La fin de l'intervention étrangère semble donner raison à Trotsky: la Révolution peut l'emporter, s'internationaliser et tout balayer. Cette intervention étrangère peu cohérente, est conduite le plus souvent à l'insu des peuples exsangues dans une Russie trop lointaine, trop différente. C'est dans ce contexte que les autorités françaises reconnaissent le gouvernement du général Wrangel. Sur place l'aide matérielle fera à jamais défaut. Aussi, encerclé, dangereusement menacé par l'avancée de l'Armée rouge, le général Wrangel décide, dès le 11 novembre 1920 d'évacuer ses positions et en appelle à l'aide française.

 Les troupes françaises encore présentes en mer Noire sont confrontées à une évacuation massive de plus de 135 000 hommes, femmes et enfants. Georges Leygues, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères félicite l'Amiral Dumesnil pour l'efficacité avec laquelle cette mission a été menée.

 - «J'approuve les mesures que vous avez prises.... Le Gouvernement français ne peut abandonner le Gouvernement de la Russie Méridionale, dans la situation critique où il se trouve placé, l'attitude de neutralité prise par les Anglais ne permettant aux Russes de ne compter que sur nous. La France ne saurait exposer au massacre des milliers de personnes, sans tenter un grand effort pour les sauver...»[2].

 Aucun journaliste n'obtint l'autorisation de l'état-major d'assister à cette évacuation. Les documents dont nous disposons se composent des récits rédigés par le commandement français ou russe qui tentent à posteriori de justifier les choix opérés dans l'urgence. Quelques témoignages nous sont parvenus mais le plus souvent ils furent rédigés des années plus tard et présentent «une dimension épique, qui souligne les multiples obstacles rencontrés par l'immigrant et dont il a fini par triompher »[3]. La lecture des télégrammes que s'échangent militaires et politiques, montre qu'assez vite toutes les prévisions liées à cette intervention sont dépassées ainsi que le sont les moyens mis en œuvre.

 - «Le gouvernement français est prêt à assurer provisoirement les dépenses principales nécessitées par les hospitalisations, nourriture, logement des réfugiés. Mais il a besoin de la bonne volonté généreuse des Grecs, des Roumains, des Serbes et des Bulgares pour répartir provisoirement les évacués. Le transport en France est en effet impossible actuellement et pose des problèmes insolubles»[4].

  

Une intendance débordée

  

La France dresse des camps de fortune à Lemnos et Gallipoli, tentant de regrouper les civils d'un côté et les militaires de l'autre. Dans le même temps, les autorités sur place essaient de trouver un pays d'accueil à tous ces réfugiés. Le délégué du CICR, le major Lederrey, note dans son rapport de novembre 1920 :

 - «(...) l'intendance française fut débordée, le froid, la faim, quantité de détails terrifiants, courent la ville (...) il ne m'a pas été possible de vérifier le degré de véracité de ces racontars, mais il est certain que quoique bien organisée, l'évacuation, et surtout la traversée ont dû être très pénible»[5].

 Dès les premiers jours de son existence, la Mission de la Croix-Rouge a fait tout ce qu'elle a pu pour secourir les réfugiés en organisant «des camps de concentration». 250000 personnes vont passer par Constantinople: les évacués de l'armée Wrangel, en plus de tous ceux qui choisirent cette voie pour fuir.Le CICR lance un appel de fonds à toutes ses délégations à travers le monde. Les dons affluent. La répartition sur place est délicate. Les différentes œuvres russes sont rapidement démunies. Pour le délégué du CICR il est clair«que la France seule, tout admirable que soit son effort ne pourra résoudre le problème et qu'elle aura besoin d'un immense concours international»[6].

 Des négociations sont menées avec les pays d'Europe centrale, la Bulgarie et la Serbie. La France refuse cependant de prendre à sa charge l'accueil sur son sol de l'ensemble des réfugiés et le réaffirme devant de multiples interlocuteurs. Elle préfère dédommager financièrement ces pays. Certaines sommes resteront dues jusqu'à la fin des années trente.

 Berlin a vu affluer des milliers de Russes et ne souhaite pas en recevoir davantage. Les conditions économiques des années vingt ne faciliteront pas leur dispersion.

  

Des réfugiés indésirables

 Un article paru dans le Matin du 21 avril 1920 pose explicitement la question: «Quel gouvernement souhaite donner définitivement asile à ces Réfugiés?». Face à ceux qui ont fui leur pays devant le danger, peu de portes s'ouvrent spontanément.

 Dzovina Kévonian[7], dans un récent article, montre comment la «nature nouvelle du problème que posent les réfugiés à la communauté internationale en termes politiques, juridiques mais également pratiques rend nécessaire la concertation voire la coopération»[8]. Ce qui frappe dès que l'on aborde cette question des réfugiés dans l'entre-deux-guerres, c'est l'intrusion, «la coopération nouvelle entre organisations philanthropiques et/ou communautaires (...) dans un champ traditionnellement réservé aux acteurs étatiques»[9].

  C'est là tout l'objet de notre travail: tenter de comprendre comment s'est articulée l'action des uns des autres, hors ou en marge du cadre institutionnel; comment fut trouvée une solution à des situations personnelles résultant d'une toute nouvelle donne politique, diplomatique et juridique.

  Mickaël Marrus montre qu'avant la création en 1921 d'un Haut Commissariat aux Réfugiés par la SDN, les organisations privées non seulement soutiennent financièrement mais de plus coordonnent l'action internationale[10]. Les évacués débordent complètement les moyens mis en œuvre, provoquant un scandale international que le politicien Philip Noel-Baker qualifie en1927, «d'un des points les plus noirs de l'histoire européenne».

 

 Que faire?

  

Une nomination concertée, celle de Nansen

 

C'est Ador, président de la Croix-Rouge Internationale, qui présente l'idée de la création d'un Commissariat aux Réfugiés, au directeur du BIT[11]. Il propose alors le nom de l'explorateur norvégien, Fridtjof Nansen, qui s'est précédemment illustré en apportant, toujours dans le cadre de la SDN, une solution au problème des prisonniers de guerre.

La nomination de ce Haut-Commissaire ne s'accompagne d'aucune ouverture de ligne de crédits afin de soulager la misère matérielle de ces réfugiés. La Grande-Bretagne, cependant, verse une subvention exceptionnelle refusant par ailleurs tout transfert d'individus sur son sol. Bien conscient de la nécessité impérieuse d'agir sur place, F. Nansen crée le Comité consultatif des organisations privées (CCOP), en marge du Service central de l'œuvre des réfugiés. Ce comité est composé des représentants des principales organisations d'assistance comme le Comité international de la Croix-Rouge, le Near East Relief et l'UISE, organisme créé à Genève le 18 décembre 1919 par Eglantyn Jebb, fondatrice du Save The Children Fund anglais et placé sous la patronage du CICR. Georges Werner, premier président du CCOP, est également membre exécutif de la Croix-Rouge. Cette initiative renvoie à l'esprit même qui a conduit à la naissance de la SDN. L'article 25 de la SDN ne déclare-t-il pasque:

«les membres de la Société s'engagent à encourager et favoriser l'établissement et la coopération des organisations volontaires nationales de la Croix-Rouge, dûment autorisées, qui ont pour objet l'amélioration de la santé, la défense préventive contre la maladie et l'adoucissement de la souffrance dans le monde».

Le Fond Nansen conservé à Genève met en lumière cette nouvelle diplomatie humanitaire, non plus basée sur des négociations entre seuls diplomates mais sur l'action des différents réseaux travaillant dans le but de venir en aide à ces réfugiés russes.

Le problème dépasse les bornes de la charité privée et la lenteur du transfert de ces réfugiés rend le travail sur place de plus en plus difficile surtout lorsque les rations distribuées s'amenuisent.

 

Aider Constantinople ou Moscou

 

L'année 1921 marque de ce point de vue un tournant. L'intervention de Madame Gorki en faveur des enfants russes, victimes de la famine, retient toute l'attention. Choix seulement économique ou volonté délibérément politique, c'est alors que la Croix-Rouge américaine puis l'armée française se retirent peu à peu de Constantinople.

 Aussi, lors du troisième Congrès International des œuvres de secours aux enfants, si les participants se félicitent du travail accompli auprès des enfants, ils ne peuvent que s'inquiéter que:

 - «dans certaines régions leur situation est encore très précaire, et dans le cas des réfugiés en général et des réfugiés russes en particulier, menace de tourner à la catastrophe. Le Congrès s'adresse donc à l'UISE et lui demande, instamment de prier ses comités affiliés de ne pas abandonner les enfants de ces régions avant d'avoir complété la belle œuvre qu'ils ont entreprises mais de persévérer dans leurs efforts pour les secourir jusqu'à ce que les conditions économiques soient devenues favorables».

 

Le rédacteur de la revue prend bien soin de préciser :

 - «que la mention spéciale des réfugiés russes qui est faite à cet endroit a paru à certains revêtir un caractère politique. Elle n'en a absolument aucun. Le Bureau de l'UISE saisit cette occasion d'affirmer qu'il n'a jamais à aucun moment envisagé la question des réfugiés russes sous un angle politique et qu'il ne fait mention expresse dans cette résolution des réfugiés russes qu'en raison de leur grand nombre qui justifie à ses yeux cette mesure d'exception. La question des secours des 45 000 enfants des Réfugiés russes reste d'ailleurs secondaire en regard de millions enfants affamés en Russie»[12].

 Cette dernière remarque établit uniquement une hiérarchie mathématique qui dispense de toute autre prise de position, de la récolte de fonds et de l'action qui en découlent. Toutefois, l'UISE se retirera elle aussi de Constantinople l'année suivante.

 Le Congrès profite de l'occasion pour remercier le Dr Nansen d'avoir accepté la double charge de Haut-Commissaire au nom de la Conférence de Genève, pour le secours à apporter à l'intérieur de la Russie - en proie à la famine la plus terrible - et de Haut-Commissaire, au nom de la SDN, pour la question des réfugiés russes. La Conférence de août 1921, qui tentait d'aborder simultanément les deux aspects de cette question russe ne se comprend que difficilement vu de Constantinople et ce, même si différents axes d'intervention sont envisagés.

 Le moral des réfugiés est alors fort mauvais. Des communiqués hostiles au Haut-Commissaire circulent. Les relations que ce dernier entretient avec la Croix-Rouge bolchevique, rapportées par les journaux, leur font craindre un retour en Russie Rouge.

 - «Le ravitaillement de la Russie affamée les offense, on donne à manger aux communistes et eux meurent de faim»[13].

 Le Comité de Secours aux Réfugiés de Constantinople innove afin de trouver des secours et lance par TSF à l'intention des États-Unis un programme d'adoption par souscription d'un réfugié par un Américain. Le Haut-Commissaire s'inquiète, lui aussi, du tarissement des dons. Ainsi il juge nécessaire de dépêcher sur place un rapporteur afin que celui-ci prenne des photos des actions menées notamment avec l'argent de la Rockefeller Foundation, fondation qui préfère dorénavant diriger son action vers la seule Russie affamée.

 Les positions se radicalisent: on prend alors parti pour le peuple russe ou pour ces anciens nantis, défenseurs de l'autocratie - ceux que le public américain peut difficilement soutenir. La situation semble bloquée. Faute d'espoir, des mutineries éclatent. Les organisations russes sont présentées comme d'éternelles mendiantes incapables de gérer convenablement les fonds qui leur sont confiés. Toutefois, le Baron Nolde n'hésite pas à dire que l'action charitable russe ne peut exister sans organisation internationale. L'argent alors semble cruellement manquer et les réseaux américains constitués autour du dernier ambassadeur Bakmetieff sont quelque peu impuissants à régler le sort des réfugiés. La consultation des fonds du conseil des Ambassadeurs conservés à Stanford ou ceux de Bakmetieff conservés à Columbia permettrait sans doute d'éclaircir cette question.

  

Rentrer ou émigrer

 

 Pour Nansen, jusqu'en 1923, la solution réside dans le rapatriement volontaire des réfugiés. Les contacts qu'il a noué avec les autorités soviétiques lui font penser que cela sera possible en dépit du fait que ces réfugiés aient perdu leur nationalité. Pèche-t-il par excès de confiance? Quels arguments Tchitcherine a-t-il utilisé? Nansen calque sur cette situation l'action qu'il a menée en faveur des prisonniers de guerre. Les autorités russes présentes à Constantinople ne peuvent l'envisager, considérant que cela revient à condamner à mort ces volontaires. Le CICR lui-même se montre réticent à prêter les bateaux qu'il affrète dans le cadre du rapatriement des prisonniers de guerre. Il souhaite obtenir plus de garanties sur le devenir de ces réfugiés rapatriés. Constantinople et ses environs se vident lentement.

 L'éparpillement des forces vives de ceux qui incarnent la seule Russie ne va pas sans mal. Une certaine réticence à se penser «réfugié» est encore perceptible. L'émigration, vécue comme une solution définitive est encore difficile à envisager. Les militaires, par exemple, n'ont pas encore renoncé et combattent la dispersion de leur contingents. Comme l'écrit Marc Raeff, les réfugiés souhaitent rester le plus près possible de leur patrie, les valises défaites témoignent de cette volonté de rentrer au plus vite. Certes mais on en demeure pas moins vigilant sur les conditions de ce retour.

 L'année 1922 fait de nouveau espérer une issue rapide. En effet la création d'un statut spécial et celle du document couramment désigné comme le «passeport Nansen» met fin au vide juridique que connaissaient ces réfugiés apatrides depuis 1921. Nécessaire, ce document, faute d'être reconnu par l'ensemble des pays, reste inutilisable. Les départs, faute de financement, sont peu nombreux. Les opportunités sont rares, les pays refusent d'accueillir ces réfugiés. Une fois par semaine cependant des philanthropes comme Miss Mitchell ou Miss Ruggles, grâce à des fonds privés, soutenus par la Croix-Rouge américaine, financent un wagon qui permet des départs. M.Whittemore va lever des fonds à Boston pour permettre l'évacuation des étudiants. Ils jouent ainsi le rôle qui leur a été dévolu. Car pour le gouvernement américain, dès juillet 1922, les rôles sont distribués. Voici ce qu'écrit Arthur C. Ringland représentant de la Croix-Rouge américaine: «L'action sur place a été possible grâce aux fonds récoltés par souscriptions locales, grâce aux dons d'amis américains»[14]. Plus loin, il revient sur l'accord tripartite, établi en juillet 1922, entre l'ARA, en accord avec les représentants du Laura Spelman Rockefeller Memorial Fund, la SDN, et la Croix-Rouge américaine. Il insiste ensuite sur les accords passés entre le colonel Bicknell de la Croix-Rouge américaine et la Société des Nations: la Société des Nations supervise la répartition des réfugiés à l'étranger, tandisque la Croix-Rouge et l'ARA l'assistent financièrement ou matériellement, sous forme de distribution de nourriture[15]. Les efforts des organisations privées achoppent sur les politiques d'immigration des pays les plus riches. Aucun dans un premier temps ne souhaite assouplir ses dispositions en faveur des réfugiés. Les mesures prises à Genève sont elles aussi sources de déception faute d'adéquation avec la situation.

 Ainsi, le recensement opéré par le CICR, en 1922, montre le décalage qui existe entre les représentations genevoises du problème russe et la réalité. Genève s'entête à envoyer des contrats de travail agricole pour célibataire, quant sur les 25000 réfugiés encore présents la plupart déclare exercer une profession intellectuelle et avoir une famille à charge. Les militaires ne sont pas inclus dans ce recensement car leur cas est traité de manière globale, ce qui, là encore, ne va pas sans poser quelques difficultés. Ce recensement est mal reçu par le Comité Russe chargé de l'intérêt des réfugiés. Il redoute que les données recueillies ne soient envoyées à Moscou. Malheureusement les 25000 fiches entreposées à l'Ambassade de Russie à Constantinople n'ont pu être retrouvées - il est possible que lors de la restitution du bâtiment aux autorités soviétiques, ces dernières les aient renvoyées à Moscou.

  

Le BIT et la liquidation du problème à Constantinople

  

Une action efficace

  

L'année 1924 marque le transfert au BIT du dossier. La situation perdure, il faut alors envisager des solutions à plus long terme. Résoudre le problème semble passer par la possibilité d'obtenir un travail. Les frontières fermées et la méfiance à l'égard de ces réfugiés russes n'ont pas aidé Nansen. Il met donc beaucoup d'espoir dans le BIT. L'instauration de la taxe Nansen fournit un fonds de roulement nécessaire, notamment, au financement des voyages. De juin 1926 à juin 1930, sa vente rapporta 406 775 francs or[16]. La France se montre elle aussi plus ouverte, mettant un terme à l'obligation de disposer pour tout réfugié d'un visa de retour ce qui rendait quasiment impossible toute arrivée sur son sol.

 Albert Thomas, directeur du BIT, va consacrer, comme à son habitude, beaucoup d'énergie au traitement de ce dossier en travaillant en collaboration avec notamment la Société Générale d'Immigration de Duhamel et le ministère de l'Agriculture français. Le nombre des réfugiés diminue de manière significative. Nansen et le HCR sont des interlocuteurs privilégiés et nécessaires. Les réfugiés russes, quelque peu égarés,trouvent auprès d'eux un réconfort et un soutien juridique et financier qui leur permet d'envisager un nouveau départ. La menace de la disparition du HCR scandalise les réfugiés qui y voit une volonté de les oublier.

  

Les soviets et les Russes blancs

  

Tout à coup, en 1927, la question de l'évacuation se pose à nouveau, de manière urgente. Les Turcs déposent un ultimatum: «les Russes Blancs ont trois mois pour quitter le territoire ou ils seront déportés en Anatolie». Ce volte-face semble être dicté par les autorités soviétiques. Certains vont jusqu'à penser que le départ pour l'URSS serait immédiat. Le délégué du BIT et du CICR en vient à se demander si ce n'est pas la présence et les contacts qu'entretiennent les Turcs avec une instance internationale qui surtout gêne Moscou car ailleurs en Europe, tout aussi près des frontières soviétiques, séjournent des réfugiés russes qui eux peuvent vivre en toute quiétude.

  

- «Ce qui rend la question des réfugiés russes délicate, c'est qu'elle est liée à la politique étrangère générale de la Turquie, elle dépend de la lutte que les Soviets mènent ici conte la SDN (...) Les Soviets font tout ce qu'ils peuvent pour que les points de contact officieux entre le gouvernement turc et la SDN deviennent des points de friction et apparaissent haïssables à l'opinion publique»[17].

 La consultation des fonds du BIT et du CICR montrent, sur ce point, encore une différence d'appréciation de la situation. Le BIT se démène pour trouver des fonds et des contrats de travail pour les quelques milliers de Russes présents. Or sur place, le délégué qui négocie alors non plus au nom du BIT mais en prenant bien soin de serecommander du CICR, réussit à obtenir du ministre turc des Affaires étrangères, un nouveau délai car les Russes menacés ne souhaitent pas partir. Ils ont connu une certaine réussite sociale et ne comprennent pas les mesures qui les frappent.

 Le BIT, quant à lui, va jusqu'à faire appel à la générosité américaine mais ne peut utiliser cet argent car les Turcs transigent et à l'exception d'une cinquantaine de Russes dont la présence semble surtout gêner Moscou et les Soviets, les autres sont peu à peu naturalisés. Le délégué du CICR note que «le gouvernement turc manœuvre avec souplesse, en dépit de la présence d'agents provocateurs»[18].

  

La fin d'un problème

 Le BIT ferme alors ses bureaux sur place estimant son travail terminé mais éclate un des premiers scandales de détournement de fonds charitables. En effet comme on peut le lire dans le Times du 3 février 1928:

 - «un problème sérieux surgit, après la campagne américaine menée avec succès, comment expliquer à ces mêmes Américains qu'il ne faut plus évacuer?».

 Les souscripteurs américains apprennent ainsi que les 100000 dollars levés ont été destinés à d'autres fins que celles visées. Une commission d'enquête est constituée et l'argent demeurera à la disposition des œuvres charitables présentes sur place afin de financer toutes les actions développées en faveur des invalides ou malades.

 Le problème des réfugiés russes n'est abordé ici que sous son aspect politique et ne rend compte que des mesures prises à Constantinople. Toutefois il permet d'illustrer cette nouvelle politique humanitaire qui permet dans l'adversité de faire face et d'intervenir dans l'urgence. Organisations privées et institutions publiques s'unissent afin de trouver des solutions les plus durables possibles. Les États sont confrontés à la première grande masse de réfugiés «modernes». Faire le bilan de l'aide matérielle déployée, est sans doute impossible, mais tenter d'analyser la stratégie d'intervention qui se met en place à cette époque et qui renvoie également au travail des réseaux de soutien, est un des axes qui reste aujourd'hui à poursuivre.

 

 

 



[1]     Breuillard (Sabine), «Présentation» in Centre de recherches sur les littératures et cultures slaves de l'Université de Paris-Sorbonne, La première émigration russe: vie politique et intellectuelle, Paris, Institut d'études slaves, 1994.

[2]     SHAT, 20/N/1141-1143, Réfugiés Russes, évacuation, dispersion.

[3]     BOURDIEU (Pierre), Essais, Raisons pratiques. Sur la théorie de l'action, Paris, Points Seuil, 1994.

[4]     SHAT, 20/N/1154, Réfugiés russes, Télégramme du 13/11/1920.

[5]     CICR, CR-87-5 Constantinople, Rapports concernant les réfugiés russes à Constantinople.

[6]     Idem.

[7]     KEVONIAN (Dzovina), Réfugiés et diplomatie humanitaire: les acteurs européens et la scène proche-orientale pendant l'entre-deux-guerres, thèse de doctorat, Université de Paris-I, 1999.

[8]     KEVONIAN (Dzovina), «Les Réfugiés des années vingt: objets singuliers d'une socio-histoire des relations internationales», Matériaux pour l'histoire de notre temps,n°65-66, 2002.

[9]     Idem.

[10]    MARRUS (Mickaël R.), Les Réfugiés européens au XX°siècle, Paris, Calmann Levy, 1987.

[11]    SDN, lettre du 20/02/1921, correspondance Fond Nansen, Carton R1719.

[12]    Revue internationale de la Croix-Rouge, n°34, 15 octobre 1921.

[13]    CICR, CR87-5, Tome 3.

[14]    Records of Dpt of State relating to internal affairs of Russia and Soviet Union, 1910-1929, Urbana-Champaign, Film 104.

[15]    Records of Dpt of State relating to internal affairs of Russia and Soviet Union, 1910-1929, Urbana-Champaign, dépêche du 23/03/1923, Film 104

[16]    SDN, Nansen's papers R 1747, Dossier 22431.

[17]    CICR, Rapports concernant les réfugiés russes à Constantinople, 10/01/1928

[18]    Idem.