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François Godicheau, Madrid et Barcelone, au temps de la Guerre Civile

Madrid et Barcelone, au temps de la Guerre Civile

 

 

Bulletin n° 12, automne 2001

 

 

 

 

François Godicheau

 

 

Les deux capitales de l'Espagne républicaine[1] en lutte contre la rébellion franquiste de juillet 1936 au début de 1939[2] ont dès les premiers jours du conflit, présenté un visage différent. Elles ont ensuite vécu la guerre de manière distincte, et chacune est liée, pour le public d'aujourd'hui, à des clichés particuliers et parfois opposés sur la guerre civile.

Au cours de celle-ci, la question des relations internationales fut primordiale, tant à l'extérieur, où elle décida de l'issue des combats, que sur le plan de la politique intérieure: l'image que pouvaient avoir les démocraties du camp républicain était un enjeu et un objet de dispute permanent, particulièrement sérieux pendant la première année de la guerre. Pourtant, on va voir que le thème des relations internationales fut plus important dans la vie politique de Madrid et surtout de Barcelone, que l'inverse: à l'étranger, les différentes péripéties vécues par les deux villes étaient secondaires.

 

 Dès l'été 1936, la realpolitik anglaise s'impose et dessine, jusqu'en 1939, les grandes lignes de l'attitude des démocraties dans ce conflit. On étudiera ce décalage entre la vision généralement contrastée des deux villes en guerre et la relative insensibilité des chancelleries aux différences et évolutions politiques internes du camp républicain. La guerre civile espagnole a suscité une imagerie et de nombreuses légendes, tellement répandues qu'elles ont imprégné beaucoup de travaux historiques. Ce conflit fut aussi une guerre des images, et les distorsions produites par les différentes propagandes ont longtemps affecté les historiens. On tentera, en s'appuyant sur des travaux récents, d'aller au-delà des images héritées, tout en relevant leur importance capitale pour la guerre elle-même.

 

 Comme le suggère le titre de cet article, Madrid apparaît comme la championne de la résistance au «fascisme», alors que Barcelone est la ville rouge, ou plutôt rouge et noire, les couleurs de l'anarcho-syndicaliste Confederación Nacional del Trabajo (CNT), drapeau de la subversion permanente et de la révolution menée en pleine guerre. Devant la rébellion militaire antirépublicaine, le 18 juillet 1936, la réaction dans les deux villes est pourtant similaire: les organisations ouvrières, syndicats en tête, exigent des armes, et participent à la suffocation du coup d'État. Les ouvriers armés prennent les casernes aux côtés des quelques unités de Gardes Civils restées fidèles au gouvernement. Dans les jours qui suivent, ces mêmes organisations assurent le contrôle des espaces publics et mettent sur pied des milices ouvrières pour faire face à l'avancée des troupes rebelles et libérer les villes que celles-ci ont réussi à prendre.

 

 Pourtant, très vite, le cours des événements politiques éloigne la capitale de l'Espagne et celle de la Catalogne. Dans cette dernière, le mouvement ouvrier est dominé par la CNT, elle-même dirigée par son secteur anarchiste, la Federación Anarquista Ibérica (FAI). C'est entre ses mains que sont allés les 30 000 fusils de la caserne de Atanarazas et qui ont permis de faire échec aux militaires. Le résultat est une disproportion énorme entre les forces anarchistes et anarcho-syndicalistes, et les autres courants, socialistes et républicains populaires, beaucoup plus modérés et intégrés au système politique. Très vite, commence alors une véritable révolution sociale ouvrière, avec expropriations et collectivisations d'usines et d'ateliers, puis, sur le chemin des colonnes de miliciens envoyés délivrer Saragosse -aux mains des nationalistes- collectivisation des terres et constitution de «communes libres» anarchistes[3].

 

 Dans la rue, l'ordre révolutionnaire est incarné par les militants en bleu de travail, casquette et fusil au poing, qui arrêtent véhicules et piétons et demandent au passant sa carte du syndicat. Ces images, recueillies et diffusées par les journalistes et écrivains de gauche et d'extrême gauche, popularisent très vite la Barcelone de la «révolution victorieuse». Les plumes de Georges Orwell, de Hans Kaminski, et Mary Low, pour n'en citer que quelques-unes, décrivent une Barcelone où le bourgeois se cache sous l'habit de l'ouvrier, où les femmes de la bonne société vont tête nue, où l'on s'appelle «camarade», en se saluant du poing levé, et où les couleurs et les sigles des organisations révolutionnaires sont partout, sur les voitures et les édifices réquisitionnés[4]. Du monde entier, arrivent révolutionnaires et militants d'extrême gauche, tant pour «aider le peuple espagnol à vaincre le fascisme» que pour se mêler à l'ambiance révolutionnaire de Barcelone.

 

 Dans les tout premiers mois de la guerre, Madrid n'offre pas une image si différente, même si l'organisation ouvrière dominante, le PSOE (Partido Socialista Obrero Español), appuyé en cela par le petit PCE, tempère l'influence anarchiste et les menées collectivistes. Le déchaînement d'une violence en retour contre les personnes soupçonnées de collusion avec les insurgés est aussi spectaculaire dans une ville que dans l'autre. En réalité, c'est sur tout le territoire resté aux mains de la République que sont exécutés des militaires, religieux, militants des partis de droite, patrons connus pour leur attitude anti-ouvrière passée, etc., en réponse au soulèvement militaire, de façon spontanée ou par vengeance pour les massacres perpétrés par les nationalistes. Cette violence d'abord incontrôlée est bientôt encadrée, atténuée, et en quelque sorte "refroidie" par des tribunaux révolutionnaires ou tribunaux populaires, peu à peu réglementés par l'État[5]. Celui-ci, d'abord dépassé par les événements -il s'écroule littéralement devant le soulèvement militaire et la vague révolutionnaire-, reprend vie peu à peu et dispute le pouvoir aux centaines de comités ouvriers armés surgis sur le territoire, en un long processus de reconstruction[6].

 

 Le rétablissement de la légalité républicaine est plus rapide à Madrid qu'à Barcelone. Dans cette dernière, le pouvoir est, pendant les deux premiers mois de la guerre, détenu par un Comité central des milices antifascistes, organisme réunissant des représentations de tous les partis en lutte contre le soulèvement, avec une nette prédominance pour la CNT-FAI. C'est seulement en septembre que ce Comité central est dissous et qu'un gouvernement de la Généralité de Catalogne, incluant des ministres anarchistes, tente d'assumer seul le pouvoir dans cette région en imposant son autorité aux centaines de «comités antifascistes» locaux[7]. À Madrid, le gouvernement régulier reste aux mains des républicains modérés jusqu'à ce que se forme en septembre 1936 une nouvelle équipe, autour de Largo Caballero, leader socialiste dont la popularité permet de rassembler largement. La présence des institutions centrales du régime dans la capitale contribue à limiter le pouvoir des comités révolutionnaires, qui s'intègrent dès lors à une réorganisation de l'ordre public sous le contrôle de l'État. Pendant ce temps, à Barcelone, les «milices de l'arrière» refondues en «patrouilles de contrôle» perpétuent l'image d'un ordre révolutionnaire échappant aux gouvernements[8].

 

 Bientôt, ce contraste entre les deux villes prend un tout autre aspect, car en novembre 1936, commence la bataille de Madrid, transformée ensuite en une sorte de siège, et qui projette sur le devant de la scène l'héroïsme du peuple de la capitale. Madrid tombera t-elle? Tout le monde l'attend. Madrid ne tombe pas, et les milices, renforcées par les Brigades internationales, de création récente, arrêtent les troupes franquistes en pleine cité universitaire et dans le parc de la Casa de campo, à l'ouest de la ville. L'image de celle-ci concentre alors, pour le public populaire français, anglais, et du monde entier, tout l'héroïsme du «peuple fier» qui résiste au fascisme. La devise no pasarán (ils ne passeront pas) symbolise l'unité dans la résistance. Madrid est la ville où l'élan révolutionnaire n'est pas contraire à l'ordre et à la force, comme le proclame la Junta de defensa de la ville, organisme centralisateur de la défense, en l'absence du gouvernement, qui a préféré se réfugier à Valence[9]. Madrid est la ville où s'illustrent les Brigades internationales, incarnation de la solidarité «antifasciste», et dont le nom reste lié à ce haut fait militaire, alors qu'elles se sont illustrées dans bien d'autres batailles[10].

 

 En rupture avec ces images, les événements se succédant à Barcelone font de cette ville une sorte d'anti-Madrid, sur plusieurs plans, notamment celui de «l'unité antifasciste»: au début du mois de mai 1937, le processus de rétablissement de la légalité républicaine contre l'ordre révolutionnaire est marqué par des affrontements meurtriers faisant plusieurs centaines de victimes, entre, d'une part les partisans de la CNT et du POUM (petit parti communiste d'opposition) et de l'autre, les forces de l'ordre, appuyées par les nationalistes catalans et les communistes[11]. Cette lutte fratricide surprend et choque, mais surtout, elle accentue le contraste avec la capitale castillane. Dans l'ordre de l'imaginaire de la guerre civile, pour les observateurs extérieurs favorables au Front populaire, et pour leurs descendants, Madrid renvoie aux forces des républicains et à leur enthousiasme, en un mot, à la guerre. Barcelone, elle, renvoie à la révolution, aux divisions et aux faiblesses de ce même camp, principaux facteurs de sa défaite en 1939 selon une interprétation classique[12].

 

 Pour les observateurs solidaires avec le camp franquiste en revanche, les deux villes sont à égalité dans les récits de la «terreur rouge». Si l'une apparaît comme dominée par les communistes et l'autre par les anarchistes, il ne s'agit que de «nuances» d'une légende noire. Celle-ci se constitue rapidement à partir d'une série d'épisodes précis ou de thèmes récurrents, vite sélectionnés, mis en forme et diffusés par la propagande franquiste, et qui servirent pendant plusieurs décennies. Les images nées d'événements marquants (massacres de la prison de Madrid, exposition de cercueils ouverts à la sortie des églises) ou généralisés mais limités à une courte période (crémation d'églises, massacres de religieux, «promenades» meurtrières, persécutions du SIM -contre-espionnage et police militaire), étendent leur ombre sur tout le camp républicain, toutes zones et phases de la guerre confondues[13].

 

 Plusieurs décennies après les événements, les fils de la légende noire et la légende dorée, en se répondant et se croisant sans cesse, ont tissé un tableau de la guerre dans le camp républicain, qui, conformément à l'impératif contemporain d'équilibrer les torts d'un conflit «tragique et fratricide», reprend des éléments des deux traditions[14]. Dans ce mouvement, les différences entre les deux villes ne font que s'accentuer: elles servent à illustrer chacune des aspects différents, voire opposés du conflit. On les retrouve dans l'opposition à des années de distance, des deux films Mourir à Madrid, de Frédéric Rossif, qui chante la Madrid héroïque et unitaire, et Tierra y Libertad, de Ken Loach, où Barcelone est synonyme de révolution, de division et de répression interne.

 

 

Les différences entre Madrid et Barcelone furent-elles déterminantes pour les relations internationales?

 

 

Il est hors de doute que si l'éloignement dans le temps et l'accumulation des récits partisans ont approfondi et même schématisé l'opposition des deux villes, celle-ci naît pendant la guerre elle-même. Il faut pourtant marquer la distance entre la réception de cette différence par les milieux diplomatiques et par l'opinion. Les nuances de l'image de la guerre chez le grand public, intéressantes en elles-mêmes, avaient peu d'incidence sur les décisions diplomatiques. On peut penser que les impressions et les informations recueillies auprès des consulats français et anglais à Barcelone et à Madrid, influaient sensiblement sur les décisions des chancelleries. L'opinion quant à elle construisait une image du conflit depuis l'extérieur, à partir des informations fournies par les journaux et en mobilisant un certain nombre de stéréotypes sur l'Espagne. A ce titre, la perception des différences entre les deux villes, reposait sur une conjugaison des images préconçues de Madrid et de Barcelone avec les grands événements qui les singularisaient et les faisaient ressortir de la toile de fond du conflit: la résistance victorieuse de l'hiver 1936 pour l'une, les affrontements de mai 1937 pour l'autre.

 

 Un historien de Barcelone, Enric Ucelay da Cal, a montré que la réception de la guerre et les réflexes de solidarité dans les opinions publiques des pays démocratiques avaient mobilisé des stéréotypes anciens sur l'Espagne et les Espagnols, dont il a fait la généalogie sur plusieurs siècles[15]. Ainsi, dans les réactions à la violence déchaînée à partir de juillet 1936, on retrouve la thématique de l'Espagne cruelle, propre aux récits de voyage et au romantisme du XIXe siècle. La propagande pro-républicaine fait usage de l'image effrayante de l'Espagne noire, tandis que les nationalistes retrouvent, dans la dénonciation de la «barbarie rouge», les topiques déjà utilisés en 1909 après la semaine tragique de Barcelone ou après les incendies de couvents de mai 1931 à Madrid, Málaga, Séville, Cadix et Valence[16].

 

 Les images d'un peuple généreux, prompt à l'action et capable de résister par son seul courage à l'action d'une armée, forgées essentiellement à partir de la guerre contre les troupes napoléoniennes au siècle précédent, sont réinvesties dans la vision de la Madrid héroïque et martyre de l'hiver 1936. La domination libertaire à Barcelone et les combats de rue de mai 1937 réactivent pour leur part l'image de la rosa de fuego (la rose de feu), la ville soulevée en 1909, la ville de Francisco Ferrer, des graves troubles de 1919, et des soulèvements anarchistes de 1932-1933[17]. Une ville de barricades, féconde en «journées» révolutionnaires[18], ville trouble de la foule négative, toujours en désordre, incapable du sérieux qu'exige la guerre, comme le laisse entendre La Dépêche quand elle commente «les regrettables incidents de Barcelone[19].

 

 La réalité politique vécue dans les deux villes est ainsi doublement filtrée; au départ, par les propagandes des divers groupes de protagonistes, et à la réception, par les images héritées de l'Espagne. Certains aspects importants de la vie de l'une et de l'autre sont passés sous silence, négligés ou simplement oubliés: ce sont en général les aspects institutionnels des luttes de pouvoirs, d'une importance capitale. Le rôle politique de la Junta de defensa de Madrid dans la mise en ordre interne de la ville apparaît peu, alors qu'il est essentiel, tandis qu'à Barcelone, le Comité central des milices antifascistes, le véritable pouvoir en Catalogne pendant l'été, reste pratiquement inconnu[20].

 

En fonction de la proximité avec l'événement, on pourrait penser que la prolongation d'une situation de désordre politique et de violence incontrôlée à Barcelone, et l'ampleur du mouvement collectiviste dans cette ville influèrent négativement, via les représentations consulaires, sur les dispositions anglaises, françaises ou américaines, vis-à-vis du régime. La situation de Madrid sur le front tendait à faire de Barcelone la vitrine de l'arrière républicain, d'où l'empressement des gouvernements à faire régner l'ordre en Catalogne. L'ignorance de ce qui se passait dans les campagnes et les petites localités contribuait à la réduction métonymique faisant de ces deux villes des symboles de la lutte en cours. Elle concentrait sur Barcelone les charges négatives qui semblaient retenir les «démocraties amies», et en particulier la France du Front populaire, dans leur élan solidaire. Il est vrai que les consuls étaient attentifs, dans leurs rapports, au «désordre» lié à l'hégémonie des anarchistes et des courants révolutionnaires à Barcelone, lequel faisait contraste avec l'apparente discipline madrilène et sa retenue relative dans la transformation révolutionnaire de la société.

 

 On trouve dans les papiers des ministères espagnols des lettres des chargés d'affaires à Barcelone, qui s'inquiètent ou protestent contre les collectivisations d'entreprises appartenant à des Français ou à des Anglais ou ayant des capitaux de ces pays[21]. Ces documents attestent l'observation attentive des événements dans chaque ville, qui alimente les chancelleries en informations de première main.

 

 Mais l'attitude du personnel diplomatique était elle aussi déterminée par des stéréotypes, qui conduisaient les auteurs des rapports à privilégier l'impression de continuité dans «l'anarchie» tout au long de la guerre, sur les observations des efforts faits par les autorités républicaines pour rétablir l'ordre. La connaissance directe de l'Espagne, la proximité du théâtre des opérations préservait les diplomates des images romantiques circulant au nord des Pyrénées, ou du moins d'une partie d'entre elles: leur milieu social et leur origine les prédisposaient à adhérer aux représentations transmises par la propagande favorable aux nationalistes. On peut même documenter leur collusion avec des éléments d'extrême droite favorables aux rebelles et opérant à Barcelone[22]. Dans le même ordre d'idées, il faut rappeler l'hostilité des milieux industriels et des hauts fonctionnaires pour le pouvoir républicain espagnol[23]. Cette proximité avec le regard favorable aux nationalistes, la sensibilité pour les atteintes à la propriété, à la religion et aux désordres plutôt qu'aux thèmes opposés de l'unité et de la division, de l'héroïsme guerrier et de la fête révolutionnaire, induit une réponse négative à notre question. Les différences entre les deux villes étaient ainsi peu susceptibles de peser dans les relations internationales, car elles étaient comme écrasées par le jugement d'ensemble presque définitif sur cette Espagne rouge, du désordre et de la révolution.

 

 En réalité, et contrairement à ce que pouvaient espérer les autorités républicaines, l'observation attentive et prolongée de l'évolution politique interne du camp républicain, avait très peu de chances de rectifier l'attitude générale des puissances. Les rapports des consuls de Madrid et de Barcelone ne modifièrent pas cette attitude. Deux livres de parution récente permettent de s'en convaincre.

 

 Dans le premier, Jean-François Berdah suit avec minutie la vision de l'Espagne républicaine par la Grande-Bretagne, depuis 1931[24]. Il montre une Albion inquiète depuis la naissance de la République, de ce régime instable qui laisse se développer une contestation ouvrière très active et ne parvient jamais à rétablir l'ordre, inquiète et parfois agacée de la liberté et de l'inexpérience avec laquelle le jeune régime intervient dans les affaires du monde, en particulier à la Société des nations. L'agitation sociale et les premières mesures consécutives à la victoire du Front populaire aux élections de février 1936 préoccupèrent gravement les autorités londoniennes.

 

 «Pour les Britanniques, on assistait en Espagne à la résurgence des vieux schémas dérivés de la Révolution bolchevique de 1917, et de ce que l'on pourrait appeler un "syndromeKerenski". Les réactions suscitées par la reprise des violences rurales (...) laissaient transparaître la peur de voir le régime républicain dégénérer en une dictature prolétarienne sous la houlette du "leader communiste" (sic) Largo Caballero»[25].

 

 L'auteur évoque même l'hypothèse un temps étudiée par les Anglais, d'un coup d'État préventif pour empêcher une révolution. L'ambassadeur à Madrid informait ses supérieurs de la préparation du pronunciamiento à venir. Le Foreign Office, imprégné des stéréotypes sur les Espagnols, se résignait d'autant plus facilement à cette éventualité, illustrative de l'impossibilité d'implanter une république modérée en Espagne, que les futurs rebelles lui adressaient des messages destinés à le rassurer,

 

«visant à faire comprendre à Londres qu'il ne s'agissait ni d'un "mouvement fasciste", ni d'une action "reliée à la propagande ou aux intérêts italiens", mais d'une entreprise destinée "uniquement à restaurer l'ordre et à installer au pouvoir un gouvernement civil de droite"»[26].

 

 Avec une telle disposition d'esprit, l'Angleterre adopta dès le lendemain du déclenchement des hostilités, une attitude, qui derrière les apparences d'une stricte neutralité, favorisait constamment les rebelles. Devant la révolution provoquée par le coup d'État manqué du 18 juillet, elle choisissait son camp, celui du rempart contre la subversion. Cette thèse ressort des travaux de Gerald Howson sur les ventes d'armes à l'Espagne pendant la guerre civile, qui rompt définitivement avec l'idée d'un équilibre des interventions étrangères sur ce plan[27]. Revenant sur la méfiance anglaise par rapport au gouvernement républicain et à l'agitation révolutionnaire dans la péninsule, il démontre que la décision de Léon Blum de revenir sur son premier mouvement consistant à aider la République alliée, ne tenait pas seulement à la faiblesse relative de sa position politique en France -aggravée par l'agitation menée par les droites sur cette question- mais venait avant tout de la pression anglaise.

 

 Le président du Conseil considérait que la non-intervention de toutes les puissances pour l'un ou l'autre camp, initiative française, était un moindre mal et valait mieux que la chute du Front populaire et l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement conservateur bien disposé vis-à-vis de Franco. C'est le diplomate et poète Alexis Léger qui en fournit l'idée à Blum, alarmé d'entendre parler par ses amis londoniens de certaines personnalités du gouvernement britannique, en particulier sir Maurice Hankey, président du Comité de défense impérial, qui étaient de l'avis, si la France continuait à glisser à gauche jusqu'à aider l'Espagne, «de se délier de son alliance et de rejoindre l'embarcation de l'Allemagne et de l'Italie», le danger principal étant le bolchevisme[28]. La première proposition française d'un accord par lequel la France, la Grande-Bretagne, l'Italie et le Portugal s'engageraient par écrit à empêcher l'envoi de matériel de guerre ou de troupes aux camps en lutte, fut très bien accueillie à Londres qui appela à faire tous les efforts possibles pour impliquer d'autre pays, en particulier l'Allemagne et l'URSS.

 

 La Grande-Bretagne serait donc neutre, mais selon une conception particulière, sui generis, de la neutralité. Le 29 juillet 1936, le président du Parlement britannique, le conservateur David Margesson, expliquait déjà au conseiller de l'ambassade italienne à Londres, Vitetti: «Il est de notre intérêt, et c'est aussi notre désir, de voir triompher la rébellion (des officiers de l'armée espagnole). Mais en même temps, nous voulons maintenir notre neutralité, car sinon, nous serions submergés par l'agitation travailliste»[29].

 

Le 3 août, Sir Samuel Hoare, premier lord de l'Amirauté, se chargeait de préciser le sens des termesdans une note adressée à Maurice Hankey:

 

 «Quand je parle de "neutralité", cela signifie une stricte neutralité, c'est-à-dire une situation dans laquelle les Russes n'apportent aux communistes aucune aide d'aucune sorte, ni officielle, ni officieuse. Nous ne devons, sous aucun prétexte, faire quoi que ce soit qui favorise le communisme en Espagne, car il faut voir que le communisme au Portugal, pays auquel il s'étendrait probablement, et surtout à Lisbonne, serait un grave péril pour l'Empire britannique»[30].

 

 De fait, la non-intervention fut appliquée dès les premiers jours du conflit, et donc bien avant l'accord formel avec l'Allemagne, l'Italie et l'URSS, accord qui n'interviendrait qu'à la fin du mois d'août et au début du mois de septembre 1936, et que le Comité chargé de son application se montra incapable d'appliquer par la suite[31].

 

 Le refus de vendre des armes à la République espagnole fut surtout déterminant dans les deux premiers mois du conflit, mais il se prolongea pendant toute la durée de celui-ci, laissant les chargés d'affaires républicains, dépourvus de la moindre expérience, à la merci des trafiquants d'armes de tout poil. Passant en revue toutes les démarches plus ou moins infructueuses, et les achats effectués à Londres, Liège, Varsovie, Prague, New York, Howson montre que les armes achetées par la République le furent systématiquement à des prix astronomiques, augmentés de pots-de-vin énormes exigés par les moindres intermédiaires -du ministre au chef de gare en passant par les chefs d'état-major et officiers- lesquels pouvaient décider au dernier moment de ne pas délivrer une autorisation, de ne pas fermer les yeux sur un marché et annuler ainsi la vente, sans que l'argent avancé soit rendu[32].

 

 Pendant ce temps, le Foreign Office autorisait les ventes d'armes à d'autres pays, en particulier des avions (une cinquantaine de Blenheim Bristol à la Turquie, et de nombreux Hurricanes Hawker à une demi-douzaine d'autres pays). Les marchands avaient en 1936 des stocks importants:

 

 «[la] Soley Arms Company disposait de sept à huit cent mille fusils, plus de cinquante mille mitrailleuses, un nombre considérable de pièces d'artilleries et d'énormes quantités de munitions et de pièces de rechange[...]»,

 

 

lot que le gouvernement espagnol aurait pu acheter, au prix du marché, en juillet et août 1936, n'eut été l'opposition du gouvernement britannique[33].

 

 Cette attitude de départ des démocraties, qui rendait vains les efforts républicains pour donner une impression d'ordre sur leur territoire, ne fut pas modifiée par le souci de préserver les intérêts économiques français ou britanniques à Barcelone et à Madrid. Même si l'implantation bancaire française se situait «au premier rang des étrangers à Madrid et à Barcelone»[34], la France, comme l'Angleterre, eut très vite et de plus en plus à cœur de préserver ses intérêts économiques dans la zone contrôlée par les rebelles. Les actifs anglais, étaient situés en majorité, surtout après la chute de Bilbao le 18 juin 1937, dans le camp franquiste.

 

 La France, dont les actifs étaient mieux répartis d'un côté et de l'autre du front, fut, à partir du début de 1937, plus préoccupée par ses relations avec les nationalistes que par les discussions barcelonaises sur la collectivisation. Il s'agissait de se placer pour la future reconstruction de l'Espagne, et de ne pas laisser ce terrain tout entier aux appétits de l'industrie allemande ou italienne. À ce titre, comme le souligne Albert Broder, «la création le 17 mai 1937, de la chambre de commerce franco-espagnole au moment où se précise l'offensive sur le front nord, n'est évidemment pas accidentelle»[35].

 

 

L'importance des enjeux internationaux dans l'évolution politique de Barcelone

 

 

Les travaux que l'on vient de citer, en particulier celui de Gerald Howson, permettent d'envisager la question des relations internationales dans la guerre civile espagnole d'une manière nouvelle. Ainsi, le ballet diplomatique incessant des chargés d'affaires républicains et les multiples déclarations, postures et effets d'annonce sur les possibles changements d'attitude des démocraties, apparaissent comme autant de vaines gesticulations, manifestations répétées d'une illusion à laquelle «l'Espagne antifasciste» s'accrochait de plus en plus désespérément. Pendant des décennies, l'étude de ce chapitre de l'histoire du conflit a été prisonnière des effets de propagande contradictoires de l'un et l'autre camp. D'une part, les républicains dénonçaient l'aide reçue par l'adversaire et détaillaient leurs nombreuses et infructueuses démarches auprès des démocraties. D'autre part, comme l'explique Howson lui-même, faute de données fiables, les chiffres des historiens du régime franquiste, Ramón et Jesús Salas en particulier, passèrent dans les histoires générales de la guerre, livres de référence et encyclopédies. Or, ils conduisaient à l'idée d'une égalité dans l'aide militaire reçue par les uns et par les autres, et présentaient même les livraisons de l'URSS et des trafiquants aux bénéfices des républicains, comme largement supérieures à l'aide allemande et italienne reçue par Franco[36].

 

 Au-delà de cette influence due à l'inégalité des conditions de production et de diffusion de l'histoire pendant près de quarante ans -entre l'État franquiste et l'exil républicain-, les récentes mises au point permettent de considérer, rétrospectivement, que l'histoire de cette question depuis six décennies, n'est souvent que le champ d'affrontement de deux visions de la guerre civile, une guerre des images qui a prolongé en quelque sorte celle qui avait déjà eu lieu de 1936 à 1939. Dès le début du conflit, l'image de la guerre civile et de chacun des camps apparut comme un enjeu et fut un théâtre d'opérations de plus, sur lequel les adversaires tentèrent de faire jouer en leur faveur les stéréotypes existant dans les opinions publiques[37]. Ce combat particulier ne prit pas vraiment fin en avril 1939, il fut relayé, depuis l'étranger, et continua à attribuer une place centrale à la discussion sur l'aide internationale, en insistant sur les péripéties diplomatiques et les élans de solidarité.

 

 Comme pendant la guerre elle-même, le camp républicain a bénéficié dans ce combat de l'aide de volontaires étrangers, historiens anglo-saxons surtout (mais aussi français) qui entreprirent avec succès de faire pièce à la machine propagandiste de Franco[38]. Dans cette entreprise de démenti, et par souci de faire valoir une certaine impartialité sur le discours fortement orienté de l'adversaire, ils furent souvent amenés à une estimation équilibrée des forces en présence et des bilans humains, là où le régime dénonçait la violence supérieure des «rouges» et l'inégalité dans l'aide reçue[39]. L'énumération, de la part des opposants au franquisme, des multiples démarches diplomatiques républicaines, des efforts et des garanties fournies par les gouvernements de Largo Caballero et de Negrín sur le plan de l'ordre, est parcourue d'indignation et de tristesse, et cette litanie sert à dénoncer la cruauté, l'égoïsme, la frilosité, et l'aveuglement de la France et de l'Angleterre.

 

 Mais cette dénonciation elle-même repose sur l'idée que tout n'était pas joué en juillet et août 1936, et que les efforts pour rétablir l'ordre pouvaient décider ces nations à aider l'Espagne. «Après tout», étant des démocraties naturellement opposées aux puissances de l'Axe, elles «avaient intérêt» à intervenir ou à favoriser la cause républicaine[40].

 

Cette dernière idée est en réalité le reflet exact du discours officiel du gouvernement républicain de 1936 à 1939, en particulier en direction des combattants et de l'arrière. Il fallait décider la France et l'Angleterre à aider l'Espagne loyale et assurer ainsi la victoire du bon droit. Ce thème fut un instrument politique important pour au moins deux raisons: il fut essentiel dans le processus de rétablissement de l'ordre social et politique dès la fin juillet 1936 et jusqu'à la fin du conflit, et, après les premières défaites, il servit à lutter contre la démoralisation croissante de l'arrière et du front.

 

 C'est sa première fonction qui nous intéresse ici: l'argument de l'intervention étrangère fut décisif pour obtenir que le mouvement anarchiste, en particulier à Barcelone ne dépasse pas certaines limites politiques, et rentre ensuite, dans le cadre d'un «ordre antifasciste» dont le programme, contenu dans les 13 points du Premier ministre Negrín, était destiné à séduire les démocraties[41]. Cette logique a joué avec particulièrement de force dans la capitale catalane, même si on peut la voir à l'œuvre également, dans les premiers mois de la guerre, dans d'autres parties du territoire.

 

 Dès la victoire sur les militaires rebelles, les dirigeants anarchistes, maîtres de la ville, furent convaincus par le président de la Généralité de Catalogne, de laisser le gouvernement en place, de manière à amadouer la France et l'Angleterre. Dans les discussions internes au mouvement libertaire, les adversaires de la prise du pouvoir par la CNT utilisèrent l'argument d'une possible intervention étrangère en Catalogne dans le cas où la révolution se dresserait sans voile. Par la suite, au moment de la dissolution du Comité central des milices antifascistes, fut mise en avant la nécessité de rétablir la légalité institutionnelle, pour des raisons de convenances extérieures[42]. Au cours des différentes crises et remaniements ministériels en Catalogne, l'impératif de ne pas mécontenter l'URSS joua aussi à plusieurs reprises, toujours dans le même sens: éviter une radicalisation politique, retenir l'enthousiasme révolutionnaire des collectivistes. Le caractère tardif de l'intervention soviétique a été lui aussi expliqué par la volonté de Staline de ne pas se couper de l'Angleterre et de la France en soutenant une révolution[43]. En outre, selon Alvarez del Vayo, le prosoviétique ministre des Affaires étrangères du gouvernement Negrín, Moscou expliquait

 

 «que Paris et Londres finiraient par se réveiller et se rendraient compte des risques que représentait pour eux-mêmes une victoire germano-italienne en Espagne, et se joindraient à l'URSS pour nous aider»[44].

 

 L'illusion -la promesse- d'une intervention franco-anglaise était entretenue à différents niveaux, par les partisans de l'ordre, et même à l'intérieur du monde anarcho-syndicaliste, comme on le vit après les affrontements de mai 1937. Ces événements n'avaient pas définitivement écarté le danger d'autres soulèvements anarchistes en défense des acquis révolutionnaires de 1936. À travers les procès-verbaux des discussions du Comité régional catalan de la CNT, on observe qu'à plusieurs reprises, les Comités de Défense anarchistes des quartiers de Barcelone, à la base de l'agitation révolutionnaire depuis le 19 juillet 1936, et en mai 1937, exaspérés par la répression brutale dont ils faisaient l'objet depuis mai, furent à plusieurs reprises sur le point de «descendre dans la rue» pour en terminer avec les adversaires communistes et républicains et sauver ainsi «la guerre et la révolution»[45]. À chacune de ces alertes, comme en mai 1937, la direction invoqua, pour les retenir, le danger d'une intervention franco-anglaise pour étouffer le mouvement et imposer une paix négociée, ou le risque de compromettre les efforts diplomatiques qui n'allaient pas tarder à porter leurs fruits, c'est-à-dire à apporter des armes aux combattants[46].

 

 Face à toutes les contestations radicales dans la CNT, la FAI, et les Jeunesses libertaires, les Comités dirigeants invoquaient le «sens des responsabilités des camarades». Or, ils employaient la même expression pour convaincre leurs adversaires politiques communistes, socialistes et républicains, qu'ils avaient changé et étaient prêts à mener une politique uniquement tournée vers la guerre, laissant la révolution au second plan. Ils mettaient en avant le fait qu'ils avaient prouvé à plusieurs reprises leur «sens des responsabilités», qu'ils agissaient en «responsables». Pour tous, l'attitude «irresponsable» était celle qui, par une agitation politique trop voyante ou radicale, mettait en danger la possibilité prochaine d'une aide des démocraties.

 

 Cette possibilité tenait en haleine le public tout au long des nombreuses pages consacrées par les journaux aux moindres événements de la politique mondiale et leurs répercussions probables sur la situation espagnole, qu'il s'agisse de la Tchécoslovaquie ou de la Chine. La direction anarchiste, à son tour, relayait ce discours en consacrant des analyses très détaillées de la situation internationale dans le Boletín del militante (Bulletin du militant) qu'elle commença à diffuser à l'été 1937 pour mieux contrôler ses bases[47]. Elle tentait en quelque sorte de compenser la perte de l'objectif révolutionnaire par l'espoir d'une intervention salvatrice. Souvent, la propagande opposait l'attitude «irresponsable» des contestataires barcelonais à l'esprit de sacrifice et aux souffrances vécues par la population madrilène, en un contrepoint qui rejoignait l'image reçue à l'étranger. Mais l'efficacité de cette opposition avait ses limites, comme en témoigne le titre de cette feuille clandestine diffusée par un courant anarchiste irrédentiste, affichant fièrement l'identité révolutionnaire barcelonaise: «Madrid, tombe du fascisme. Barcelone, tombe du gouvernement».

 

 Pendant la guerre civile, l'insistance sur la différence entre les deux villes, tout comme les illusions sur l'évolution des relations internationales, servaient des objectifs politiques intérieurs: l'ordre et le moral de l'arrière. Après le conflit, l'aggravation des divisions entre les différents courants politiques du camp anti-franquiste et la recherche des responsabilités à la défaite ajoutèrent une ligne de fracture supplémentaire dans l'histoire de la guerre. Dans cette histoire, les images des deux villes se sont schématisées, jusqu'à symboliser, l'une «le peuple espagnol en guerre», et l'autre «le peuple espagnol en révolution».

 

 Il importe alors de distinguer trois plans. Le premier est celui de la géopolitique où, pour reprendre l'expression d'Ucelay da Cal, la guerre civile espagnole était un sideshow, une scène latérale et secondaire par rapport aux affrontements principaux entre les puissances[48]. On a vu que les décisions prises par celles-ci dès juillet 1936 furent appliquées jusqu'en 1939, non sans un certain cynisme parfois, et décidèrent largement du sort de l'Espagne.

 

 Le deuxième plan est celui de la politique intérieure républicaine, où, inversement, les relations internationales eurent une importance capitale comme on l'a dit, en particulier à «Barcelone l'irresponsable», à laquelle on montrait volontiers en exemple «Madrid l'héroïque».

 

 Le troisième est celui de l'affrontement idéologique friand d'images et de symboles, prolongé bien après 1939, dans de multiples livres mais aussi au cinéma, et où s'opposent, sur fond de tragédie, les deux grandes villes.

 

 

 


[1]     On ne traitera pas ici de la ville de Valence, qui accueillit pourtant le gouvernement pendant près d'un an entre sa fuite de Madrid au début du mois de novembre 1936 et son installation à Barcelone à la fin d'octobre 1937. Valence capitale politique de l'Espagne n'a pas laissé dans les mémoires une trace aussi nette que les deux capitales concurrentes de l'Espagne; elle ne fut ni la capitale de «la résistance héroïque au fascisme», ni celle de «la révolution espagnole».

[2]     Barcelone tombe à la fin du mois de janvier 1939, Madrid un mois et demi plus tard.

[3]     La littérature sur ce thème est trop abondante pour être recensée ici. On trouvera la bibliographie de base sur ces questions dans les classiques Thomas (Hugh), La Guerre d'Espagne, Bolloten (Burnett), La guerra civil española, revolución y contrarrevolución, Madrid, Alianza, 1993, et dans la synthèse de Bernecker (Walther), Colectividades y revolución social. El anarquismo en la guerra civil española (1936-1939), Barcelona, Crítica, 1982.

[4]     Orwell (Georges), Homage to Catalonia, Londres, Secker and Warburg, 1938, récemment réédité en français (Hommage à la Catalogne, 10/18, 2000), de même que Low (Mary) et Brea (Juan), Carnets de la Guerre d'Espagne, réédités en 1997 (éd. Verticales, 1re éd. anglaise en 1937), Kaminski (Hans), Ceux de Barcelone, Paris, 1937.

[5]     Pour une synthèse sur la question de la violence politique pendant la guerre civile: Santos (Julia) (dir.), Víctimas de la guerra civil, Madrid, Temas de Hoy, 1999. Comme tous les livres portant sur la «répression» de guerre, celui-ci peut être critiqué pour sa méthodologie, voir «La represión y la Guerra civil española. Memoria y tratamiento histórico» in Barriera (D.) y Dalla Corte (G.) (dir.), Historia y Antropología Jurídica, n°spécial de Prohistoria, 5, 2001, p. 75-88.

[6]     Sur ce processus de reconstruction, voir pour la première partie de la guerre, jusqu'au printemps 1937 Pozo (José Antonio), «El poder revolucionari a Catalunya durant els mesos de juliol a octubre de 1936. Crisi i recomposició de l'Estat.», thèse de doctorat, Université de Barcelone, 2002, et pour la période suivante, Godicheau (François), «Répression et ordre public en Catalogne pendant la guerre civile (1936-1939)», thèse de doctorat, EHESS, déc. 2001.

[7]     Depuis 1931, la Catalogne était gouvernée par un gouvernement autonome, le gouvernement de la Généralité, institution vieille de plusieurs siècles, exhumée par le nationalisme catalan. Après la victoire du Front populaire aux élections de février 1936, l'autonomie de la région s'était accentuée.

[8]     Nous sommes ici volontairement schématiques. La comparaison entre Madrid et Barcelone sur ce plan mériterait en soi une étude approfondie qui permette d'aller au-delà des impressions reçues dans l'une et l'autre capitale. Pour Madrid, on ne dispose pas d'une étude véritablement satisfaisante. Citons malgré tout le seul travail disponible, médiocre car manquant de recul par rapport aux sources: Cervera (Javier), Madrid en Guerra. La ciudad clandestina (1936-1939), Madrid, Alianza, 1998. Rappelons que ce qui nous intéresse ici est l'image fournie par chacune des situations, et véhiculée par tous les historiens et mémorialistes jusqu'à nos jours

[9]     Sur la Junta et la défense de la ville, voir Sánchez (Julio Aróstegui) y Martínez (Jesús), La Junta de Defensa de Madrid, Madrid, Comunidad de Madrid, 1984.

[10]    La meilleure étude sur les Brigades internationales est celle de Skoutelsky (Rémy), L'espoir guidait leurs pas, Paris, Grasset, 1998.

[11]    Pour un récit détaillé de ces événements, Cruells (Manuel), Els fets de maig. Barcelona 1937, Barcelona, Juventud, 1970. Pour une interprétation récente et dépassionnée, voir Graham (Helen), «‘Against the State'. The genealogy of the Barcelona May Days (1937)», European History Quarterly, vol. 29, 4, 1999, p. 485-542.

[12]    On peut trouver cette interprétation chez Thomas (Hugh), La Guerre d'Espagne, Paris, Robert Laffont, 1985, et plus généralement, dans tous les ouvrages écrits depuis les différentes positions de gauche ou d'extrême gauche

[13]    Sur l'image de la guerre construite par les franquistes, voir le livre classique de Southworth (Herbert), El mito de la cruzada de Franco, Paris, Ruedo Ibérico, 1963, et les multiples travaux d'Alberto Reig Tapia, en particulier le récent Memoria de la guerra civil. Los mitos de la tribu, Madrid, Alianza, 1999.

[14]    L'histoire du SIM est un exemple de rencontre entre une tradition de dénonciation pro-franquiste et une tradition anticommuniste située à gauche (anarchiste et POUMiste), et qui étend à toute la durée de la guerre les «crimes» de cet organisme, lui attribuant par erreur les agissements de l'appareil policier qui l'avait précédé. Voir Godicheau (François), «Le SIM de la République dans la guerre civile espagnole. La légende noire du contrôle politique», Le Mouvement Social, à paraître.

[15]    Ucelay da Cal (Enric), «Ideas preconcebidas y estereotipos en las interpretaciones de la guerra civil española: el dorso de la solidaridad», Historia Social, 6, hiver 1990, p. 23-43. Voir aussi, du même auteur, «La imagen internacional de España en el período de entreguerras: reminiscencias, estereotipos, dramatización neorromántica y sus consecuencias historiográficas.», Spagna Contemporanea, 15, 1999, p. 23-52.

[16]    Ibid., p. 34

[17]    Cette réputation compte beaucoup dans la surestimation rétrospective, de la part de nombreux historiens, de l'agitation politique et sociale à Barcelone, entre les élections de février 1936 et le coup d'État de juillet, comme se plaît à le rappeler Ucelay da Cal (Enric) dans La Catalunya populista. Imatge, cultura i política en l'etapa republicana, Barcelona, La Magraña, 1982

[18]    La tradition des révolutions françaises de 1789 jusqu'à la Commune de 1871 est même projetée sur les affrontements de mai 1937, que les observateurs français appellent «journées», alors qu'en Espagne, le catalan dit fets de maig et le castillan hechos de mayo.

[19]    6 mai 1937. Cité par Tisseyre (Claire), «La guerre civile d'Espagne à travers la presse Toulousaine. Juillet août 1936-octobre 1937», mémoire de maîtrise, Université de Toulouse Le Mirail, 1992. L'image des deux villes dans les journaux français mériterait un travail systématique, qui pourrait prendre place dans une réflexion générale sur la réception de la guerre civile espagnole en France, appuyée sur les acquis de l'histoire de l'opinion de ces vingt dernières années, et renouvellant l'image que l'on trouve dans Wingeate Pike (David), Les Français et la guerre d'Espagne, Paris, Publications de la Sorbonne, 1975.

[20]    Il l'est aussi à Madrid, où, dans les nombreux reportages sur Barcelone, aucune publicité n'est faite à cet instrument de pouvoir dressé face aux institutions légales de la République, comme le souligne Pozo González (José Antonio), op. cit., p. 98 et sq.

[21]    On peut en trouver un bon nombre aux Archives Nationales de Madrid, dans le fond appelé Causa general, constitué de tous les documents que les franquistes, vainqueurs, estimèrent pouvoir servir à démontrer les crimes des «rouges», et entre autres, les atteintes à la propriété. Certains fonds privés contiennent aussi ce genre de documentation, par exemple les Archives Tarradellas, du nom du Premier ministre de la Généralité de Catalogne pendant presque tout le conflit, Josep Tarradellas (conservées au monastère de Poblet et soumises à autorisation). Plus largement, pour les réactions des diplomates et leurs échos dans les chancelleries, on peut consulter une thèse de doctorat, de Berdah (Jean-François), publiée sous le titre La démocratie assassinée. La République espagnole et les grandes puissances (1931-1939), Paris, Berg International Editeurs, 2000, et un mémoire de maîtrise de Merlac (Eric), «La France et la Guerre civile espagnole à travers les archives diplomatiques françaises du quai d'Orsay (juillet 1936-avril 1939)», Université de Toulouse Le Mirail, 1990.

[22]    C'est le cas pour le consulat de France dans cette ville: plusieurs dossiers d'instruction du Tribunal d'Espionnage et de Haute Trahison de Catalogne portent sur une «affaire David Charley», membre de la cagoule en relation avec le consulat français, fortement soupçonné d'aider la Phalange clandestine.

[23]    Broder (Albert), «Milieux industriels et guerre d'Espagne en France et dans le Royaume Uni (1936-1939)», in Papy (Michel) (dir.), Les Espagnols et la guerre civile, Biarritz, Atlantica, 1999, p.306.]

[24]    Berdah (Jean-François), op. cit.

[25]    Ibid., p. 173.

[26]    Ibid., p. 175-176

[27]    Howson (Gerald), Armas para España. La historia no contada de la Guerra Civil española, Barcelona, Península, 2000.

[28]    Ibid., p.59

[29]    Ibid.,p.61. On peut consulter aussi sur le même thème le passage correspondant de Berdah (Jean-François), «Le choix de la non-intervention: un abandon programmé», p. 218-224, dont on peut résumer les conclusions par cet extrait: «Les Britanniques considéraient la non-intervention comme un choix raisonnable. Les forces républicaines, mal encadrées, paraissaient en effet si inexpérimentées face à une armée de métier entraînée et disposant d'un matériel moderne, que l'issue du conflit ne laissait guère de doute: la prise de Madrid n'était plus qu'une question de jours.»

[30]    Ibid. Cette note devait servir à orienter l'attitude de Sir Maurice Hankey, qui n'en avait pas besoin, avant que celui-ci ne reçoive deux hauts gradés de la marine française, envoyés par Blum pour tenter de fléchir les Anglais, auxquels leurs collègues britanniques avaient déjà expliqué que Franco était un patriote espagnol qui ne favoriserait jamais l'Italie en Méditerranée - danger agité par la délégation française.

[31]    Les 21 et 24 août, l'Italie et l'Allemagne répondirent positivement à l'appel de la France et le 9 septembre eut lieu à Londres la première réunion du Comité de non-intervention.

[32]    Ces commissions pouvaient aller de 25000 à 275000 dollars.

[33]    Howson (Gerald), op. cit., p. 347. Le nombre de fusils cité était plus important que la quantité obtenue par les républicains pendant toute la durée du conflit. Comparons avec les 279 000 fusils, dont 25 000 pièces de musée (au lieu des 350 à 500 000 annoncés par les sources soviétiques ou proches). Howson montre que l'URSS de Staline se comporta comme un marchand d'armes de plus, et estime à la moitié des 200 millions de dollars payés par la République, les frais facturés par les soviétiques au titre des voyages, salaires et dépenses des personnels russes, maintien de leurs familles, ainsi que de tous les personnels impliqués dans le transbordement de l'or de la banque d'Espagne («l'opération X») et en amont, dans le transport des armes à destination des lieux d'embarquement (sans oublier la rénovation des camps d'aviation après le départ des matériels).

[34]    Broder, op. cit., p. 310. Signalons notamment la présence de Rhône-Poulenc et de St-Gobain en Catalogne.

[35]    Op. cit., p. 312. Voir aussi Merlac (Eric), op. cit., p. 42 et sq

[36]    Howson (Gerald), op. cit., p. 348-349. Salas Larrazábal (Ramón), Historia del ejército popular de la República, 4 vol., Madrid, Editora Nacional, 1973; Los datos exactos de la guerra civil, Madrid, Dracena, 1980; Salas Larrazábal (Jesús), La intervención extranjera en la guerra de España, Madrid, Editora Nacional, 1974; Aviones militares de España, Madrid, 1989

[37]    Ucelay da Cal (Enric), «Ideas preconcebidas...», p. 23-25.

[38]    Citons les noms de Hugh Thomas, Raymond Carr, Stanley Payne, Gabriel Jackson, Burnet Bolloten, Ronald Fraser, Herbert Southworth, Edward Malefakis, Pierre Broué et Émile Témine

[39]    Voir à ce propos: Casanova (Julián), «Guerra civil,¿ lucha de clases?: el difícil ejercicio de reconstruir el pasado.», Historia social, n°20, automne 1994, p.135-150On peut remarquer que cette tendance s'est prolongée après la mort du dictateur, par un souci d'équilibre et de paix des esprits commandé par l'idéologie de la réconciliation nationale et de l'impératif d'oubli de «la guerre fratricide».

[40]    À ce titre, le livre de Olaya (Francisco), La intervención extranjera en la guerra civil, Móstoles, Madre Tierra, 1990, est exemplaire.

[41]    Les 13 points, rendus publics le 30 avril 1938, étaient: 1) assurer l'indépendance absolue et l'intégrité territoriale totale de l'Espagne; resserrer les liens de celle-ci avec l'Amérique latine; 2) retirer du territoire espagnol toutes les forces militaires étrangères; 3) garantie du suffrage universel; 4) plébiscite sur «la structure juridique et sociale de la République»; 5) respect du régionalisme espagnol; 6) liberté de conscience et libre exercice de la religion; 7) encouragement de la propriété et de l'industrie privées, mais interdiction des grands trusts; respect de la propriété et des intérêts légitimes des étrangers n'ayant pas prêté leur aide à la rébellion et indemnisation des éventuels dommages causés à ces derniers; 8) réforme de l'agriculture; 9) garantie des droits des travailleurs; 10) développement physique, culturel et moral des Espagnols; 11) abstention de l'armée en matière politique; 12) coopération avec la Société des Nations; 13) amnistie «à tous les Espagnols qui voudront collaborer à l'œuvre immense de la reconstruction et de la grandeur de l'Espagne». L'étude de cette évolution du mouvement libertaire se trouve dans ma thèse, Répression et ordre public..., op. cit.

[42]    Cf. Pozo González (José Antonio), op. cit., p. 224 et sq

[43]    Pour ce retard et ses raisons, voir: Serrano (Carlos), L'Enjeu espagnol. Le PCF et la guerre d'Espagne, Paris, Messidor, 1987; BrouÉ (Pierre), Staline et la Révolution, Paris, Fayard, 1993; Skoutelsky (Rémy), op. cit., et Bolloten (Burnett), op. cit

[44]    Cité par Bolloten (Burnett), op. cit, p. 321

[45]    International Institute of Social History, archives CNT-FAI, CNT Pq. 85 c et 39a. Cette répression, des arrestations par milliers et des procès par centaines fait l'objet de la première partie de ma thèse.

[46]    En mai 1937, un rapport interne est rédigé par la direction de la CNT sur les événements de Barcelone, et destiné à justifier son attitude et à l'expliquer aux autres régions («Informe de lo ocurrido en Cataluña», Archivo Histórico Nacional Sección Guerra Civil, Salamanque, Série Politico-social Barcelona, carp. 1035). Il parle des bâtiments de guerre anglais et français, ancrés dans le port et n'attendant qu'un prétexte pour intervenir. Il est peu probable qu'ils l'eussent fait, mais l'usage de cet argument signale l'importance des réactions internationales dans l'esprit des anarchistes.

[47]    Archivo Histórico Nacional Sección Guerra civil, Série Político-social Barcelona (passim).

[48]    Ucelay da Cal (Enric), op. cit., p. 24. Il souligne par ailleurs la difficulté née de l'entrecroisement des trois plans: «Las principales interpretaciones de la Guerra civil son todavía substancialmente las mismas valoraciones políticas que fueron puestas en circulación por los aparatos de propaganda rivales en plena contienda, retraso crítico debido en buena medida a la supervivencia del régimen franquista hasta mediado de los años 1970; de hecho no ha sido hasta después de la victoria electoral socialista en 1982 que ha empezado cualquier tendencia hasta la revisión histórica, y todavía ésta ha sido recibida con críticas políticas muy violentas».