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Yvan Leclère, Les Vieux Croyants dans l'Estonie de l'entre-deux-guerres

Les Vieux Croyants dans l'Estonie de l'entre-deux-guerres

 

 

Bulletin n° 13, printemps 2002

 

 

 

Yvan Leclère

 

 

Le promeneur qui s'aventure sur les côtes estoniennes du lac Peipsi, face à la Russie, est frappé par les longs villages-rues qu'il traverse, qui forment un monde à part. Même si la frontière n'est pas encore franchie, il a déjà quitté l'Estonie pour plonger au sein d'une petite Russie, celle des Vieux Croyants.

Les communautés rurales face à la construction d'un nouvel État-Nation[1].

  

La Vieille Foi est apparue dans l'empire des tsars au milieu du XVIIe siècle quand une partie de la population russe s'est opposée aux réformes liturgiques entreprises par le patriarche Nikon; opposition qui a conduit au schisme: le Raskol. Les partisans de la Vieille Foi, persécutés, furent nombreux à fuir vers l'orient sibérien ou les marges occidentales de l'Empire, se regroupant souvent dans des villages à l'écart du monde, formant des communautés dont la fermeture frappe les observateurs encore de nos jours.

  

Dès la fin du XVIIe siècle des Vieux Croyants s'installent le long des côtes occidentales du lac Peipsi, quand la région est encore sous domination suédoise. L'immigration devient plus importante après l'annexion de la Livonie par Pierre le Grand en 1710: malgré cette conquête, le territoire reste un espace de liberté et de refuge, les propriétaires fonciers n'imposant pas le servage aux nouveaux arrivants. Ce n'est qu'au cours du XIXe siècle que les communautés se stabilisent démographiquement avec le ralentissement des migrations. Ainsi, en 1920, ces communautés forment des villages-rues de pêcheurs, que nous retrouvons du sud vers le nord sur l'île de Piirisaar, dans la commune de Peipsiääre, et dans le bourg de Kallaste, puis dans la commune de Kasepää et dans le bourg de Mustvee, où les fidèles sont minoritaires. Le tout forme une population d'environ huit mille personnes. Des communautés sont aussi implantées dans les deux grandes villes d'Estonie, Tallinn et Tartu, représentant environ un millier de Vieux Croyants.

 

 Pour ces raskolniki d'Estonie, l'entre-deux-guerres constitue un âge d'or culturel, une ère de pleine liberté religieuse qui vient s'intercaler entre les temps inconfortables du tsarisme et du communisme. Cependant, la construction d'un nouvel État-nation apporte de nombreux bouleversements, car les communautés vieilles-croyantes doivent s'intégrer dans un nouveau système culturel, politique et économique, projetées malgré leur isolement traditionnel dans un nouveau monde, d'où de profonds changements, et des crises que viennent traduire l'instabilité d'une jeunesse dangereuse et la tentation rouge. Comment comprendre cette articulation entre un âge d'or culturel et une série de crises économiques, sociales et politiques? Peut-on parler d'une intégration des communautés vieilles-croyantes, réputées pour leur fermeture et leur arriération culturelle, dans la nouvelle nation?

 

 Pour fournir des réponses à ces questions, les archives ne manquent pas: nous avons essentiellement utilisé les données fournies par le Bureau Central de Statistiques de Tallinn, les témoignages recueillis parmi les Vieux Croyants par l'ethnologue Paul Ariste en 1929 et 1930, et les archives d'État, en particulier les archives municipales et judiciaires. Nous avons restreint notre étude aux seules communautés vivant au bord du lac Peipsi, les sources concernant les communautés urbaines de Tallinn et Tartu étant plus rares et demandant un autre type de travail.

 

 Les recherches nous ont permis de découvrir une enclave au sein de l'Estonie, une petite Russie. Or, ce monde à part a été soumis à de grands bouleversements pendant l'entre-deux-guerres du fait de l'intégration dans la nouvelle Estonie. Cette confrontation entre une structure singulière et de grands bouleversements a conduit à l'affirmation de comportements politiques originaux, enjeux dans la confrontation entre le petit État et l'Union soviétique voisine.

 

 

Une petite Russie

 

 

Nous l'avons souligné, les villages vieux-croyants au bord du lac Peipsi forment en Estonie une enclave: avec ses familles nombreuses (à Kallaste, en 1921, le nombre moyen d'enfants par femme est de 4,8), son fort analphabétisme, ses normes; un monde archaïque et arriéré aux yeux d'une bonne partie de l'opinion publique.

 

 Les normes religieuses et la discipline observées par les Vieux Croyants impressionnent souvent les observateurs extérieurs. L'un des fondements de ces normes est la séparation entre les Vieux Croyants et le reste du monde, entre les «purs» et les «impurs», dont les racines sont à trouver dans l'Ancien Testament, et qui a connu un renouveau parmi les Vieux Croyants avec les grandes épidémies de peste du XVIIe siècle. En 1935, un journaliste estonien énumère ces règles de vie:

 

«Se raser la moustache et la barbe est un péché. [...] Le mariage avec les gens d'autres religions est interdit. [...] Fumer est un grand péché. S'entretenir avec quelqu'un d'une autre foi est un péché. Boire du thé est un péché de gourmandise. On peut boire du vin mais avec modération. Boire et manger avec quelqu'un d'une autre foi est interdit »[2].

  

Paul Ariste fait des observations du même type en juillet 1929:

  

«Un Vieux Croyant ne mange pas volontiers dans la vaisselle des “impurs”. Quand le besoin l'y oblige, quand il travaille chez des Estoniens, ou est en tournée, quand il a été obligé de faire cela, alors il se purifie une fois rentré chez lui ou avant les grandes fêtes. [...] On ne touche pas à la nourriture impure, comme le thé. De même sont impurs le tabac et toute sorte de médicaments. On a fréquemment besoin d'un médecin: le patient malgré toutes les supplications et les dangers n'absorbe pas une goutte de médicament»[3].

 

 Il est cependant nécessaire de nuancer ces observations: Paul Ariste parle lui-même d'une mère qui va à la pharmacie acheter des médicaments, des fidèles de Mustvee qui fument, ou des villageois qui lui donnent à manger ou à boire du thé, mais avec des couverts réservés aux impurs. Tout le monde boit du thé, et la consommation d'alcool est courante: en 1924, le maire vieux-croyant de Kallaste est cité dans une affaire de vente illégale de boissons alcoolisées.

  

Pourtant, ces nuances ne sauraient nous faire nier la présence d'une discipline forte: le rythme des naissances dans le bourg de Kallaste montre que les consignes d'abstinence sont respectées par les villageois pendant les quatre carêmes de l'année liturgique. Cette discipline est favorisée par le cadre de vie communautaire. Les Vieux Croyants vivent dans des villages dont la forme linéaire est exceptionnelle en Estonie. Les témoignages recueillis par Paul Ariste montrent que cette organisation de l'habitat favorise un sentiment de fermeture et de protection: c'est à l'extérieur du village-rue qu'arrivent les grands malheurs, soit du côté du lac où vivent les sirènes, soit du côté de la forêt où rôdent les loups.

  

Cependant l'habitat se révèle fragile et fort peuplé. Les fidèles habitent des maisons en bois, proies faciles pour les incendies. Il y a rarement plus de deux pièces et des familles caractérisées par leur fécondité importante et la coexistence des générations (enfants, parents et grands-parents) viennent s'y entasser.

 

Le fidèle ne connaît donc pas la solitude et reste sous le regard de ses coreligionnaires, même quand il travaille. Les hommes pêchent en groupe, été comme hiver, même quand le lac est gelé. Leurs revenus sont complétés l'été par des travaux saisonniers qu'ils pratiquent sur les chantiers de construction dans toute l'Estonie. Ils s'y rendent en brigades de raskolniki. De leur côté, les femmes sont moins mobiles. Elles se consacrent en grande partie à une agriculture de jardin ou à des travaux agricoles et domestiques dans les fermes estoniennes tant qu'elles ne sont pas mariées.

 

 Pourtant, ces communautés vieilles-croyantes, apparemment très structurées et disciplinées, sont agitées. D'après les témoignages recueillis par Paul Ariste, la Vieille Foi coexiste dans les mentalités avec des superstitions bien enracinées (notamment avec la peur des fantômes) qui font la célébrité des raskolniki dans les environs, même parmi les autres Russes. Cela révèle un monde imaginaire propre sur lequel les élites religieuses ont peu de prise. Les jeunes filles semblent récupérer à leur profit les pouvoirs des sorcières (qui jouent avec les reflets pour attirer les hommes mariés), phénomène symbolique qui a une traduction bien concrète avec les naissances naturelles; le pouvoir maléfique des jeunes filles ne peut être neutralisé que par le mariage, qui prend d'ailleurs l'apparence rituelle d'un rapt, d'une extraction brutale hors de la communauté trop indépendante des jeunes filles célibataires.

 

 D'autre part, la jeunesse peut s'affranchir de l'emprise communautaire, temporairement grâce aux travaux saisonniers à l'extérieur des villages-rues, ou définitivement grâce à l'exode vers d'autres régions rurales ou vers les villes. Malgré la fécondité des familles, les villages-rues stagnent démographiquement au cours de l'entre-deux-guerres, et les estimations concernant le nombre de Vieux Croyants sur toute l'Estonie restent stables, ce qui prouve un mouvement important de départs, de sorties à la fois hors des villages et hors de la Vieille Foi.

 

 Nous avons donc affaire à un monde très particulier, dont il ne faut pas exagérer la discipline, mais bel et bien souligner la singularité qui ne se réduit pas aux normes. Tout ceci constitue une structure complexe, et la confrontation avec les bouleversements de l'entre-deux-guerres donne à certains égards un mélange explosif.

  

 

L'intégration dans la communauté estonienne, entre douleur et enthousiasme

 

 

Âge d'or culturel, l'entre-deux-guerres est aussi le temps des catastrophes, en grande partie à cause du remplacement du système économique impérial par un marché national estonien. L'indépendance de l'Estonie entraîne pour les pêcheurs du lac Peipsi la perte du marché russe, tandis que les Estoniens ne sont pas de grands consommateurs de poisson: les prix s'effondrent. Le marché estonien de la construction est lui aussi en crise dès les années vingt, et les Vieux Croyants n'ont plus la possibilité de proposer leurs services en Russie. De plus l'école primaire devient obligatoire. Les enfants ne peuvent plus travailler la journée dans les fermes estoniennes pour rapporter un peu d'argent, la justice intervenant pour empêcher ce travail pendant les périodes scolaires. À cela vient s'ajouter tout un cortège de catastrophes ponctuelles: des incendies, comme celui de 1921 qui ravage l'île de Piirisaar, des inondations pendant le dégel, à l'instar de celles de 1924 au cours desquelles des morceaux de glace pas encore fondus viennent détruire des maisons sur la côte. La dépression économique mondiale au début des années trente aggrave par ailleurs la situation.

 

Les communautés sont donc durement touchées. Dans la commune de Peipsiääre, les impôts municipaux rentrent mal. Pour l'année 1928/1929, on compte par exemple 54% d'impayés pour l'impôt par capitation. Dans le bourg de Kallaste, l'espérance de vie passe de soixante-trois ans en 1921 à quarante-quatre ans en 1930. Parallèlement, le nombre moyen d'enfants par femme passe de 4,8 en 1921 à 2,8 en 1930. La dégradation de la condition physique des femmes réduit leur fécondité tandis que les mariages sont retardés. Entre 1921 et 1932, l'âge au mariage passe pour les filles de vingt-deux à vingt-huit ans et pour les garçons de vingt-six à vingt-huit ans.

 

Face aux catastrophes, les Vieux Croyants s'organisent, ce qui paradoxalement favorise leur intégration dans la nouvelle Estonie. Les associations estoniennes de pêcheurs se développent au début des années vingt pour faire face à la crise du poisson, et les Vieux Croyants suivent l'exemple. À partir de 1921, une union de pêcheurs se charge du séchage des éperlans. Son siège se situe à Kallaste. En 1923, une association apparaît sur l'île de Piirisaar, et c'est à son initiative que se réunit la même année à Tallinn un congrès national des pêcheurs: les «purs» n'hésitent pas à coopérer avec les «impurs» et s'intègrent ainsi dans la nouvelle société.

 

Le phénomène est encore plus frappant dans le domaine culturel et éducatif. À la fin du XIXe siècle, les sociétés de pompiers furent en Estonie un creuset du sentiment national estonien et un agent important pour le développement de la lecture, du sport et des loisirs dans les campagnes, introduisant des compétitions et des soirées dansantes. Souvent des sociétés d'éducation se sont greffées sur ces institutions. Or, ce phénomène touche peu à peu le monde vieux-croyant. Des sociétés de pompiers apparaissent à Mustvee en 1882, puis à Peipsiääre en 1887. Elles sont dirigées par des «impurs», mais en 1903 c'est un Vieux Croyant, le pêcheur Ivan Skorohodov, qui en crée une à Kallaste. Cette société connaît son essor après la guerre, en organisant notamment des soirées dansantes et théâtrales. La société civile estonienne a donc réussi à créer un modèle culturel mêlant instruction et loisir, fortement intégrateur puisque touchant même des communautés apparemment très difficiles à intégrer dans la communauté estonienne. Cette communion des «purs» et des «impurs» dans le domaine économique et dans les divertissements est symbolisée par le développement des foires après la Grande Guerre dans l'ensemble des communes qui bordent le lac Peipsi. Ces événements périodiques sont aussi l'occasion de divertissements et de danses.

 

On observe alors une concurrence entre les modèles culturels «purs» et «impurs». Afin de défendre les valeurs du Raskol (face à des sociétés d'éducation et une école qui dénoncent l'analphabétisme archaïque des Vieux Croyants) et de profiter de la liberté religieuse, les religieux s'organisent à leur tour. En 1926 est créée à Tartu une association qui permet la concertation entre les cadres des différentes paroisses, prêtres (Kallaste, Peipsiääre) et nastavniki (précepteurs) quand il s'agit de paroisses sans prêtres (Kasepää, Mustvee, Piirisaar et une partie des fidèles de Peipsiääre). Des travaux de construction sont entrepris malgré la crise économique: de nouvelles églises sont construites à Peipsiääre en 1924 et à Mustvee en 1927. Ces divers événements expliquent que l'entre-deux-guerres soit souvent assimilé à un âge d'or dans les souvenirs. C'est dans le domaine artistique que cet âge d'or est le plus visible. À Kasepää, Gavriil Frolov continue à former des confectionneurs d'icônes et l'un de ses élèves, Pimen Sofronov, entame une carrière internationale à partir de 1931.

 

La volonté de développer les activités religieuses s'explique cependant en bonne partie par un autre souci: la difficulté croissante d'encadrer les fidèles en raison de la concurrence des autres modèles fournis par l'école et les sociétés de pompiers. Le contrôle de la jeunesse devient un enjeu alors que le retardement des mariages la rend plus instable, voir dangereuse. Les craintes des nastavniki motivent la création en 1927 à Riga[4] de la revue Rodnaïa Starina («le Passé natal») qui est diffusée en Estonie. Y participent des religieux d'Estonie comme Gavriil Frolov. L'objectif de l'entreprise est indiqué clairement dans le premier numéro par les «zélateurs des anciens temps russes»: «Notre but principal:réveiller parmi la jeunesse vieille-croyante le sentiment religieux-national».

 

Ces craintes montrent à quel point les modèles culturels concurrents sont puissants. Elles témoignent de la force intégrative des modèles fournis par la société civile estonienne. Ces modèles ne sont pas cependant les seuls qui suscitent les inquiétudes des religieux.

 

 

La tentation rouge

 

 

La tentation rouge est en effet tout aussi préoccupante. Elle est évoquée à mots couverts par les «zélateurs»:

 

«Regardez avec attention la jeunesse actuelle. De quels idéaux elle vit. Regardez, enfin, nos pères, se passionnant pour les questions socio-politiques, et pensant bien moins à la richesse spirituelle de la Vieille Foi et à l'éducation [religieuse] de la jeunesse».

 

L'entre-deux-guerres, avec son lot de libertés, et notamment le droit de vote, projette les communautés vieilles-croyantes dans le monde de la politique. Au niveau local, la prépondérance vieille-croyante permet la constitution d'un conseil municipal en majeure partie vieux-croyant à Kallaste. Dans l'ensemble des communes, la constitution de listes russes permet la stabilisation des votes. Ces derniers sont plus instables face aux échéances législatives. L'absence de culture politique partisane favorise au début le vote identitaire, avec une large majorité des voix qui vont aux coalitions représentant la minorité nationale russe. Le parti russe déçoit cependant car il n'apporte pas de solutions à la crise économique locale et pèse trop peu sur la vie politique estonienne.

 

À partir de 1929 s'effectue une forte poussée à gauche: alors qu'il avait recueilli moins de 5% dans les quatre communes en 1926, le parti social-démocrate dépasse partout les 50% sauf à Mustvee où les Vieux Croyants sont minoritaires. Il obtient même 84,4% des suffrages à Peipsiääre. Le parti socialiste, qui a l'avantage de peser plus que le parti russe, cherche à s'appuyer sur les minorités nationales et pour cela intègre dans les structures du parti des membres de ces minorités. Cette politique, relayée localement par des sympathisants ou militants «impurs» qui sont membres des sociétés de pompiers ou d'éducation, remporte un grand succès.

 

La situation économique ne s'améliore pas pour autant et, dès les élections de 1932, les socialistes retrouvent des scores inférieurs à 7%, sauf à Kasepää où ils obtiennent 25,8% des voix. Le parti russe gagne a nouveau des électeurs mais on constate une forte poussée de l'extrême gauche; phénomène exceptionnel pour l'Estonie du début des années trente. «Les partis russes socialistes des ouvriers et des paysans» recueillent entre 19 et 41% des voix dans les communes habitées par les Vieux Croyants.

 

La tentation rouge est un phénomène très important. Les fidèles vivent au bord d'un lac-frontière, de l'autre côté duquel se trouve l'Union soviétique: beaucoup le traversent pour échapper à l'accumulation des malheurs, à la recherche de leur terre d'origine ou d'un paradis rouge. Le registre des habitants de Kallaste nous montre qu'au moins soixante personnes sur environ deux mille habitants partent pour la Russie clandestinement, souvent en barque la nuit, entre 1921 et 1931. Ce sont essentiellement des couples mariés avec des enfants.

 

Les années trente rendent le phénomène plus complexe et la fuite plus difficile. La migration familiale cesse. De l'autre côté du lac des campagnes commencent à dénoncer les prétendus espions venus de l'étranger: les autorités refusent désormais d'accueillir les fuyards. Cependant la propagande radiophonique soviétique entretient le mythe et de jeunes célibataires se lancent dans l'aventure, vers une patrie qui ne veut pas d'eux. Les archives du tribunal de Mustvee (qui ne nous permettent hélas que d'étudier la période 1930-1935), nous révèlent deux cas de groupes de jeunes tentant de passer clandestinement de l'autre côté du lac. Ils sont tous arrêtés et expulsés en Estonie. Ceux qui tentent leur chance après 1935 (mais les archives manquent du côté estonien à leur sujet) connaissent un destin plus tragique puisqu'ils sont envoyés dans les camps soviétiques. C'est au cours de cette décennie que la jeunesse vieille-croyante se montre la plus instable. D'ailleurs, un mouvement baptiste, comprenant qu'on a alors affaire à un électron libre, tente d'en profiter et vient s'implanter dans la commune de Kasepää en 1935 afin de convertir ces jeunes que l'on croit déjà bien affranchis par rapport à la Vieille Foi, et à la recherche de nouveaux modèles.

 

Cependant, une certaine stabilisation est observable dans la seconde moitié des années trente. Au début de la décennie, la Ligue des Vétérans de la guerre de libération, qui prône un nationalisme et un autoritarisme forts, profite de la dégradation de la situation économique et semble même capable de remporter les élections présidentielles en 1934. Afin d'empêcher cette victoire, le Premier ministre Konstantin Päts, héros de l'indépendance, réussit un coup d'État en mars, supprime les partis politiques, dissout la Chambre des députés et gouverne par décrets en tant que président de la République. Le nouveau régime parvient à obtenir une amélioration de la situation économique.

 

Cette dictature qui s'oppose à un nationalisme plus radical semble soulager les Vieux Croyants. En effet, la Ligue a suscité des craintes en raison de ses campagnes souvent hostiles aux minorités nationales. Par ailleurs, la dégradation des conditions économiques cesse. Le référendum de 1936 pour l'adoption d'une nouvelle constitution tourne au plébiscite local en faveur du dictateur. Le taux de participation et le pourcentage de votes positifs dépassent largement les moyennes nationales. À Kallaste, ils sont respectivement de 98% et 91%!

 

Pourtant, au même moment, les cadres religieux sont en conflit avec l'État. Le premier septembre 1935, Konstantin Päts a imposé le calendrier grégorien pour les fêtes religieuses; le décalage dû à l'ancien calendrier provoquant un fort absentéisme à l'école lors des fêtes religieuses orthodoxes. Les Vieux Croyants refusent, la police intervient. Prêtres et percepteurs parlent de persécutions mais les résultats du référendum montrent l'ampleur de la distance qui existe entre les cadres religieux qui dénoncent une persécution et les fidèles qui plébiscitent les «persécuteurs».

 

Le mythe de l'âge d'or semble s'être noyé dans les catastrophes de l'entre-deux-guerres. La construction d'un État-nation ne laisse pas indemnes les communautés vieilles-croyantes d'Estonie mais les bouleversements ne sont pas tous subis. Certains sont bien accueillis. En effet, le nationalisme estonien a réussi à produire des modèles fortement intégrateurs, que ce soit à travers les sociétés de pompiers ou avec la dictature de Konstantin Päts. Ce pouvoir intégrateur s'explique en grande partie par le fait que ce nationalisme valorise l'instruction, le développement intellectuel et physique des individus; programme que peuvent partager les minorités nationales même si elles se montrent plus réservées quand il s'agit de célébrer la langue et la culture estoniennes.

 

 Plusieurs modèles se font alors concurrence au sein des communautés; les principaux étant le modèle raskolnik, le modèle éducatif estonien et le modèle rouge. Ce contexte de concurrence est l'un des facteurs explicatifs de l'âge d'or culturel et artistique: les cadres religieux se mobilisent pour préserver l'emprise de la Vieille Foi sur les fidèles, allant même jusqu'à entreprendre de grands chantiers coûteux alors que les communautés traversent une crise économique grave. Or, ce décalage entre les projets, les chantiers, et le niveau de vie réel des villageois, ne contribue pas à combler le fossé qui semble exister entre les cadres religieux et les fidèles. Les résultats électoraux le montrent.

  

Cependant, il serait excessif de parler d'un recul de la Vieille Foi, d'une sécularisation des communautés. N'oublions pas que les carêmes sont rigoureusement respectés tout au long de la période étudiée, notamment dans les domaines les plus intimes de la vie et donc les plus difficilement contrôlables par les cadres religieux. Les fidèles combinent Vieille Foi et intérêt pour les questions socio-politiques, ce qui dans leur esprit n'est pas contradictoire. L'identité vieille-croyante est maintenue, au point que l'on retrouve une forte singularité à travers les votes et même dans les transgressions. Le monde raskolnik estonien de l'entre-deux-guerres est donc difficile à comprendre car il est fermé, discipliné, structuré, mais aussi fortement agité, instable: c'est le paradoxe vieux-croyant.

 

 


[1]     On consultera aussi: Hollberg (W.), Das russische Altgläubigentum. Seine Entstehung und Entwicklung, Tartu (Estonie), 1994, deux volumes; Ponomarjova (G), Rousskie Staroveri Estonii. Vene Vanausulised Eestis. Russian Old Believers in Estonia, Tartu, 1999.

[2]     «Les Vieux Croyants en Estonie. Les Croyants qui se considèrent eux-mêmes comme les seuls héritiers du Christ.», Päevaleht, n°297, 27 octobre 1935, p.2.

[3]     ARISTE (Paul), Vene ERA (musée de la littérature, Tartu), p.327.

[4]     Riga est un grand centre pour les Vieux Croyants sans prêtres en Lettonie.