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Céline Paillette, Stratégie monétaire française, candidatures britanniques à la CEE et SMI (1961-1967)

Stratégie monétaire française, candidatures britanniques à la CEE et SMI (1961-1967)

 

 

Bulletin n° 13, printemps 2002

 

 

 

 

Céline Paillette

 

 

«La solidité de la monnaie mesure dans le monde la réalité et l'efficacité du pays dont dépendent celles de sa politique»[1]

La relation étroite que le général de Gaulle établit entre sa politique extérieure d'indépendance et la monnaie impose pour l'étude des relations franco-britanniques une réflexion nouvelle dont est issu mon mémoire de maîtrise[2]. La question européenne cristallise, dans les années 1960, la plus grande part des rivalités entre la France et le Royaume-Uni. En 1963 et 1967, le Général interdit à la Grande-Bretagne l'accès à la CEE.

 

 Le veto du 27 novembre 1967 est renforcé par une argumentation monétaire. L'originalité induite par l'obstacle monétaire a été interprétée dans de nombreuses études comme une manifestation nouvelle de l'hostilité française face à la dépendance britannique vis-à-vis des États-Unis[3]. Mais il faut aussi considérer qu'entre 1961 et 1967, alors que la Grande-Bretagne s'enfonce dans un marasme économique et monétaire, le général de Gaulle entreprend de contester un point supplémentaire de l'hégémonie américaine en remettant en cause le système monétaire international (SMI) élaboré à Bretton Woods, fondé sur l'étalon de change-or et consacrant la suprématie du dollar.

  

Les différentes dimensions de la monnaie, à la fois «reflet et facteur» des relations internationales, tiennent un rôle original[4]. Dès lors, se pose la question de l'interaction entre le déploiement d'une argumentation monétaire française contre les candidatures britanniques et la mise en œuvre, dans le champ monétaire, de la politique d'indépendance nationale. Il s'agit d'envisager, d'une part, dans quelle mesure la faiblesse du sterling constitue un terrain privilégié pour les essais contestataires français menés contre le SMI et de définir, d'autre part, les capacités potentielles d'une arme monétaire française. La conception française de la coopération monétaire entre les six membres de la CEE au sein des instances internationales paraît alors être un facteur fondamental.

  

La réflexion est nourrie par l'exploitation de sources inédites, ou envisagées selon des perspectives nouvelles, dans les centres d'archives des principaux organes en charge du dossier britannique: celui du ministère des Affaires économiques et financières (fonds du Trésor), celui de la Banque de France et celui du ministère des Affaires étrangères. Il a ainsi été possible d'identifier les caractères originaux et les limites de la stratégie monétaire française dont les ambivalences sont révélées lors des candidatures britanniques à la CEE.

 

 

1961-1963: Une arme monétaire française embryonnaire

 

 

En mars 1961, le sterling, monnaie de réserve internationale, est l'objet de vives spéculations. La gravité de la crise monétaire britannique entraîne un effort de coopération sans précédent des instituts d'émission européens au siège de la Banque des règlements internationaux (BRI), à Bâle. Pour lutter contre les fluctuations des capitaux à court terme, des experts, réunis à l'initiative des États-Unis y préconisent, la multiplication d'accords de swap et de dépôts entre banques centrales[5]. La France reste nettement en retrait. Elle propose tardivement un soutien modeste contrastant avec les aides multiples offertes par la RFA à la Banque d'Angleterre. Aux arrangements de Bâle, succède, en juillet, un tirage britannique sur le FMI de 1,5 milliard de dollars et un stand-by de 500 millions de dollars. La France conteste âprement les modalités du tirage et de son remboursement. Elle exige et obtient qu'une partie de ce dernier s'effectue, proportionnellement au montant de la participation française, en francs, monnaie dans laquelle elle a crédité la Banque d'Angleterre[6].L'objectif est de mettre en lumière le rôle croissant des devises nationales dans l'approvisionnement des ressources du Fonds depuis que les États-Unis peinent à équilibrer leur balance des paiements et assument difficilement leur rôle de pays à monnaie de réserve.

 

 

Le 31 juillet 1961, Macmillan demande officiellement l'ouverture de négociations sur les conditions d'une adhésion du Royaume-Uni à la CEE. De Gaulle a fait rapidement le choix politique de rejeter cette candidature. Dans un premier temps, le problème pour la France est de trouver les arguments économiques valables pour ne pas provoquer davantage l'hostilité de ses partenaires, enthousiasmés par les perspectives d'une adhésion britannique. Aussi, au printemps 1962, lorsque la France est mise au pied du mur par un assouplissement remarquable des exigences britanniques, l'argument monétaire est-il élaboré au Trésor. Le principe est de mettre en évidence un particularisme supplémentaire de la Grande-Bretagne en se focalisant sur la faiblesse et le statut du sterling. Il n'est cependant jamais présenté à Bruxelles. Les autorités monétaires redoutent en effet que le domaine monétaire ne devienne alors un nouvel élément d'intégration communautaire créé au profit de la Grande-Bretagne et influencé par elle. Or, le Général n'envisage une coopération monétaire au sein de la CEE que dans la mesure où elle promeut un pôle européen indépendant des États-Unis. Mais, dans ce domaine comme ailleurs, la Grande-Bretagne en est jugée incapable. Pire, c'est un obstacle[7]. Dès 1961, la faiblesse du sterling sert les contestations monétaires timides de la France. Mais le 14 janvier 1963, au déploiement d'un argumentaire monétaire, de Gaulle préfère le choc d'une rupture brutale des négociations de Bruxelles.

 

 

1964-1966: la Grande-Bretagne au cœur de la bataille monétaire internationale

 

 

Aux grandes ambitions dont l'Europe des Six fait l'objet entre 1958 et 1963, succède un temps où la priorité est donnée à la contestation de l'hégémonie américaine. Alors que la Grande-Bretagne est en proie à de nouvelles crises monétaires surpassant celle de 1961, la France dispose d'une situation monétaire brillante et se pose comme le garant de l'orthodoxie monétaire internationale.

 

 

Une première cible de l'arme monétaire française

 

 

En octobre 1964, H. Wilson instaure une surtaxe de 15% sur les importations pour contrer en partie la crise amorcée depuis l'été 1963. À ce moment, la France connaît encore des tensions sur son commerce extérieur. O. Wormser organise habilement la riposte en portant le différend auprès des instances monétaires internationales et non dans le cadre du GATT, où des dispositions existent pourtant pour traiter ce genre de contentieux. L'occasion est fournie par un tirage britannique, prévu en décembre sur le stand-by reconduit depuis 1961. Le FMI, dont les avoirs en liquidités internationales sont faibles, doit en effet, pour ce tirage, demander au Groupe des Dix l'accès aux ressources spéciales des Accords généraux d'emprunt. La France, conservant un statut créancier au FMI, occupe au sein de ce groupe une position plus favorable que dans les instances commerciales. En décembre 1961, elle a déjà obtenu un examen des pays débiteurs avant la mise à disposition des lignes de crédit. En ce sens, la pression que la France peut exercer dans le cadre du Groupe des Dix, constitue une arme monétaire. De fait, le Royaume-Uni se plie aux exigences françaises en reconnaissant le caractère temporaire et non discriminatoire de la surtaxe. Surtout, la Grande-Bretagne doit dorénavant soumettre sa politique économique à un examen permanent par le groupe de travail n°3 de l'OCDE, chargé de la surveillance multilatérale. O. Wormser compte aussi, pour garantir les intérêts français, sur la tenue d'un comité économique franco-britannique et sur les négociations en décembre à la BRI portant sur les remboursements de la Banque d'Angleterre[8]. Ainsi, la France contraint à une surveillance multilatérale un État souverain, à la tête d'une zone monétaire d'envergure mondiale, mais incapable de garantir seul davantage la valeur de sa monnaie. La similitude avec les États-Unis est frappante. La Grande-Bretagne sert de zone d'entraînement à l'arme monétaire française. Dans le même temps, la France marque un point de son projet de réforme du SMI développé en septembre lors de l'assemblée annuelle du FMI à Tokyo, par Valéry Giscard d'Estaing, ministre des Finances[9].

 

 

Si ce programme condamne aussi les financements des déficits à long terme par des avoirs à court terme, la France se plie toutefois au devoir de solidarité internationale. Les mesures commerciales britanniques ont en effet été comprises par les milieux financiers internationaux comme l'annonce d'une dévaluation en deux temps. A Londres, la semaine du 20 au 25 novembre est celle d'une «panique financière». Avec dix banques centrales européennes, la Banque de France participe au concours exceptionnel de trois milliards de dollars organisé par les instituts monétaires anglo-saxons dans le cadre de la BRI. Cependant, elle fournit cette fois des francs et non des dollars. En décembre, la participation française au financement du tirage du stand-by égale les trois quarts de la participation américaine[10]. Jamais les deux montants n'ont été aussi proches. Dans la stratégie française, le dollar et les devises européennes continentales entrent en concurrence directe.

 

 

Sterling, instrument des tensions franco-américaines

 

 

Le 4 février 1965, le Général dénonce fermement la perversité d'un système monétaire international où des devises nationales jouent le rôle de monnaies de réserve internationales[11]. Les aides internationales accrues et récurrentes instaurées au profit de la Grande-Bretagne sont autant d'opportunités pour la France de mettre systématiquement ses théories monétaires à l'épreuve. En février, dans l'attente d'un nouveau tirage britannique sur le FMI en mai, le Royaume-Uni bénéficie d'un renouvellement des accords conclus en novembre 1964 à la BRI. Mais face à la collusion anglo-saxonne à Bâle, la position française à l'égard de ces expédients se radicalise. La Banque de France annonce que son concours ne sera plus reconduit[12]. En mai, quand la Grande-Bretagne puise dans les dernières ressources dont elle dispose au FMI, les autorités françaises réclament une augmentation de principe de la participation américaine qui est inférieure à celles de la RFA et de la France[13]. A Bâle, en septembre, elles refusent que la Banque de France participe à un nouveau soutien de 925 millions de dollars pour subvenir aux besoins renforcés en liquidités du Royaume-Uni. Selon la position défendue par la France, soit la spéculation à l'encontre du sterling est banale et les concours déjà accordés sont suffisants, soit les mouvements des capitaux à court terme sont susceptibles de mettre en danger une zone monétaire mondiale. Dans ce cas, le problème relève des dysfonctionnements du SMI et il n'est pas question de le résoudre «à la petite semaine» par des concours à court terme[14]. Certes, les refus et les contestations françaises ont peu de portée quant au financement du soutien britannique et la France n'entraîne aucun de ses partenaires dans son sillage, mais il s'agit d'abord d'instrumenter la faiblesse monétaire du sterling pour amener les Américains à une réforme du SMI compatible avec les ambitions françaises. Le cas britannique est un moyen supplémentaire de traiter avec les États-Unis.

 

 

Lutter contre l'isolement

 

 

Le désir des partenaires européens de la France de convenir aux attentes anglo-saxonnes est manifeste. En janvier 1966, à Bâle, les représentants des instituts belge et allemand proposent d'organiser pour la Banque d'Angleterre un soutien à long terme. En procédant à de telles ruptures, au moment où la cohésion des Six est menacée par la «crise de la chaise vide», le danger immédiat pour la France est que la coopération monétaire européenne se construise à Bâle en dehors d'elle, au profit de l'Angleterre et orchestrée au final par les États-Unis. En 1966, les autorités françaises optent donc pour une attitude plus conciliatrice. En juin, neuf banques centrales, dont la Banque de réserve fédérale de New York et la BRI ratifient les Accords de Bâle. Ces derniers accordent une aide d'un milliard de dollars pour neuf mois à la Banque d'Angleterre dans le cas d'une réduction des réserves de change britanniques due à une fluctuation des balances sterling. La crainte des autorités françaises est, qu'à ce titre, on leur demande de garantir le dollar contre la conversion des balances dollars en or, ce qui est incompatible avec leurs principes et actions monétaires[15]. Alors que la Banque de France convertit massivement ses dollars en or, il n'est pas question de créer un préalable britannique dans ce domaine. Cependant, afin de ne pas s'exclure du club de Bâle, l'institut d'émission français procède en parallèle aux Accords de juin, à un simple accord de swap bilatéral avec la Banque d'Angleterre[16].

  

Le second semestre 1966 est marqué par l'intérêt de plus en plus vif du gouvernement travailliste pour le Marché commun. Surtout les Britanniques posent le problème du sterling dans une perspective européenne. Ce revirement britannique inspire dans les administrations françaises la conduite d'une nouvelle tactique: chantage déguisé autour du taux de change du sterling par Georges Pompidou, qui rappelle aux Britanniques la dévaluation du franc préalable à l'adhésion de la France à la CEE, présentation par Olivier Wormser de la France comme victime des manœuvres diplomatiques britanniques à Bâle et tentative d'éviction de la Grande-Bretagne de la scène des négociations monétaires internationales par Michel Debré. La gestion du doute est donc aussi un instrument développé par tous les organes en charge de la stratégie française. La seule ligne conductrice qui semble mener l'ensemble des autorités françaises est de ne plus jamais laisser à la Grande-Bretagne les privilèges de l'argument monétaire[17].

 

 

1967: Enjeux de la stratégie monétaire française: cohésions et divisions

 

 

La France, forte de l'entente monétaire des Six

 

 

Au moment où une nouvelle candidature britannique à la CEE s'annonce imminente, la France se donne les moyens de mettre en œuvre sa conception d'une coopération monétaire entre les Six. Loin de compromettre la souveraineté de la France en ce domaine, l'objectif est au contraire de former un pôle monétaire cohérent et indépendant capable de contrebalancer l'hégémonie américaine. Aux conférences de La Haye et de Munich en janvier et avril 1967, la France obtient, à force de compromis, que les Six fassent bloc lors des négociations monétaires internationales en cours[18]. En plus de mettre un terme à son isolement, la France contraint ainsi la Grande-Bretagne à ce que son choix dans le domaine monétaire international devienne un choix politique entre l'Europe et les États-Unis qui demeurent son principal banquier. Cette cohésion concourt aussi à la définition d'une identité européenne à laquelle la Grande-Bretagne, en raison de son statut monétaire, ne peut pleinement participer. La stratégie française consiste à instrumenter les dimensions économique, politique et symbolique de la monnaie. Enfin, en excluant pour sa singularité le Royaume-Uni, la France tente de préserver sa zone d'influence en Europe dans un domaine où les deux États sont rivaux depuis le XIXe siècle.

 

 

Parité du sterling: les enjeux

 

 

Le 2 mai 1967, la candidature britannique est officielle. Le 16 mai, elle rencontre l'hostilité du président français qui insiste sur l'obstacle dû à la faiblesse monétaire britannique. La parité du sterling est le fruit d'enjeux à la fois sur le terrain européen et sur celui des négociations monétaires internationales. L'inadéquation du taux de change britannique semble en effet l'argument économique le plus valable pour rejeter la candidature du Royaume-Uni. Le 29 septembre 1967, la Commission européenne présente un rapport selon lequel l'ouverture des négociations est certes souhaitable, mais le Royaume-Uni est invité à procéder à un assainissement économique et monétaire de grande ampleur[19]. La convergence des positions entre la France et la Commission vient légitimer et renforcer l'argumentation monétaire française. La France peut ainsi prétendre qu'elle défend les intérêts de la Communauté.

  

Sur le plan international, la France juge les dysfonctionnements du SMI responsables de la faiblesse monétaire de la Grande-Bretagne et donc de ses principales difficultés à intégrer la CEE. La réforme du SMI est un préalable qui permettrait au Royaume-Uni d'adhérer aux Communautés. Le déclin de la zone sterling est, de plus, considéré comme le prélude de celui plus général de la zone dollar. Enfin, alors que la livre est une «protection avancée du dollar», les autorités monétaires françaises pensent qu'un réajustement de son taux de change mettrait le dollar en première ligne de la spéculation internationale et les États-Unis dans l'impossibilité de le garantir à sa parité or actuelle. Une réforme du système monétaire international serait enfin mise en route. Mais, les experts français redoutent aussi que l'administration américaine, officialisant alors la rupture entre l'or et le dollar, demande la démonétisation de l'or et présente au final la suspension de la convertibilité du dollar comme une réforme unilatérale du SMI. Pour la direction du Trésor, cette stratégie est désormais trop périlleuse. Les risques économiques et politiques d'une dévaluation sont tels, qu'il faut, à l'automne, faire machine arrière en n'incitant pas davantage la Grande-Bretagne à la dévaluation[20].

 

 

Novembre 1967: ruptures

 

 

Dorénavant, la France doit permettre au gouvernement britannique de maintenir la parité actuelle du sterling. À ces fins, elle participe le 12 novembre 1967 dans le cadre de la BRI à un nouveau soutien collectif de250 millions de dollars. Mais cette réunion agit comme le révélateur des intrusions persistantes des Anglo-saxons dans les instances européennes de coopération monétaire. L'internationalisation de la BRI et son rôle comme lieu d'échanges d'informations sont déterminants. La Grande-Bretagne, sous pression américaine, après avoir obtenu du FMI 1400 millions de dollars grâce à une dérogation exceptionnelle, convainc les partenaires européens de la France de se mettre en quête de 1600 millions de dollars complémentaires à son profit. Surtout, les Britanniques accroissent l'hostilité du ministre des Finances français en jouant des velléités d'autonomie des organes communautaires, notamment de celles du Comité monétaire, et en négociant directement avec leurs représentants. M.Debré, excédé, est alors déterminé à ramener les négociations monétaires entre gouvernements responsables. La BRI est fustigée. C'est pour la France le lieu producteur des palliatifs malsains et artificiels aux maux d'un SMI auquel il faut apporter du «cash, encore du cash, toujours du cash». Le 18 novembre 1967, le sterling est dévalué. La France perd, à ce moment, l'un de ses arguments fondamentaux pour rejeter la candidature de la Grande-Bretagne. Mais les autorités monétaires françaises font le choix de colporter l'idée selon laquelle les désordres engendrés sur le marché de l'or sonnent le déclin annoncé du SMI[21]. Les Cinq perçoivent au contraire dans ce réajustement monétaire la volonté sincère de la Grande-Bretagne de s'adapter à l'esprit communautaire.

  

Alors que la cohésion des Six est déjà entamée depuis l'annonce de la candidature britannique, la France reprend l'initiative de la rupture. La Banque de France ne participe pas au soutien massif de 1500 millions de dollars organisé à Bâle dans la lignée de la réunion du 12 novembre. Désormais, le problème du sterling doit être traité uniquement entre gouvernements responsables au sein des organisations monétaires qui en ont la charge, soit en tout premier lieu le FMI. Alors que les tensions franco-américaines se sont accrues depuis l'Assemblée annuelle du FMI à Rio en septembre, la faiblesse monétaire britannique doit servir les ambitions françaises dans les négociations relatives à une réforme du SMI. La cohésion des Six n'est plus l'objectif prioritaire.

  

Le général de Gaulle, lors de la conférence de presse du 27 novembre 1967, déploie une argumentation conforme à la ligne de conduite entamée par son ministre des Finances. «[Le] Marché commun [est] incompatible [...] avec l'état du sterling»[22].L'objectif est que l'obstacle monétaire valide économiquement le refus français auprès des Cinq. Sans fondement économique, le veto du Général serait, une seconde fois, «politiquement incorrect»[23]. Cependant, le monétaire est inhérent au politique. Accepter au sein des Communautés la politique monétaire du Royaume-Uni, qui demeure un pays à monnaie de réserve internationale et qui reste sous la dépendance étroite des États-Unis, c'est pour la France entrer dans l'obligation de soutenir, dans un cadre supplémentaire à ceux du FMI et de la BRI, le système monétaire international actuel[24].

  

Si les avis de la direction des Affaires économiques et financières du Quai d'Orsay et ceux du Trésor divergent quant à l'appréciation des candidatures britanniques, les deux administrations se plient à la politique monétaire internationale définie en haut lieu par le général de Gaulle. La Banque de France semble l'organe exécutif des instructions données par le ministère des Finances. Les autorités monétaires françaises trouvent dans la faiblesse monétaire britannique le tremplin efficace pour porter atteinte à l'hégémonie américaine. La France joue à leurs dépens de leur special relationship. Le sterling, monnaie de réserve internationale comme le dollar,constitue le talon d'Achille de l'Amérique.

 

 

Les revendications conduites au sein du FMI à l'occasion de chaque tirage britannique donnent la mesure de l'hostilité française officielle à l'égard des dysfonctionnements du système monétaire international. Mais la coopération monétaire intense instaurée à Bâle au profit de la Grande-Bretagne depuis 1961 révèle au mieux les ambivalences et les subtilités de la stratégie monétaire française. La BRI, en relayant les tirages britanniques sur le FMI, tient une place majeure dans l'organisation du soutien au sterling. Il s'y réalise une forte coopération monétaire européenne au profit de la Grande-Bretagne sous l'aile américaine. Au sein de la BRI, les partenaires européens de la France répondent favorablement aux requêtes anglo-saxonnes, tandis que la France conteste vivement les privilèges et l'hégémonie américains.

 

 Le problème essentiel relatif à l'exécution de la stratégiemonétaire française est que la France demeure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale une puissance moyenne. Aussi le soutien des membres de la Communauté européenne lui est-il indispensable pour tenter d'amener les États-Unis à la table des négociations monétaires internationales. La conception française d'une entité européenne monétaire et politique indépendante, fondée sur la cohésion des Six, est-elle alors réalisable tant que la candidature britannique met en péril les relations intra-communautaires? Les autorités françaises ont dû faire plusieurs fois machine arrière compte tenu des risques majeurs d'isolement qu'engendraient les ruptures induites par la politique d'indépendance nationale et parce que les moyens de la stratégie monétaire sont limités par la puissance de la France.

 

 Selon le service de coopération économique et financière du Quai d'Orsay, «les demandes anglaises passent, les Communautés restent»[25]. Mais, en novembre 1967, la CEE entre dans une crise larvée. La candidature britannique est maintenue. L'avenir d'un pôle monétaire européen indépendant des Anglo-Saxons est plus que jamais incertain, hypothéqué par le problème des rapports entre la Grande-Bretagne et les six membres de la CEE.

 



[1]     De GAULLE (Charles), Mémoires d'Espoir, tome 2: L'Effort, Paris, Plon, 1970, p. 211.             

[2]     PAILLETTE (Céline), Candidatures britanniques à la CEE et stratégie monétaire française, (1961-1967), mémoire de maîtrise sous la direction de Robert FRANK, université Paris I, octobre 2001.

[3]     Voir notamment GERBET (P.), «La candidature de la Grande-Bretagne aux Communautés européennes (1967-1968)», Revue française de science politique, vol. XVIII (5), octobre 1968; De LA SERRE (F.), La Grande-Bretagne et la Communauté européenne, Paris, PUF, 1987; De Gaulle en son siècle, (DGESS), Paris, Plon, collection Espoir, 1992; LUDLOW (N. P.), Dealing with Britain: the Six and the first United-Kingdom application to the EEC, Oxford, Oxford University Press, 1997; VAISSE (M.), La Grandeur. La Politique étrangère du général de Gaulle, 1958-1969, Paris, Fayard, 1998.

[4]     FRANK (Robert), «Introduction», Relations internationales, n°100, hiver 1999, p. 346.

[5]     COTTRELL (P. L.), «The Bank of England, sterling crises and Europe (1958-1967)», in La Banque de France, le crédit et la monnaie (XIXe-XXe siècles), actes du colloque international tenu à l'occasion du bicentenaire de la Banque de France, les 19, 20 et 21 janvier 2000.

[6]     Archives de la Banque de France (ABF), procès verbaux (PV) du Conseil général de la Banque de France, 30 mars, 15 juin, juillet et 30 novembre 1961; ministère des Affaires étrangères (MAE), papiers Olivier Wormser, directeur des Affaires économiques et financières, 1953-1966, 6, 3 mars 1961 et PV du comité franco-britannique des 16-17 mai 1961.

[7]     Services des archives économiques et financières (SAEF), fonds du Trésor, B 17749, note anonyme, «Marché commun, Angleterre, États-Unis», avril 1962; note anonyme, «Les problèmes de coopération monétaire posés par l'adhésion éventuelle de la Grande-Bretagne au Marché commun», 20 juillet 1962.

[8]     MAE, papiers Olivier Wormser, 1953-1966, 6, télégrammes au départ d'O. Wormser, du 4 novembre 1964, expédiés à 16 h 40, 16 h 45 et du 7 novembre; note de la part d'André de Lattre, directeur des Finances extérieures, 4novembre 1964.

[9]     BORDO (M.D.), SIMARD (D.), WHITE (E.), «La France et le système monétaire international institué à Bretton Woods», in Du Franc Poincaré à l'Ecu, Paris, CHEFF, 1992.

[10]    ABF, PV du Conseil général de la Banque de France, 26 novembre 1964; SAEF, fonds Cabinet, note anonyme, non datée, Tirages et remboursements du Royaume-Uni au FMI.

[11]    JOSEPH-JULIEN (C.), La querelle entre la France et les États-Unis à propos du dollar en 1965, mémoire de maîtrise sous la direction de Robert FRANK, juin 2001.

[12]    ABF, PV du Conseil général de la Banque de France, 11 février 1965.

[13]    Ibid., 6 et 13 mai 1965.

[14]    Ibid., 16 septembre 1965.

[15]    MAE, papiers Olivier Wormser, 1953-1966, 7, note d'O. Wormser, «Balances sterling et réunions de Bâle», 7 janvier 1966; MAE, DE-CE, 1960-1975, 884, note anonyme du service de Coopération économique, «Problèmes monétaires internationaux», 24 janvier 1966.

[16]    COTTRELL (Philip L.), «The Bank of England, sterling crises and Europe (1958-1967)»; ABF, PV du Conseil général de la Banque de France, 16 juin 1966.

[17]    PAILLETTE (Céline), Candidatures britanniques à la CEE..., op. cit., chapitre5.

[18]    MAE, DE-CE, 1960-1975, 884, note anonyme, 7 janvier 1967; télégramme-circulaire d'Hervé Alphand, secrétaire général du Quai d'Orsay, Paris, 27 mai 1967.

[19]    MAE, DE-CE, CEE, 1967-1971, 767/2, télégramme au départ de Hervé Alphand, circulaire n°242, enregistré le 9 octobre 1967, 15h25.

[20]    SAEF, fonds du Trésor, B 25410, note anonyme de la direction de la Prévision, pour le ministre, «Les effets d'une dévaluation éventuelle de la livre sterling», juillet 1967; note de la direction du Trésor, «La situation de la livre et la position française à ce sujet, conséquences directes et indirectes pour la France», 12 octobre 1967.

[21]    Ibid., compte rendu de la réunion tenue le 14 novembre 1967 à 18h30 dans le bureau du ministre, à propos de la situation du sterling, 15 novembre 1967; étude de François Boyer de la Giroday, «Système sterling: procédés de survie», membre de la représentation permanente de la France auprès des Communautés, direction générale des Affaires économiques et financières de la CEE, 13 novembre 1967; fiche d'information de Jean-Yves Haberer, conseiller technique au cabinet du ministre des Finances pour René Larre, directeur du Trésor, «Dévaluation de la livre sterling», 22 novembre 1967.

[22]    Discours du général de Gaulle du 27 novembre 1967, in Discours et Messages, tome 5: 1966-1969, Paris, Plon, 1970.

[23]    Entretien avec Claude Pierre-Brossolette, 26 juin 2001.

[24]    PAILLETTE (Céline), Candidatures britanniques à la CEE..., op. cit., chapitre8.

[25]    MAE, DE-CE, 1967-1971, 785, note anonyme, non datée, postérieure à novembre 1967, «La France et le Marché commun face à la Grande-Bretagne».