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Anne Couderc, Etats, nations et territoires dans les Balkans au XIXe siècle. Histoire de la première frontière gréco-ottomane (1832-1881)

Etats, nations et territoires dans les Balkans au XIXe siècle. Histoire de la première frontière gréco-ottomane (1832-1881)

 

 

Bulletin n° 13, printemps 2002

 

 

 

 

 

Anne Couderc

 

 

Dans le cadre de cette thèse, nous avons envisagé les conditions dans lesquelles la première frontière terrestre gréco-ottomane fut tracée après l'indépendance grecque (1821-1832) et nous avons étudié les cinquante années de son histoire, avant le rattachement d'Arta et de la Thessalie à la Grèce (1881). Elle délimitait un État grec restreint au sud de la péninsule balkanique, selon une ligne reliant les golfes d'Arta et de Volos.

Elle a été étudiée en tant que zone de contact entre un Empire ancien, multiethnique et peu centralisé, et un État fondé sous les auspices des grandes puissances (France, Grande-Bretagne et Russie) que l'on organisa sur le modèle occidental de l'État-nation. La période étudiée est aussi caractérisée par les réformes en vue de la modernisation de l'État dans l'empire ottoman (Tanzimat). En prenant pour objet d'étude la zone frontière, on a étudié ensemble ces deux processus, les résistances qui leur furent opposées, leurs limites respectives et les interactions qu'il y eut entre eux.

 

 

La frontière dans ce domaine a en effet pu fournir l'occasion de faire varier l'échelle de l'observation, dans le temps comme dans l'espace.

 

 

Dispositif international visant à rétablir l'équilibre européen, elle est aussi un élément fondamental de définition du cadre national, autant pour la construction de son territoire que du point de vue de l'identité de la nation; point de départ et référence des revendications de type irrédentiste de la part de la nation grecque, elle peut même, a posteriori, être considérée comme le début d'un processus continu au XIXe et au XXe siècle d'émergence des différentes nationalités balkaniques, de la fondation d'États nouveaux et de la dislocation de l'empire ottoman.

 

 

Au niveau de la zone frontière plus précisément, on a tenté d'étudier la construction progressive de l'État dans cette région à la lumière des configurations sociales locales, à l'échelle des rapports de forces topiques, et d'analyser la perception des logiques centrales de l'État aux périphéries conjointes de l'État grec et de l'empire ottoman, en fonction de logiques localement plus prégnantes, d'ordre coutumier, économique, social, familial. Il s'agit là de facteurs de résistance pouvant mettre en question le processus souvent perçu comme linéaire de la construction de l'État moderne: brigandages et révoltes populaires y ont pris place à part entière, comme marque et signification d'une réalité locale autant que comme obstacles à la bonne marche de la construction de l'État. On a aussi essayé, à ce niveau d'observation, de réexaminer à la lumière des réseaux locaux le problème du nationalisme et de sa chronologie, en recherchant quels en étaient les formes et les vecteurs sur place; par l'étude de la frontière comme lieu de la cristallisation de la revendication nationale, on a tenté de voir quel lien existait concrètement entre la décision politique et sa réception locale, quels en étaient les relais locaux au sein des rapports sociaux, militaires et politiques qui structuraient, de façon variable dans le temps la vie de la zone frontière; enfin on a cherché les modalités selon lesquelles un lien a été possible entre les sentiments d'appartenance locaux d'une part et la définition d'une identité nationale d'autre part.

 

 

L'enquête s'est appuyée sur trois grands types de sources, porteur chacun d'un niveau d'action et de représentations.

 

 

L'analyse s'est en premier lieu fondée sur les sources produites par la négociation internationale et la représentation diplomatique; textes issus des négociations, protocoles et traités conclus sous l'égide de la Conférence de Londres qui, de 1827 à 1832, régla la question grecque et procéda à la définition et à la reconnaissance de l'État grec; pour toute la durée de la période étudiée, on a aussi utilisé la correspondance politique des ministres de France à Athènes et à Constantinople, ainsi que les fonds cartographiques provenant des levés de la carte de la frontière et de la carte de Grèce par les officiers topographes français. Le second niveau de sources est celui que l'État grec lui-même a produit. On a consulté les archives de ses différents ministères aux Archives générales de l'État à Athènes, notamment celles des ministères de l'Intérieur et des Affaires militaires. Enfin, on peut distinguer un troisième niveau de sources avec les relations consulaires, sur lesquelles s'est appuyée une grande partie de ce travail, longtemps mené en France. Les consuls que la France envoya dans les régions frontalières ottomanes, à Arta et à Janina en Épire, à Larissa et Volos en Thessalie, étaient presque entièrement dépourvus de compétences économiques, en raison de l'absence d'intérêts commerciaux français dans ces régions. Ils remplirent la fonction d'observateurs des relations gréco-ottomanes dans la zone de contact physique entre les deux États. Leur témoignage participait sans doute, par sa nature, de la dimension moyenne de la zone frontière; d'un rang modeste dans le cursus consulaire, disposant d'informateurs recrutés dans la population locale, ils avaient, dans leurs relations, le recul que la différence de religion et la conscience de représenter la France leur donnaient, mais, tout autant, ils restaient relativement éloignés des grandes tendances de la politique internationale. Ces agents en revanche étaient fortement soumis aux mouvements, aux émotions, aux nouvelles et aux affaires de leur circonscription, dont ils rendaient compte dans leur quotidienneté.

 

 

Le plan, chronologique, a distingué trois grandes périodes; 1827-1832, qui fut le temps des négociations sur la formation de l'État grec et de son territoire, 1832-1848, période de l'organisation spécifique de la région frontalière, marquée de vives résistances locales, et la période 1849-1881 enfin, qui fut marquée par les progrès de l'État en Grèce et dans l'Empire ottoman, par la montée des nationalismes et un rapport de forces local entre les deux États de plus en plus favorable à la Grèce.

 

 

Discussions politiques et diplomatiques

 

 

La première partie a été consacrée aux discussions menées entre les représentants des grandes puissances et, dans une moindre mesure, les représentants des Grecs révoltés et de la Porte ottomane, dans la deuxième phase de la Révolution grecque.

 

 

À cette date en effet, la France, la Grande-Bretagne et la Russie, à l'exception de l'Autriche de Metternich résolument hostile à tout mouvement séditieux, se décidèrent à reconnaître le soulèvement grec, et imposèrent leur entremise à la Porte. Les négociations sur le statut de l'État grec, sur l'étendue de son territoire et le tracé de ses frontières aboutirent alors progressivement à la création d'un État grec indépendant en 1832, reconnu par la Porte. On s'est efforcé dans cette étude de mettre en lumière, par l'analyse du corpus des actes diplomatiques, la conception de la nation, et plus particulièrement de la nation grecque, qui sous-tendit la décision des représentants des grandes puissances, en la confrontant à celle des textes juridiques émanant des assemblées révolutionnaires grecques. Il en est ressorti qu'en fondant un État grec que l'Occident regardait comme l'héritier de la Grèce de l'Antiquité, on fut amené à distinguer les Grecs des autres Chrétiens de l'Empire ottoman: à ces derniers aucun droit à la révolte n'était reconnu, alors que le mouvement de 1821 à ses débuts avait comporté une dimension politique et sociale proprement révolutionnaire, dont la vocation était de soulever à terme tous les sujets chrétiens du Sultan. La fondation de l'État grec et l'attribution d'un territoire strictement délimité qui isolait ceux qui s'étaient soulevés avaient ainsi, dans les faits, revêtu une dimension contre-révolutionnaire, qui permit de dissocier ceux qui s'étaient soulevés du reste des populations chrétiennes, jusque-là indistinctement confondues dans le rum millet ottoman. Cette définition restrictive des Hellènes, rendue possible par les représentations du philhellénisme, a eu sans doute une influence essentielle, dans le cadre du nouvel État, sur la formation d'une conscience nationale grecque désormais exclusivement fondée sur l'ethnicité, et, à l'extérieur, sur les conditions de l'éveil ultérieur de nationalismes balkaniques antagonistes.

 

 

L'examen des opérations de démarcation sur le terrain a permis une transition entre l'étude de la décision diplomatique et la réalité d'un espace alors extrêmement mal connu, en l'absence de toute carte fiable. La foi qui prévalait alors dans le caractère providentiel de la nature, alliée à la référence à la géographie de l'Antiquité, amena ceux qui décidèrent en dernier lieu à ignorer absolument la réalité politique économique et sociale des régions où la frontière fut tracée, c'est-à-dire une réalité essentiellement ottomane.

 

 

Les régions traversées par la nouvelle ligne de démarcation, actuellement en Grèce centrale, étaient en effet, éloignées du centre, de peu d'intérêt économique et difficiles d'accès, et donc organisées selon un système d'auto-administration, très représentatif du mode de gouvernement ottoman. Les diverses communautés se géraient ainsi elles-mêmes, répartissaient et prélevaient elles-mêmes les impôts dont le fisc se contentait de distribuer la ferme. Ce système, traditionnel, bien connu dans tout le monde balkanique ottoman, se doublait d'une organisation des forces de police qui perdura pendant presque toute l'existence de la première frontière gréco-ottomane, et dont l'évolution a fourni un objet d'étude privilégié. Depuis les débuts de l'Empire ottoman au moins, le contrôle des routes et des montagnes, infestées de brigands, était confié au plus fort d'entre eux, qui, investi de la fonction d'armatole, devait assurer, au nom de la Porte, le maintien de l'ordre public. Ses fonctions étaient maintenues jusqu'à ce qu'un brigand plus fort que lui semât à son tour le désordre dans sa circonscription. Si cette révolte révélait l'incapacité de l'armatole à maintenir l'ordre public, il était destitué et le brigand révolté, qui s'était affirmé comme le plus fort, prenait sa place.

 

 

Ce type de contrôle traditionnel d'une région entière et ce système de sujétion de tous ses brigands à l'un d'entre eux désormais représentant du pouvoir légal supposaient la constitution de réseaux de guerriers toujours fondée sur des réseaux familiaux; les unions matrimoniales scellaient toutes les alliances d'ordre militaire, de sorte que dans les régions chrétiennes de Grèce centrale, tous les armatoles étaient liés les uns aux autres et prêts à intervenir en faveur de celui qui aurait à subir la rébellion de l'un des brigands de sa circonscription. Ces armatoles, tous chrétiens, étaient placés, au niveau de la région administrative-le vilayet, sous l'autorité lointaine d'un gardien musulman des routes et des défilés, lui aussi irrégulier, le derven-aga, qui lui-même rendait des comptes au gouverneur de province. Un certain équilibre entre les diverses communautés, chrétiennes et musulmanes, était ainsi respecté.

 

 

Au cours de la révolution d'indépendance grecque, beaucoup de ces armatoles chrétiens s'étaient battus du côté des Hellènes. Pourtant, ils ne rejoignaient généralement pas le camp des révoltés de façon exclusive. Il n'était pas rare que ces chefs combattissent une saison d'un côté, et la saison suivante de l'autre: l'intérêt général avait peu de sens pour eux, et ce qui pouvait être interprété de l'extérieur comme des revirements d'alliances revêtait souvent, au regard de l'intérêt local, la cohérence d'une politique de maintien des rapports de force entre les différents guerriers.

 

 

Entre le monde local traditionnel et l'ordre nouveau

 

 

La seconde partie a été consacrée à la rencontre entre ce monde local traditionnel, caractéristique du monde ottoman, et l'ordre nouveau imposé par l'établissement du nouvel État et la partition de l'espace.

 

 

En effet, la frontière de 1832 coupa en deux cette région d'armatolikia. Ce système décentralisé de contrôle des hommes et des territoires fut de fait aboli en Grèce au profit de l'organisation d'une armée régulière et disciplinée.

 

 

Dans l'Empire ottoman cependant, il fut d'emblée étendu à la surveillance de la frontière: chaque armatole frontalier, ottoman, chrétien et hellénophone, fut chargé de la surveillance de la section de frontière qui bordait son territoire, sous l'autorité générale du derven-aga. Cependant, dans un contexte de profonde aggravation du brigandage, liée pour beaucoup au licenciement des guerriers de l'indépendance qui, faute d'avoir pu se reconvertir dans une armée grecque peu nombreuse et peu attractive, erraient désœuvrés aux confins des deux États, un premier lourd déséquilibre marqua cette organisation militaire et la société qu'elle contribuait à fonder. Les armatoles encore en place du côté ottoman avaient perdu, du fait de la fondation de l'État grec, une partie de leurs alliés et de leur assise territoriale, de sorte qu'ils s'avérèrent impuissants à résister à l'afflux des brigands dans leurs circonscriptions. Pour se maintenir au pouvoir, et assurer la sécurité des habitants de leur armatoliki, ils se virent contraints de tolérer leur présence à la condition qu'ils ne commissent pas leurs exactions sur place, mais de l'autre côté de la frontière.

 

 

Du côté grec, l'organisation d'une armée régulière et centralisée fut un échec. Beaucoup des anciens guerriers de l'indépendance originaires des régions devenues frontalières, refusant de se plier à la vie de caserne, peu attirés aussi par des conditions matérielles jugées insuffisantes, restèrent fidèles aux anciennes alliances avec les armatoles ottomans, auxquels ils étaient le plus souvent apparentés. La frontière pour eux revêtait en quelque sorte un caractère temporel, au-delà de laquelle le bon vieux temps avait encore cours. Il a été établi dans ce travail que, jusqu'au milieu du XIXe siècle au moins, les armatoles ottomans continuèrent à recruter des hommes du côté grec de la frontière, alors que l'État grec ne parvenait pas à en enrôler en nombre suffisant. De 1835 à 1848 de surcroît, les régions frontalières grecques furent le théâtre de plusieurs violentes révoltes populaires fomentées par les représentants de ces réseaux traditionnels et leurs clientèles, pour qui les régions ottomanes voisines représentaient une base arrière sûre. L'enjeu était pour eux, essentiellement, de réclamer par la violence, comme autrefois lorsqu'un guerrier voulait être reconnu par l'autorité ottomane, une place et une reconnaissance dans le nouvel État. Et de fait, faute d'hommes, face à ces désordres récurrents, l'État grec à son tour dut créer des bataillons irréguliers de garde-frontières. Organisés par ces mêmes guerriers, qui levèrent sur place leurs hommes, ces bataillons ne cessèrent de jouer jusqu'à leur dissolution en 1854 un rôle ambigu d'alliances avec les brigands ottomans et de connivences avec des armatoles avec lesquels ils étaient toujours alliés, reconstituant ainsi partiellement les réseaux que la frontière avait en théorie coupés.

 

 

Il a été donc possible de conclure que, jusqu'à l'époque de la guerre de Crimée au moins, la frontière, loin d'être une ligne définissant clairement deux territoires nationaux, apparut dans son organisation militaire et dans celle des sociétés locales comme un espace profond, au sein duquel les liens tissés avant la démarcation de l'État grec étaient encore puissants. À l'aune du temps local et régional, la limite d'État avait encore bien peu de réalité. De même, si l'on prend la mesure de l'organisation nationale, il a semblé possible de conclure que l'État grec fonctionnait de manière encore très proche des pratiques ottomanes de gouvernement, et que, dans les faits, son territoire participait encore à bien des égards de l'espace ottoman.

 

 

Transformations et tensions

 

 

La dernière période étudiée est celle qui s'ouvrit au moment de la guerre de Crimée. Tournant fondamental dans l'histoire des Balkans et de l'Empire ottoman, elle fut provisoirement conclue par le Traité de Berlin lors du règlement de la crise Balkanique de 1876-1878 et, pour la Grèce, par la révision de ses frontières en 1881; la période s'est caractérisée non seulement par des transformations radicales dans les relations entre les différentes communautés de la société frontalière, mais encore par le fait que les tensions entre la Grèce et l'Empire ottoman se manifestèrent et se cristallisèrent de plus en plus nettement à leur frontière commune. L'enjeu de l'étude était de vérifier le lien qui a posteriori pouvait sembler évident entre ces deux processus, local et national, d'en définir la logique, et de se demander en dernière analyse si la présence d'une limite d'État pouvait influer directement sur les consciences collectives d'appartenance.

 

 

En Grèce, au lendemain de la révolution constitutionnelle de 1843, les guerriers traditionnels qui s'étaient rendus indispensables mais dont les intrigues et les révoltes mettaient en danger l'organisation de l'État, furent de facto éloignés de la conduite des affaires publiques, désormais légalement réglementée. Cette situation, habilement préparée et exploitée par le chef du gouvernement Jean Colettis, contribua à les détourner des revendications pour le pouvoir en Grèce même, et les conduisit à lancer leur action contre l'Empire ottoman. La Grande Idée, précisément formulée par Colettis à partir de 1844, définit le programme irrédentiste de la Grèce, à savoir la reconstitution à son profit de l'ancien Empire byzantin, et fournit ainsi à point nommé le cadre idéologique de leur action. De fait, à chaque crise que la Porte eut à affronter dans les Balkans à partir de la Guerre de Crimée, des bandes grecques de «patriotes», constituées de ces guerriers, passèrent la frontière gréco-ottomane et envahirent les régions limitrophes dans le but de les soulever contre le Sultan, avec l'appui en sous-main de l'État grec. Trois invasions majeures eurent lieu ainsi, en 1854 lors de la guerre de Crimée, en 1867 à l'occasion du soulèvement de la Crète encore ottomane, en 1878 pendant la crise balkanique. Ainsi du côté grec, les chefs militaires irréguliers ne défendirent-ils plus leurs intérêts personnels par l'organisation de résistances locales aux progrès de l'État, mais en se faisant les représentants des revendications nationales de la Grèce, et en recrutant non plus exclusivement des fidèles issus de leurs fiefs, mais des volontaires venus de tout le pays, appartenant ou non à leur ancien réseau. Le nationalisme naissant, expression du centre, contribuait ainsi aux progrès de l'État, et à une définition plus nette de son territoire, avec une référence constante à la frontière qu'il fallait dépasser, et qui désormais apparaissait beaucoup plus clairement comme une ligne.

 

 

Dans le même temps, côté ottoman, la modernisation de l'État, entamée au début des années 1830 et rendue obligatoire par les Grandes puissances à l'issue de la guerre de Crimée, contribua à son tour, mais de façon défensive, à transformer la zone frontière en une ligne nette et distincte. Le traité de Paris ne fut en effet signé qu'une fois le Hatti-Houmayounproclamé par le Sultan; cette charte qui annonçait une nouvelle ère de réformes, celle des Tanzimat entre autres, prévoyait le renforcement et la rationalisation de la garde des frontières, afin de stabiliser l'ensemble de la région. La chronologie de l'application de ces engagements semble avoir eu une importance primordiale dans les modifications des équilibres sociaux dans les régions frontalières ottomanes. Une triple ligne de fortifications fut érigée par la Porte tout au long de la frontière, qui apparut alors vigoureusement inscrite dans le paysage. À n'en pas douter, la succession ininterrompue de casernes, de fortins et de tours de guet érigés subitement au début des années 1860 contribua beaucoup, sur place, à cette cristallisation des conflits et des enjeux à la frontière, désormais fortement matérialisée et repérable physiquement.

 

 

Cependant, ce programme de construction, prévu de concert avec les Grandes puissances, la France et l'Angleterre, ne devait être qu'un préalable à l'installation de garde-frontières réguliers, en remplacement de l'ancien système des armatoles et des derven-agas, trop liés au brigandage et trop éloignés de l'intérêt de l'État. Les difficultés financières de la Porte, les résistances très vives que beaucoup de hauts fonctionnaires ottomans opposèrent aux réformes rendirent impossible l'achèvement de ce projet au lendemain de la guerre de Crimée. Les seules mesures prises, qui eurent des conséquences considérables sur les équilibres sociaux dans la région, eurent pour but de rationaliser le système déjà existant, en supprimant son maillon local, qui était jugé comme le moins sûr, notamment depuis la formulation de la Grande Idée. En vingt ans, du début des années 1850 à la fin des années 1860, tous les armatoles chrétiens furent progressivement destitués et chassés au profit des derven-agas musulmans. Dans ce contexte, les armatoles cherchèrent des appuis du côté des patriotes grecs, comme l'armatole de la région du Radovitzi près d'Arta, Skaltzoyiannis, en 1854: officiellement destitué, menacé par les troupes du derven-aga, il se révolta contre les autorités de la province et facilita l'invasion des Hellènes en Épire, proclamant avec eux l'indépendance de sa circonscription et son rattachement à l'État grec.

 

 

À cette époque encore, il s'agissait cependant bien moins d'une adhésion aux revendications grecques de la part de l'armatole qu'une alliance tactique pour pouvoir se maintenir en place dans le système ottoman des forces de l'ordre. Pourtant, dans ces conditions, l'assimilation entre les chrétiens ottomans et l'État grec fut accélérée par ces alliances, et fut de plus en plus effective au fur et à mesure que les armatoles et leurs hommes perdirent du terrain. Relégués à l'état de bandits, ravageant les régions frontalières ottomanes qu'ils avaient jusque là eu la mission de protéger, ils prirent désormais l'habitude de trouver refuge du côté grec de la frontière. Ainsi, en raison d'une politique de renforcement de l'emprise de l'État et de l'affermissement du cadre national en Grèce comme dans l'Empire ottoman, la frontière apparut de plus en plus comme un facteur de polarisation identitaire; les chrétiens furent de plus en plus assimilés aux Hellènes de l'État grec, et les régions frontalières ottomanes, bien que très majoritairement peuplées de chrétiens, furent désormais essentiellement tenues par des représentants musulmans de l'autorité.

 

 

Ces représentants musulmans de l'autorité, en l'occurrence les derven-agas, étaient eux aussi des soldats irréguliers; or, ces irréguliers, ou bachi-bouzouks, étaient des Albanais musulmans. Cette situation, banale en elle-même, revêtit une signification toute particulière aux frontières avec la Grèce car ceux-ci se trouvèrent investis d'un pouvoir désormais sans partage dans une région qu'ils considéraient comme la leur. La très grande majorité des terres appartenait en effet à des beys albanais, qui avaient encore élargi leurs propriétés au moyen de spoliation des chrétiens dans les années qui venaient de s'écouler, et ce parfois avec la connivence des derven-agas, mais, en revanche, la quasi-totalité de la population rurale de l'Épire du Sud était chrétienne, et en général hellénophone. Dans ce contexte, il a semblé certain, au vu des sources consultées, que la garde des frontières gréco-ottomanes joua un rôle essentiel dans le renforcement de la présence de l'élément albanais dans ces régions. En effet, d'après les termes du Tanzimat, le recrutement irrégulier des hommes en armes par des chefs de guerre était désormais prohibé, et seule la garde de la frontière permit à certains d'entre eux, les derven-agas des frontières, de lever et d'entretenir leurs propres guerriers; l'exemple le plus éloquent est celui de l'artisan de la confiscation du pouvoir des armatoles de la région d'Arta, Souleyman bey Frassaris, originaire du village albanais de Frasher, beaucoup plus au Nord; la garde de la frontière représenta un débouché très important pour la population de son village, pauvre et sans autre emploi que celui des armes. Le contrôle quotidien de toute la région lui revint ainsi exclusivement et, en outre, la frontière lui permit, dans son propre pays, de maintenir son rang et sa clientèle.

 

 

Même si les éléments manquent, dans l'état actuel de la recherche pour évaluer quel a été le poids exact de l'évolution de cette organisation militaire irrégulière, il a paru certain, au cours de notre étude, qu'elle contribua au renforcement d'une conscience communautaire des Albanais au sein de la société ottomane d'Épire. On a aussi pu affirmer qu'en maintenant, au moins en partie, la cohérence de leur organisation militaire, ce qui fut exceptionnel par rapport aux autres groupes qui, eux, perdirent toute prérogative, elle a participé à la séparation radicale d'avec les chrétiens de la région, avec qui, malgré les combats et les règlements de compte, ils avaient collaboré jusqu'au milieu du XIXe siècle. Le constat de cette rupture des équilibres locaux dans la société ottomane frontalière a amené à parler, dans cette étude, d'une désottomanisation de ces populations, liée à cette dissociation progressive entre chrétiens et musulmans, qui fut en fait assimilée de plus en plus à une concurrence entre Grecs et Albanais, dont la ligne de partage fut, au moins dans les représentations, la frontière gréco-ottomane.

 

 

Des enquêtes menées sur le terrain postérieurement à cette étude ont montré que les termes utilisés uniformément d'Est en Ouest, de Volos à Arta, par les habitants grecs actuels pour désigner les nombreux vestiges subsistant de nos jours des fortifications des armées de 1860, relèvent exclusivement du vocabulaire militaire albanais et non des dénominations turques. On pense y voir une sorte de confirmation du fait que cette fortification intensive des frontières n'a pas été, contrairement à son but premier, l'affirmation plus directe du pouvoir central, mais qu'elle a plutôt donné l'occasion à une première ligne de partage, une proto-frontière en quelque sorte, entre une nation grecque déjà constituée politiquement, et un groupe albanais en train de s'individualiser en fonction, localement au moins, de la présence de cette frontière.

 

 

Cette phase de désottomanisation et de polarisation identitaire de part et d'autre de la frontière s'est trouvée complétée, à la fin de la période, par la tentative tardive de la part de l'État ottoman de mettre fin au recrutement des derven-agas eux-mêmes, et d'instituer un corps régulier de garde-frontières, ou houdoudiés. La France et la Grande-Bretagne l'y exhortaient de façon de plus en plus pressante, notamment après l'invasion de patriotes hellènes en 1867, et surtout après l'affaire de Délessi en 1870: des brigands frontaliers venus de l'Empire ottoman conduits par le chef Takos Arvanitakis s'étaient avancés jusqu'en Attique, avaient pris en otages des aristocrates britanniques et un attaché d'ambassade italien, et les avaient massacrés lors d'un combat avec les forces de l'ordre grecques. L'affaire, qui prit les dimensions d'un scandale international, poussa la Grèce à des mesures très énergiques contre le brigandage frontalier pendant toute la décennie 1870. En vertu du droit de suite que les deux États se reconnurent mutuellement dans la période, les garde-frontières grecs en vinrent même à intervenir régulièrement sur le territoire ottoman; tous les brigands en fuite s'y trouvèrent concentrés, et l'autorité ottomane sur son propre territoire paraissait elle-même compromise. Les guerriers albanais, qui avaient été utilisés dans la décennie précédente pour éliminer l'élément chrétien de l'organisation des pouvoirs publics, furent ainsi à leur tour éliminés, au nom du Tanzimat, afin de substituer aux pouvoirs locaux le contrôle direct de l'État, entreprise alors qualifiée par un consul français en Épire de tentative d'«annexion de l'intérieur».

 

La pénurie récurrente de recrutement de soldats réguliers, en uniforme, encasernés et mal payés fit cependant avorter l'expérience, malgré quelques résultats de 1870 à 1873. La Porte dut en fait enrôler les anciens garde-frontières irréguliers, mais dirigés par des officiers de l'armée de ligne; privés de leurs chefs traditionnels, les derbendjis reconvertis en houdoudiés ne se plièrent à aucune discipline, méprisant des chefs qu'ils n'avaient pas choisis, et augmentèrent massivement les effectifs du brigandage. Les régions frontalières ottomanes, à la fin de la période étudiée semblent, en raison de cette évolution, être devenues une zone profondément troublée, sur laquelle l'autorité ottomane s'exerçait de moins en moins; ce phénomène, lié à la désagrégation des forces de l'ordre semble avoir été renforcé dans une large mesure par le faitque beaucoup de paysans fuyant le brigandage se réfugièrent du côté grec, abandonnant villages et cultures, de sorte que l'impôt, signe essentiel de l'autorité de l'État, ne rentra quasiment plus dans les circonscriptions fiscales frontalières. De même, du point de vue démographique, si les régions frontalières des deux États avaient présenté au début de l'histoire de la première frontière gréco-ottomane la même densité de population, à partir des années 1860 environ le contraste apparaît remarquable entre le grand dynamisme des départements frontaliers grecs, de leurs chefs-lieux, Lamia notamment, et les régions ottomanes voisines longtemps stagnantes et désormais en cours de dépeuplement.

 

Surtout, du point de vue des identités, les dernières évolutions de la réorganisation des forces de l'ordre aux frontières accrurent encore la désottomanisation de la société d'Épire et de Thessalie; dans le but de mieux contrôler les nouveaux garde-frontières, la Porte avait en effet privilégié la nomination d'officiers turcs, jugés plus dignes de confiance car étrangers aux factions locales et non impliqués dans les connivences avec le brigandage. Il semble bien, au vu des sources consultées, que l'élément turc, étranger à ces provinces, jugé pour cela apte à représenter sur place l'intérêt général et la politique de l'État, contribua à dissocier les intérêts du groupe albanais de ceux d'un Empire ottoman auquel il ne s'identifia plus entièrement.

 

L'enquête a ainsi tenté de sonder comment la limite d'État imposée par le haut, marque de l'État-nation et expression du nouvel ordre européen au XIXe siècle, a progressivement pénétré des sociétés locales relativement autonomes et équilibrées, représentatives de l'organisation politique qui avait toujours prévalu dans ces régions de l'Europe, celles d'un vaste Empire multiethnique et peu centralisé. Elle a permis d'identifier un temps local distinct du temps national, bien qu'il ait, à l'extrême fin de la période, rejoint celui des grandes évolutions internationales.

 

 

Les conclusions de l'étude ont porté sur deux grands thèmes en relation étroite, la construction de l'État en Grèce, la naissance des nationalismes balkaniques, et l'existence de la première frontière moderne tracée dans l'espace balkanique.

 

Nous avons conclu en premier lieu à la pérennité et à la prévalence, pendant une longue période qui suivit l'indépendance, de pratiques de gouvernement et d'organisation des pouvoirs publics en Grèce en bien des points semblables à celles de l'Empire ottoman. Cette conclusion, qui rejoint les analyses récentes d'historiens grecs, Nikolaos Kotaridis et Konstantinos Kostis notamment, incite, nous semble-t-il, à envisager l'histoire de l'État grec et des autres États balkaniques non plus seulement en fonction des critères du modèle occidental de l'État-nation mais en prenant aussi en compte l'héritage ottoman et surtout le mode selon lequel celui-ci a été intégré, assimilé, dans la construction des États successeurs de l'Empire ottoman.

 

Le second faisceau de conclusions a donc porté sur les conditions dans lesquelles la rupture des équilibres inter-ethniques a fait progressivement de la première frontière gréco-ottomane une ligne en fonction de laquelle les consciences d'appartenances locales se sont muées en identités nationales. On pense avoir identifié ainsi un protonationalisme albanais peu connu jusqu'à maintenant. Les premières manifestations officielles du nationalisme albanais, étudiées par Nathalie Clayer, la Ligue de Prizren contre l'annexion de l'Épire du sud par la Grèce lors de la révision des frontières gréco-ottomanes discutée entre 1878 et 1881, tout comme les œuvres de propagande écrites par des intellectuels albanais installés en Occident ont pu bénéficier d'une audience sur place précisément en raison de cette prise de conscience identitaire distincte de l'appartenance ottomane, entamée dès l'époque de la guerre de Crimée. On a pu conclure en outre au fait que le pouvoir ottoman, dans sa phase active de modernisation et d'occidentalisation, révéla non seulement son incapacité à rassembler mais qu'il fut ressenti, dans la région des Balkans que nous avons étudiée au moins, de plus en plus comme turc et étranger.

  

La variation des échelles d'analyse, la tentative ici entreprise de confronter les évolutions diplomatiques et internationales à celles de la masse anonyme a ainsi permis de proposer, comme hypothèse de recherche pour des études ultérieures, une grille de lecture plus profonde des conditions de la naissance des identités nationales et du nationalisme dans les Balkans.