X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 12, Grandes Villes et Relations internationales » Pierre-Michel Durand, Un sommet du G7 pour Naples

Pierre-Michel Durand, Un sommet du G7 pour Naples

Un sommet du G7 pour Naples

 

 

Bulletin n° 12, automne 2001

 

 

 

 

 

Pierre-Michel Durand

 

 

 

Lancé à Rambouillet en 1975 à l'initiative du président Valéry Giscard d'Estaing afin de constituer un forum où discuter des solutions à apporter aux problèmes économiques mondiaux -mais peu à peu les discussions allaient s'étendre à tous les domaines- le sommet des pays industrialisés, ou G7, rassemble les sept pays les plus riches du monde (États-Unis, Japon, Allemagne, Royaume-Uni, France, Italie et Canada).

Il devait pourtant connaître un déclin certain, aucun résultat, hors les déclarations d'intention et des communiqués officiels de plus en plus convenus, aucune décision ne venant plus justifier ce que l'on avait trop vite caricaturé en une sorte de gouvernement mondial. Au début des années quatre-vingt-dix, et alors qu'avec la fin de la guerre froide, le monde s'annonçait plus complexe encore, de nombreuses voix s'élevaient pour appeler à une nécessaire réforme de ce qui apparaissait simplement comme un lieu de contacts personnels entre leaders, une «grande messe» sans objet. Symbole pourtant de la mondialisation, au même titre que l'OMC ou Davos, le G7 allait paradoxalement retrouver les «feux de la rampe» à partir de 1997 avec les mouvements anti-mondialisation. En effet, les contestations de plus en plus violentes mettent alors l'accent sur les questions d'organisation et de sécurité de tels sommets[1]. Or, si ces sommets ne marquent pas ou plus l'histoire, si l'histoire ne s'y fait pas forcément, les aspects pratiques de telles rencontres font bel et bien partie du champ d'études des relations internationales. On y voit se mêler intimement politique intérieure et étrangère, ainsi que l'intense compétition entre les métropoles susceptibles d'accueillir de pareilles manifestations. Ces dernières sont lancées dans une course à l'image à l'échelle internationale.

  

Aussi, l'annonce le 9 juillet 1993, à Tokyo, par Carlo Azeglio Ciampi, alors président du conseil, que le prochain sommet du G7 prévu pour les 8-10 juillet 1994 se tiendrait à Naples, suscita-t-elle une incrédulité presque générale. L'Italie, qui avait déjà accueilli deux fois le G7 en 1980 et 1987[2], ne l'avait fait jusqu'alors qu'à Venise. La ville-musée, la super-puissance commerciale du moyen Âge et des temps modernes, semblait constituer un écrin presque obligatoire pour ce genre de réunions. Le passage de Venise, l'aristocrate, à Naples, la populaire, était pour le moins radical. Ce choix du gouvernement italien s'était fait au détriment de nombreuses autres villes candidates: Rome, Venise, Milan, Gênes et Turin. À l'évidence, le choix de Naples n'avait pas été imposé sans difficultés: Naples souffrait alors d'une image internationale et nationale désastreuse. Édouardo Scarfoglio, fondateur du journal local, Il Mattino, n'hésitait pas d'ailleurs à la qualifier d'«unique cité du tiers-monde sans un seul quartier européen»[3].

 

 Organiser et assurer la sécurité d'un tel sommet à Naples ne semblait pas évident. En effet, la ville connaissait de nombreux problèmes: une situation économique précaire avec 500 000 chômeurs, de nombreux embouteillages, des poubelles qui débordent, de l'eau contaminée, sans parler d'un ordre public difficile à assurer en raison d'un taux de criminalité important et de la présence de la Camorra. La topographie de la ville, construite sur un immense réseau de carrières antiques, de catacombes et de citernes dont on ignore aujourd'hui encore le plan exact, rendait d'autant plus ardue l'organisation de la sécurité. en outre, depuis le tremblement de terre de 1980, une partie de la ville vivait toujours dans les gravats, les chantiers de reconstruction n'ayant pour la plupart jamais été achevés car l'argent destiné à ces travaux avait souvent disparu... D'autres raisons accroissaient encore le scepticisme: quelques mois plus tôt, la commune de Naples avait été officiellement déclarée en banqueroute, et en août, soit quelques semaines après la déclaration de Carlo Ciampi, le conseil municipal était dissous. Pour le ministère de l'Intérieur, il vivait «aux dépens des institutions» démocratiques. enfin, la tenue prochaine d'élections pouvait porter en germes de nouvelles difficultés, diplomatiques cette fois-ci, dans le cas où la petite fille du Duce, Alessandra Mussolini, candidate à Naples, l'aurait emporté. ainsi, c'est à une cité en ruine, au sens propre et figuré, que C.Ciampi décide d'accorder sa confiance.

  

L'organisation d'un G7 à Naples apparaissait donc bien comme un défi. La ville devait saisir l'occasion unique d'être le centre de l'attention internationale, pour accréditer à nouveau aux yeux du monde son image et son identité de ville d'art et de culture. En réalité, des particuliers s'y étaient déjà essayés. Depuis 1984, l'Association Napoli 99 (en souvenir de la brève République Parthénopéenne de 1799) s'était donnée pour mission de conserver et promouvoir le patrimoine artistique napolitain, garantissant notamment aux touristes étrangers l'ouverture des principaux monuments historiques, musées et églises du centre historique chaque mois de mai. Cette initiative restait toutefois privée et ponctuelle[4].

 

 Très vite cependant, le gouvernement italien prend des mesures exceptionnelles pour l'organisation du sommet. Par le décret-loi 77 du 31 janvier 1994, le conseil des ministres affecte quinze milliards de lires pour les travaux de transformation de la ville. Il crée aussi une commission spéciale pour les travaux du G7. Elle est composée de représentants de toutes les institutions impliquées (commune, région, État, surintendance aux biens culturels, questure, carabiniers...) et elle est présidée par le préfet Umberto Improta, un napolitain de naissance. Restent alors cinq mois environ pour repérer les lieux incontournables de la ville où aura lieu le sommet (Castel del'Ovo, palais royal...), évaluer les travaux nécessaires et réalisables d'ici là, leur coût et leur temps d'exécution, envisager pour chaque lieu des mesures de sécurité et les proposer à la commission spéciale. En vertu du décret-loi de janvier, et en dérogation aux normes italiennes de comptabilité, cette dernière gère les adjudications et revendique un système de sélection des entreprises simple et transparent, à savoir, le tirage au sort en public après examen de la qualité des dossiers et un contrôle des prix. La commission décide enfin de contrôler elle-même les chantiers régulièrement, à l'impromptu, de jour comme de nuit. Fin mars, un nouveau décret-loi du conseil des ministres porte de 15 à 20 milliards les fonds destinés aux travaux du G7, auxquels viennent s'ajouter les trente-cinq milliards donnés par la région.

  

La somme totale allouée, 55 milliards de lires, semble peu en comparaison des 800 milliards votés pour l'accueil du Mondial de football en 1990 et aux vingt-trois mille milliards de l'après-tremblement de terre. Étant donné la relative modestie de la somme et le faible temps disponible, il est décidé non pas de procéder à des travaux pharaoniques mais plutôt à de nombreuses «micro-interventions». Celles-ci ne sont pas uniquement réalisées en vue de rendre la ville présentable pour le G7. Elles doivent durer bien au-delà. C'est dans cet esprit d'ailleurs que le président C.Ciampi a choisi Naples comme ville-hôte du G7. Il pensait que le défi que représentait l'organisation d'une telle manifestation constituerait un excellent stimulant pour planifier la rénovation de la cité dans son ensemble.

  

Si la commission spéciale d'Umberto Improta avait fait l'essentiel des choix avant les élections municipales, l'élection comme maire de Naples d'Antonio Bassolino, du PDS[5], donne un nouveau dynamisme aux projets de rénovation urbaine. Afin de se consacrer pleinement à l'organisation du G7, A.Bassolino décide de réduire sa participation à la campagne électorale des législatives de 1994 qui vont amener S.Berlusconi au pouvoir et refuse l'offre d'Achille Occhetto de conduire la liste du PDS aux élections européennes de juin.

  

Le nouveau maire déclare vouloir faire du retour à la légalité et à la normalité son objectif. Il multiplie d'ailleurs les signes dans ce sens, n'hésitant pas par exemple à créer un poste d'«adjoint à la dignité» (assessore alla Dignità) ou refusant de recevoir une délégation de vendeurs de cigarettes de contrebande. Le changement va au-delà de ces décisions, qui prêtent d'ailleurs à sourire à l'époque. Le conseil communal se voit en effet attribuer davantage de moyens d'action grâce à de nouvelles lois. Alors qu'il n'approuvait auparavant qu'une délibération toutes les trois réunions, il en rend désormais 20 à 30 par séance.

  

Du côté de la commission préfectorale comme de l'administration communale, ce sont donc le réalisme et la recherche de la légalité et de l'efficacité qui prévalent. À partir de début mars 1994, 97 chantiers qui emploient trois mille ouvriers jour et nuit sont ouverts dans la ville. La plupart ne seront achevés que quelques heures avant l'ouverture du sommet.

 

 Le G7 est avant tout, on l'aura compris, l'occasion de mettre en place une politique d'entretien urbain quotidien qui vise à améliorer sensiblement la vie des Napolitains pour un coût restreint. C'est l'ambition qu'A.Bassolino nourrit pour les premiers «cent jours» de son administration. Pour être banals, nombreux sont les gestes que Naples n'a pas connus depuis des années, comme l'achat de deux mille poubelles jetables, la réparation des feux de circulation qui sont presque tous dégradés (400 millions de lires) ou l'enlèvement d'un millier de carcasses d'automobiles. Quatre milliards et demi de lires sont aussi alloués à trois entreprises qui doivent assurer l'entretien de la ville jusqu'au mois de décembre 1994. En quelques mois, et à des prix serrés, sont ainsi réalisés ce qu'on n'était pas arrivé à faire en trente ans avec des budgets élevés. La riviera di Chiaia qui était devenue un égoût est nettoyée, la plage de Mergellina retrouve sa propreté perdue depuis des années. Les façades des palais les plus importants comme le Palazzo San Giacomo (siège de la commune) sont débarrassées de leur tags et de leurs graffitis mais aussi des atteintes de la pollution. Les vitres de la célèbre Galerie Umberto Ier bénéficient aussi d'un nettoyage en profondeur. Désormais, des moyens supplémentaires sont alloués aux services de nettoyage et à la police des rues et des jardins. Les fontaines sont remises en état et des jardins sont réouverts. On inaugure aussi le grand parc public de Taverna del Ferro a San Giovanni a Teduccio, un quartier de la périphérie orientale de la ville qui a beaucoup souffert de la très forte croissance urbaine incontrôlée de l'après-guerre.

 

 La tenue du G7 constitue en effet une occasion unique pour faire découvrir aux délégations et aux journalistes étrangers le patrimoine exceptionnel de Naples et de sa région. De nombreuses visites sont ainsi organisées à l'intention des épouses des présidents ou de chefs de gouvernement: Capri, Herculanum et Pompéi bien sûr, mais aussi la côte amalfitaine où Hillary Clinton se rend de sa propre initiative, ce qui est perçu comme un clin d'oeil au séjour de Jackie Kennedy pendant l'été 1962. Tandis que les manifestations officielles doivent se partager entre le Castel del'Ovo, le palais royal et la reggia de Caserte pour le dîner de gala donné par le président Oscar Luigi Scalfaro, les épouses découvriront la Villa Pignatelli sur le front de mer, le théatre Saint-Charles, et sur le Vomero, la fameuse Chartreuse de San Martino et l'esplanade du château Saint-Elme, le seul lieu d'où l'on puisse contempler une vue à 360 degrés sur l'immense amphithéâtre naturel qu'est le golfe de Naples. Pour éclairer ce programme, qui est en soi une vitrine de Naples, on fait même appel à Felice De Maria, ancien directeur de la photographie de Michelangelo Antonioni et expert en scénographie, qui s'est déjà illustré par sa scénographie lumineuse des forums impériaux à Rome.

  

Ce programme est à l'origine de nombreux chantiers dans la ville. Il faut en effet moderniser les infrastructures touristiques. L'essentiel de l'effort porte cependant sur la restauration du centre historique de Naples, le «ventre antique de Parthénope», qui est particulièrement dégradé. L'habitat y est extrêmement précaire et la densité de peuplement très importante. Les autorités décident donc de faire de ce quartier le point central de la reconstruction de l'identité culturelle de la ville. Début 1994 est ainsi défini un plan en deux ans qui allie restaurations, décongestions, démolitions et la réalisation de deux intinéraires touristiques autour des decumani de la ville gréco-romaine où le trafic est limité et où l'on crée des zones piétonnes. Là encore, les réalisations sont nombreuses. On en citera que quelques exemples: le repavement de places et de nombreuses rues, la restauration de la Villa communale construite au XVIIIe siècle par Carlo Vanvitelli (l'architecte de la Reggia de Caserte) et de ses jardins qui offrent à la population le seul espace vert du centre ville, celle de l'insula San Lorenzo où l'on peut voir la stratification historique de la ville de la période antique au XVIIIe siècle. Le palais des marquis Sanfelice, en raison de sa situation exceptionnelle sur la place du Gésù Nuovo est transformé en centre culturel. En ce lieu, on a un véritable résumé de l'histoire de la ville. Des vestiges de la muraille grecque du IVe siècle à la flèche baroque de l'Immaculée Conception, en passant par le complexe franciscain austère et monumental de Santa Chiara, on peut voir en effet l'empreinte des Grecs et des Romains, des Normands, des Angevins, des Aragonais et des Espagnols.

 

 La commune, consciente de son incapacité à financer ces travaux, s'efforce de créer des synergies entre les fonds privés et ceux de l'État. C'est le cas notamment avec la restauration du Palazzo Zapata. Elle cherche des mécènes privés. Par exemple, elle restaure la fontaine du Carciofo, une œuvre des années soixante, grâce à un don de cinquante millions de lires qui provient de l'ambassade du Japon à Rome. On remarque cependant que dans la dynamique de la préparation du G7, pour la première fois, le «mai de Naples» en 1994 n'est plus organisé par la Fondation Napoli 99, mais par la commune et la région. Son nouveau nom, Napoli Porte aperte, témoigne du passage d'une initiative privée à une initiative institutionnelle.

  

Pour promouvoir l'identité culturelle napolitaine, la ville ne se contente pas de restaurer son centre historique. Elle ouvre aussi un observatoire touristico-culturel afin d'informer les visiteurs sur ses manifestations culturelles. Un grand nombre d'expositions, célébrant l'histoire du royaume de Naples, sont en effet prévues en vue du G7 dans des lieux prestigieux fraîchement restaurés. L'une d'entre elles rassemble les chefs-d'œuvres de Capodimonte (l'un des plus grands musées de peinture italien, alors en cours de restauration) à la Villa Pignatelli. Une autre, sur les gemmes Farnèse, a lieu au musée archéologique de la ville. Elle est l'occasion de présenter au public, dans des salles nouvellement créées, la fameuse Tazza Farnèse, invisible depuis plus de trente ans. Cette pièce est le plus important objet d'art décoratif de l'Antiquité. Elle est passée d'Alexandrie à Rome et Constantinople, puis des mains de Frédéric II à celles d'Alfonse II d'Aragon, de Sixte IV, de Laurent de Médicis, puis des collections Farnèse à celles des Bourbons. L'organisation du G7 donne aussi l'occasion de poser à plus long terme la question de la redéfinition ou de la création de musées dans les principaux édifices historiques de la ville (Palazzo Reale, Castel Nuovo, musée archéologique etc). On décide notamment de restaurer et réutiliser à des fins culturelles l'hôtel des Pauvres, immense bâtisse de deux cents mètres de longueur, alors ruinée et squattée. Plusieurs manifestations (soirées théâtrales et musicales dans la grand amphithétratre de Pompéi, à Pozzoles ou sur la petite Piazza Bellini au cœur de Naples), enfin, témoignent du réveil culturel de la ville suscité par le G7.

  

C'est pourtant des questions d'urbanisme plus fondamentales que le G7 met en lumière ou invite à poser, même si leur traitement ne peut s'envisager qu'à moyen ou à long terme. Si la première période de l'administration Bassolino a été, on l'a vu, caractérisée par une expérience de manutention urbaine (le programme des cent jours et celui pour le G7), il fallait déjà penser à définir les orientations de planification urbaine. Le développement urbain anarchique de Naples depuis l'après-guerre, fruit de la spéculation immobilière et de la corruption politico-criminelle, n'a cessé de transformer le visage de Naples comme le rappelle, dans une interview à La Stampa le 8 juillet 1994, le cinéaste napolitain Francesco Rosi qui en fit un film célèbre, Mains basses sur la ville. Trop souvent, des événements exceptionnels comme le Mondial de football ont été l'occasion de lancer des chantiers illégaux, et au mépris de toutes les règles d'urbanisme. La commission spéciale d'organisation du G7, à l'inverse, veut un retour à une gestion normale et transparente du développement urbain. Elle initie une politique de démolition des bâtiments inachevés ou abandonnés, et de lutte contre les constructions irrégulières et abusives. Pour ces dernières, les arrêtés de démolition sont exécutés dans les deux jours, à la stupeur générale. le cas le plus exemplaire est certainement la cour du palais des Vétérans, où fut construit dans les années 1950 un immeuble de dix étages qui frôlait l'un des murs du palais.

  

Le symbole de l'impact qu'a pu avoir à long terme le G7 sur l'organisation urbaine est le démantèlement du fameux chantier de la place du Plébiscite, immense esplanade de 24000 mètres carrés, avec vue à la fois sur le Vésuve, l'ensemble du golfe et des îles et la colline du Vomero. Il avait été prévu lors du Mondial d'y créer un tramway, mais les travaux avaient été abandonnés depuis par manque de fonds, transformant l'ancienne place symbole du pouvoir royal en un tas d'immondices. Le chantier, pour être paralysé, n'en était pas moins intouchable, en raison des emplois qu'il impliquait dans une ville portuaire gravement touchée par le chômage. En dépit de cela et des centaines de manifestations qui se sont succédées ces dernières années pour réclamer sa réouverture, la commission d'organisation du G7 annonce son démantèlement le 5 avril 1994. D'avril à juin, la place est entièrement déblayée et les 24000 mètres carrés sont repavés de cubes de pierre volcanique. Parallèlement, se déroule la restauration du complexe monumental qui entoure la place, à savoir le Palais Royal et l'hémicycle de la Basilique Saint-François-de-Paul. Le choix d'y instituer au lendemain du G7 une zone piétonne, prolongée vers le Castel Nuovo et la gare maritime en un espace vert, fait de cette immense place reconquise, anciennement symbole du gaspillage et de l'abandon de toute politique urbaine, celui tout à la fois du G7 et du renouveau de la ville.

 

 La municipalité de son côté, rend public en juin 1994, soit quelques jours avant le G7, son plan de requalification urbaine (Indirizzi per la pianificazione) qui est consacré aux questions d'environnement (espaces verts, salubrité du centre historique...) et à la reconversion des zones industrielles. La question cruciale de la zone portuaire et de la circulation reste entière. Toutefois, le maire Bassolino annonce le 14 juillet, soit quelques jours après le G7, le lancement d'une analyse comparative sur les problèmes et les politiques de mobilité existant dans sept grandes cités portuaires appartenant au groupe du G7 (Vancouver, Marseille, Hambourg, Naples, Liverpool, Boston, Osaka).Comme Naples, toutes ces villes ont une aire métropolitaine importante dont le développement est marqué par la présence de la mer, ce qui pose des problèmes spécifiques de circulation. Trois réunions d'experts sont prévues à Naples en septembre et décembre 1994 et en février 1995.

 

 La réunion des trois démarches lancées à l'occasion du G7 et décrites ci-dessus, la première de nettoyage et d'entretien ordinaire, la seconde de restauration et de valorisation du patrimoine, notamment à des fins touristiques, la troisième enfin de requalification de l'espace urbain et de reprise en main des développements anarchiques, est parfaitement incarnée dans la transformation spectaculaire de Bagnoli, la grande zone industrielle de Naples au début du siècle qui est devenue un cimetière industriel: on l'unit à la colline du Posilippe pour former à la fois un poumon vert, le parc de Virgile, avec un très beau panorama qui domine l'île de Nisida et le golfe de Pouzzoles au Nord, et un grand parc archéologique. À nouveau, après évacuation de tonnes d'ordures, destruction des constructions abusives, des fouilles sont entreprises, mettant à jour au printemps 1994, aux côtés des restes d'un amphithéâtre gréco-romain et de la grotte de Seiano déjà connus, les vestiges de la villa du chevalier romain Marcus Vedius Pollion.

  

Ainsi, l'organisation du G7, ce défi que C.Ciampi avait choisi d'imposer à Naples et qui devait porter en germe le renouveau de la ville et la remise en cause d'une certaine image du Mezzogiorno en Italie comme à l'étranger, a été heureusement relevé. Les effets du G7 sont immédiats en termes d'image et d'augmentation de la fréquentation touristique. Cette dernière a progressé de 40% depuis le G7. En 1995, le centre historique de Naples est inscrit au Patrimoine mondial de l'UNESCO. Rarement une cité accueillant un sommet international en a été autant protagoniste. Jamais une ville n'a été transformée si massivement et en si peu de temps par une simple opération d'entretien. Des cinquante-cinq milliards de lires assignés à la préparation de la ville, cinquante ont été dépensés et les chantiers ont tous été finis à temps. Le visage de la ville a réellement changé en moins de cent jours, faisant de l'opération G7 le symbole à Naples du début du retour à la normalité et à une nouvelle gestion. Ce début est d'ailleurs salué par la presse italienne, et ce, en dépit des préjugés Nord-Sud et de l'appartenance politique du maire au PDS.

 

 Les réserves naturellement ne manquent pas. Certains dénoncent un nettoyage de façade, la ghettoïsation du «ventre de Naples», notamment des «quartiers espagnols» particulièrement peuplés et insalubres, royaume de la petite criminalité, et l'absence de traitement des deux difficultés majeures: le chômage et le logement. Surtout, des inquiétudes se font jour sur ce qui arrivera après le G7, après la dissolution de la commission spéciale d'Umberto Improta et sur la capacité à maintenir les acquis et à poursuivre la dynamique lancée par le G7. Au mois d'octobre suivant, Naples doit accueillir la Conférence mondiale de l'ONU sur la criminalité. La ville reçoit à cet effet quinze milliards de lires supplémentaires. En effet, grâce au sommet du G7, Naples, et ce n'est pas le moindre de ses succès, s'affirme désormais comme une ville de congrès. La municipalité décide en outre de dépenser trente milliards de lires par an pour l'entretien des chantiers mis en œuvre à l'occasion du G7. Les mesures modestes, mais symboliques, pour développer le civisme se poursuivent. Par exemple, grâce à l'initiative la scuola adotta un monumento, les enfants assurent des visites en langues étrangères des principaux monuments, accroissant ainsi la sensibilisation de la population à son propre patrimoine. Le prolongement de la politique urbaine doit se faire, en particulier avec l'inscription des quartiers espagnols et de la zone occidentale de Naples dans le programme Urbande la Communauté européenne destiné aux grandes villes. Reste toutefois la question épineuse et technique de la banqueroute de la commune qui freine une bonne part des initiatives. Le maireBassolino sollicite le gouvernement italien. À nouveau, la bonne image laissée par l'organisation du G7 pousse le maire à aller au Piémont et en Lombardie pour solliciter les investissements des industriels du Nord, tandis qu'il cherche sur la plan local à obtenir des fonds de mécènes privés.

 

 À l'été 1994, certains peuvent sans doute se demander si l'image que Naples a su donner au monde est une façade blanchie ou véritablement le début d'une nouvelle ère. Si l'on peut toujours au final s'interroger sur l'utilité de telles rencontres au sommet, si l'on ne retiendra que peu de choses du sommet lui-même -avec l'arrivée de Boris Eltsine à la fin de la rencontre toutefois, le G7 se transforme officiellement en G8- le G7 constitue assurément une vitrine exceptionnelle pour la ville qui l'accueille. À l'occasion d'un événement extraordinaire comme le G7, Naples, qui a particulièrement profité de l'opportunité offerte, a bel et bien recouvré la normalité. Si le G7 n'a pas été organisé pour Naples, le renouveau napolitain n'est certainement pas le moindre de ses résultats.



[1]     Le sommet de ces violences fut atteint en juillet 2001 au dernier sommet du G7 organisé à Gênes en Italie. Il fit un mort et de nombreux blessés. Face aux problèmes prévisibles d'organisation et de sécurité, les autorités italiennes envisagèrent même un temps d'accueillir le sommet sur un bateau au large de la ville afin de préserver le centre médiéval de Gênes en cas d'incidents.

[2]     Chaque pays membre du G7 accueille à tour de rôle le sommet et choisit la ville hôte de la réunion.

[3]     Corriere della Sera, 4 juillet 1994, p. 16.

[4]     L'effet de cette initiative sur la fréquentation touristique est indéniable. L'édition du «mai napolitain» de 1993 accueille quelque 500000 visiteurs contre seulement 100000 en 1992.

[5]     Le PDS, Partito Democratico di Sinistra, est un parti de démocrates issu de la scission du PCI au début des années 1990. L'autre groupe, la Rifundazione Communista, conserve une doctrine révolutionnaire.