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Eugenia Palieraki, Les manifestations de rue à Santiago du Chili (1970-1973)

Les manifestations de rue à Santiago du Chili (1970-1973)

 

 

Bulletin n° 13, printemps 2002

 

 

 

 

 

 

Eugenia Palieraki

 

 

Le 4 septembre 1970, Salvador Allende est élu président de la République du Chili. Deux mois plus tard, il constitue un gouvernement socialiste, l'Unité Populaire[1], dont l'objectif était d'assurer une transition pacifique dans l'établissement d'un socialisme d'État, but ultime de l'action politique de Salvador Allende.

Cette volonté d'imposer le socialisme sans l'aide de la révolution armée et par des moyens légaux et pacifiques attira l'attention internationale qui qualifia cette expérience de «voie chilienne vers le socialisme». Elle a fait naître l'espoir chez les uns, la peur chez les autres. À peine trois ans plus tard pourtant, le 11 septembre 1973, la tentative de Salvador Allende se soldait par un coup d'État militaire qui instaura un régime autoritaire, un des plus longs de l'Amérique latine. Ce qui peut être considéré comme l'échec de la «voie chilienne vers le socialisme», alimenta dès lors de nombreux débats, souvent passionnés.

 

 

L'état de la bibliographie

 

 

La répression particulièrement violente déclenchée par la junte militaire ainsi que l'instauration d'un régime autoritaire n'ont pas favorisé la réflexion sur l'échec de l'expérience socialiste des années 1970-1973. Une littérature abondante se constitua pourtant à ce sujet dès les premières années qui suivirent le coup d'État, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du Chili. Force est de constater que cette littérature est bien souvent enfermée dans une vision partisane et manichéenne des choses.

  

Pendant très longtemps, et encore aujourd'hui, une thèse fut soutenue, qui voyait dans l'interventionnisme américain le principal responsable de la chute de Salvador Allende. Cette interprétation, défendue entre autres par les intellectuels communistes, avait le mérite de coller à un cadre idéologique; celui qui présentait «l'impérialisme américain» comme ayant engagé une guerre sans merci contre la volonté d'un peuple de construire une société meilleure[2]. Cette explication se révèle néanmoins très pauvre pour éclairer la chute du gouvernement Allende. Bien qu'il soit établi que le gouvernement américain ne voyait pas l'expérience socialiste chilienne d'un bon œil et qu'il fit tout pour que cette expérience échoue, la thèse de l'«intervention» américaine ne suffit pas à en expliquer les raisons du processus, qui sont pourtant essentielles pour la compréhension de cette période. La grande opposition que le gouvernement de l'Unité Populaire rencontra dans ses tentatives de réformes, les divisions que connut cette coalition gouvernementale durant tout son mandat, le soutien au régime putschiste d'une grande partie de la population..., tout cela ne relève assurément pas de l'interventionnisme américain.

  

Plus récemment, deux autres thèses ont apporté un éclairage nouveau à ces événements en recherchant les raisons de la chute du régime à l'intérieur des frontières du Chili. La première voit dans la chute de l'Unité Populaire le résultat de ses idées trop radicales pour les mentalités chiliennes des années 1970. Elles auraient jeté les classes moyennes effrayées dans les bras de la droite. De cette radicalisation démesurée, l'extrême gauche révolutionnaire, coupable d'avoir sans cesse doublé le gouvernement sur sa gauche, serait le principal responsable. La deuxième thèse prend l'exact contre-pied de la première en affirmant, au contraire, que le gouvernement fut fautif de ne pas avoir su utiliser la dynamique créée par les secteurs les plus radicaux de la société. Selon cette thèse, l'affrontement entre le régime et ses opposants était inévitable, et si le gouvernement n'avait pas cherché à l'éviter perpétuellement, les militants les plus radicaux l'auraient emporté sur le terrain. Or, en s'isolant de ceux qui auraient dû être ses «alliés objectifs», la direction de l'Unité Populaire se condamna elle-même à la défaite[3].

  

Ces dernières années, d'autres tentatives de compréhension de l'expérience socialiste de l'Unité Populaire virent le jour. Il s'agit notamment de travaux universitaires, et non plus d'œuvres de militants, qui se rapprochent par conséquent plus de l'objectivité nécessaire à toute démarche historique et s'éloignent ainsi des analyses partisanes que cette période a particulièrement suscitées. On peut notamment citer les travaux de Ingrid Seguel-Boccara et de José del Pozo[4].

 

 

Originalité du sujet et objectif de notre étude

 

 Notre étude, qui va de l'élection d'Allende au coup d'État de Pinochet, a tenté de donner une interprétation différente de l'échec du gouvernement socialiste. Pour y parvenir, nous nous sommes placé en observateur d'un phénomène politique capital de cette période, les manifestations de rue qui eurent lieu à Santiago, depuis les rassemblements électoraux des trois candidats pour les élections présidentielles de 1970 jusqu'aux dernières manifestations, quelques jours avant le coup d'État, autrement dit trois années denses, de septembre 1970 à septembre 1973. Pour mener à bien ce sujet, dont l'étude n'avait pas encore été sérieusement entreprise par les latino-américanistes, nous nous sommes inspiré de la très riche bibliographie qui existe en France[5] mais aussi dans les pays anglo-saxons[6].

  

Le choix de la ville de Santiago, capitale du Chili, s'est imposé «naturellement», par l'importance objective que cette ville détient, centre politique et géographique du pays et ville la plus peuplée du pays. Importance symbolique également puisque les événements se déroulant à Santiago ont une résonance particulière, étant la ville de référence pour tous les Chiliens. Les acteurs de ces événements sont des acteurs nationaux, hommes politiques ou simples citoyens. Le rôle des puissances étrangères n'a été étudié que dans la mesure où celles-ci ont constitué une référence dans l'imaginaire collectif, ainsi qu'un point de départ dans l'interprétation de la période par ses propres acteurs.

 

 L'étude des manifestations de rue nous a permis d'avoir une image cohérente de la société de Santiago, mais également du Chili en général. L'analyse des manifestations se révèle en effet un redoutable instrument pour qui s'intéresse à la température politique d'une ville ou d'un pays. La période du gouvernement de l'Unité Populaire a ainsi été marquée pardes «coups de chaleur» et par une fièvre parfois inquiétante qui paraissait s'emparer des citoyens les plus tranquilles. Durant ces trois années, ce qui surprend d'emblée, c'est une présence constante dans la rue de Santiago de tous les partis et de toutes les tendances politiques. Les manifestants y étaient en effet très nombreux et ils venaient de tous les milieux sociaux. L'étude de ces manifestations permet de suivre parfois pas à pas la création de nouvelles identités politiques et sociales, que l'arrivée de la gauche au pouvoir avait favorisée. Elle permet également de mesurer la tentative de l'Unité Populaire pour construire le socialisme et l'effort de l'opposition pour l'en empêcher, à travers l'analyse des succès ou des échecs des discours visant à mobiliser «le peuple» ainsi que dans le choix des symboles autour desquels la population était appelée à s'identifier. Ainsi, l'étude des manifestations de rue est certainement un des meilleurs postes d'observation pour constater le passage de la lutte politique entre l'Unité Populaire et son opposition, du niveau institutionnel et légal au niveau de la société civile. C'est de ce poste que l'on peut observer les formes que ce conflit a pris, la plus importante étant celle de la domination de l'espace public de la capitale, domination capable d'assurer la victoire définitive d'un camp sur l'autre. Or, à voir Santiago transformé en champ de bataille par ce qui deviendra une «guerre civile larvée», on ne peut s'empêcher de se demander si les manifestations de rue dans le contexte du Chili de l'Unité Populaire furent compatibles avec le régime démocratique et si ces manifestations ne favorisèrent pas l'établissement de la Junte militaire, seule capable finalement d'enrayer un conflit qui gangrenait la société civile et en menaçait la paix.

 

 

Les sources et leur traitement

 

 

La source principale sur laquelle nous avons fondé notre étude sont les journaux et les revues de la période. Deux difficultés principales sont inhérentes à ce type de sources. Tout d'abord, la presse est nécessairement fragmentaire et subjective, l'historien se devant donc de la critiquer en permanence. Elle ne permet certainement pas de dresser une liste exhaustive des manifestations qui se sont déroulées sous le gouvernement de l'Unité Populaire. Elle est également loin parfois de l'exactitude et du détail des archives policières. Pour pallier ce problème, nous avons, dans la mesure du possible, essayé de comparer les informations de différents quotidiens et de différentes revues, de sensibilités politiques opposées. Malgré «l'imperfection» des sources, nous avons ainsi la certitude de ne pas être passée à côté d'événements majeurs. La deuxième difficulté se situe dans l'appareil critique qu'il faut parfois déployer pour analyser le discours très politisé, et très partisan, de l'ensemble des quotidiens de la période. Lorsque la comparaison des différents journaux à notre disposition ne suffisait pas, nous avons eu recours à la bibliographie concernant la presse sous l'Unité Populaire, pour mieux saisir dans le détail les tendances politiques des différents journaux[7]. En dehors de ces difficultés, la presse constitue une source magnifique et son étude permet d'avoir accès au «vécu», à la vie quotidienne des Chiliens de cette période, et d'appréhender leur imaginaire politique.

 

 Le journal auquel nous avons eu recours le plus fréquemment est le quotidien El Mercurio, premier quotidien fondé au Chili et qui constitue jusqu'à aujourd'hui le journal chilien de référence. Quoiqu'il ait été le principal quotidien de l'opposition au gouvernement d'Allende, El Mercurio constitue la source la plus riche en informations sur les manifestations organisées autant par l'opposition que par l'Unité Populaire ou l'extrême gauche. Les descriptions que faisait ce journal du déroulement des manifestations, notamment lorsque des incidents violents éclataient, ne sont toutefois pas toujours dénuées d'ambiguïtés. La comparaison s'imposait alors avec les articles des autres quotidiens, tels que La Nación, El Siglo et Clarín, qui soutenaient la politique du gouvernement de l'Unité Populaire et qui nous ont fourni un matériel riche sur l'organisation des grandes manifestations, les tracts ou les plans des itinéraires qu'empruntaient les défilés. Les autres quotidiens de l'opposition, tels que La Segunda, La Tercera et La Prensa ont été utilisés de façon marginale. La raison principale est essentiellement pratique: les numéros disponibles dans les bibliothèques françaises et notamment à la BDIC sont très peu nombreux. Tarea Urgente, organe des «cordons industriels» et des «commandos communaux», malgré l'irrégularité de sa parution, nous a pour sa part fourni des informations très intéressantes sur la manière dont étaient vues les manifestations de la gauche et de l'extrême gauche par les acteurs eux-mêmes et ce grâce aux entretiens et aux articles écrits par les manifestants eux-mêmes. Enfin, le bi-hebdomadaire Punto Final, expression de l'extrême gauche extra-gouvernementale, ainsi que de certaines tendances les plus à gauche au sein de la coalition gouvernementale, nous a permis d'avoir accès à des analyses des grands événements politiques, ainsi que celles des principales manifestations. Ces analyses, bien que très marquées idéologiquement, offrent des éléments de réflexion très intéressants quant à leur critique de l'opposition mais aussi de la gauche gouvernementale. Elles offrent également une approche sérieuse et critique, qui contraste avec celle de la plupart des quotidiens et des revues de la période, nettement sensationnaliste.

 

 

Action collective et construction identitaire

 

 

Mille jours de gouvernement de l'Unité Populaire suffirent à démentir l'utopie de la «voie chilienne vers le socialisme», autrement dit l'utopie de la mise en place d'un socialisme d'État de manière pacifique. L'idée qu'une grande partie des Chiliens s'était faite de la construction d'une société plus juste céda rapidement la place à un sentiment de crise et d'insécurité qui ne fit que croître. Dans cette évolution rapide du capital de sympathie dont avait pourtant joui l'Unité Populaire à ses débuts, les manifestations de rue ont joué un rôle fondamental. Mais elles permirent également, et surtout, un renversement complet du rapport de force entre l'Unité Populaire et son opposition.

 

 Au début de son mandat, l'Unité Populaire jouissait incontestablement d'appuis populaires solides. Cela lui permettait une présence très dynamique dans la rue et la domination presque exclusive de l'espace public. La direction de la coalition gouvernementale ne sut pourtant pas profiter de ce dynamisme et des conditions favorables qu'il permettait, afin de construire sa domination dans l'échiquier politique institutionnel et créer ainsi une nouvelle identité de gauche, l'identité de la gauche au pouvoir. Durant sa première année au pouvoir, l'Unité Populaire resta enfermée dans un discours ambigu, hésitant entre le prêche révolutionnaire, porteur à ce moment-là, et un populisme relevant des origines politiques de ses dirigeants[8]. De plus, il existait un véritable décalage entre ce discours révolutionnaire de la première année, dont chaque manifestation témoigne, et une pratique de gouvernement soucieuse de ne pas briser les apparences de la légalité. C'est ainsi que la légalité respectée lassait ou frustrait une partie de la population qui attendait des actes, tandis que les propos révolutionnaires en effrayaient une autre qui écoutait ces promesses avec effroi. Ce fut assurément une erreur stratégique.

 

 La distance que le discours avait prise sur les actes eut rapidement des conséquences politiques concrètes. À la fin de la première année de pouvoir, deux courants idéologiques apparurent au sein de l'Unité Populaire: un courant «révolutionnaire» et un courant«réformiste». Le courant «révolutionnaire» visait à la construction immédiate du «pouvoir populaire»[9]. Dans cette optique, les manifestations de rue, expression spontanée et authentique de la volonté populaire, devaient être à la base de la construction de ce nouveau pouvoir. On retrouvait dans ce courant l'aile gauche de l'Unité Populaire et l'extrême gauche extra-gouvernementale, mise à l'écart de la gestion politique par la direction de la coalition[10]. Les expressions principales de ce courant devinrent les manifestations des mouvements de jeunesse de l'Unité Populaire, mais aussi et surtout les manifestations des pobladores et des ouvriers des cordons industriels[11]. Ces deux mouvements allaient bâtir progressivement une nouvelle conception de la politique, celle d'une démocratie directe et territoriale qui prenait corps à travers les manifestations qu'ils organisaient. Ils n'arrivèrent cependant pas à imposer cette conception auprès de la direction de l'Unité Populaire, ni à la faire adopter par des secteurs plus larges de la société chilienne. Ce courant resta donc très limité dans l'espace -la périphérie populaire et ouvrière du «Grand Santiago»- et dans le temps -la dernière année du gouvernement de l'UP.

 

 Le courant «réformiste», représenté notamment par la direction de l'Unité Populaire et par le Parti communiste, évolua vers une idéologie de moins en moins «révolutionnaire», soucieux de trouver la base d'un consensus mythique. Dans leur effort de contester le point de vue des «révolutionnaires», les «réformistes» réduisirent la fonction de la manifestation de rue à une simple contestation de la force de l'adversaire et à une démonstration de sa propre force. Cette évolution fut néanmoins dramatique dans la mesure où au même moment le conflit débordait le cadre institutionnel pour s'étendre à toute la société civile. La rue devenait l'espace par excellence où la légitimité pouvait et devait se conquérir. Les grandes manifestations organisées par le Comité central de l'Unité Populaire s'institutionnalisèrent, s'officialisèrent et devinrent de plus en plus conventionnelles. Le discours révolutionnaire de la première année disparaissait progressivement pour laisser place à un discours au patriotisme mal défini. Au moment où l'opposition remettait en cause la légitimité même du gouvernement de gauche, les manifestations de l'Unité Populaire ne contribuèrent en aucun cas à la consolidation d'une identité de gauche capable de se défendre, ni à la légitimation des choix politiques effectués. Au contraire, ces manifestations devinrent de plus en plus routinières et se caractérisèrent par une absence dans le renouvellement des références et des symboles, ce qui contribua à la «momification» du discours officiel de la coalition au pouvoir.

 

 L'opposition, sortie du malaise qu'elle avait connu au lendemain de sa défaite électorale, se regroupa autour de positions défendues initialement par l'extrême droite. L'alliance des principaux partis de l'opposition, inédite dans l'histoire du Chili, s'effectua et gagna sa légitimité à travers les manifestations de rue[12]. Le début de cette alliance fut marqué par des manifestations communes des mouvements de jeunesse de la Démocratie Chrétienne, du Parti National et de Patria y Libertad[13]. Par la suite, la naissance d'une opposition unifiée devint officielle et cette opposition se consolida notamment à travers la grande «marche aux casseroles vides»[14]. À partir de ce moment-là, les manifestations de rue de l'opposition marquèrent les moments cruciaux de son évolution et entérinèrent la naissance de deux camps politiques opposés. Ces deux camps ne se construisirent pas uniquement autour de positions politiques distinctes, mais également autour d'oppositions sociales et idéologiques.

  

À travers ses grandes mobilisations, l'opposition réussit à créer une nouvelle identité, ainsi qu'un projet politique global qui répondait au projet socialiste de l'Unité Populaire. Cette identité fut construite autour du respect des valeurs du passé, mais également autour d'un projet original pour l'avenir du pays. La société chilienne devait être une société pacifique, harmonieuse, bâtie sur les valeurs du travail et de la famille. Cette image de la «société idéale» était véhiculée par les manifestations de rue de l'opposition. Les gremios[15], nouveaux protagonistes de ces manifestations, occupèrent une place très importante au sein de la nouvelle utopie de droite: ils incarnaient en effet le travail et la discipline, bases du nouvel ordre souhaité. A côté des gremios, les femmes qui défilaient dans les rangs de l'opposition représentaient, elles, la famille et le sacrifice dû à la nation. Quant aux jeunes militants, ils étaient l'incarnation de l'avenir mais également de la volonté d'une société unie, alternative à la «société sans classes» que souhaitait l'Unité Populaire.

 

 Toutes les manifestations organisées par l'opposition, unie ou divisée, se plaçaient dans un cadre idéologique unique ayant un seul discours et une seule vision politique et sociale cohérente et solide. L'opposition réussit, à travers ses manifestations, à placer son discours dans la continuité de la culture politique nationale, tout en renouvelant ses repères et en s'inspirant d'autres univers symboliques. Des symboles traditionnellement populaires ou même de gauche furent ainsi intégrés à son répertoire. L'opposition sut également s'adapter aux nouvelles données que la situation avait créées. Elle sut profiter de la transformation du conflit politique en un affrontement dont le cœur était à présent la société civile dans son ensemble. Elle garda une présence constante et régulière dans la rue, en y confirmant constamment sa domination. Cette domination de l'espace public par l'opposition passait aussi par l'utilisation de la violence. Elle réussit toutefois à intégrer cette violence dans un discours, stigmatisant l'incapacité du gouvernement à maintenir l'ordre social.

 

 Ceci nous amène à nous interroger sur les liens ambigus entre manifestations de rue et démocratie. Toute démocratie saine connaît en effet des conflits politiques, dont on est tenté de dire qu'il existe des maisons pour cela (les parlements). Lorsque le conflit politique glisse d'un terrain strictement politique pour envahir finalement toute la société civile, plus qu'une crise de la démocratie, ne peut-on pas déjà parler d'une première étape dans l'installation d'un régime autoritaire? La réalité paraît cependant plus compliquée. Les manifestations de rue sous le gouvernement d'Allende permirent l'expression de la complexité qui caractérisait la scène politique à ce moment-là, et dont les élections ne constituaient qu'un pâle reflet. Elles furent le moyen d'expression par excellence de l'aile gauche de l'Unité Populaire et la principale voie dans la tentative de construction de son modèle socialiste, alternatif à celui de la direction de l'Unité Populaire. À la fin de la première année de gouvernement, la société chilienne était déjà divisée en deux et les élections ne faisaient que refléter cette division et n'apportaient aucune solution. Les manifestations de rue permirent aux deux camps de se mesurer à un autre niveau afin de consolider leur domination sur l'espace public ainsi que d'asseoir la légitimité de leurs projets politiques. L'opposition sut répondre à ce défi, contrairement à la direction de l'Unité Populaire. Et si le projet politique de l'opposition prit finalement le caractère d'une intervention militaire et la mise en place d'un régime autoritaire, ceci n'est vrai qu'à partir des élections de mars 1973[16]. Que cette issue ait finalement triomphé des autres, cela fut possible grâce à l'identité solide et cohérente que l'opposition s'était forgée tout au long du gouvernement socialiste, à travers les manifestations qu'elle organisa. Cette identité, enracinée dans la culture politique nationale et proche des nouvelles données politiques et sociales, permit à une grande partie des Chiliens de s'y reconnaître et d'y trouver une alternative au discours socialiste «d'exclusion» et de lutte de classes.

 



[1] L'Unité Populaire fut une coalition de six partis politiques en vue des élections présidentielles de 1970: le Parti socialiste (PS), le Parti communiste (PC), le Parti radical (PR), le Mouvement d'Action Populaire Unitaire (MAPU), c'est-à-dire une scission de l'aile gauche de la Démocratie Chrétienne, le Parti social-démocrate (PSD) et l'Action Populaire Indépendante (API), un petit parti social-démocrate.

[2] Cette thèse a été diffusée essentiellement en Europe par des ouvrages, des articles de revues et des films au lendemain du coup d'État. Les ouvrages les plus représentatifs de ce courant historiographique restent ceux du communiste espagnol et conseiller d'Allende, Joan Garces. Voir notamment Allende et l'expérience chilienne, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, coll. Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, n°207, 1976, 285 p. et Le problème chilien: démocratie et contre-révolution, Verviers, Marabout, coll. Monde Moderne, 1975, 350 p.

[3]     Pour une analyse plus détaillée de ces deux thèses, ainsi que pour une présentation de leurs principaux représentants, voir GUILLAUDAT (Patrick), MOUTERDE (Pierre), Les mouvements sociaux au Chili: 1973-1993, Paris, L'Harmattan, coll. Recherches et Documents Amériques Latines, 1995, p.50-63.

[4]     SEGUEL-BOCCARA (Ingrid), Les passions politiques au Chili de l'Unité Populaire (1970-1973). Un essai d'analyse socio-historique, Paris, L'Harmattan, coll. Recherches et Documents Amériques Latines, 1997, 447 p.; POZO (José del), Rebeldes, reformistas y revolucionarios: una historia oral de la izquierda chilena en la época de la Unidad Popular, Santiago du Chili, Documentas, 1992, 369 p.

[5]     Voir notamment La manifestation, sous la direction de FAVRE (Pierre), Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1990, 391 p.; FILLIEULE (Olivier), Stratégies de la rue: les manifestations en France, Paris, Presses des Sciences Politiques, 1997, 435 p.; TARTAKOWSKY (Danielle), Le pouvoir est dans la rue. Crises politiques et manifestations en France, Paris, Aubier,1998, 196 p.; CEFAI (Daniel) et TROM (Dany) (dir.), Les formes de l'action collective. Mobilisations dans les arènes publiques, Paris, Ed. de l'EHESS, 2001, 315 p.

[6]     Sur les manifestations de rue et les mouvements sociaux en général, voir OBERSCHALL (Anthony), Social Conflict and Social Movements, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1973, 371 p.; OLSON (Mancur), The Logic of Collective Action: Public Goods and the Theory of Groups, Cambridge, Harvard University Press, 1965, 176 p.Pour une synthèse des théories autant françaises qu'anglo-saxonnes, voir TARROW (Sidney), El poder en movimiento. Los movimientos sociales, la acción colectiva y la política, Madrid, Alianza Editorial, 1997, 369 p.

[7]     Une bibliographie assez riche, mais très polémique existe sur ce sujet. Sur le quotidien El Mercurio, ainsi que sur l'ensemble de la presse de l'opposition, voir les ouvrages de SUNKEL (Guillermo), El Mercurio: diez años de educación politico-ideológica: 1969-1979, Santiago du Chili, ILET, 1983, 149 p.; DOONER (Patricio), Periodismo y política: la prensa de derecha en Chile 1970-1973, Santiago, Ed. Instituto Chileno de Estudios Humanísticos, 1976, 95 p.; URIBE ORTEGA (Hernán), «Chile. Los medios: arma de guerra encubierta», Comunicación y dependencia en América Latina, Mexico, Ed. de la UNAM, 1979, p. 55-70. Pour une vision plus générale de la presse sous l'UP, voir MATTELARD (Armand), Mass média, idéologies et mouvement révolutionnaire au Chili, 1970-1973, Paris, Anthropos, 1974, 236 p.; BUCKMAN (Robert), «Birth, Death and Resurrection of Press Freedom in Chile», Communication in Latin America: Journalism, Mass Media and Society, 1996, n°14, p. 155-181.

[8]     Voir SARGET (Marie-Noëlle), Système politique et Parti Socialiste au Chili. Un essai d'analyse systémique, Paris, L'Harmattan, Coll. Recherches et Documents Amériques Latines, 1994, p.374 et suivantes; MIRES (Fernando), «Les contradictions de l'Unité Populaire», dans Le Chili de 1970 à 1990: de l'Unité Populaire à l'après Pinochet, POZO (José del) et JACOB (André) dir., Québec,VLB, 1994, p. 31-47.

[9]     Le concept de «pouvoir populaire» -d'origine léniniste- fut le concept politique le plus utilisé durant le gouvernement de l'Unité Populaire. Le «pouvoir populaire» devait être exercé directement par le «peuple» et était destiné à s'opposer au pouvoir institutionnel, à l'appareil d'État contrôlé par la bourgeoisie. Pour une analyse plus détaillée de ce concept, ainsi que des controverses qu'il a générées au sein du gouvernement de l'UP, voir GARCES (Joan), op. cit., p. 291-294 et 305; ALTAMIRANO (Carlos), Chili: les raisons d'une défaite, Paris, Flammarion, coll. La rose au poing, 1979, p. 105-115.

[10] Le principal mouvement de la gauche extra-parlementaire était le MIR (Mouvement de la Gauche Révolutionnaire). Bien qu'il n'ait pas participé à la coalition gouvernementale, son influence idéologique, notamment sur l'aile gauche du Parti Socialiste, est incontestable. Voir LABROUSSE (Alain), L'expérience chilienne, Paris, Le Seuil, coll. Combats, 1972, p.122, 137-139, 225 et 374; MUNSTER (Arno), «Le Chili entre l'Unité Populaire et l'affrontement de classes», Les Temps Modernes, décembre 1972, n°317, p.965-998; NAJMAN (Maurice), Le Chili est proche: révolution et contre-révolution dans le Chili de l'Unité Populaire, Paris, François Maspero, coll. Cahiers Libres, n°263-264, 1974, 310 p.

[11]    On appelait Pobladores les habitants des bidonvilles (poblaciones) construits à la périphérie de Santiago. Dans certaines poblaciones, l'aile gauche de l'Unité Populaire et le MIR avaient des soutiens très forts. Voir notamment CASTELLS (Manuel), Luttes urbaines, Paris, François Maspero, coll. Cahiers Libres, n°244, 1973, 131 p. Quant aux «cordons industriels», il s'agissait de zones industrielles spécialisées dans un domaine précis. Sous le gouvernement de l'UP, une grande partie des cordons industriels ont été nationalisés ou occupés par les ouvriers qui demandaient leur nationalisation, ainsi que l'autocontrôle de la production. Voir SILVA (Angelica) et SANTA LUCIA (Patricia), «Les «cordones industriales»: une expression du pouvoir populaire au Chili», Les Temps Modernes, janvier-février 1975, n°342-343, p. 707-743.

[12]    Les principaux partis de l'opposition étaient alors le Parti National (PN) représentant la droite traditionnelle chilienne, les centristes de la Démocratie Chrétienne (DC), le Parti de la Gauche Radicale (PIR) et la Démocratie Radicale (DR), ces deux derniers étant des scissions de droite du Parti Radical (PR), qui participait à la coalition de l'UP. Ces quatre partis de l'opposition se regroupèrent à partir de 1972, pour former la Confédération Démocratique (CODE).

[13]    Patria y Libertad est un mouvement d'extrême droite extra-parlementaire qui joua un rôle très important durant cette période. Il fut fondé six jours après la victoire électorale de l'Unité Populaire et prétendit dès le début lutter par tous les moyens, aussi bien légaux qu'illégaux, contre le gouvernement en place.

[14]    La «marche aux casseroles vides», effectuée le 1er décembre 1971, a été une des manifestations les plus importantes, sinon la plus importante durant le gouvernement de l'Unité Populaire. Ce furent principalement des femmes qui y participèrent, en opposition au gouvernement. Elle fut appelée ainsi à cause des casseroles qu'apportaient avec elles les manifestantes et sur lesquelles elles tapaient en défilant, dénonçant ainsi la cherté de la vie et le manque de biens alimentaires qui caractérisaient, selon elles, le gouvernement de l'Unité Populaire. La «marche aux casseroles vides» est la première apparition publique de tous les principaux partis de l'opposition ensemble. Sur le rôle des femmes de l'opposition dans la chute du gouvernement socialiste, voir DONOSO LOERO (Teresa), La epopeya de las ollas vacías, Santiago, Gabriela Mistral, coll. Pensamiento Contemporáneo, 1974, 150 p.; MATTELARD (Michèle), La cultura de la opresión femenina, Mexico, Era, coll. Serie Popular, n°46, 1977, 207 p.; SEGUEL-BOCCARA (Ingrid), op.cit., p. 304-318.

[15]    Les gremios sont des corporations. Sous le gouvernement de l'UP, les gremios regroupant des commerçants, des professions libérales, des industriels et des grands propriétaires fonciers furent parmi les opposants les plus résolus. Les grèves déclenchées par les gremios, notamment durant le mois d'octobre 1972 mais aussi durant les derniers mois précédant le coup d'État, ont contribué en grande partie à déstabiliser le gouvernement d'Allende.

[16]    Le 4 mars 1973, des élections législatives eurent lieu auxquelles l'Unité Populaire obtint 43,4% des voix et la CODE (l'opposition unie) 54,7%. Ces élections avaient été présentées par les deux coalitions comme un plébiscite. Si l'opposition obtenait les deux tiers au parlement, elle avait la possibilité d'accuser constitutionnellement le Président et de le démettre de ses fonctions. À l'inverse, si l'Unité Populaire obtenait un bon résultat, elle prouvait le caractère massif du soutien populaire dont elle jouissait. Toutefois, les résultats obtenus par chacune des deux coalitions ne faisaient que prouver que le pays était et restait profondément divisé. C'est seulement après les élections de mars 1973, que la CODE favorisa définitivement les solutions non-démocratiques. Voir SEGUEL-BOCCARA (Ingrid), op.cit., p. 371-375.