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Orane Sutre, La France et les accords de Rhodes en 1949

La France et les accords de Rhodes en 1949

 

 

Bulletin n° 13, printemps 2002

 

 

Orane Sutre

 

 

 

Le 13 janvier 1949, les premières négociations d'armistice s'ouvrent entre l'État d'Israël et l'Égypte dans l'île de Rhodes, sous l'égide des Nations unies (ONU). À leur tour, le Liban, la Transjordanie et la Syrie s‘engagent dans ces discussions de paix. Le 11 mai 1949 le gouvernement français vote en faveur de l'admission d'Israël aux Nations unies et reconnaît près d'un an après sa création son gouvernement de jure. La France inaugure alors de nouvelles relations diplomatiques avec le nouvel État.

Sur les positions françaises, il existe un livre important, celui de Frédérique Schillo: La France et la création de l'État d'Israël, 8 février 1947 - 11 mai 1949. Le présent article, tiré de mon mémoire de maîtrise[1], entend apporter des compléments sur l'année 1949 à la lumière de nouvelles archives désormais consultables au Quai d'Orsay. En effet, si l'historiographie est abondante sur la première guerre israélo-arabe et la création de l'État israélien en 1948, il existe moins de publications sur les armistices de Rhodes et sur l'année 1949, au cours de laquelle la France, pourtant reléguée au rang de puissance moyenne, joue un rôle non négligeable dans cette région du monde.

 

 

Le contexte particulier de l'année 1949

 

 

À la fin de l'année 1948, bien que les Palestiniens soient militairement vaincus, les États arabes continuent leur combat contre Israël. La guerre a commencé quelques mois plus tôt, le 15 mai, à la suite de la proclamation de l'État israélien (celui-ci fut reconnu de facto par les deux grandes puissances). Les armées égyptienne, irakienne, libanaise, syrienne et de Transjordanie ont alors investi le Golan, au nord du territoire palestinien et toute la bande de Gaza, au sud. À l'intérieur, Jérusalem devient un enjeu stratégique. Confrontés à ces trois événements - la création de l'État d'Israël, sa reconnaissance immédiate par les deux grandes puissances et le début du conflit avec les armées arabes - les responsables français, restent surpris, décontenancés et divisés sur l'attitude à tenir.

 

 Le Quai d'Orsay prône l'abstention. Traditionnellement pro-arabe, il est embarrassé par ce conflit, qui peut remettre en cause les positions traditionnelles françaises au Maghreb et au Levant, malmenées depuis que la Syrie et le Liban ont accédé à l'indépendance. Le gouvernement quant à lui, ainsi que le ministre des Affaires étrangères, Robert Schuman, désire reconnaître de facto Israël pour ne pas marginaliser le pays sur la scène internationale et sauvegarder les divers intérêts, surtout économique et culturel, qu'il possède dans cette région. C'est dans ce climat d'incertitude que la France est entraînée dans le règlement du conflit et s'apprête à devenir un acteur de premier plan. Les ambassadeurs et diplomates en poste dans les pays arabes jouent un rôle important: Gilbert Arvengas en Égypte et Albert Vanthier à Tel-Aviv.

 

 Quant à l'ONU, elle agit selon deux modes d'action différents pour le règlement du conflit. D'un côté, elle tente de faire cesser les hostilités en persuadant les parties de conclure un armistice dont les négociations seraient conduites à Rhodes de janvier à juillet 1949. D'un autre côté elle reprend ses efforts de médiation afin de trouver une solution politique au problème, ceci dans le cadre de la Commission de conciliation des Nations unies pour la Palestine (CCP). Pour diriger les négociations sur le plan militaire à Rhodes, le Conseil de sécurité nomme un médiateur, Ralph Bunche, ancien bras droit du défunt Comte Bernadotte. En 1950, pour ses succès dans les négociations d'armistice, il recevra le prix Nobel de la paix.

 

 L'étude des armistices de Rhodes nous oriente vers deux problématiques: tout d'abord, pourquoi les accords de Rhodes sont-ils recouverts d'un voile de silence par les deux parties? Quel rôle la France va-t-elle tenir dans ces négociations de paix délicates et qu'en retire-t-elle pour la conduite de sa stratégie politique au Proche-Orient?

 

 

La première victoire: l'armistice entre Israël et l'Égypte

 

 

«La ligne verte»

 

 

Le 7 janvier 1949, un cessez-le-feu officiel prend effet sur le front égyptien. Les pourparlers militaires commencent le 13 janvier sur l'île de Rhodes, avec pour but de fixer la nouvelle frontière entre Israël et l'Égypte, la future «ligne verte». L'état d'esprit des deux belligérants n'est pas le même au moment d'entreprendre ces pourparlers. La délégation israélienne arrive confiante. Sur le terrain les Israéliens sont triomphants et au niveau international, ils ont à la fois l'appui des dirigeants américains et de l'Union soviétique. Les Israéliens souhaitent en outre transformer les négociations d'armistice en discussions politiques pour faire reconnaître par l'ONU les lignes d'armistice comme frontières définitives. Dans cette optique, Israël envoie à Rhodes non pas une, mais deux délégations, militaire et politique. Les Arabes, en revanche, arrivent aux négociations peu confiants. L'Égypte est dans une position délicate. Le Néguev est occupé par Tsahal, l'armée israélienne; de plus, elle se sent abandonnée par ses alliés arabes au moment où elle en a le plus besoin. Les deux pays se rejoignent néanmoins sur un point, celui de mener des négociations d'armistice séparées. Pour les Israéliens, cette volonté est due à la crainte de voir les pays arabes invités à Rhodes, négocier en bloc, ce qui durcirait la position de l'Égypte. La motivation des Égyptiens est de se concilier la bienveillance des Américains, ce qui pourrait permettre de sauvegarder Gaza. Toutes les négociations d'armistice se déroulent dès lors sur le mode bilatéral. Chaque pays attend que son allié ait conclu une paix pour entrer à son tour en négociation.

 

 

La route laborieuse vers un premier armistice

 

 

Deux obstacles majeurs entravent le bon déroulement de cette négociation. Tout d'abord, les Anglais, présents militairement dans cette région, craignent que les Égyptiens, pour en finir, se contentent de garder Gaza et la zone côtière, en laissant le Néguev aux Israéliens. Les Britanniques poussent dès lors le gouvernement égyptien à traiter avec la Transjordanie et l'Irak, présents également dans cette zone. L'autre obstacle récurrent est celui des frontières. L'attitude d'Israël à Rhodes ne plaît guère à certains délégués des pays arabes qui l'accusent de se servir des négociations d'armistice pour obtenir davantage de territoires qu'il n'en avait déjà conquis. Les pourparlers débutent donc difficilement, les Israéliens exploitant la situation en faisant progresser leurs troupes vers le Sud jusqu'au lac d'Akaba, sans craindre la réaction des Égyptiens.

 

 À la fin du mois de février 1949, on assiste à un brusque revirement de situation. Les États arabes, invités par Ralph Bunche à s'asseoir à la table des négociations, reviennent à un semblant d'unité et il n'est plus question pour un temps de négociations séparées entre l'Égypte et Israël. Ce mouvement est soutenu par les Anglais, qui font toujours pression sur le Caire, et par l'Irak qui tente de rassembler les États de la Ligue pour trouver un appui dans le monde occidental. Mais l'accueil dans les pays arabes reste froid.

  

Cette laborieuse marche vers un premier armistice marque les désaccords qui existent au sein même de la Ligue arabe. L'Égypte, lasse et décidée d'en finir avec cette guerre «ruineuse», décide de faire fi des propositions de Londres et de Bagdad et signe l'armistice avec le nouvel État d'Israël le 24 février 1949. Cet acte marque un tournant dans l'évolution du problème palestinien puisqu'il remplace la trêve imposée par le Conseil de Sécurité en trêve agréée.

 

 

Une paix en demi-teinte

 

 

Si le gouvernement israélien est satisfait de la conclusion de ce premier accord, l'Égypte quant à elle, se sent lésée. Bien qu'elle garde le contrôle de Gaza et de ses milliers de réfugiés, elle doit néanmoins abandonner, à la dernière minute, nombre de ses prétentions premières, comme le désert du Néguev. D'après Gilbert Arvengas[2], les Égyptiens, vaincus, vont désormais totalement se désintéresser du sort de la Palestine arabe qu'ils défendaient jusqu'alors. Ils étaient prêts à un compromis sur le Néguev, mais non à un abandon total. À Rhodes, ils ont accepté d'aller plus loin dans les concessions.

 

 Dans une dépêche séparée, Gilbert Arvengas indique qu'un accueil extrêmement frais est réservé aux suggestions du gouvernement de Damas qui proposait de doter la Palestine arabe d'un nouveau gouvernement indépendant. L'Égypte ne veut aucune solution de cet ordre. Chacun traite comme il le peut avec les Israéliens. Le roi Farouk affiche d'ailleurs un mépris souverain à l'égard de toutes ces questions et refuse de recevoir tout représentant des pays arabes qui viendraient lui parler de la Palestine. Il refuse également d'entendre les membres de la Commission de conciliation qui s'en trouve fort affectés[3].

  

Cependant, chez les Israéliens comme dans les pays arabes, on se réjouit de la signature de ce premier armistice porteur d'espoir. Au Quai d'Orsay, on attribue la bonne conduite de ce premier armistice à l'action du Dr Bunche opportunément et efficacement appuyée par les États-Unis. On estime aussi que l'Égypte, se trouvant en position de vaincue, n'avait d'autre solution que de faire des concessions.

 

 La raison de la position égyptienne est claire: depuis 1945, les questions panarabe et palestinienne avaient cédé le pas à la question anglaise. Les deux principaux objectifs du gouvernement égyptien étaient d'obtenir le retrait complet des Britanniques et l'unification de la vallée du Nil. N'obtenant sur ces deux fronts que des succès mitigés, il devait affronter une opposition intérieure véhémente et parfois violente. Désormais, profondément déçu dans sa croisade antisioniste, le gouvernement égyptien entend maintenant improviser une nouvelle politique orientée vers la Méditerranée, vers l'Occident et plus particulièrement vers les États-Unis. Bien que la France condamne ce désengagement envers la cause palestinienne, elle salue cette nouvelle orientation de la politique égyptienne.

  

Avec ce premier armistice apparaît le cadre dans lequel se déroulent les événements de l'année 1949. La division arabe au sein même de la Ligue se révèle au grand jour. Le nouvel État israélien a réussi à imposer sa supériorité et son unité interne. Cependant, chez les Occidentaux, la satisfaction générale de voir ce conflit réglé dans les meilleures conditions est altérée par l'attitude ambivalente et équivoque des Britanniques qui freinent par moments les négociations. La France dans ce contexte tente de tirer son épingle du jeu.

  

La réussite de ce premier armistice pousse d'autres pays à s'y engager. Ainsi, au mois de mars, des négociations plus délicates s'engagent entre la Transjordanie et Israël.

 

 

L'armistice très délicat avec la Transjordanie

 

 

Des relations privilégiées

 

 

Entre la fin de la guerre de 1948 et l'assassinat du roi Abd Allah en juillet 1951, la Transjordanie et Israël se sont réellement efforcés de conclure un traité de paix. Dès la fin de la première semaine de combat, le roi Abd Allah a atteint l'essentiel de ses objectifs en Palestine et souhaite rétablir des relations cordiales avec les Israéliens, ceci afin d'obtenir un accord clair de leur part sur ses ambitions territoriales en Cisjordanie. Le roi veut un accord formel avec le gouvernement israélien car il pense qu'il serait plus contraignant qu'un armistice et empêcherait les Israéliens de remettre en cause le statut politique de la Cisjordanie. Encore une fois, le représentant anglais à Amman, Sir Alec Kirbride et les ministres transjordaniens, désapprouvent la volonté de négocier un accord formel avec les Israéliens et prônent un accord de facto. Ils craignent que ce geste n'accroisse l'animosité du reste du monde arabe envers la Grande-Bretagne. Ce désaccord perdure jusqu'au moment de signer l'armistice.

 

 Le roi semble accorder plus d'importance à ses relations avec l'Occident, pensant qu'un rapprochement avec une grande puissance européenne assurerait la survie de son royaume. Ainsi, cette volonté d'alliance avec l'État israélien apparaît comme nécessaire à une politique pro-occidentale.

 

 

Double problématique, double négociations

 

 

Abd Allah doit agir sur deux fronts: négocier les lignes de cessez-le-feu et régler la partition de Jérusalem. À la fin du mois de janvier 1949, les deux parties se mettent d'accord sur un cessez-le-feu permanent et sur la division de facto de Jérusalem en prenant comme base les positions des deux armées. Pour ce deuxième point, des négociations secrètes se déroulent depuis la fin de l'année 1948 entre Israël et la Transjordanie à Shanoueh. Malgré les initiatives prises par l'ONU pour mettre en place les pourparlers de Rhodes, le roi Abd Allah laisse entendre qu'il continuera à négocier directement avec les Israéliens. Ces négociations bilatérales se déroulent bien, chaque partie fait des concessions, les Israéliens prennent la Nouvelle ville de Jérusalem et le roi Abd Allah annexe la Vieille ville. Cet accord, s'il n'a pas posé de problèmes apparents, souligne les appréhensions communes des deux parties: le gouvernement israélien est peu désireux de voir l'ONU exercer un contrôle militaire dans la Nouvelle ville, craignant d'ouvrir la voie à un contrôle politique ultérieur des Nations unies. La Transjordanie a une position assez voisine pour ce qui est des zones occupées à Jérusalem par la Légion arabe.

 

 Ce premier accord conclu, les discussions de Rhodes restent encore à régler. Sur ce sujet, les points de vue divergent, chacun voulant rester sur ses positions respectives issues des combats. De plus, un obstacle majeur se dresse encore sur la voie de la signature de l'armistice: la présence des troupes irakiennes en Samarie (la partie nord de la Cisjordanie). Les Irakiens ont décliné l'invitation de l'ONU à participer aux négociations d'armistice de Rhodes car, disent-ils, ils n'ont pas de frontières communes avec Israël. Ils considèrent également les accords d'armistice comme une reconnaissance indue de l'Etat israélien[4].

 

 

Les pourparlers d'armistice entre Israël et la Transjordanie débutent le 28 février 1949 dans l'île de Rhodes, après que les États-Unis et la Grande-Bretagne eurent fait pression sur le roi pour qu'il s'y rende. Sur ces questions militaires, les deux parties se montrent extrêmement méfiantes l'une envers l'autre: le roi veut que la ligne d'armistice coïncide avec la ligne d'incursion des patrouilles et les Israéliens réclament des garanties sur l'évacuation de la Samarie par les Irakiens, afin de récupérer le triangle «Djenin-Tulkarem-Naplouse». À ces problèmes s'ajoute la confusion qui règne au sein de la Ligue arabe. Les États arabes insistent pour que la Transjordanie prenne sur son territoire l'ensemble des réfugiés palestiniens. C'est à cette condition seulement qu'ils acceptent de soutenir les prétentions du roi Abd Allah sur la partie arabe de la Cisjordanie. Les Israéliens font également monter les enchères en demandant la zone dite du «petit triangle» (par opposition à la Samarie, le «grand triangle»), qui comprend plusieurs points stratégiques.

 

 Le 30 mars 1949, l'accord d'armistice est signé entre la Transjordanie et Israël à Shanoueh. Il s'agit du premier document écrit reconnaissant l'annexion de la Cisjordanie, avec en contrepartie le contrôle israélien sur la zone du «petit triangle», obligeant ainsi des milliers de Palestiniens à évacuer leur village pour faire place à de nouvelles coloniesjuives. Outre la mise en place d'une ligne d'armistice qui consacre l'ensemble des gains territoriaux pour Israël et des compensations surtout financières à la Transjordanie, l'élément notable de cet accord est la mise en place d'une commission chargée de finaliser le partage de Jérusalem. Cette structure va devenir, dans les années suivantes, le principal moyen de médiation des négociations israélo-transjordaniennes. Le Quai d'Orsay se demande si cette médiation imposée n'est pas là un moyen pour esquisser un accord à deux sur Jérusalem.

 

 

Le prix de la paix

 

 

Bien que l'accord dans l'ensemble soit bien accepté par les pays arabes, le roi a, une fois de plus, aux yeux nationalistes arabes, trahi leur cause. Il en est de même du côté israélien: les partis extrêmes combattent cet accord en reprochant à Israël d'avoir cédé une partie de la région à la Transjordanie, et d'avoir livré la Palestine arabe à Abd Allah et par conséquent à la Grande-Bretagne. Abd Allah se trouve néanmoins dans une position défensive sur le plan politique vis-à-vis d'Israël, d'autant plus que la Grande-Bretagne, du moins le croit-il, n'a pas l'intention de se mêler des questions de la Palestine arabe.

  

Pour le Quai d'Orsay, cet armistice était à la fois le plus délicat en raison des pressions britanniques tout au long des négociations, mais aussi le plus important par l'étendue du front israélo-transjordanien et de sa proximité avec des points vitaux d'Israël. Cependant, des questions restent en suspens, notamment le problème du départ des Irakiens. De même, selon Albert Vanthier à Tel-Aviv, le gouvernement d'Israël admet un peu rapidement que l'annexion de la Palestine arabe soit virtuellement réalisée. À l'issue de ce second armistice, la France, qui n'avait eu jusque-là qu'un rôle d'observateur, commence à sortir de sa réserve pour condamner le statut territorial qui s'ébauche sous ses yeux et qui «résulte de la guerre et de la conquête». La stratégie de l'État d‘Israël qu‘elle a pourtant soutenu militairement, semble lui laisser un goût amer.

 

 

Le rôle essentiel de la France lors des armistices du Liban et de la Syrie

 

 

En avril 1949 la France paraît donc avoir plus ou moins arrêté sa position et condamne la rigidité du gouvernement israélien. Ceci va lui permettre d'acquérir la confiance des deux derniers pays arabes n'ayant pas encore signé l'armistice avec Israël, le Liban et la Syrie, ses deux anciens «mandats». Elle devient alors un médiateur essentiel, et même sollicité, lors des ultimes négociations.

 

 

L'armistice avec le Liban: une opportunité pour la France

 

 

Pendant tout le mois de janvier 1949, Beyrouth demande le retrait israélien des zones du Liban sud où Tsahal occupe quatorze villages. C'est à cette condition que le Liban accepte de s'engager dans des négociations d'armistice. La France s'avère être la seule capable de conduire le gouvernement libanais à s'engager dans des discussions d'armistice. Armand Blanquet du Chayla, ambassadeur de France au Liban, s'efforce de faire fixer une date précise pour l'achèvement de l'évacuation des villages. Par ce geste, la France s'attire peu à peu la considération du gouvernement libanais. Le Quai d'Orsay envisage que la France se charge personnellement de faire connaître à Tel-Aviv l'engagement éventuel de Beyrouth, et il se pose ainsi en entremetteur incontournable entre les deux pays pendant toute la mise en place des négociations. Le gouvernement français essaie donc, par voie diplomatique, de trouver un rôle qui lui rapporte une certaine aura dans une région du monde où son influence décroît.

  

Le 1er mars 1949, le Liban accepte d'entrer en négociation avec Israël. Les pourparlers se déroulent à la fois sur l'île de Rhodes et à Rasen Nakoura, à la frontière libanaise avec «la Palestine», sous la médiation de deux assistants du Dr Bunche, Henri Vigier et le colonel Riley, respectivement français et américain. Les revendications d'Israël sont claires: le nouvel État est disposé à libérer au moins six villages libanais sur neuf, s'il reçoit la garantie que la Syrie, dernier pays à être encore en guerre à cette date, accepte de conclure un cessez-le-feu et d'entrer en négociation.

 

 

Une collaboration stratégique

 

 

La France œuvre pour que la Syrie accepte d'engager des pourparlers avec Israël afin de faciliter ceux avec le Liban. Cette action va s'avérer concluante et à la fin du mois de mars 1949, la délégation israélienne à Rasen Nakoura accepte d'évacuer intégralement les districts occupés dans le sud du pays, après des discussions avec l'armée libanaise, orchestrées par le médiateur français, Henri Vigier. Israël et le Liban signent un armistice le 23 mars qui fixe la ligne de démarcation comme étant une frontière politique. Une zone démilitarisée est établie de part et d'autre de celle-ci.

 

 

La pression simultanée de la France sur la Syrie et des États-Unis à Tel-Aviv, a donc contribué à lever les derniers obstacles s'opposant à la conclusion de cet accord. Celui-ci est satisfaisant pour le Liban qui, comme l'Égypte, en proie à des tensions internes, ne peut se laisser entraîner dans les affaires de Palestine. Pour le gouvernement français, cet accord arrive à un moment opportun. Il intervient alors qu'il s'apprête à reconnaître de facto l'État d'Israël. Ainsi, au cours des négociations qui ont précédé la reconnaissance, le Quai d'Orsay a pu demander et obtenir que l'armée israélienne évacue les territoires libanais occupés. Le gouvernement français apparaît alors comme celui qui permet aux négociations de paix avec le Liban d'aboutir. Il se révèle également aux yeux des pays arabes comme le défenseur de leurs intérêts[5]. Il apparaît d'ailleurs que l'État d'Israël, soucieux de négocier ces armistices dans les plus brefs délais et de s'assurer la reconnaissance de la France, reste indulgent face aux concessions faites au Liban, seuls les partis extrêmes israéliens dénoncent cet accord.

 

 

L'armistice avec la Syrie, un dilemme pour la France

 

 

Si les négociations avec le Liban se passent relativement bien, celles avec la Syrie s'avèrent plus délicates et entraînent la France dans un dilemme. Elles vont durer quatre mois, de mars à juillet 1949, ce délai plus long que pour les autres pays, est en grande partie dû aux changements politiques internes et au coup d'État du colonel Husni Zaïm en 1948. De plus, dès l'ouverture des négociations, le gouvernement syrien manifeste son désir de ne pas accepter comme base de ligne d'armistice la frontière syro-palestinienne et prétend obtenir un débouché sur la mer de Galilée occidentale (séparant ainsi le Liban et Israël) et reporter vers l'ouest la frontière syro-israélienne. Cette demande est irrecevable pour le gouvernement israélien. La Syrie a cependant un atout: elle occupe encore des territoires israéliens et l'État d'Israël s'étant retiré du Liban sud est privé d'un moyen de pression indirect sur Damas.

 

 L'aide de la France est de nouveau sollicitée par Israël. Maurice Fischer, représentant israélien en France demande au Quai d'Orsay d'user de son influence auprès du gouvernement syrien afin de lui faire comprendre «que son intransigeance ne saurait mener à de bons résultats»[6]. De son côté, pour faire aboutir ses plans, la Syrie sollicite aussi l'aide de la France, en la priant d'appuyer son point de vue auprès de la Commission de conciliation et du Conseil de sécurité. La France se retrouve face à un dilemme: pour son intérêt et en tant qu'ancienne puissance coloniale, elle se doit d'œuvrer pour la Syrie. D'un autre côté, sa place au Conseil de sécurité lui interdit de s'éloigner de son but premier, qui est de pousser les pays arabes à conclure un armistice de paix. Le gouvernement français n'entreprend rien dans un premier temps. La tension atteint son paroxysme lorsque, à la fin du mois d'avril 1949, la Syrie demande que la ligne d'armistice coïncide avec le cours du Jourdain. Israël refuse en menaçant de reprendre les combats et lance un ultimatum à la Syrie.

 

 

L'ultime recours: la France

 

 

C'est alors au tour des États-Unis de demander au gouvernement français de se faire l'intermédiaire entre Damas et Tel-Aviv, pour faire pression sur Husni Zaïm pour conclure un armistice. Ce rôle incombe au médiateur Henri Vigier. Après de nombreuses manœuvres de la part des États-Unis et de la France pour arriver à un compromis, les deux parties acceptent comme base de discussion les propositions élaborées par Henri Vigier, prévoyant le retrait total des forces syriennes ainsi que la démilitarisation des zones occupées par l'armée israélienne à l'est des lacs Houlé et Tibériade. L'armistice israélo-syrien est signé le 20 juillet 1949. Il reproduit les grandes lignes des accords antérieurs et conclut ainsi, en même temps que la première guerre israélo-arabe, les accords d'armistice de Rhodes commencés six mois plus tôt.

  

Tout le monde se félicite de la conclusion de cet ultime armistice. Cependant, pour le Quai d'Orsay, dont le rôle a été salué, cet accord masque une fois de plus les divergences et occulte les problèmes fondamentaux. Le désaccord réapparaît dès que sont abordées dans les négociations de paix les questions de frontières. Mais pour le moment il est estimé «raisonnable» à Tel-Aviv et «honorable» par le gouvernement de Damas.

 

 

L'enjeu des armistices de Rhodes

 

 

L'année 1949 constitue un tournant dans l'histoire du premier conflit israélo-arabe: grâce aux accords d'armistice de Rhodes on assiste à la seule tentative sérieuse en vue du règlement du conflit.

 

 Selon le Quai d'Orsay, les quatre armistices conclus, s'ils n'apportent pas encore la paix définitive, contribuent du moins à stabiliser la situation et par le jeu de l'accoutumance préparent sans aucun doute les esprits aux négociations de paix. Encore convient-il en Orient plus qu'ailleurs, de laisser le temps faire son œuvre et «de ne point remuer trop tôt des problèmes brûlants»[7]. Dans un premier temps, ces accords d'armistice soulignent la volonté de certains dirigeants arabes de sortir du problème palestinien le plus rapidement possible. C'est le cas de l'Égypte qui se désintéresse complètement de la question dès qu'elle a signé l'accord.

 

 L'un des points les plus importants de ces négociations de paix est qu'ils entraînent de facto la reconnaissance implicite de l'État d'Israël par tous les pays arabes cosignataires des accords d'armistice. D'autre part, cette étude permet de remettre en question une idée encore véhiculée de nos jours, celle du «refus arabe» de conclure une paix, présentée selon une gamme de variantes allant de l'irréalisme et de l'intransigeance, au mythe sioniste d‘une volonté arabe d'extermination des Juifs. L'étude des documents du ministère des Affaires étrangères français nous montre les limites de cette interprétation: la plupart des dirigeants arabes, vaincus, désirent conclure une paix au plus vite, mais sont repoussés par Israël.

 

 

Cette étude apporte également des pistes pour tenter d'expliquer le voile de silence qui recouvre les accords de Rhodes. En effet, de son côté Israël ne pouvait pas reconnaître que les États arabes étaient disposés à la paix avec l'État hébreu, sous peine de jeter à bas la légende du «refus arabe». De la même manière, les États arabes engagés dans une surenchère permanente autour de la question palestinienne, voulaient dissimuler cette reconnaissance gênante pour eux. Il y a eu, en quelque sorte, un «consensus négatif» pour laisser dans l'ombre les négociations de 1949[8].

  

Un nouvel éclairage sur le rôle de la France

 

 

Les armistices de Rhodes permettent également de contrebalancer l'opinion de certains historiens qui n'ont accordé à la France qu'un rôle très mineur dans le règlement de ce conflit. Il apparaît clairement, au contraire, qu'elle a tenu un rôle de médiateur même si, et le Quai d'Orsay le reconnaît fort honnêtement, ce sont les États-Unis qui orchestrent ces négociations. Plus encore, elle a été constamment sollicitée par les belligérants: par le camp israélien pour inciter le Liban ou la Syrie à entrer en négociation, mais également par les pays arabes, afin que le gouvernement français les aide à trouver une solution. La France fait alors figure «d'alliée» pour les pays arabes dans la recherche d'une issue à ce conflit. Les États-Unis également réclament son intervention lorsque la Syrie refuse de reprendre les négociations. Elle a eu une action symétrique et coordonnée avec Washington. Ralph Bunche, le médiateur par intérim lors des accords de Rhodes, félicite aussi la France pour son aide lors des pourparlers.

  

Bien qu'elle soit devenue, après la Seconde Guerre mondiale, une puissance moyenne, la France a encore sa place sur l'échiquier international et par son engagement, une certaine influence au Proche-Orient. La France a su générer autour d'elle un courant de sympathie et tirer profit d'une situation qui ne la mettait pas forcément au premier rang dans cette région. Par sa stratégie diplomatique, elle a su changer la méfiance des États arabes en confiance.

 

 Si cette étude apporte de nouvelles pistes de réflexion, certains problèmes restent en suspens.

 

 Le problème des réfugiés persiste encore. Depuis 1949, et jusqu'à aujourd'hui, le gouvernement de Tel-Aviv met constamment en avant la question de la sécurité lorsqu'il s'agit de faciliter le retour des populations palestiniennes chez elles ou de ne pas reconnaître un État palestinien. Tout un processus est bloqué à cause de cette question de sécurité, qui est considérée par beaucoup comme un prétexte et une fausse perspective.

 

 Enfin, un autre problème subsiste encore de nos jours, issu du règlement de ce conflit, celui de l'internationalisation de Jérusalem. Dès 1949, la froideur des relations bilatérales entre Israël et la France est en partie due aux réelles divergences entre les deux pays à propos du statut de la Ville sainte. En décembre 1949, alors que la France vote en faveur de la résolution de l'Assemblée générale des Nations unies qui réaffirme que Jérusalem doit être placée sous régime international, Israël décide aussitôt de transférer certains ministères de Tel-Aviv à Jérusalem. À la fin du mois, un texte adopté invite Israël à revenir sur sa décision et à s'abstenir de toute action susceptible de freiner la décision de l'Assemblée générale. On assiste dès lors en France à des campagnes de presse hostiles aux actions israéliennes.

 

 

Au total, si la France a su générer autour d'elle un courant de sympathie, quelles peuvent être les raisons de l'attitude de neutralité du Quai d'Orsay et de ses hésitations face à la reconnaissance de l'État d'Israël par la France?

 

 

Conclusion: de nouvelles perspectives diplomatiques pour la France

 

 

L'historiographie a souvent qualifié ce comportement comme un manque de stratégie politique à long terme, destiné à privilégier «l'attentisme». Certains parlent de «la répugnance de la France à marquer un appui officiel à Israël», d'autres «de son déclin». Pour André Kaspi, cette hésitation est la marque «d'une puissance moyenne inféodée au bloc occidental».

 

 L'analyse des archives permet de nuancer ces jugements. La France en 1949 est une puissance moindre comparée aux deux Grands. Elle conserve cependant un rôle non négligeable au Levant où elle réussi à retrouver une part de son influence traditionnelle. Mieux encore, c'est pour elle l'occasion de faire entendre sa voix aux Nations unies.

 

 Si la France s'engage par différentes voies dans l'affaire palestinienne, c'est parce que de multiples intérêts la lient aux musulmans, aux juifs et aux catholiques. Chacun de ces intérêts étant soutenu par une partie du gouvernement et de la diplomatie française, cet état de fait engendre obligatoirement des divisions. Ainsi, plus que de l'attentisme, l'attitude de la France doit être vue comme une politique de prudence et de sagesse. La création de l'État d'Israël a engendré une guerre, il est tout à fait compréhensible qu'elle hésite avant de le reconnaître. Durant la première moitié de l'année 1949, la France a montré qu'elle avait su composer entre les différents intérêts qu'elle avait dans les régions du Proche-Orient et du Levant, obtenant la confiance des pays musulmans et la garantie de voir ses intérêts se développer en Israël. À la fin de l'année 1949, une fois l'établissement des relations diplomatiques officiellement mis en place, le gouvernement français tente de sauvegarder à tout prix son influence dans cette région grâce à ses établissements et à ses œuvres. Or, aucune des assurances données par Israël n'est appliquée. Avec la reconnaissance, il n'existait plus de source de pression pour forcer les Israéliens à respecter leurs engagements sur la question des Lieux saints. Dès lors, les intérêts occidentaux, musulmans et le sort des réfugiés palestiniens ne sont plus pris en compte. Le nouvel État, plein d'ambitions, n'est pas aussi facilement manipulable qu'une colonie et n'accepte pas non plus le contrôle des Nations unies sur Jérusalem.

 

 Il est certain qu'il existe dans la classe politique et l'opinion françaises un engouement pour la cause sioniste et ce courant de sympathie n'a pas eu de prolongement diplomatique. La politique officielle consiste en effet à rechercher un certain équilibre entre Israël et les pays arabes. Cette attitude a été assez rigoureusement tenue jusqu'en 1954 par le Quai d'Orsay. À la fin de l'année 1949, les relations entre la France et Israël sont tendues et infructueuses, et elles le restent jusqu'en 1954, année qui ouvre une nouvelle phase dans les rapports franco-israéliens. C'est alors une autre histoire qui commence, marquée par une concordance plus grande entre politique extérieure de la France et opinion des Français vis-à-vis d'Israël.

 



[1]     La France et le règlement du premier conflit israélo-arabe, des accords d'armistice de Rhodes à l'établissement des relations diplomatiques franco-israéliennes (janvier-décembre 1949), disponible à la bibliothèque de l'IPR, de l'Université de Paris I.

[2]     MAE, 1944-1952, série Levant, vol. 412, télégramme de Gilbert Arvengas adressé au Département, Le Caire, 5 mars 1949, n°399.]

[3]     Ibid.

[4]     MAE, 1944-1952, série Levant, vol. 412, télégramme de la Légation de France en Irak adressé au Département, Bagdad, 19 février 1949, n°96.

[5]     Ce passage est développé dans la seconde partie de mon mémoire, La France et le règlement du premier conflit israélo-arabe, des accords d'armistice de Rhodes à l'établissement des relations diplomatiques franco-israéliennes (janvier-décembre 1949), p. 53 à 91.

[6]     MAE, 1944-1952, série Levant, vol.412, note du gouvernement de l'État d'Israël à la DAL, Paris, 5 mai 1949, non numérotée.

[7]     MAE, 1944-1952, série Levant, vol. 412, télégramme d'Édouard-Félix Guyon adressé à Robert Schuman, Tel-Aviv, 27 juillet 1949, n°424.

[8]     Cité par LAURENS (Henry), «travaux récents sur l'histoire du premier conflit israélo-arabe», Revue Maghreb-Machrech, DF, n°132, juin 1991