X
Bientôt fans, merci !
Pourquoi pas vous ?
Facebook J'aime Paris 1
Accueil » Institut Pierre Renouvin » Les revues » Le bulletin de l'Institut Pierre Renouvin » Tous les bulletins » Bulletin n° 12, Grandes Villes et Relations internationales » Pierre Journoud, La visite du général de Gaulle à Phnom Penh. Entre mythes et réalités

Pierre Journoud, La visite du général de Gaulle à Phnom Penh. Entre mythes et réalités

La visite du général de Gaulle à Phnom Penh. Entre mythes et réalités

 

 

Bulletin n° 12, automne 2001

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Journoud

 

 

Le premier septembre 1966 à 9h35, le général de Gaulle prononce à Phnom Penh, dans un grand stade fraîchement inauguré par le prince Sihanouk, un discours d'une extrême solennité qui se veut le point d'orgue d'une visite officielle de quatre jours au Cambodge.Le formidable impact médiatique de ce discours tient avant tout aux circonstances historiques et géographiques dans lesquelles il est prononcé.

Car c'est à quelques pas du Vietnam, plongé dans une guerre de plus en plus grave pour toute la région, que le président de la République française a choisit d'exprimer sa position sur le conflit: une vision à long terme incarnée par quelques gestes symboliques plantés comme des jalons sur le chemin d'une paix énergiquement espérée. En ne fondant sa politique «indochinoise» ni sur l'argent, encore moins sur l'épée, ni même sur une initiative diplomatique d'envergure, mais sur la seule force du Verbe, le président français assumait néanmoins le risque de susciter certaines désillusions et d'apparaître sur l'heure, aux yeux de ses nombreux détracteurs, inopérant et improductif.

  

Discours aux Américains plus qu'aux Asiatiques, a-t-on dit du discours de Phnom Penh, mais aussi et peut-être surtout, discours aux Français, «baume posé sur les plaies de l'identité française blessée»[1], qui s'inscrit dans la longue liste des thérapies de choc chères au Général parce qu'elles devaient redonner confiance aux Français victimes du «syndrome de 40». à Phnom Penh, le président de la République a porté haut et loin la voix d'une France que les gaullistes aimaient situer à l'avant-garde de leur combat pour une plus grande indépendance de la France vis-à-vis des états-Unis, à défaut d'un plus juste équilibre des pôles de puissances dans le monde[2]. Déjà, fort de sa réélection au suffrage populaire en novembre 1965, le Général avait pris la décision fracassante de retirer la France du commandement intégré de l'OTAN (mars 1966) avant de se rendre en URSS (juin), provoquant du même coup dans la presse des spéculations insensées sur un possible renversement des alliances de la France. Cette volonté ardente et précoce de fissurer les blocs, d'introduire une faille dans l'implacable logique bipolaire de la guerre froide, ont contribué à l'éclat d'un discours qu'au fil des ans la lente extinction des passions autour du Vietnam n'a jamais totalement estompé.

 

 C'est faute d'en avoir analysé les motifs profonds et les objectifs réels que certains commentateurs, à l'époque, se sont mépris sur l'interprétation de la visite et des propos présidentiels.Beaucoup, au-delà de leurs appartenances nationales et partisanes, avaient chargé cette visite de grands espoirs, à la mesure de l'ampleur de la tragédie qui se jouait depuis plusieurs années au Vietnam et dont la France, pour des raisons historiques bien connues, était l'un des témoins privilégiés; les mêmes attendaient du discours du 1er septembre qu'il contribue de manière décisive à la résolution de la guerre qui faisait rage aux portes mêmes du Cambodge. Mais, si pacifiques fussent ses intentions, l'élysée semblait plutôt convaincu que stopper la guerre au Vietnam, à la fin de l'été 1966, n'était pas, sinon dans les capacités de la France, à tout le moins dans l'ordre du possible. C'est pourquoiaucune médiation, de son point de vue, n'avait la moindre chance de succès.

 

 Pour une majorité de contemporains, la présence du général de Gaulle à Phnom Penh s'est réduite au discours qu'il y a prononcé sur la «détestable guerre» devant plus de 100 000 Cambodgiens impressionnés par la solennité de cette visite inhabituelle. Depuis, les médias et les manuels d'histoire ne se sont pas privé de perpétuer ce raccourci, si bien qu'il importe à l'historien de mettre à nouveau en rapport le célèbre discours, fondamental certes, mais dénué d'effets immédiats et décisifs sur la situation de l'ex-Indochine, avec la visite absolument triomphale que le président de la République française a effectuée au Cambodge à l'invitation du prince Sihanouk. La fragilité du petit royaume khmer dans une péninsule embrasée par la guerre, la trajectoire nettement ascendante des relations franco-khmères, la relative importance de la coopération française au Cambodge et l'admiration sans borne du prince Sihanouk à l'endroit du héros de l'an 40[3] expliquent les fastes exceptionnels de la réception.

 

En somme, de Gaulle à Phnom Penh, ce n'est pas seulement la désapprobation publique et radicale de la politique américaine au Vietnam; c'estd'abord l'apothéose des relations franco-khmères. Mais c'est aussi le salut de la France à un Cambodge déjà neutre et, à travers lui, la consécration du dessein gaullien de neutralisation des pays de l'ancienne Indochine.

 

 

La visite officielle du général de Gaulle au Cambodge ou l'apogée des relations franco-khmères

 

 

Phnom Penh, 30 août-2 septembre 1966: une visite triomphale minutieusement organisée

 

 

L'étape cambodgienne du voyage qui va conduire le président français tour à tour en Afrique, en Asie puis dans le Pacifique, du 25 août au 13 septembre 1966[4], est très tôt considérée comme la plus risquée. En effet, grâce à ses agents du SDECE[5], le gouvernement français sait depuis la fin du mois de juillet que des commandos sud-vietnamiens sont susceptibles de provoquer au Cambodge des troubles graves. L'on suspecte en particulier cinq Vietnamiens d'origine khmère (vraisemblablement membres des services spéciaux sud-vietnamiens) d'avoir suivi durant tout l'été un entraînement intensif au tir dans la région saïgonnaise, avant de gagner le Cambodge. Cette information, plus que plausible quand on sait combien les rapports khméro-sud-vietnamiens sont tendus en 1966[6], le ministre de l'Intérieur, Roger Frey, s'efforce de la relayer en alertant discrètement les services ministériels et présidentiels concernés. Sur son insistance, quelques renforts sont envoyés à Phnom Penh au début du mois d'août (commissaires de police et membres du service «Action»du SDECE).Mais une fois de plus, une semaine avant l'arrivée du général de Gaulle à Phnom Penh, Roger Frey, décidément inquiet, estime nécessaire de renforcer les effectifs du personnel de sécurité appelé à accompagner le chef de l'État. Il l'écrit au secrétaire général de la présidence de la République, étienne Burin des Roziers, dans une lettre qu'il conclut par cette mise en garde: «Certains renseignements émanant de nos services spéciaux permettent de craindre l'organisation au Cambodge d'un attentat»[7]. Les risques sont d'autant plus sérieux que la visite officielle s'effectue aux portes d'un territoire plongé dans la guerre: Phnom Penh ne se trouve qu'à moins de 200 km de la frontière avec le Vietnam et l'on y entend très distinctement pendant la nuit les bombardements américains dans les provinces sud-vietnamiennes voisines. Le Cambodge, au surplus, connaît de nombreux incidents de frontière avec le Sud-Vietnam... Rien, par conséquent, ne doit être négligé dans le domaine de la sécurité.

 

 Le 30 août, à 17h30, le DC8 présidentiel, venu de Djibouti - où le Général a fort mal débuté son voyage[8] -, atterrit à l'aéroport de Phnom Penh. Aussitôt après les discours d'usage, le cortège s'élance sur le parcours, de l'aérodrome au Palais royal, que bordent 300 000 personnes[9] contenues par un service d'ordre fort de 5000 hommes! L'extraordinaire et surprenante chaleur populaire de ce premier accueil ne se démentira pas jusqu'à la fin, même à Angkor où le général de Gaulle est attendu dans la soirée du 1er septembre: là, devant le temple majestueux du roi Sûryavarman II («Angkor Wat»), le prince Sihanouk a organisé la reconstitution d'une gigantesque fresque historique dont la Reine a personnellement dirigé les recherches dans les archives royales. Cortège royal suivi de danseurs vêtus d'or, de bonzes en robe safran; procession de membres de la cour, de centaines de figurants costumés et de danseuses professionnelles, encadrée par des éléphants, rythmée par les instruments à corde et les gongs..., tout est fait pour subjuguer l'invité d'honneur du prince Sihanouk, qui tombe instantanément sous le charme de la féerie angkorienne.

 

 Le lendemain, de retour à Phnom Penh, les deux chefs d'État signent dans la salle du trône du palais royal une déclaration commune réclamant le retrait des troupes étrangères du territoire vietnamien «dans un délai déterminé» et l'«observation rigoureuse des Accords de Genève». De Gaulle en profite pour réaffirmer son «respect de l'intégrité territoriale du Cambodge dans les limites de ses frontières actuelles». Sihanouk jubile. Au terme de cette visite minutieusement préparée par le prince et parfaitement réussie, la reine, comme elle l'avait fait à leur arrivée pour la première fois dans l'histoire du Cambodge, accompagne le général et madame de Gaulle jusqu'à la passerelle de leur avion, qui doit s'envoler pour Nouméa à 13h05. Les derniers mots du Général sont un hommage au Cambodge, à son chef, et à la qualité des rapports franco-khmers, «qui n'ont aucune cause, aucun but que la paix [...] et le progrès; vous et moi, conclut le Général, avons la conscience tranquille».

 

 Du point de vue des seules relations franco-khmères, l'historien peut-il partager ce sentiment du devoir accompli?

 

 

Consacrer la neutralité khmère en pleine escalade de la guerre au Vietnam: un exercice périlleux.

 

 

Les objectifs fondamentaux de cette première visite d'un président français vont bien au-delà du simple renforcement de la coopération politique, militaire, économique et culturelle -déjà relativement importante- de la France avec le Cambodge. Il s'agit plus particulièrement de donner à la politique française dans l'ex-Indochine un point d'appui que ni le Laos ni le Vietnam (Nord ou Sud) ne peuvent offrir; de conforter le petit royaume khmer dans sa politique de neutralité et de contribuer au maintien de sa stabilité politique interne pour circonscrire le conflit au seul Vietnam. Au total, d'accomplir un acte politique fort et très symbolique, en forme de défi aux belligérants et d'exhortation à la paix, dans un contexte régional profondément troublé.

 

En effet, l'effort militaire des Américains, depuis le début de l'année 1965, est sans précédent au Vietnam: leurs bombardements s'intensifient, notamment aux portes des deux plus grandes villes du Nord (Hanoi et Haiphong) et leur corps expéditionnaire ne cesse de s'accroître (300000 hommes à la mi-1966, dont la moitié est constituée de «marines» et de la cavalerie aéroportée, c'est-à-dire des meilleures troupes américaines disponibles). De toute évidence, les Américains ne renonceront pas de sitôt à la promesse qui les lie corps et âme au régime de Saïgon depuis la présidence Eisenhower: protéger le Sud-Vietnam de la «communisation». La République démocratique du Vietnam (RDV), quant à elle, refuse de négocier sous la menace des bombes et campe sur son intransigeance, confortée en cela par la Chine qui se fige sur des positions de plus en plus défavorables à la négociation. L'ancien délégué général de la France en RDV, Jean Sainteny, au retour de sa mission d'information en juin-juillet 1966, l'a confirmé au général de Gaulle: la détermination des dirigeants nord-vietnamiens -Ho Chi Minh en tête- à poursuivre la guerre dans les conditions actuelles, est totale. François de Quirielle, l'actuel délégué général de la France en RDV, en apporte une irréfutable preuve[10] : le gouvernement nord-vietnamien a mis en œuvre, au début du mois d'août, le programme de dispersion des populations et des industries concentrées jusque-là dans les villes. Le voilà donc, désormais, prêt à sacrifier le développement économique de son pays aux impératifs d'une guerre qui peut durer.

  

Dans cette zone de fortes turbulences politiques et militaires qui ne laisse que très peu de place à la diplomatie, la marge de manœuvre du prince Sihanouk est toujours singulièrement étroite. Depuis 1954, le chef de l'État khmer poursuit tant bien que mal deux objectifs essentiels: sauvegarder une intégrité territoriale jugée menacée par les Thaïlandais et les Vietnamiens en recherchant une reconnaissance solennelle des frontières du Cambodge par ses voisins; obtenir une garantie internationale de la neutralité du Royaume qui permette à ce dernier, en demeurant à l'écart du conflit vietnamien, de poursuivre son développement économique et social. Seule la France, par la voix du général de Gaulle, a répondu positivement aux sollicitations pressantes du Cambodge pour la reconnaissance de ses frontières. Quant au deuxième objectif, il est partiellement atteint. Certes, les choix politiques du prince ont conforté ceux qui l'accusaient d'une orientation excessivement pro-communiste: le Cambodge avait accepté une aide soviétique et chinoise massive, prenait sur le plan international des positions souvent conformes à celles de Pékin et aidait le FNL en fermant les yeux sur les transports d'hommes ou de matériels effectués à travers le territoire cambodgien et destinés à alimenter la guérilla au Sud-Vietnam.

 

 Perçue par ses détracteurs comme une «mascarade», qualifiée par ses défenseurs de «neutralité active», la politique neutraliste du prince relevait -tous s'accordaient au moins sur ce point- d'un véritable exercice d'équilibriste. Force est toutefois d'admettre qu'en 1966 le Cambodge entretient d'excellentes relations tant avec les pays socialistes, au premier rang desquels la Chine, qu'avec les pays «occidentaux» tels que la France ou l'Australie. Surtout, alors que bien des facteurs l'y invitaient, le prince Sihanouk ne s'est pas laissé enrôler dans la guerre du Vietnam.

 

 Fut-ce pour cette unique raison, la diplomatie française considère plus que jamais le prince, malgré un comportement parfois sujet à de brusques variations, comme l'un des meilleurs remparts contre une extension géographique de la guerre du Vietnam. Aussi, le général de Gaulle, depuis la conférence de Genève sur la neutralisation du Laos en 1961-1962[11], n'a-t-il pas ménagé son appui au prince Sihanouk dans ses efforts pour faire reconnaître au royaume un statut de neutralité aussi bien que dans sa tentative d'associer les autres pays de l'ancienne Indochine (à l'exclusion de la RDV) à une doctrine de neutralité capable de restaurer la paix. Il y a donc bien, entre le général de Gaulle et le prince Sihanouk, une profonde communauté de vues sur la nécessité, pour le Cambodge, de poursuivre sans relâche une politique de neutralité et sur l'urgence, pour les puissances intéressées, d'aboutir à une neutralisation internationalement garantie des pays de l'ex-Indochine afin de mettre un terme à l'escalade de la guerre au Vietnam. Et c'est dans le grand stade olympique de Phnom Penh que le chef de l'état français a choisi d'exprimer -à l'opinion mondiale plutôt qu'aux seuls milieux diplomatiques qui les connaissent déjà- la substance de ses vues sur la guerre au Vietnam et les moyens d'en sortir. L'onde de choc du discours est telle qu'elle provoque aussitôt un froid glacial, quoique passager, dans les relations franco-américaines et submerge, au regard de l'Histoire, l'éclat pourtant exceptionnel de la visite officielle du général de Gaulle au Cambodge.

  

Le discours de Phnom Penh[12] ou le périgée des relations franco-américaines

 

 

L'appel de Phnom Penh: défi aux États-Unis ou défi à la paix?

 

 

Grâce aux archives récemment déclassifiées aux Etats-Unis[13], nous savons que le département d'État et la Maison Blanche ont été informés principalement par leur ambassade à Paris, peu de temps avant mais avec un rare degré d'exactitude, des principales idées que le président français s'apprêtait à développer à Phnom Penh. Le mythe du «coup de tonnerre» à l'égard des Américains prend donc au passage un sérieux «coup de vieux».

  

Le discours de Phnom Penh n'en demeure pas moins l'œuvre toute personnelle du Général[14]. Jusqu'au dernier moment, les plus proches collaborateurs de ce dernier n'en ont pas su davantage que les diplomates américains! Fidèle à ses habitudes, le général de Gaulle tient à rédiger seul et, cette fois-ci plus encore peut-être que les autres, dans le plus grand secret[15].

  

Tous les témoins présents à Phnom Penh que nous avons pu interroger, en France comme au Cambodge, et quelles que fussent par ailleurs leurs appréciations personnelles de la politique gaullienne, ont été impressionnés par la prestation oratoire du général de Gaulle dans le grand stade de la capitale cambodgienne[16]. Resté un moment silencieux après que l'époustouflant spectacle organisé par le prince Sihanouk à son arrivée eût pris fin[17], succédant à son hôte à la tribune officielle, le chef de l'état français dans son uniforme de général se met à prêcher, tel un grand prêtre rendant ses oracles, sans une seule hésitation et dans un style qui n'appartient qu'à lui[18], les idées que lui inspire son analyse personnelle de la situation. Non pour tenter de convertir: il sait qu'au-delà de la foule des Cambodgiens présents qui lui est déjà largement acquise, ses propos ne peuvent changer les esprits belliqueux. Plus simplement pour faire entendre la voix de la France, en espérant qu'un jour prochain, quand les conditions géopolitiques seront meilleures, on se résoudra à reconnaître ce qu'elle avait de sage. Voilà que le nouveau «Saint Georges» (l'expression est du prince Sihanouk!) dénonce «les combats qui ravagent l'Indochine» et prédit, assuré que de nombreux pays récemment décolonisés souscriront à la formule-choc, qu' «il n'y a aucune chance pour que les peuples de l'Asie se soumettent à la loi d'un étranger venu de l'autre rive du Pacifique, quelles que puissent être ses intentions et quelle que soit la puissance de ses armes»[19]...

 

 Que le discours ait été ressenti, à l'époque, comme un véritable défi à l'égard des Américains, nul ne s'en étonnera; il contient, en effet, bien des éléments qui peuvent justifier cette interprétation, en particulier la conviction que l'engagement des Américains au Vietnam est non seulement sans issue[20] (il est banal d'entendre dire au contraire que le renforcement de leur puissance militaire les conduira à la victoire) mais, surtout, sans justification! C'est la première fois que la critique du Général est aussi explicite et aussi grave puisqu'il va jusqu'à rejeter l'entière responsabilité de la guerre sur les seuls Américains tout en avouant son amertume de n'avoir pas été écouté à temps: «[La France] le dit compte tenu des avertissements que Paris a depuis longtemps multipliés à l'égard de Washington quand rien encore n'avait été commis d'irréparable». Le coup ainsi porté publiquement à un ami traditionnel de la France est rude mais, quoique sans doute aggravé par des ressentiments historiques à l'encontre des États-Unis, il n'est pas sans fondements objectifs. Jamais la France, pourtant alliée de l'Amérique à l'OTAN comme à l'OTASE, n'a été consultée par les États-Unis avant qu'ils ne s'engagent militairement au Vietnam[21]. Or, les Français conservaient des «liens» et un «intérêt» particuliers pour ce territoire qu'ils avaient jadis administré[22]. Mais il y a plus grave: bien que le président français n'ait jamais manqué une occasion de mettre en garde ses interlocuteurs américains des dangers qu'il y avait pour eux à se laisser entraîner dans une longue guerre au Vietnam, l'on constate que le président Johnson, depuis 1964, non seulement ignore les suggestions de son homologue français à propos du Vietnam, mais fait en pratique exactement tout le contraire....

  

Conclure pour autant que le général de Gaulle se laisse emporter par un esprit de pure hostilité vis-à-vis des Américains serait oublier l'invocation de «l'amitié exceptionnelle et deux fois séculaire que [la France] porte à l'Amérique», formule qui dépasse la traditionnelle courtoisie diplomatique. Ce serait aussi négliger la reconnaissance que les états-Unis, parvenus à un haut «degré de puissance, de richesse, [et] de rayonnement» sont une nation traditionnellement «champion de la conception suivant laquelle il faut laisser les peuples disposer à leur façon de leur propre destin». Ce serait méconnaître, enfin, la conviction du Général qu'«il est invraisemblable que l'appareil guerrier américain puisse jamais être anéanti sur place» et qu'aussi bien, une défaite américaine est improbable, sinon impossible.

  

On a souvent fait de l'antiaméricanisme le ressort profond de la politique extérieure du général de Gaulle. Il est vrai que la condamnation virulente de certaines manifestations extérieures de la puissance américaine prêtait le flanc à pareilles interprétations. Au risque de verser dans une caricature à laquelle, au demeurant, les dessinateurs de tout poil et de tout pays se sont volontiers livré. Il s'en faut de beaucoup, néanmoins, pour considérer les attaques ponctuelles du Général sur des sujets bien ciblés, comme définitives et systématiques. Si les états-Unis avaient adopté la politique de neutralisation que la France préconisait pour la péninsule indochinoise, nul doute que de Gaulle les aurait chaudement approuvés et encouragés.

 

 Après tout, pourquoi ne pas considérer le discours de Phnom Penh également comme un appel à la paix -qu'il se voulait être sincèrement- plutôt que sous l'angle réducteur du seul défi aux états-Unis? Sur l'heure, faute de recul et compte tenu de l'échauffement des esprits, dans les années 1960, à propos du Vietnam[23], les responsables américains, n'y ont vu qu'une «sommation sans frais à l'égard de Washington» pour reprendre le titre suggéré par la rédaction du Monde à l'article de Jean Lacouture. Leurs réactions ne révèlent pas seulement l'état des désaccords franco-américains sur le Vietnam elles pointent aussi, non sans malice, l'ampleur des divergences politiques franco-françaises...

 

 

Désillusions et silence de façade à Washington

  

Certes, conformément à la règle explicitement donnée dès 1964 par le président Johnson aux membres de son Administration, il n'y aura pas de polémique publique à propos du discours de Phnom Penh. Naturellement, dans les couloirs feutrés des ambassades ou des ministères comme sur les télégrammes codés, les réactions sont nettement plus déliées.

  

Il n'est pas 9h00 à Paris (c'est-à-dire moins de six heures après le discours de Phnom Penh)lorsque l'ambassadeur des états-Unis en France fait part à Dean Rusk, le secrétaire d'état, de ses premières impressions sur les propos du président français. Dès la première phrase de ce télégramme secret transparaît toute son irritation: «Il me semble que le discours de De Gaulle à Phnom Penh est une nouvelle preuve de sa méconnaissance des faits (...). Je trouve impensable qu'un soi-disant allié des états-Unis puisse dépeindre, à quelques kilomètres des lieux mêmes des combats, un tableau aussi erroné des causes et des effets [de la guerre du Vietnam]». Pour éviter que «l'interprétation gaullienne des événements ne soit favorablement accueillie non seulement en France mais dans d'autres pays du monde», Charles Bohlen recommande que Washington applique sans plus tarder quelques corrective measures (mesures de rectification): le président Johnson, ou Dean Rusk, pourrait par exemple faire une «déclaration qui, sans mentionner d'aucune manière le discours de De Gaulle à Phnom Penh, traiterait des mêmes questions» (en particulier celle des origines et de l'histoire du conflit)[24]. L'ambassadeur des états-Unis à Saigon,Henry Cabot-Lodge, n'est pas moins tendre puisqu'il rappelle sèchement que le Sud-Vietnam a été victime d'une agression -telle que la France en a connu elle-même à deux reprises au XXe siècle- et que les états-Unis se trouvent au Vietnam «conformément à l'esprit de la charte des Nations unies et à l'esprit du traité de l'Asie du Sud-Est»[25]. Sans nul doute, les Américains, tout comme nombre de journalistes français, ne pardonnent pas au chef de l'état ses propos sur la responsabilité unilatérale des Américains dans les origines et le développement de la guerre au Vietnam. C'est bien cette phrase qui va les ulcérer le plus: «(...) On vit l'autorité politique et militaire des états-Unis s'installer à son tour au Vietnam du Sud et, du même coup, la guerre s'y ranimer sous la forme d'une résistance nationale».

 

 Le discours de Phnom Penh met donc en lumière une première divergence fondamentale d'interprétation, d'ordre historique et politique (le rôle des idéologies), entre la France et les états-Unis: Washington justifie l'engagement militaire des Américains au Vietnam par le fait que ceux-ci sont venus, à la demande du gouvernement sud-vietnamien, protéger le Sud Vietnam d'une agression communiste qui préluderait à la domination de toute l'Asie du Sud-Est et entamerait gravement la crédibilité des états-Unis; Paris, sans nier les divisions inhérentes au Vietnam, pense que la guerre a été ranimée par l'intervention américaine et que le communisme n'est qu'un paravent derrière lequel se cachent les ambitions et les rivalités nationales. Divergences sur les origines du conflit, mais divergences également sur les modalités de la présence américaine au Vietnam. En développant une comparaison avec la guerre d'Algérie -non dénuée d'équivoque-, de Gaulle n'est pas loin d'assimiler la guerre du Vietnam à une guerre coloniale. Cette fois, c'est trop: Cabot Lodge dénonce un discours qui «soutient et exacerbe la propagande viêt-cong». La divergence porte, enfin, sur les solutions suggérées pour sortir de l'impasse actuelle. De Gaulle propose que l'Amérique décide et s'engage à «rapatrier ses forces dans un délai convenable et déterminé» pour que puisse s'ouvrir la négociation. Or, ce serait, pour Washington, la porte ouverte à l'«invasion» du «Sud» par le «Nord», l'aveu même de sa défaite.

 

 Ainsi, dans l'ensemble[26],les réactions américaines au discours de Phnom Penh font ressortir l'ampleur des divergences de vues entre Français et Américains sur le problème de l'Indochine, tant sur les origines du conflit que sur les moyens nécessaires pour y mettre fin. Il reste que le grand discours n'est pas du goût de tous les Français. Les diplomates américains n'ont en effet aucune peine à faire valoir dans leur correspondance avec Washington qu'en France même s'opposent déjà les «Phnom Penhistes» et les «anti-Phnom Penhistes». Que certains journalistes[27], hommes politiques et diplomates français écrivent ou proclament ouvertement leur désaccord avec les propos de leur président. Charles Bohlen évoque même le cas d'un haut fonctionnaire du Quai d'Orsay qui aurait qualifié le discours de Phnom Penh de «déplorable» et remarqué amèrement que la visite présidentielle n'avait rien apporté de vraiment nouveau! Si ces propos étaient confirmés, ils révéleraient au sein du Quai d'Orsay l'existence, dès 1966, d'une sérieuse opposition à la politique asiatique de l'élysée[28]. Enfin, amplifiant les arguments de ceux qui, au Sud-Vietnam ou en France, au Parlement comme dans la presse, rejettent tout au partie du discours[29], les Américains s'étonnent des contradictions de la politique gaullienne dans cette région du monde.

 

 Passons sur les propres responsabilités du général de Gaulle dans le déclenchement de la «première guerre d'Indochine»[30] et sur ses tribulations algériennes, pour aborder le point le plus sensible de la critique du discours. Derrière le silence de façade, l'Administration américaine est convaincue que le discours de Phnom Penh, loin de servir la cause de la paix, n'a servi qu'à rendre Hanoi aussi intraitable que jamais[31]. On reproche même à son auteur de ne pas avoir utilisé ses atouts pour remplir ce rôle de médiateur que bien des commentateurs politiques de tout bord avaient voulu lui faire jouer. Deux événements avaient pu faire croire un moment que la France allait tenter une médiation. Le 31 août à Phnom Penh, le général de Gaulle rencontre le représentant de la RDV au Cambodge, M.Nguyen Thong[32] ; étienne Manac'h, un représentant du FNL. Au milieu des spéculations les plus folles, on apprend peu après que les deux entretiens n'ont eu en réalité qu'un caractère purement informatif. Par ailleurs, on est vivement irrité, à Washington, du fait que la diplomatie française n'ait fait nulle mention, ni dans les discours ni dans les entretiens du Général et de sa suite à Phnom Penh, de la lettre que le secrétaire d'état avait cru bon de transmettre à son homologue français quelques jours avant le voyage présidentiel[33].

  

Face à tant d'incompréhension, une explication de texte en bonne et due forme s'impose auprès des Américains: c'est l'ambassadeur de France aux États-Unis, Charles Lucet, qui se voit confier cette délicate mission. Le 8 septembre, il rencontre George Ball, le secrétaire d'État par intérim. Justifiant l'appel du général de Gaulle aux seuls Américains pour qu'ils annoncent leur retrait dans un délai «qui pourrait être de deux ans», l'ambassadeur français explique qu'aux yeux de Paris, la seule solution susceptible de sortir les belligérants de l'impasse réside dans une nouvelle initiative que prendraient les Américains, sans insister sur des contreparties immédiates, compte tenu de leur écrasante supériorité militaire, de leurs immenses ressources, de leurs «traditions libérales» et de la logique de réunification du Vietnam qui prévaut depuis les Accords de Genève de 1954[34]. George Ball fait la sourde oreille, s'indignant qu'une puissance européenne alliée des états-Unis puisse adopter une telle position et regrettant amèrement que le discours de Phnom Penh n'ait servi qu'à offrir à l'adversaire des raisons de se montrer plus rigide encore qu'auparavant. Le mot de la fin revient à Dean Rusk:«ce ne sont pas les contacts qui manquent mais la volonté commune d'aboutir»[35] confie-t-il au ministre français des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville. Sans le vouloir, le secrétaire d'État justifiait ainsi le général de Gaulle dans son refus au moins provisoire d'une médiation...

  

Pendant quelques jours, Phnom Penh a donc été le théâtre d'un événement très fortement médiatisé, à une époque où l'actualité des relations internationales n'est pas loin d'être polarisée par la guerre du Vietnam. La visite au Cambodge du président de la République française aura conféré à la politique asiatique de la France ses lettres de noblesse, affecté superficiellement les relations franco-américaines et marqué d'une emprunte sans doute indélébile les relations franco-khmères.

  

Pour la diplomatie française, le discours de Phnom Penh devient jusqu'à la fin de la guerre le credo officiel de la politique asiatique de la France. L'arrivée au pouvoir de Georges Pompidou en 1969 n'introduit à cet égard que des nuances de forme[36].

 

Du point de vue des relations franco-américaines, l'exaspération de Washington consécutive au discours de Phnom Penh n'est que momentanée. De Gaulle, certes, va se montrer de plus en plus virulent dans sa critique de la guerre et inflexible dans son refus d'une médiation... jusqu'au jour où, le 31 mars 1968, le président Johnson se résout à une cessation partielle des bombardements sur le Nord-Vietnam et propose l'ouverture des négociations. C'est le début d'un dégel progressif des relations franco-américaines qui conduit à l'ouverture de la «conférence de la paix» à Paris. Le choix du site n'est peut-être pas la consécrationde la diplomatie gaullienne mais à tout le moins la reconnaissance des belligérants pour la constance des prises de position du général de Gaulle en faveur de la paix.

  

Quant aux relations franco-khmères, le passage du président français à Phnom Penh aura constitué un pic et symbolisé l'«âge d'or des années 1960»[37] pour le royaume khmer. Rétrospectivement, les Cambodgiens oublient volontiers les excès et les incohérences de la politique intérieure du prince Sihanouk pour mettre en valeur les réussites de sa politique extérieure: c'est pourquoi la visite du chef de l'état français, semble-t-il, compte toujours parmi les coups d'éclat les plus ancrés dans la mémoire collective d'une partie des élites cambodgiennes. D'autant que la suite de l'histoire du petit royaume n'est qu'une succession d'événements dramatiques[38] dont les bombardements secrets par l'US Air Force sur les «sanctuaires» viêt-congs au Cambodge donnent en 1969 le triste signal.

 

En 1975, alors que les Khmers Rouges parviennent au pouvoir, il ne reste strictement plus rien de ce difficile équilibre que le prince avait tenté de maintenir à sa façon contre vents et tempêtes, depuis l'accession pacifique du Cambodge à son indépendance (1953) jusqu'au coup d'état du 18 mars 1970 et avec le soutien total et constant du général de Gaulle. À peine un quart de siècle après que les Khmers Rouges aient patiemment exécuté l'un des plus grands génocides de l'histoire, tandis que le grand stade olympique apparaît comme une immense épave naufragée et livrée aux jeux des enfants, seul le boulevard «Charles de Gaulle», l'une des artères principales de la capitale, témoigne encore dans l'espace urbain de la visite détonante du chef de l'état français au Cambodge.

 

 Quand bien même le poids de cet événement international pourrait paraître aujourd'hui bien dérisoire à l'échelle de l'histoire traumatisante du petit royaume khmer dans les années 1970-1980, il reste que les appels du général de Gaulle à la paix, à la réconciliation et à la neutralité prennent, à l'aune de l'actualité, une nouvelle jeunesse.

 



[1]     FRANK (Robert), «La France et son rapport au monde au XXe siècle», Politique étrangère, 3-4/2000, p.837 (paragraphe intitulé «De Gaulle sort la France du syndrome de quarante»).

[2]     DE LA GORCE (P-M), La France contre les empires, Paris, Grasset, 1969, 363 p.

[3]     Sur tous ces thèmes, lire DEVILLERS (Ph.), L'Asie du Sud-Est, tome II, Paris, Sirey, 1971, p.610 et sq.; MEYER (Ch.), Derrière le sourire khmer, Paris, Plon, 1991, p.227-255 ou SIHANOUK (N.), Souvenirs doux et amers, Paris, Hachette, 1981, p.315-320.

[4]     Parmi les ouvrages qui évoquent cette étape: VAÏSSE (M.), La Grandeur, Paris, Fayard, 1998, p.523-538; HAMEL (B.), Sihanouk et le drame cambodgien, Paris, L'Harmattan, 1992, p.53-59; ou DE LA GORCE (P-M.), De Gaulle, Paris, Perrin, 1999, p.1150-1555.

[5]     Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage, ancêtre de l'actuelle DGSE.Archives nationales (AN), 5 AG 1 - 424 et 429. Un ouvrage effleure l'action du SDECE au Cambodge: FALIGOT (R.) et KROP (P.), La Piscine. Les services secrets français, 1944-1984, Paris, Seuil, p.301-302.

[6]     Le Cambodge a rompu le 3 mai 1965 ses relations avec les Américains, à peu près deux mois avant que le Sud Vietnam ne rompe les siennes avec la France, le 24 juin, sur l'initiative du chef du gouvernement de Saïgon, le général Nguyen Cao Ky qui, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, avait jugé le président de la République française coupable «d'avoir aidé nos ennemis, directement ou indirectement».Toutefois, à la différence des états-Unis à Phnom Penh, la France avait accepté de maintenir un consulat général à Saigon.

[7]     AN, 5 AG 1 - 425, lettre du 23 août 1966 de Roger Frey, ministre de l'Intérieur, à étienne Burin des Roziers, secrétaire général de la présidence de la République.

[8]     Des indépendantistes somalis qui avaient réussi à infiltrer les rangs de la foule ont accueilli le Général avec des cris et des banderoles à la gloire de l'indépendance!

[9]     Jacques Foccart, conscient lui aussi des risques d'attentat au Cambodge, évoque dans ses mémoires l'inquiétude qui le saisit soudainement à la vue d'une telle foule: FOCCART (J.), Tous les soirs avec de Gaulle. Journal de l'élysée, Tome1 (1964-1967), Paris, Fayard, 1997, p.459.

[10]    AN, 5 AG 1 - 424, note n°400 du 5 août 1966, direction des Affaires politiques du ministère des Affaires étrangères. Voir aussi De QUIRIELLE (F.), à Hanoï sous les bombes américaines. Journal d'un diplomate français (1966-1969), Paris, Tallendier, 1992, p.189-193.

[11]    Voir sur ce point le mémoire d'habilitation de Césari (L.), Le Laos et les grandes puissances, 1954-1964, ParisIV, 1997, dirigé par le professeur Georges-Henri Soutou, en particulier les chapitres 6 à 8.

[12]    De nombreux ouvrages évoquent le contenu du discours de Phnom Penh. Parmi eux: FERRO (Maurice), De Gaulle et l'Amérique. Une amitié tumultueuse, Paris, Plon, 1973, p.370-374; ou bien DURANDIN (Catherine), La France contre l'Amérique, Paris, PUF, 1994, p.116-119.

[13]    En particulier, le dossier n°2714 de la série «Vietnam, 1964-1966», Archives du State Department aux États-Unis (College Park).

[14]    En dehors des nombreux entretiens qu'il a eus avec des personnalités américaines, vietnamiennes, laotiennes et cambodgiennes, le général s'informe de la situation indochinoise principalement auprès de M.de Saint Légier, son conseiller diplomatique à l'élysée; d'étienne Manac'h (qui est d'ailleurs du voyage) et de Jean Sainteny qu'il a chargé, nous l'avons dit, d'une mission d'information au Vietnam au début de l'été 1966.

[15]    Selon Jean Lacouture («Le discours de Phnom Penh»,Espoir, n°70, mars1990, p.52), connu par les Américains, en 1966, comme «l'expert du quotidien Le Monde sur les questions indochinoises», Maurice Couve de Murville, le ministre français des Affaires étrangères, aurait, peu de temps avant le discours, «réussi à lire le discours [...] et à lui faire supprimer le mot tête de pont, le Vietnam servant de tête de pont à la stratégie américaine». Et Jean Lacouture ajoute: «Maurice Couve de Murville aurait dit au Général: c'est un peu trop militaire, vraiment je crois qu'on pourrait trouver d'autres formules. Le Général avait accepté de supprimer ‘tête de pont', mais il n'a pas accepté de supprimer le mot avertissement lancé aux états-Unis, ce qui en matière diplomatique est un mot assez grave.» Preuve était fournie que le discours du président traduisait moins l'aboutissement d'une concertation au sommet de l'état, que l'expression des vues personnelles de son unique auteur.

[16]    Charles Meyer, ancien conseiller personnel du prince Sihanouk, Alain Daniel, ancien expert chargé des affaires culturelles pour le prince, ou l'incontournable père François Ponchaud, des Missions étrangères de Paris, tous témoins de cet épisode solennel, nous l'ont confirmé sans réserve (entretiens avec l'auteur lors d'une mission au Cambodge, avril 2001).

[17]    Entre autres surprises réservées par le prince à son invité, de jeunes figurants (nord-coréens!) avaient tracé, au moyens de panneaux colorés, un portrait géant du Général et les mots «Vive de Gaulle», «Vive la France», «Vive l'amitié franco-khmère»...

[18]    Sur le style oratoire du général de Gaulle, consulter les actes du colloque «De Gaulle en son siècle», tomeVII («De Gaulle et la culture»), Paris, Plon, 1992, p.198-225.

[19]    Voir«La politique étrangère de la France. Textes et documents. 1966», Paris, La Documentation Française, 1966, p.129-130. Le discours y est reproduit dans son intégralité.

[20]    À peu près au même moment où le Général formulait cette opinion, un rapport américain de l'Institut d'Analyse pour la Défense concluait secrètement à l'échec militaire des bombardements sur le Nord-Vietnam («Le Dossier du Pentagone», Paris, Albin Michel, 1971, p.534-541).

[21]    C'est en partie pour éviter de voir entraîner la France contre son gré dans semblable aventure que le général de Gaulle avait pris la décision, en mars 1966, de la sortir du commandement intégré de l'OTAN.

[22]    Sans doute Charles de Gaulle eut-il préféré que la France, plutôt que les États-Unis qui, tout au moins au début de leur engagement, ignoraient presque tout de ce pays, demeurât le compagnon privilégié du Sud-Vietnam. Mais il ne pouvait avoir oublié comment la France de la IVe République elle-même s'était laissée acculer à une telle substitution. C'est pourquoi l'on aurait tort de réduire le discours de Phnom Penh à l'aveu d'une somme de frustrations à l'égard des Américains.

[23]    De 1965 à la fin de la guerre du Vietnam, les manifestations contre l'intervention armée des États-Unis au Vietnam se multiplient. En France, de nombreux militants, majoritairement de gauche et d'extrême-gauche, combattent à travers le Vietnam l'«hégémonie américaine».

[24]    Archives de la Johnson Library (Austin), série «NSF», sous-série «confidential files, France», carton n°172, télégramme secret n2879 du 1erseptembre 1966, 8h46, de Bohlen à Rusk. Le président américain s'exprimera effectivement le 5 septembre, répondant ainsi mais sans le nommer au général de Gaulle, pour déclarer que les états-Unis fixeraient un calendrier pour le retrait de leurs troupes dès que Hanoi en ferait autant. On s'accrochera encore de longues années, à Washington, au sacro-saint principe de réciprocité.

[25]    Archives du State Department, série «Vietnam, 1964-1966», dossier n°2714.Télégramme confidentiel n°01434 du 2 septembre 1966, signé Lodge.

[26]    à l'exception notable de Mike Mansfield, le leader de la majorité démocrate au Sénat, qui s'efforce, mais en vain, de minimiser les divergences avec la France sur le Vietnam et de rallier ses concitoyens aux suggestions du président français.

[27]    Ils sont assez nombreux à critiquer la substance et la forme du discours alors que l'opinion publique, si l'on en croit les sondages de la SOFRES et de l'IFOP publiés le 4 septembre, est acquise dans sa grande majorité aux thèses développées par le président de Gaulle (73% approuveraient ses récentes déclarations du Cambodge).

[28]    Les mémoires de M.Henri Froment-Meurice (Vu du Quai, 1945-1983, Paris, Fayard, 1998, p.329), futur directeur d'Asie-Océanie à partir de 1969, sont a posteriori révélateurs de cet état d'esprit frondeur de certains jeunes hauts fonctionnaires du Quai: «L'erreur politique trouve son origine dans le conseil, voire l'injonction, lancé publiquement aux Américains par de Gaulle dans son discours de Phnom Penh, d'avoir à retirer leurs troupes du Viêt-nam. [...] Il eût été bienséant de nous taire».

[29]    Dans le concert des réactions sceptiques ou franchement négatives au discours de Phnom Penh, les Américains relèvent plus particulièrement celle de Pierre Mendès-France, l'ancien président du Conseil dont personne n'a oublié le rôle joué en 1954 pour mettre un terme à la «première guerre d'Indochine». Regrettant que le discours de Phnom Penh n'ait débouché sur rien de concret, Pierre Mendès-France accuse le général de Gaulle de n'avoir pas pris son «bâton de pèlerin» pour faire véritablement avancer la paix...

[30]    L'on se reportera à lathèse de Frédéric TURPIN, publiée sous le titre: Le gaullisme et l'Indochine, 1940-1956, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2000, 1237 p.

[31]    C‘est la même conclusion que Jean Sainteny tira du discours de Phnom Penh. Sa veuve, Claude Dulong, rapporte la conversation qu'il eut avec le général, à son retour du Cambodge: «(...) Jean laissa même entendre que les Vietnamiens méritaient un coup de semonce, qu'ils auraient peut-être accepté de lui, de Gaulle, alors que le discours de Phnom Penh risquait de les rendre plus intraitables encore. «Mais je le sais bien! s'exclama le Général. Et alors? Les Américains n'ont rien à faire au Vietnam, il faut qu'ils partent!» (...) «Mais si le Sud-Viêt-nam devient communiste? demanda Jean. - Et si ça leur plaît, aux Sud-Vietnamiens, d'être communistes?» repartit le Général.» DULONG (Claude), La dernière pagode, Paris, Grasset, 1989, p.168.

[32]    Cette rencontre s'inscrit dans le processus de rapprochement diplomatique de la France avec la RDV, initié dès le début de 1966 par le général de Gaulle. En attestent la décision d'élever au rang de délégation générale la délégation commerciale de la RDV à Paris (mesure de réciprocité tant attendue par les Nord Vietnamiens) et la nomination, pour la première fois depuis 1954, d'un ambassadeur de France, François de Quirielle, au poste de délégué général de la France en RDV (lettre du 12 octobre 2000 à l'auteur).

[33]    Cette lettre indiquait que les États-Unis étaient prêts à se retirer du Vietnam et que le gouvernement acceptait un calendrier de retrait mutuel. Elle n'avait pas empêché le général de Gaulle d'affirmer à Phnom Penh: «(...) aucune médiation n'offrira une perspective de succès et c'est pourquoi la France, pour sa part, n'a jamais pensé et ne pense pas à en proposer aucune».

[34]    Archives du ministère des Affaires étrangères (AMAE), série «Amérique 1964-1970», sous-série «États-Unis», dossier n°613. Télégramme n°5218-39, Très Secret, du 9 septembre 1966, signé Lucet.

[35]    AMAE, série «Amérique 1964-1970», sous-série «États-Unis», dossier n°576. Compte-rendu secret du premier entretien entre Maurice Couve de Murville et Dean Rusk au département d'État (Washington), 3 octobre 1966.

[36]    Voir l'article de Frédéric Turpin, «Georges Pompidou et la question cambodgienne: continuité et ajustement de l'héritage gaullien(1969-1974)», Revue d'Histoire Diplomatique, 1er semestre 2002, p.47-81.

[37]    L'expression est de M.Gérard, actuel conseiller culturel à l'ambassade de France à Phnom Penh (entretien avec l'auteur du 27 avril 2001), pour qui cette période faste pèse encore beaucoup dans les relations franco-cambodgiennes actuelles.

[38]    Voir CHANDLER (D.), The tragedy of Cambodian History, New Haven et Londres, Presses de l'Université de Yale, 1991; RICHER (Ph.), Le Cambodge. Une tragédie de notre temps, Paris, Presses de Sciences Po, 2001.