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Emmanuelle Cathelineau, Réfugiés et personnes déplacées. Les pions de l'échiquier bosniaque (1992-juillet 2001)

Réfugiés et personnes déplacées. Les pions de l'échiquier bosniaque (1992-juillet 2001)

 

 

Bulletin n° 13, printemps 2002

 

 

 

 

 

Emmanuelle Cathelineau

 

 

En 1999, la «poudrière balkanique» refait surface sur nos écrans. La purification «ethnique» qui vise ostensiblement les Albanais du Kosovo a un goût de déjà vu dans la région. Ces milliers de réfugiés se dirigent principalement vers l'Albanie et la Macédoinemais certains vont trouver refuge en Bosnie-Herzégovine. À côté d'eux, parfois dans les mêmes centres d'hébergement collectif, vivent toujours des déplacés de la guerre qui a fait rage sur le territoire bosniaque entre 1992 et 1995.

Tombés dans l'oubli collectif depuis les accords de paix, ces témoins de la guerre et de la gestion discutable de la paix se rappellent à notre mémoire. Le conflit en Bosnie-Herzégovine a fait partie de mon quotidien télévisuel au moment des faits mais j'étais alors trop jeune pour me sentir concernée et essayer de comprendre ce qui était et reste une guerre des plus complexes.

 

Pour satisfaire mon souhait tardif de réponses à propos du déplacement forcé en ex-Yougoslavie et parce que les événements du Kosovo étaient trop récents et sujets à controverses, j'ai choisi d'étudier les réfugiés et les personnes déplacées de Bosnie-Herzégovine de 1992 à l'été 2001. Le choix des dates en fonction du sujet était doublement pertinent: d'une part, je disposais d'un certain recul pour analyser les sources «à froid»; d'autre part, le sujet était (et est) toujours d'actualité et la mise en relation avec le présent est d'autant plus intéressante que cette page de l'histoire bosniaque n'est toujours pas tournée.

 

L'exemple tragique de la Bosnie-Herzégovine est toujours cité dans les ouvrages consacrés aux réfugiés et aux personnes déplacées. Le nombre de ces livres a considérablement augmenté en raison du nombre croissant de «déracinés» et de la nécessité d'améliorer la gestion de ce type de crise par les différents acteurs impliqués.

 

De même, la migration forcée est inéluctablement traitée dans la pléthore d'ouvrages rédigés par des témoins, des historiens et des journalistes à propos des guerres en ex-Yougoslavie. La Bosnie-Herzégovine, en particulier, a fait couler beaucoup d'encre. Mais le problème des réfugiés et des personnes déplacées ne constitue jamais l'élément central de l'analyse.

 

C'est pour cette raison que j'ai choisi de partir des réfugiés et des personnes déplacées de Bosnie-Herzégovine car ils me paraissaient être l'aspect le plus représentatif de la nature du conflit: une guerre contre les civils.

 

Cette étude aurait pu être menée sur l'ensemble de l'ex-Yougoslavie mais face à l'abondance des sources j'ai été contrainte de réduire mon champ d'investigation à la Bosnie-Herzégovine. La question des réfugiés et des personnes déplacées y était suffisamment complexe et riche pour constituer un sujet d'étude à part entière.

 

En entamant mes recherches, je souhaitais comprendre comment plus de la moitié de la population d'un pays avait pu être réduite à l'état de pions amovibles et comment des individus empreints d'un nationalisme virulent avaient réussi à imposer leur règle, celle de la purification ethnique. Cette analyse ne pouvait se limiter à l'étude des «victimes» et des «bourreaux» car d'autres acteurs étaient directement impliqués dans le sort réservé aux réfugiés et aux personnes déplacées. Au fur et à mesure que mes recherches avançaient, une image s'est développée dans mon esprit: celle d'un jeu d'échecs aux règles et aux acteurs multiples.

 

Dans ce jeu très particulier, les joueurs sont multiples et de niveaux différents. Dans un premier temps, les groupes paramilitaires serbes et l'armée fédérale yougoslave sont les maîtres du jeu. Viennent ensuite les forces armées des Serbes de Bosnie, des Croates de Bosnie et du gouvernement bosniaque. Les pions sont déplacés, pris, échangés, expulsés au cours d'une partie dont les règles sont fixées en dehors de l'échiquier. Ces règles, les puissances occidentales tentent vainement de les modifier afin qu'elles correspondent à une règle qui est censée être universelle. Mais dans ce deuxième niveau de jeu, les parties en conflit font «échec au droit international». Les puissances occidentales elles-mêmes, par leur politique d'asile, ainsi que les organisations humanitaires dans les choix stratégiques qu'elles opèrent, entrent involontairement dans la partie en déplaçant les pions sans forcément les protéger. La partie continue après l'arrêt des conflits: malgré quelques réussites dans le retour des pions à leur place sur l'échiquier, un «échec et mat» fige l'emplacement des pions là où ils ont été posés.

 

Cette métaphore nous amène à nous interroger sur des questions simples telles que la signification du fait d'être «réfugié» ou «déplacé»,la nature des actes et de l'idéologie contenus dans le terme de «purification ethnique». Mais elle nous incite aussi à réfléchir, à l'instar des acteurs internationaux, sur des problématiques plus vastes qui concernent l'évolution du monde d'aujourd'hui.

 

La purification ethnique qui s'est déroulée en toute impunité sur le territoire de la Bosnie-Herzégovine suscite des interrogations à propos de la justice internationale: comment faire respecter le droit international humanitaire (DIH)? Le DIH est-il applicable?

 

L'étendue de la crise humanitaire a posé de nombreux problèmes aux associations, aux organisations non gouvernementales et aux organisations internationales: comment répondre à une situation d'urgence d'une telle ampleur? Comment faire évoluer l'action humanitaire vers des actions de développement à long terme? L'humanitaire peut-il pallier les insuffisances politiques? Comment répondre aux dilemmes éthiques intrinsèquement liés à la purification ethnique où l'évacuation des populations s'apparente à un acte complice alors que l'abandon des populations les expose à la torture ou à la mort?

 

Enfin, un certain nombre de dysfonctionnements et d'incohérences de la communauté internationale ont été dévoilés au cours de son intervention. Comment l'Organisation des Nations Unies peut-elle agir concrètement en vertu de résolutions qui sont le fruit d'un compromis entre des positions divergentes à l'extrême? Comment peut-elle faire appliquer les directives de l'accord de paix alors que les États qui la composent ne les respectent pas lorsqu'il s'agit de leurs politiques d'asile? Est-il possible de faire respecter des accords de paix dans un pays où les signataires ont bafoué ouvertement les droits de l'homme? Peut-on exporter un modèle de constitution et l'adapter au gré des velléités de ceux qui ont plongé le pays dans le chaos? La coexistence d'un État multinational et d'entités-nations (voire de «cantons-nations» dans la Fédération croato-musulmane) créées par les armes, sans le consentement de ceux qui composent les nations, est-elle possible?

 

Pour répondre à ces interrogations, je me suis appuyée sur des sources«officielles» et reconnues pour le sérieux de leurs rapports. En premier lieu, j'ai étudié les rapports émanant d'organismes rattachés aux Nations Unies directement impliqués sur le terrain: le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), la Commission des droits de l'homme, le Bureau du Haut Représentant (the Office of the High Representative, OHR). Des informations m'ont aussi été fournies par les rapports du Comité international de la Croix Rouge (CICR), de Médecins Sans Frontières (MSF) et d'Amnesty International. Ces organisations, notamment les deux dernières, ont un regard souvent plus critique et plus engagé que lesprécédentes. Mais elles savent garder une certaine objectivité et s'appuient sur des données et des événements concrets observés lors de missions sur le terrain. Les articles de presse (dont la presse associative) présentent un contenu différent mais complémentaire. Les auteurs commentent des informations fournies par les Nations Unies ou par les organisations non gouvernementales, exposent des réflexions ou des opinions assez générales et se permettent dès lors de porter un jugement sur le rôle et les actions des uns et des autres. Enfin les instituts de recherche tels que l'International Crisis Group (ICG) s'appuient sur toute la documentation disponible et sur leurs enquêtes de terrain pour établir des rapports précis et critiques. L'ensemble de ces sources permet d'avoir des regards croisés sur le sujet. Chaque organisation met en avant quasiment exclusivement sa propre action. Chaque observateur expose sa propre vision du sujet qu'il traite. Ainsi, en me basant sur l'ensemble de ces sources, le contenu de mon mémoire peut prétendre à une certaine objectivité, une certaine exhaustivité. D'autant que les différences entre les uns et les autres sont minimes. Tous sont d'accord sur les grandes lignes même si leurs démonstrations s'appuient sur des exemples différents.

 

Ce sont surtout les données statistiques qui diffèrent le plus. Si les chiffres du HCR sont souvent la source première, certains entendent dénombrer les réfugiés et les personnes déplacées par leurs propres moyens. Mais tous ne prennent pas en considération les mêmes personnes ni la même échelle temporelle dans leurs décomptes. Il est ainsi très difficile de mettre en relation les données, de réaliser une étude précise et parlante. Il faut dire que réaliser des estimations fiables d'une population itinérante, et de surcroît dans un contexte d'urgence humanitaire, n'est pas une mince affaire. Les données deviennent plus détaillées et différenciées à mesure que les organisations internationales s'installent durablement en plus grand nombre et qu'elles s'organisent. Les chargés de mission deviennent alors capables d'évaluer une situation qu'ils maîtrisent un peu plus.

 

En raison de la pléthore d'acteurs humanitaires qui se sont engagés dans la crise, nombreux sont les rapports qui ont été élaborés durant la période étudiée. Mais l'accès à ces documents est inégal. En ce qui concerne les rapports rédigés après 1995, ils sont facilement accessibles sur les sites web des organisations dont ils émanent. Pour les autres, cela dépend beaucoup du type de source. Lorsqu'il s'agit de rapports d'ONG comme Amnesty ou MSF, ils sont disponibles dans leurs centres de documentation respectifs. La raison est double. D'une part, les rapports sont destinés à être lus par un public large et à constituer une sorte de «mémoire». D'autre part, il est évident que les ONG brassent moins de documents que les organismes rattachés aux Nations Unies. Ces derniers sont de trop grosses «machines»administrativespour répondre aux demandes de simples particuliers. Nombre de mes lettres et courriers électroniques sont restés sans réponse. Pour obtenir certains documents, il m'a fallu plusieurs mois d'acharnement! Quant à mon souhait de rencontrer les personnes chargées de mission en Bosnie-Herzégovine telles que Pierre Salignon[1] pour MSF, j'ai été expressément informée que ce ne serait pas possible. J'ai donc été dans l'incapacité de faire parler les sources autrement que par ma propre voix.

 

L'étude des sources écrites a été enrichie par un séjour «sur le terrain». Je suis partie en Bosnie-Herzégovine du 15 au 26 juillet 2001 en tant que bénévole de l'association Soutien aux Survivants de la Vallée de la Drina-Srebrenica (SSVDS), accompagnée et guidée par la présidente, MmeSadija Ombašic. Nous avons distribué une aide alimentaire dans cinq camps de déplacés de la municipalité de Tuzla et avons effectué une visite d'observation dans un camp à Zenica. Ne parlant pas le serbo-croate (serbe, croate, bosniaque), j'ai été dépendante de mes traducteurs. Mais j'ai pu recueillir des témoignages intéressants qui sont venus confirmer un certain nombre de conclusions auxquelles j'avais abouties lors de mes recherches.

 

Ce séjour m'a aussi permis de voir et de «sentir» la Bosnie d'aujourd'hui qui reste très fortement marquée par la guerre. En effet, la construction d'images à partir de la lecture de textes (émanant par ailleurs d'observateurs étrangers) s'effectue en fonction de notre propre culture, de nos points de repère somme toute très personnels. En allant sur place à la rencontre des déplacés, j'ai pu observer leurs conditions de vie, écouter leurs histoires et leurs aspirations, constater le délabrement des bâtiments et des infrastructures, sentir l'odeur de la guerre dans les impacts de balles et d'obus qui parsèment encore le paysage bosniaque.Seule une visite sur le sol concerné, imbibé de la culture de ceux qui ont fait ou vécu ce morceau d'histoire, peut donner aux sources écrites un souffle de vie et rendre leur compréhension meilleure.

J'ai tenté d'expliquer dans mon mémoire les définitions juridiques et non-juridiques des termes «réfugié» et «personne déplacée», et la manière dont deux millions et demi d'individus l'étaient devenus. Mais l'intérêt de mon séjour a été de me rendre compte de la manière dont eux-mêmes se présentaient. Ils se disent «réfugiés dans leur propre pays», expression lourde de sens. Non seulement ils ne sont plus chez eux en terme d'habitat (dans leur propre habitation), mais ils ne sont plus considérés comme chez eux dans une partie de leur pays puisqu'un certain nombre d'obstacles sont dressés pour qu'ils ne reviennent pas. De plus, se sentir «réfugié dans son propre pays» signifie ne pas considérer l'État comme garant de sa protection. Les déplacés que j'ai rencontrés se présentaient aussi comme victimes de la plus grande injustice. Le sentiment de trahison également était récurrent, qu'il s'agisse de celle de leurs anciens voisins, des leaders politiques ou, très souvent, de la communauté internationale.

 

Il est en effet difficile de ne pas reconnaître l'échec frappant des mécanismes internationaux. Que s'est-il passé pour que la moitié de la population bosniaque se soit retrouvée sur les routes et qu'un tiers demeure sans solution durable aujourd'hui ?[2] Le nationalisme exacerbé de dirigeants cyniques et connaissant parfaitement les pratiques du pouvoir communiste est parvenu à inciter à la haine une société civile quasi inexistante. Parce que la nation s'est imposée comme une valeur bien supérieure aux principes d'humanité les plus primordiaux, la guerre contre les autres nations (par ailleurs citoyens du même État) s'est caractérisée par sa monstruosité. La première victime est la population civile, atomisée et piégée par des stratégies idéologiques qui la dépassent. Qui pouvait s'opposer à ces pratiques? La Communauté internationale, ou plus précisément l'Organisation des Nations Unies?

 

La «mondialisation», c'est aussi cela: un droit, et même un devoir, de regard et de condamnationdes pratiques non conformes au droit international. Les atrocités de la Seconde Guerre mondiale ont fait prendre conscience que les limites du supportable devaient être définies et respectées si la guerre ne pouvait pas être interdite. L'idée selon laquelle l'indifférence équivalait à se rendre coupable de non-assistance à un peuple en danger s'est progressivement imposée au niveau international, bien qu'appliquée avec parcimonie. On ne peut reprocher à la Communauté internationale de s'être tue. Elle a régulièrement fait part de son indignation et le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté maintes résolutions pour condamner la purification ethnique. La Communauté internationale s'est contentée de paroles alors que la situation nécessitait des actes.

  

Mais la prise de ce genre de décisions est plus complexe qu'il n'y paraît. L'ONU est un organisme de paix et non de guerre. Elle ne peut, sous peine de perdre les valeurs qui la fondent et, du même coup, sa raison d'être, prendre part au conflit par une intervention armée. L'OTAN est plus susceptible de le faire (et l'a d'ailleurs montré). Mais l'OTAN n'est que trop synonyme des États-Unis. Le complexe des Européens s'est manifesté avec force dans leur souhait de régler le conflit par eux-mêmes. Si l'OTAN s'en mêle, on s'insurge contre la volonté américaine de se rendre maître du monde. Si l'organisation ne frappe pas, on crie au scandale de la non-intervention.

  

La guerre du Kosovo a montré comment le «syndrome bosniaque» avait permis à la notion de droit d'ingérence de faire son chemin. Le conflit au Kosovo a été géré à l'inverse de celui en Bosnie-Herzégovine. Alors qu'entre 1992 et 1995, médiateurs et plans de paix se sont succédés dans l'espoir de trouver une solution qui convienne à toutes les parties, aucune concession n'a été faite à Rambouillet[3]. Alors que les raids aériens ont été utilisés irrégulièrement et tardivement en Bosnie, les frappes aériennes sur la Serbie ont été rapides, conséquentes et continues jusqu'à la reddition de la partie serbe. Tandis que le Haut Représentant des Nations Unies en Bosnie a attendu 1997 avant de voir ses pouvoirs progressivement élargis, Bernard Kouchner a reçu les pleins pouvoirs au Kosovo et a décidé, de son propre chef, de les déléguer peu à peu en faisant participer les Kosovars à la gestion de leur province. Si les raids de l'OTAN ont accéléré les campagnes de purification ethnique visant les Albanais du Kosovo, le droit au retour s'est imposé comme la priorité absolue et a été appliqué avec succès.

  

Le but de cette comparaison n'est pas d'idéaliser la manière dont s'est déroulé et achevé le conflit au Kosovo. Trop de points, tels que les «dégâts collatéraux», les exactions revanchardes contre les Serbes ou l'indulgence excessive envers l'UCK, sont particulièrement discutables. Mais il est intéressant de remarquer que des leçons ont été tirées du conflit bosniaque.

  

Un changement remarquable s'est opéré en trois ans: Slobodan Miloševic n'est plus perçu comme un chef d'État avec qui il faut traiter mais comme un bourreau sans pitié, instigateur récidiviste de la purification ethnique. Le conflit est davantage compris, l'homme politique davantage connu. Miloševic n'est pas homme à respecter tant les droits de l'homme que ses engagements. Il faut donc l'y contraindre par la force. Telle est la leçon tirée de la guerre en Bosnie-Herzégovine: le déplacement forcé des populations doit être stoppé (même si, au Kosovo, il a été amplifié dans un premier temps par les mesures destinées à l'arrêter) avant qu'il ne devienne irréversible.

  

Avec un recul certes limité, mais que je juge suffisant, on peut considérer que la réaction des acteurs internationaux a été beaucoup plus pragmatique au Kosovo qu'elle ne le fut en Bosnie-Herzégovine. Durant le conflit bosniaque, la Communauté internationale semble avoir fait preuve d'une grande naïveté en accordant sa confiance (ou en prétendant le faire) à ceux qui ont orchestré le déplacement forcé des populations. Demander l'arrêt des violations massives du droit international humanitaire (DIH) alors que ces violations sont le but même de la guerre relève de l'illusion. Est-ce le DIH lui-même qui est une utopie?

 

 Son échec patent en Bosnie-Herzégovine nous porterait volontiers à conclure à son inefficacité. Pourtant, c'est en son nom que le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie a été créé, afin que les responsables des violations du DIH répondent de leurs actes et soient punis en conséquence. Le DIH s'impose progressivement comme un corpus de textes de référence au nom desquels une justice internationale peut être rendue. Cela n'a pas empêché trois ans et demi de terreur et de souffrance, mais la comparution de Slobodan Miloševic à La Haye représente une certaine victoire du droit et surtout un avertissement de taille pour ceux qui souhaiteraient suivre son exemple. Au Kosovo, les frappes aériennes ont servi, en quelque sorte, de moyen coercitif à l'application du droit international. Il reste que l'OTAN n'était pas mandatée par l'ONU pour le faire.

 

 Le droit international tâtonne toujours, sa définition et ses cadres d'application ont besoin d'être enrichis et perfectionnés constamment. Mais il a évolué cette dernière décennie dans un sens particulièrement encourageant. Il serait intéressant d'étudier, dans dix ou vingt ans, l'influence de la purification ethnique en ex-Yougoslavie[4] sur l'évolution du droit international et des mécanismes internationaux d'une manière générale.

 

 En ce qui concerne le droit d'asile, inscrit dans la Convention universelle des droits de l'homme et défini juridiquement par la Convention de Genève de 1951, son application partielle a dévoilé le «double jeu» des États. Les signataires occidentaux ont, pour certains, limité la possibilité des ressortissants de Bosnie-Herzégovine de venir trouver refuge dans leur pays (par l'obligation d'obtenir un visa notamment), pour d'autres, refusé de leur accorder la protection qui leur était due. Alors que ces États envoyaient leurs ressortissants veiller au nom de l'ONU au respect des accords de Dayton, et notamment du volet concernant le retour librement consenti des réfugiés, ils mettaient fin à la protection temporaire accordée aux Bosniaques, les poussaient à repartir ou les expulsaient. Dans un monde qui n'est plus bipolaire, l'accueil des réfugiés ne revêt plus un caractère politique comme par le passé. Le cas des Bosniaques a montré que l'asile était de plus en plus en danger.

 

 Les rapatriés sont venus grossir le flot des déplacés, en attente. J'ai été frappée, lors de mon séjour en Bosnie-Herzégovine, par l'impression d'immobilisme qui se dégage du pays même. La Fédération reste un vaste champ de ruines portant les stigmates de la guerre. D'après le HCR, dont les estimations concernant la municipalité de Tuzla sont nettement inférieures à ce que j'ai pu observer sur place, 7527 personnes vivaient toujours dans 80 centres collectifs sur l'ensemble du territoire de la Bosnie-Herzégovine fin juillet 2001[5]. Environ 500000 déplacés attendent encore de rentrer chez eux. Le taux de chômage reste extrêmement élevé. Comment convaincre les investisseurs étrangers de miser sur la Bosnie-Herzégovine alors que la présence de la SFOR est encore nécessaire et que les braises sont encore chaudes?

  

Tout se passe comme si la Bosnie avait manqué le coche du redressement, comme si elle s'attardait indéfiniment dans une phase de transition entre situation de crise et développement économique, politique et social. Le retrait de l'aide internationale rend la situation d'autant plus préoccupante. On laisse aux ONG le soin de poursuivre l'aide aux populations sans pour autant leur accorder un financement conséquent pour le faire. Déjà en temps de guerre, les acteurs humanitaires étaient chargés de pallier les insuffisances politiques, mais elles recevaient pour ce faire des sommes relativement importantes. Durant le conflit, les acteurs humanitaires ont agi dans l'urgence. Ils se sont évertués à sauver des vies au risque de s'attirer les foudres d'observateurs étrangers considérant les opérations d'évacuation de population comme des actes de complicité envers la purification ethnique. Il est extrêmement difficile de préparer le terrain de l'après-guerre lorsque le pays est en plein chaos. Mais même après que les armes se sont tues, le passage de témoin entre l'humanitaire et le développement ne s'est pas réalisé avec succès. De nombreux micro-projets de développement sont conduits sur le terrain, mais les années d'après-guerre n'ont pas vu d'entreprise de reconstruction économique, sociale et politique à grande échelle. Pourtant, des milliards de dollars ont été déversés pendant et au sortir de la guerre. Où cet argent s'est-il volatilisé? En grande partie entre les mains de trafiquants locaux, comme on peut le constater en visitant Sarajevo. Mais pour le reste? Les organisations internationales responsables de la gestion des budgets ont-elles effectué de mauvais choix stratégiques? La question mériterait d'être approfondie.

 

 Il faut dire que la situation catastrophique du pays au début de 1996 nécessitait des efforts titanesques. De plus, l'état d'attente des réfugiés et personnes déplacées n'a pas facilité le redémarrage de la vie économique, sociale et politique. Et inversement, la situation économique du pays n'est pas un terreau idéal pour que la réconciliation prenne racine. Par conséquent, les tensions persistent, empêchant le retour des réfugiés et déplacés. Tous les domaines sont imbriqués et la Bosnie-Herzégovine a du mal à sortir de ce cercle vicieux.

 

 Beaucoup de citoyens considèrent qu'il n'y a pas d'avenir en Bosnie et certains franchissent le pas de l'émigration. Les États-Unis sont la destination privilégiée car ils accueillent assez volontiers les Bosniaques. Alors que le problème des retours n'est toujours pas résolu, beaucoup partent ou envisagent de le faire, notamment les jeunes.

  

Quel avenir peut-on envisager pour la Bosnie-Herzégovine? Certains de mes interlocuteurs m'ont fait remarquer que leur propre avenir était indexé sur celui de leur pays et que le problème était justement celui-ci: ils étaient bien incapables de l'imaginer. La raison en est que la Bosnie vit toujours, à leurs yeux et à ceux de quiconque y a séjourné, à «l'heure du ni guerre ni paix»[6]. Le net recul des partis nationalistes, la mort de Tudjman et l'arrestation de Miloševic limitent les risques d'un nouveau coup de force nationaliste. Mais la Bosnie peut-elle survivre à sa constitution définie à Dayton?

 

 Les institutions centrales fonctionnent mal et donnent l'impression d'être artificielles. Les entités détiennent la réalité des pouvoirs et la Fédération est elle-même subdivisée en cantons dominés soit par les Bosniaques, soit par les Croates, parfois par les deux. Il n'est pas rare de voir flotter le drapeau de la République de Croatie en Herzégovine. Des nations territorialisées, des pouvoirs quasi étatiques; le pas vers l'État-nation ou le rattachement aux États voisins pourrait être vite franchi.

  

Une chose est néanmoins fort probable: la situation des réfugiés, rapatriés et déplacés sera un indicateur fort instructifde l'évolution du pays ou de son immobilisme. En effet, les mouvements de la population bosniaque sont un baromètre particulièrement révélateur de la santé du pays. En temps de guerre, les deux millions et demi de réfugiés et personnes déplacées ont été les victimes de la rage nationaliste et purificatrice. En temps de paix, chaque mouvement de retour réussi est perçu comme un signe de guérison. Mais l'extrême lenteur des retours «minoritaires» révèle que la rééducation sera longue et les séquelles durables.

 

 La situation des réfugiés et des personnes déplacées est aussi un excellent indicateur de la manière dont est gérée une crise humanitaire liée à une migration forcée de masse. Il révèle fort bien les réussites et les échecs des acteurs internationaux dans la mise en place des accords de paix dont ils sont les instigateurs.

  

La question des réfugiés et des personnes déplacées de Bosnie-Herzégovine de 1992 à nos jours est en cela très intéressante. Parce qu'elle touche des domaines aussi riches que variés, parce qu'elle soulève des problèmes de fond, son étude est passionnante pour celui qui la mène et, je l'espère, pour celui qui la découvre. De nombreux points, évoqués dans les limites qui m'étaient imparties, mériteraient d'être approfondis. Pour les raisons précisées précédemment, il serait fort intéressant d'étudier les mouvements de populations dans l'ensemble de l'ex-Yougoslavie depuis 1991. Il y a des régions, comme celle-ci, où certains joueurs ont enchaîné les parties et où ce jeu particulier a été érigé en véritable sport «national»...

 



[1]     Je souhaite souligner à la décharge de Pierre Salignon qu'il occupe des fonctions qui lui demandent beaucoup de temps et qu'il est chargé de mission sur des dossiers particulièrement urgents (il est actuellement responsable du programme Afghanistan de MSF).

[2] HCR, Estimates of BiH Refugees and Displaced Persons in Need of Durable Solutions as of 1ST January 2001. Le HCR estime que 518400 personnes déplacées en Bosnie-Herzégovine, 20900 réfugiés bosniaques en Croatie, 190600 en RFY et 52000 ailleurs demeurent sans solution durable.

[3]     HOFNUNG (Thomas), Désespoirs de paix, l'ex-Yougoslavie de Dayton à la chute de Milosevic, Anglet, Atlantica, 2001, p.271-285.

[4]     La guerre en ex-Yougoslavie et le génocide rwandais sont à la base de la mise en place d'une véritable justice internationale.

[5]     UNHCR, 2001 UNHCR Assistance Program in Bosnia and Herzegovina:Collective Centers Status, 31juillet 2001.

[6]     Expression reprise du titre d'un article de HOFNUNG (Thomas), «La Bosnie à l'heure du ni guerre ni paix», Le Monde diplomatique, septembre 1998.