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Laurent Courmel, Moscou, 1960 : la fondation de l'Université de l'Amitié des Peuples

Moscou, 1960 : la fondation de l'Université de l'Amitié des Peuples

 

 

Bulletin n° 12, automne 2001

 

 

 

 

Laurent Courmel

 

 

L'événement en histoire des relations internationales est un objet d'étude à la fois donné et construit, donc ambigu. L'approche du conflit Est-Ouest, qui fut «global, idéologique, politique, géopolitique, militaire, [...] avec de très fortes répercussions dans des domaines très variés: culture, économie, sciences»[1], risque parfois de se perdre dans le flot des dates, voire dans le récit détaillé, heure par heure, des micro-événements qui constituent les crises majeures.

Pourtant le croisement des perspectives, de la diplomatie aux autres dimensions des relations internationales, implique parfois qu'on ajoute à la chronologie déjà existante des dates qui, parce qu'elles éclairent d'autres évolutions, peuvent avoir leur importance.

 

 Aussi, cette contribution à l'étude d'un aspect méconnu de la guerre froide (et qui ne se cantonne pas à cette seule histoire) voudrait mettre l'accent sur des processus invisibles: la fondation à Moscou en 1960 de l'Université de l'Amitié des Peuples, annoncée en février, réalisée en octobre, célébrée en novembre, est plutôt un non-événement pour l'historiographie, en regard d'autres affaires majeures comme le sommet avorté de Paris entre Khrouchtchev et Eisenhower (mai), la crise congolaise (juillet à décembre), le départ des conseillers soviétiques de Chine (août) ou même la réaction brutale de Khrouchtchev «à la chaussure» à l'ONU (octobre). Mais elle marqua le début d'un effort de coopération unique, à l'époque, dans le domaine de l'enseignement, entre pays industrialisés et pays en voie de développement.

 

Née d'une volonté d'influence dont les effets ne sont pas destinés à être perceptibles à un moment ponctuel, mais sur un temps long, inscrite dans le contexte spécifique de la décolonisation et de l'émergence du tiers-monde, la fondation de l'Université de l'Amitié des Peuples[2] est un événement initial, qui compte moins par sa date exacte que par ses origines, ses implications et ses prolongements. Notre ambition n'est pas, faute d'un travail d'enquête dans les archives aujourd'hui disponibles, de présenter une vision aboutie de cet épisode, mais plutôt de lancer des hypothèses pour contribuer à combler une lacune dans l'étude de la politique de l'URSS envers le Tiers-monde. Quasiment ignorée par les contemporains en Occident[3], la décision de fonder une université spécialement destinée aux étudiants d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine mérite un éclairage nouveau, qui permet d'appréhender la diversité des moyens et des formes de la puissance soviétique, telle qu'elle est en partie réinventée sous Khrouchtchev.

 

 

Le contexte: l'avancée soviétique dans le tiers-monde

 

 

L'impression d'une poussée de l'influence soviétique dans le tiers-monde n'est pas nouvelle au début de 1960. Alors que la coexistence pacifique est dans tous les esprits, avec le souvenir du récent voyage de Khrouchtchev aux États-Unis (septembre 1959), l'optimisme qui a présidé à l'adoption de cette nouvelle «ligne générale» de la politique extérieure soviétique lors du XXe Congrès reste de vigueur à Moscou. Les traités d'amitié et les accords de coopération économique et militaire se sont multipliés, depuis le succès qu'a constitué la crise de Suez[4], sur les continents asiatique et africain:

«Si l'on additionne l'action de l'URSS et des démocraties populaires, les déclarations faites de part et d'autre, les missions envoyées, les accords signés, les techniciens en place, on s'aperçoit qu'il y a un courant d'échanges pratiquement ininterrompu et sans cesse croissant entre le bloc soviétique et l'Afrique»[5].

L'URSS s'impose alors comme la grande puissance qui condamne le plus fermement le colonialisme (en pleine guerre d'Algérie) et qui est le plus sensible au jeune mouvement de «l'afro-asiatisme» (on ne parle pas encore de «non-alignement») apparu à Bandung en avril 1955. Ainsi, l'image positive d'un État fédéral, multinational, qui par son régime et son idéologie se considère largement comme un pays neuf, engagé dans la «construction du socialisme», séduit une partie des élites parvenues aux responsabilités dans l'Asie et l'Afrique en pleine décolonisation.

Mais, plutôt que de faire la liste des succès diplomatiques de l'URSS dans le tiers-monde, il importe ici de rappeler l'état d'esprit des dirigeants soviétiques au début de 1960: alors que les contemporains attendent l'avènement de «l'année de l'Afrique», par l'aboutissement des processus d'indépendance au sein des empires britannique et surtout français (le général de Gaulle a convenu, fin 1959, de leur inéluctabilité), le Kremlin compte bien en tirer profit. Pour démontrer cette ambition, nous pouvons considérer la couverture faite à l'époque par la Pravda des événements relatifs à l'Afrique et à l'Asie: après le voyage à Moscou du président guinéen Sékou Touré en novembre 1959 (18 jours), l'événement majeur est le séjour d'une délégation gouvernementale soviétique (Vorochilov, alors chef de l'État, Kozlov et Fourtseva, tous deux ministres et membres du Présidium du Comité central) en Inde. Il fait l'objet d'articles quotidiens (avec photographies et textes de discours, parfois en première page) dans l'organe du Comité central du PCUS, du 21 au 30 janvier.

Dans le domaine de l'enseignement, deux orientations convergentes sont perceptibles depuis quelques années, qui visent à renforcer l'influence soviétique par de nouveaux moyens. D'un côté, la création en 1956 de l'Institut de l'économie mondiale et des relations internationales (IMEMO) illustre une politique dynamique de formation de spécialistes des nouvelles aires d'expansion possible du socialisme[6] - elle survient au moment de la mise à l'écart de Molotov, lequel défendait une conception idéologique et traditionnelle de la guerre froide[7]. De l'autre, les Soviétiques veulent montrer leur attention au problème de l'éducation dans le tiers-monde: la coopération en matière de construction d'établissements scolaires et universitaires est à l'honneur avec la célébration des «liens internationaux de l'Institut d'État des projets d'établissements du supérieur» (GIProVuz)[8]. L'accent mis dans la presse sur ces questions est le signe annonciateur d'une politique ambitieuse, qui se déploie au grand jour sur la scène internationale. Après avoir accueilli, à la suite d'autres capitales du camp socialiste, le sixième festival mondial de la jeunesse et des étudiants en 1957, Moscou continue d'être la vitrine d'un anti-impérialisme en acte.

 

 

Une fondation bruyamment relayée par la propagande

 

 

C'est au cours de son voyage en Asie en février-mars 1960 (Inde, Birmanie, Indonésie, Afghanistan - pays qui signèrent alors avec l'URSS des «accords de coopération culturelle» visant au développement des échanges scientifiques, artistiques et... touristiques[9]) que Khrouchtchev annonce la décision de fonder l'UDN, lors d'un discours prononcé à l'université de Jakarta, le 21 février. Tout au long de l'année 1960, la propagande rejoue régulièrement de l'effet d'annonce obtenu en février. Il s'agit aussi, vraisemblablement, de s'adapter aux circonstances en précisant progressivement les modalités pratiques de l'organisation du nouvel établissement. Ainsi, on apprend très vite quelle sera la structure administrative de l'université: son conseil se veut pluraliste, accueillant en plus du ministère de l'Enseignement supérieur les représentants d'organisations sociales diverses (mais toutes soviétiques)[10]. Le recteur nommé à la tête de l'UDN, Sergueï V. Rumyantsev (qui était auparavant vice-ministre de l'enseignement supérieur, depuis 1956[11]) annonce, deux mois plus tard, le nombre de candidatures reçues: plus de 2000, pour 500 places disponibles[12]. Il indique, vu le succès rencontré, que l'effectif sera porté à 3-4000 étudiants dans les quatre ans. L'UDN comportera une faculté préparatoire (pour la première année), puis six facultés: technologie, agriculture, physique - chimie - biologie - mathématiques - sciences naturelles, médecine, histoire et langues, économie et droit. Cette variété souligne l'effort fait dans tous les domaines pour former les «cadres spécialistes» des nouveaux États.

L'implication personnelle de Khrouchtchev est une autre dimension de la propagande qui entoure la création de l'UDN. Fidèle à son volontarisme, caractérisé par les effets d'annonce et l'intervention physique du leader comme indice de la présence soviétique dans le monde, le Premier secrétaire et chef du gouvernement est systématiquement et abondamment mentionné lorsqu'il est question de l'UDN. En octobre 1960, le début des cours est présenté dans la presse comme accompagné, au cœur de la capitale soviétique, d'une «atmosphère d'amitié et de parenté de toutes les races et nations», puisque «Noirs, Jaunes, Blancs [...] tous ici, à l'Université de l'Amitié, sont amis, tous sont frères»[13]. Mais c'est aussi l'occasion pour la propagande d'organiser la rédaction d'un télégramme «au nom des étudiants d'une série de pays» adressé au camarade Khrouchtchev alors à New York, lui souhaitant pour la 15e assemblée générale des Nations unies un «franc succès dans [sa] lutte contre l'impérialisme et le colonialisme, et pour le désarmement complet, la paix et le bonheur de toute l'humanité»[14]. Ainsi commence l'instrumentalisation du symbole de la communauté de lutte entre l'URSS et les pays sous-développés qu'est devenue, dès le jour de la rentrée, l'UDN.

Une nouvelle fois, l'impact diplomatique est sensiblement recherché lors de l'inauguration solennelle du 17 novembre: la Pravda reproduit fièrement des messages de salutation de chefs d'État du tiers-monde, parmi lesquels Sihanouk, Nehru et Touré (mais aussi de savants et de personnalités occidentales). Pour rappeler la lutte idéologique dans laquelle s'inscrit la création de l'UDN, un encart dénonce, au bas de la page, le racisme auquel les étudiants d'Asie et d'Afrique sont confrontés à New York[15]. Surtout, le discours de Khrouchtchev prononcé ce même jour aux premiers étudiants donne le ton d'une propagande plutôt grossière:

«Si quelqu'un parmi vous arrive à la conviction que [le marxisme-léninisme] lui est cher, nous n'en serons pas offensés. (Applaudissements) Cependant nous ne serons pas affligés, si vous ne devenez pas communistes, mais restez toujours des gens honnêtes, si, en acquérant le savoir, vous consacrez votre vie au service fidèle de votre peuple, et non au sac d'argent, à la pièce d'or [...]. Je répète que si quelqu'un, comme on dit, est contaminé par la «maladie» du temps - le communisme, alors je demande qu'on ne nous accuse pas pour cela. (Vifs applaudissements)».

 

En retour, les étudiants, dans un message collectif, lui promettent «d'appliquer toutes leurs forces à assimiler profondément et intensivement la science, pour devenir de bons spécialistes, utiles à leur patrie»[16]. Voici un discours qu'il nous faut replacer dans son contexte: la mise en avant de l'enjeu éducatif et scientifique est en effet le premier succès de l'ouverture de l'UDN, par l'image positive qu'elle donne de l'URSS. Il se pourrait même qu'elle supplante, par sa portée, la volonté d'endoctrinement exprimée par le communiste Khrouchtchev.

 

 

La place de l'enseignement dans l'aide au développement

 

 

Quelle fut la réaction des Occidentaux face à l'accent mis, à Moscou, sur l'enseignement dans l'aide au tiers-monde? Les archives montrent l'attention portée à l'événement par les ambassades occidentales[17], mais le cheminement de l'information et son impact en termes de politique ne peuvent faire l'objet ici que d'hypothèses.

Du côté des États-Unis, des signes montrent une prise de conscience de la nécessité de repenser l'aide au tiers-monde. Jusque-là, on peut remarquer par exemple que l'accueil d'étudiants africains dans les universités américaines (notamment l'université noire Lincoln) avait commencé à se développer dans les années 1950 en dehors de toute politique gouvernementale, mais avec «l'appui du département d'État et l'aide financière de fondations, comme l'Institute of International Education ou l'Institute of African American Relations»[18]. Autour de 1960 s'opère une évolution théorique dans certains milieux américains, dont témoigne la très officielle revue Foreign Affairs: en 1959 un spécialiste y présente l'aide au développement comme centrée sur la prospection des ressources naturelles et l'investissement de capital, évoquant néanmoins, mais brièvement, les possibilités d'éducation et de formation d'élites locales - par une allusion qui montre combien le rival soviétique reste en vue dans toute réflexion sur le tiers-monde («Je rappelle un mythe courant il n'y a pas si longtemps aux États-Unis, d'après lequel les Russes ne pouvaient même pas conduire un tracteur, et c'est alors que vinrent les Spoutniks.»)[19]. Mais en 1961, l'économiste canado-américain John Kenneth Galbraith, conseiller à la Maison Blanche[20], appelle à un «changement dans la vision du développement économique»; il critique l'idée que capitaux, techniciens et spécialistes doivent venir de l'extérieur[21], et il place l'aide à l'alphabétisation et à la constitution d'une «élite éduquée de taille substantielle» au premier rang des préoccupations, suivie par l'établissement de la justice sociale et d'un appareil de gouvernement et administratif efficace.

De fait, cette évolution théorique coïncide avec un événement concret dans la politique menée par l'administration Kennedy: en mars 1961 furent créés les Peace Corps[22], dont l'objectif était d'envoyer de jeunes Américains volontaires appliquer sur le terrain l'aide au développement dans différents pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. L'objectif solennel que leur confie le Congrès américain en septembre 1961 fait singulièrement écho au nom même de l'UDN: «promouvoir la paix et l'amitié dans le monde», et la mention par une brochure de l'Institut d'Asie de l'Académie des sciences de l'URSS de cette «organisation anticommuniste au service du capital monopolistique»[23] montre que les Soviétiques y voient probablement un concurrent sérieux. Chez les observateurs américains, répétons-le, on ne trouve à cette date aucune référence appuyée à la fondation de l'UDN; mais il ne faut pas exclure pour autant l'existence d'un lien entre celle-ci et le tournant observé en 1960-1961 dans la réflexion et l'action des États-Unis.

En Europe de l'Ouest, si la France et le Royaume-Uni ont joué et jouent encore un rôle important dans la formation des élites de leurs anciennes colonies, ils ne sont pas en mesure d'attirer la jeunesse de tous les nouveaux États, dont beaucoup, marqués par les violences passées ou actuelles, sont en rupture avec la métropole. Quant à la RFA, elle subit les effets de son miracle économique en termes de pénurie de main-d'œuvre qualifiée[24]. Ainsi, le président de la «Fondation allemande pour les pays en voie de développement» déplore, au sujet de la coopération dans le domaine de la formation des cadres: «l'activité des Russes est infiniment moins importante que celle de l'Occident mais le monde entier est rempli des échos de leur propagande...». Toutefois, dans le même temps, il avoue que «L'Allemagne fédérale manque de 40 000 ingénieurs spécialisés»[25] : curieuse précision dans un discours consacré à l'aide au développement, qui montre les limites de la politique menée par un pays industrialisé qui n'a pas les moyens humains de l'URSS. La Chine communiste n'a pas non plus les moyens de lancer une coopération à grande échelle pour la formation des cadres. Cependant, les Chinois, par leur communauté de destin partielle avec la plupart des jeunes États afro-asiatiques, bénéficient parmi leurs élites d'une sympathie croissante, illustrée par l'invitation de Zhou Enlai à Bandung. En marge de la conférence, le ministre chinois avait signé des accords de coopération technique et culturelle avec différents pays[26]. Ainsi, la rivalité sino-soviétique naissante ne pouvait qu'inciter Moscou à renchérir sur le terrain de l'aide aux pays neutres, à un moment où Pékin devait faire face au désastre intérieur du «Grand Bond en avant».

Les pays du tiers-monde n'ont pas attendu la rivalité des grandes puissances pour exprimer leurs besoins en matière d'enseignement. Du 28 décembre 1959 au 9 janvier 1960, l'UNESCO avait déjà tenu une conférence des pays asiatiques à Karachi, alors que les ministres de l'éducation des pays d'Afrique tropicale s'étaient réunis à Addis-Abeba en février 1960. L'idée de l'UDN (et peut-être aussi celle des Peace Corps) naît probablement en marge de cette réflexion multilatérale qui semble se propager à l'Assemblée générale de l'ONU, où l'arrivée des nouveaux pays entraîne un renouvellement des théories du développement. Lancé courant 1960, le projet d'une «conférence des Nations unies sur l'application de la Science et de la Technique dans l'intérêt des nations peu développées» aboutit début 1963. Le délégué français pose alors les limites de la conception antérieure de l'aide au tiers-monde en ces termes:

«le mot d'assistance correspond à un stade qui nous semble dépassé. Il correspond à l'époque de la générosité charitable et émue, première phase sans doute de la compréhension du problème; mais il correspond moins à ce devoir de transfert du savoir et du savoir-faire [...]. L'assistance fait place à la coopération»[27].

C'est peut-être d'avoir anticipé ce changement de perspective (en tout cas, de l'avoir proclamé plus tôt) que l'URSS peut tirer avantage dès 1960. Le maintien de cette avance contribuerait alors à expliquer le succès de sa politique de coopération dans l'enseignement supérieur, même si elle se fait au prix d'entorses à l'idéologie marxiste-léniniste.

 

 

Le pragmatisme, atout de la politique soviétique?

 

 

Il ne s'agit pas de reprendre à notre compte la vision officielle soviétique, qui présente la création de l'UDN comme la réponse généreuse de Moscou à la «demande des cercles publics et gouvernementaux de nombreux pays» (expression employée par Khrouchtchev le 21 février 1960 et reprise par une brochure de l'agence Novosti dans les années 1970[28]). Cependant il y a peut-être dans cette insistance la clef d'une réussite de l'URSS dans ce domaine.

Incontestablement, une certaine souplesse idéologique préside alors à la définition des politiques de coopération, car vers 1960 la théorie marxiste du développement se fait relativement vague dans les brochures destinées au tiers-monde: comme le souligne un observateur occidental, «les publications spécialisées mettent surtout l'accent sur l'appui extérieur que le camp socialiste accorde à ces pays, traitant avec beaucoup de discrétion les problèmes des réformes intérieures»[29]. Le début des années 1960 voit ainsi une révision des positions idéologiques sur le rôle de la bourgeoisie nationale dans le tiers-monde, qui conduit à considérer que «l'intelligentsia petite-bourgeoise ne doit pas obligatoirement devenir le véhicule de la voie capitaliste de développement»[30], en d'autres termes qu'il y a des bourgeois nationaux qui peuvent servir la cause communiste. Dès novembre 1960, à la fin de la Conférence mondiale des partis communistes à Moscou, est formulé le concept de «démocratie nationale», qui sera repris dans le programme du PCUS en 1961[31] ; un nouveau modèle est né, situé de façon vague entre les démocraties bourgeoises et populaires, qui fournit à la diplomatie un nouveau cadre théorique, moins rigide qu'auparavant.

Lors de l'inauguration de l'UDN le 17 novembre, Nikita Khrouchtchev avait présenté le communisme comme une bonne «maladie» que les étudiants n'étaient pas forcés, cependant, d'attraper. Les Soviétiques reviennent dans de nombreuses publications sur l'idée que leur aide n'est «pas conditionnée par des considérations politiques, économiques ou d'aucun autre ordre»[32]. À cela s'ajoute une souplesse pratique dans les modalités, car les étudiants ne sont pas obligés de passer par leur gouvernement pour être candidats: comme l'avait annoncé Khrouchtchev dès son discours de février, l'UDN accueille «à la fois ceux qui sont orientés par des organes gouvernementaux, et ceux qui le souhaitent par aspirations personnelles»[33] - ce qui permet un recrutement direct par les représentants soviétiques dans ces pays (souvent par le biais d'organisations prosoviétiques: associations d'amitié, partis communistes et syndicats). Néanmoins l'enseignement se fait en russe, ce qui, malgré un programme intensif d'apprentissage de la langue mis en place pour la première année (disposition maintenue ensuite pour les nouveaux inscrits), constitue une contrainte forte. Parallèlement, les étudiants soviétiques devront apprendre une des langues parlées par leurs camarades étrangers; à la rentrée 1960, ils ont le choix entre l'anglais, le français et l'arabe[34]. Il s'agit donc aussi, pour les Soviétiques, d'améliorer la formation de leurs propres spécialistes en les mettant en contact, dès leurs années d'études, avec des étudiants étrangers[35]. L'aide concrète apportée à chaque étudiant sélectionné est appréciable: une allocation mensuelle, un logement en foyer universitaire, et surtout un encadrement pédagogique impressionnant - selon le recteur Rumyantsev environ 800 enseignants pour 4 000 étudiants, lorsque l'UDN fonctionnera à plein[36]. La propagande souligne l'écart qui existe entre les pays capitalistes et les pays socialistes sur le plan matériel: aux États-Unis, les étudiants africains «dépendent fortement des emplois d'été qu'ils doivent trouver pour survivre»[37]. Du reste, un professeur américain souligne lui-même, à la fin des années 1960, la générosité de l'URSS à l'égard de ces étudiants du tiers-monde qui reçoivent de 80 à 150 roubles par mois (contre 50 à 70 pour les boursiers soviétiques, et 100 pour le salaire moyen en Russie)[38].

Au cours des années 1960, le pragmatisme et l'opportunisme semblent deux règles majeures du fonctionnement de l'UDN comme vitrine symbolique et efficace de la coopération. En mars 1961, elle prend le nom de Patrice Lumumba, ex-Premier ministre du Congo qui venait d'être assassiné dans la guerre civile qui ravage l'ancienne colonie belge. Cette récupération vise à montrer une nouvelle fois la solidarité de l'URSS avec les peuples libérés du système colonial. Même si le leader congolais avait eu quelques réticences quant au modèle soviétique, son rapprochement avec Moscou en 1960, face aux hésitations de l'ONU, permet de forger a posteriori le mythe d'un marxisme africain, qui a déjà son martyr. L'affaire congolaise, la plus grave crise internationale de la décolonisation depuis Suez, servait parfaitement la propagande soviétique: Moscou pouvait condamner l'intervention illégitime d'une ancienne métropole dans les affaires intérieures d'un jeune État, et montrer à l'opinion mondiale qu'elle comptait entretenir la mémoire de son aspect le plus sombre. L'instrumentalisation du nom de Lumumba renforçait donc le prestige et l'image émancipatrice de cet établissement universitaire unique.

Parallèlement, les autorités firent preuve d'une certaine souplesse quant à la place de l'idéologie dans les études: après des troubles en décembre 1963 (une manifestation d'étudiants africains à Moscou, sur la Place Rouge, suite à la mort d'un jeune Ghanéen[39]), elles décidèrent de supprimer le caractère obligatoire du cours de «philosophie politique», pour toutes les disciplines. Elles renonçaient ainsi à imposer grossièrement une idéologie sans doute indigeste pour beaucoup d'étudiants. Est-ce à dire que le destin propre de l'UDN pouvait échapper au rôle d'instrument que lui avait assigné le Kremlin? La question reste posée, mais assurément l'enjeu valait bien, aux yeux des dirigeants, le passage à une propagande plus subtile. De ce point de vue, la participation des étudiants de l'UDN à des manifestations pour la paix et contre la guerre du Vietnam, à partir du milieu des années 1960, mériterait une étude approfondie. La vitrine de l'aide éducative soviétique au tiers-monde, dont les facultés furent regroupées sur un même campus, construit ad hoc en 1967, perpétuait ainsi sa fonction particulière dans le système complexe et équivoque de la politique extérieure soviétique, où se mêlaient diplomatie classique, propagande et messianisme révolutionnaire - désormais surtout axé sur la paix mondiale et la fin du «néo-colonialisme».

 

 

Quelques chiffres et un problème: quel rôle joua l'UDN?

 

 

Sans prétendre faire un bilan du rôle joué par l'enseignement dans la politique d'influence de l'URSS, nous pouvons en mentionner l'ampleur, du moins d'après les chiffres fournis par Moscou[40] : dès 1961-1962, si on prend en compte tous les établissements supérieurs en URSS, on compte alors 23 000 étudiants étrangers, dont «plus de la moitié» proviennent d'Asie et d'Afrique - parmi lesquels 2 000 environ sont à l'UDN[41]. Nous pouvons interpréter ce faible poids de l'UDN par l'importance des étudiants venus d'autres pays socialistes (Europe de l'Est, mais aussi Cuba, Corée du Nord et autres), et orientés, suivant des filières plus anciennes, vers des établissements supérieurs classiques. En 1966-1967, la seule UDN accueille 2 231 étudiants étrangers et 454 soviétiques, alors que 400 universités soviétiques participent à des échanges avec l'étranger, pays du camp socialiste compris[42]. En 1974, l'UDN avait formé 4 924 diplômés depuis sa fondation, dont 3 809 venus du tiers-monde[43] : si ces chiffres globaux sont incomplets (on aimerait connaître le détail par pays, et la répartition par villes, établissements et disciplines des étudiants hors de l'UDN), ils témoignent d'un effort appréciable. Un témoin américain va jusqu'à affirmer en 1967:

«la priorité que les Soviétiques ont accordée à l'université Lumumba est tout à fait comparable à celle qu'ils ont donnée à leur programme spatial et à la défense nationale; il ne faut pas la sous-estimer»[44].

Mais que pèsent l'enseignement et la formation face à l'aide militaire accordée aux régimes alliés du tiers-monde? Il est certain en tout cas que le succès de la politique soviétique d'influence dans les années 1960 et 1970 doit trouver d'autres facteurs que la seule aide financière, ridiculement peu élevée si on en croit Paul Bairoch: la part des pays de l'Est dans l'aide financière globale (aide publique et investissement privé) au tiers-monde n'est que de 2,5 % en 1960 et 5,5 % en 1970 (contre 93,5 % et 79 % pour les pays occidentaux)[45]. L'aide à la formation et à l'enseignement, instrumentalisée par la propagande, fut sans doute un solide auxiliaire à l'attraction idéologique, laquelle allait de pair, nous l'avons vu, avec une forte dose de pragmatisme. Le fait que l'URSS disposait ainsi d'une offre élargie d'avantages à proposer en échange de son alliance (militaires, commerciaux, techniques, éducatifs et culturels) ne pouvait que servir sa politique d'influence.

Rares sont les références à la fondation de l'UDN dans les analyses occidentales des années 1960 sur la politique extérieure soviétique. L'une d'elles évoque en ces termes l'impact qu'elle peut avoir:

«Cet effort, ajouté à la formation de cadres afro-asiatiques en URSS (l'Université Patrice Lumumba), répond à un besoin immédiat et passionnément ressenti dans les pays sous-développés (...). À l'effet psychologique de cet effort ne peut-on ajouter que, peut-être, un jour, il présentera un intérêt stratégique?»[46].

Une autre - la seule formulée au moment même de l'événement, exception que nous avons déjà mentionnée - va plus loin:

 

«Cette expérimentation unique en éducation a une signification considérable pour les relations soviétiques avec le monde sous-développé [...]. Si elle réussit, elle ne confortera pas seulement l'image de l'Union soviétique comme bienfaiteur, mais elle l'aidera aussi à lui procurer des cadres formés à la langue et aux usages de ces aires cruciales [...] à faire émerger un nombre considérable d'Afro-asiatiques prosoviétiques parmi les étudiants, beaucoup d'entre eux pouvant rentrer chez eux avec l'idéologie du camp soviétique»[47].

  

Ces hypothèses justifient l'importance nouvelle que nous avons accordée à ce qui eut lieu, loin des fracas de la scène internationale, à Moscou en 1960. on pourrait discuter la conception, très ancrée dans l'anticommunisme de l'époque, selon laquelle le prosoviétisme qui allait résulter de l'UDN serait fondamentalement idéologique. Les jeunes diplômés qui rentreront chez eux seront-ils des militants communistes convaincus, ou bien des spécialistes prêts à se réintégrer dans la «bourgeoisie nationale» d'où ils étaient issus avant leur séjour à Moscou? C'est une question qui, parmi d'autres, reste posée dans l'étude de l'Université Patrice Lumumba comme instrument de la politique extérieure soviétique, que nous avons à peine esquissée ici en évoquant la résonance de sa fondation et les débuts de son histoire.

Il reste donc à évaluer l'importance de l'UDN, en prenant aussi en compte la dimension non visible de processus socioculturels complexes, liés aux échanges entre pays en matière d'enseignement. Le passage d'une partie des élites du tiers-monde à Moscou, dans un cadre russophone et soviétique, a pu avoir des effets diffus non seulement dans les milieux dirigeants, mais aussi dans toute la société de ces pays. La mesure de cette influence, en termes de culture politique, de conceptions économiques, techniques et scientifiques, de comportements sociaux et culturels, est un vaste chantier qui ne se limite pas à la question de l'endoctrinement idéologique de ces étudiants, ni d'ailleurs au seul domaine des relations internationales; et qui doit peut-être nous amener à quitter une conception trop péjorative, car héritée de la guerre froide, de cette influence.

 

 

 


[1]     SOUTOU (Georges-Henri), La guerre de Cinquante Ans. Les relations Est-Ouest 1943-1990, Paris, Fayard, 2001, p. 10.

[2]     Nous la nommerons désormais par son sigle en russe: UDN.

[3]     D'après nos sondages dans quelques publications anglo-saxonnes et françaises de l'époque, dont Foreign Affairs, Politique étrangère et Survey of International Affairs pour 1960-1965. La seule revue occidentale non communiste à souligner l'importance de l'événement est la revue britannique du Congrès pour la Liberté de la Culture, Soviet Survey: RUBINSTEIN (Alvin Z.), «Friendship University», n°33, juillet-septembre 1960, p. 8-10.

[4]     Voir RUCKER (Laurent), «L'URSS et la crise de Suez», Communisme n°49-50, 1997, p. 151-168.

[5]     Ce jugement est porté, avec un léger décalage chronologique, pour la période 1958-1960, par les chercheurs du CERI de la FNSP dans la publication collective L'URSS, tome I, Centre de Recherches sur l'URSS et les pays de l'Est, Faculté de droit de Strasbourg, Paris, Sirey, 1962, p. 424.

[6]     Des départements d'études africaines, latino-américaines et asiatiques se développent par ailleurs à la fin des années 1950.

[7]     L'IMEMO remplissait le vide laissé par la fermeture, en 1948, de l'Institut d'économie et de politique mondiales. Voir IBOS-HERVÉ (Caroline), «Les diplomates russes et la politique étrangère», Les Études du CERI, n°32, octobre 1997, p. 10. (http://www.ceri-sciences-po.org/publica/etude/etude32.pdf

[8]     Pravda, 6 janvier 1960, qui mentionne, gravure à l'appui, les projets d'instituts technologiques à Rangoon, à Hanoi, en Indonésie...

[9]     SAMYLOVSKIJ (Ivan V.), Naucnye i Kul'turnye Svyazy SSSR so stranami Azii i Afriki, Moscou, Académie des Sciences de l'URSS, 1963, p. 27.

[10]    Il s'agit du Comité soviétique de solidarité avec les pays d'Asie et d'Afrique, de l'Union des sociétés d'Amitié et de liens culturels avec l'étranger (la VOKS), du Comité central des syndicats et du Comité des organisations de jeunesse; voir Pravda du 24 février 1960.

[11]    Ce qui souligne l'importance de la fonction nouvelle qu'on lui confie. Source: Who's Who in Soviet Union 1961-1962, Munich, Intercontinental Book, 1962

[12]    Pravda du 5 mai 1960.

[13]    ZARADIN (D.), «L'Université de l'Amitié est ouverte!», Pravda du 2 octobre 1960, p. 6. Mais cet article est plutôt discret: deux colonnes, une photographie.

[14]    Ibid.

[15]    «Et ceci est l'action américaine», Pravda du 17 novembre 1960, p. 3.

[16]    Pravda, 18 novembre 1960. Le discours est reproduit en première page, ainsi que deux photographies montrant Khrouchtchev d'un côté, et de l'autre les auditeurs attentifs, casque de traduction sur la tête, en train d'applaudir.

[17]    Ainsi la note de l'ambassadeur français M.Dejean à Couve de Murville, Moscou, 19/03/1960, MAE, série Europe 1940-60, sous-série URSS, dossier 259; citée par LECOVIZ (Sophie), «La pénétration soviétique en Afrique subsaharienne sous Khrouchtchev: Ghana, Guinée, Mali 1955-1964», Mémoire de maîtrise sous la direction de Robert Frank et Marie-Pierre Rey, Université Paris 1, 1999, p. 97.

[18]    DURPAIRE (François), «Les États-Unis face aux indépendances en Afrique noire francophone, 1945-1962», Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin n°11, printemps 2001, p. 117-137, p. 127

[19]    HOFFMAN (Paul G.), «Operation Breakthrough», Foreign Affairs, octobre 1959, p. 31-45; p. 37.

[20]    Il fut aussi ambassadeur des États-Unis en Inde, de 1961 à 1963.

[21]    GALBRAITH (John K.), «A positive approach to Economic Aid», Foreign Affairs, avril 1961, p. 444-457; p. 444-445 et p. 453.

[22]    L'idée en a été formulée pour la première fois en octobre 1960 par le président Kennedy; voir la chronologie fournie par le site gouvernemental américain: www.peacecorps.gov/about/history/decades/60s.cfm

[23]    SAMYLOVSKIJ (Ivan V.), op. cit., p. 9.

[24]    On peut supposer que le Japon est dans une situation semblable.

[25]    VOGEL (Rudolf), Politique étrangère, n°4, 1960, p. 372.

[26]    RICHER (Philippe), La Chine et le Tiers-monde, Paris, Payot, 1971, p. 120, 165 et sq

[27]    GANDILHON (J.), Politique étrangère, n°3, 1963, p. 221-240, p. 228.

[28]    KOLESNIKOV (S.) et SOKHIN (N.), Soviet trained specialists, Moscou, Novosti, 1974, p. 34.

[29]    KERBLAY (Basile), «L'impact des modèles économiques soviétique et chinois sur le Tiers-monde», Politique étrangère, n°4, 1960, p. 332-354, p. 340.

[30]    AVAKOV et MIRSKIJ, «La structure des classes dans les pays sous-développés», Mirovaya Ekonomika [il s'agit de la revue de l'IMEMO], n°4, avril 1962, cité par GUILLAUME (Françoise), «La doctrine soviétique du sous-développement» Politique étrangère, n°4, 1962, p. 360-390, p. 377.

[31]    Documents de la Conférence des représentants des partis communistes et ouvriers, Moscou, 1960, p. 37-38.

[32]    SAMYLOVSKIJ (Ivan V.), op. cit., p. 30.

[33]    Pravda, 24 février 1960.

[34]    ZARADIN (D.), article cité, Pravda, 2 octobre 1960.

[35]    RUBINSTEIN (Alvin Z.), article cité, p. 10

[36]    Chiffres donnés au cours d'une conférence de presse en août 1960; repris par RUBINSTEIN (Alvin Z.), article cité, p. 9. En fait, le nombre d'étudiants sera moitié moins important dans les années 1960 (cf. infra).

[37]    SAMYLOVSKIJ (Ivan V.), op. cit., p. 34, citant un article de la Komsomolskaya Pravda du 28 février 1963.

[38]    DESAI (Ram), «Moscou oriente les étudiants étrangers», The Christian Science Monitor de Boston, 29 août 1967: traduit en français dans Chroniques étrangères. Articles et documents, La Documentation Française, 16 février 1968, p. 21-24.

[39]    Événement qui mériterait des recherches approfondies, mentionné par DESAI (Ram), article cité, p. 22.

[40]    Confirmés, globalement, par les témoignages d'occidentaux présents sur place: DESAI (Ram), article cité, et RUBINSTEIN (Alvin Z.), article cité.

[41]    SAMYLOVSKIJ (Ivan V.), op. cit., p. 33-34.

[42]    PROKOF'EVA (M.A.) et al. (dir.), 1917-1967, Narodnoe obrazovanie v SSSR, Moscou, Prosvešcenie, 1967, p. 288-289. Cette publication officielle donne, pour l'UDN, des chiffres précis et moins élevés que le reste de notre documentation.

[43]    KOLESNIKOV (N.) et SOKHIN (S.), op. cit., p. 37.

[44]    DESAI (Ram), article cité, p. 22

[45]    Sources: OCDE et Nations unies, citées par BAIROCH (Paul), Le tiers-monde dans l'impasse, Paris, Gallimard, 1983, p. 259.

[46]    « L'URSS dans la vie internationale: mai 1960-décembre 1962» (contribution collective du CERI de la FNSP), L'URSS tome II, Faculté de droit de Strasbourg, Paris, Sirey, 1964, p. 413.

[47]    RUBINSTEIN (Alvin Z.), article cité, p. 8-10.