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Denis Guthleben, L'inathèque de France sur le site de la BNF

L'inathèque de France sur le site de la BNF

 

 

Bulletin n° 12, automne 2001

 

 

 

 

Denis Guthleben

 

 

 Des autoroutes de l'information, des nouvelles voies de communication électronique, une diffusion en direct et en continu de données orales et visuelles... Le chercheur qui s'intéresse aux médias contemporains est confronté à un fleuve de données. Les métaphores employées sont révélatrices: l'information ne circule pas sur des chemins de traverse, mais emprunte les grands boulevards; le flux est perpétuel, inaltérable, et le débit puissant.

À elles seules, la télévision et la radio, qui conservent - pour l'instant? - les faveurs du grand public, contribuent à alimenter chaque jour et sans relâche des sources déjà pléthoriques.

 

 De plus, et pour compliquer davantage encore leur étude, ces sources sont évanescentes: les tables de granit ont fait long feu et l'épigraphie est une discipline condamnée à l'extinction. L'homme ne veut plus conserver, mais transporter. À l'instar des journaux quotidiens, qui meurent et renaissent à chaque nouvelle édition, les documents audiovisuels ne vivent que le temps de leur diffusion. Et même à ce moment précis, ils restent impalpables: les images défilent, les sons se perdent.

 

 Si la prise de conscience de l'intérêt scientifique de ces documents est tardive en France, de nouveaux outils de travail permettent désormais de canaliser le flux et de le rendre lisible comme le seraient des archives écrites. L'ouverture du centre de consultation de l'Inathèque de France, sur le site de la Bibliothèque nationale, est à ce sujet symptomatique: il met à la disposition du chercheur les moyens nécessaires à l'appréhension et à l'exploitation des archives de la radio et de la télévision françaises.

 

 

L'INA et l'Inathèque

 

 

L'Institut National de l'Audiovisuel (INA) est un établissement public à caractère industriel et commercial créé en 1975. Il est chargé de conserver et d'exploiter les archives de la radio et de la télévision françaises de ces soixante-dix dernières années. L'INA est également présent dans de nombreux autres domaines de l'audiovisuel. Producteur de documentaires et de fictions pour la télévision, pôle d'études et de recherches technologiques et musicales, il constitue également le premier centre européen de formation professionnelle aux métiers de l'audiovisuel et du multimédia[1]. En outre, l'INA publie des ouvrages se rapportant aux médias et à l'audiovisuel: récemment, en collaboration avec la maison d'édition De Boeck, il a inauguré une nouvelle collection comprenant, par exemple, une étude sur la représentation télévisée du conflit en Bosnie[2].

 

 Le 1er janvier 1995 a vu la naissance d'un nouveau département au sein de l'INA: l'Inathèque. Celle-ci assure, selon la loi du 20 juin 1992 sur le dépôt légal, «la conservation patrimoniale et la communication des œuvres et des documents de la radio et de la télévision françaises, à des fins de recherche». L'Inathèque recueille ainsi depuis 1995 les programmes de l'ensemble des diffuseurs nationaux hertziens de télévision (TF1, France 2, France 3, Canal +, La Cinquième, ARTE et M6) et des cinq chaînes nationales de Radio France (France Culture, France Info, France Inter, Radio Bleue et France Musique). Son centre de consultation a ouvert ses portes en octobre 1998, après quatre années de préfiguration, au rez-de-jardin de la Bibliothèque nationale de France.

 

 

Les sources, le critère de nationalité française

 

 

Le dispositif légal et réglementaire (décret du 31 décembre 1993) a retenu tout d'abord le critère de nationalité française dans la sélection des documents alimentant le dépôt. Le chercheur en relations internationales ne doit donc pas s'attendre à trouver à l'Inathèque des émissions créées ou diffusées ailleurs que dans l'hexagone. Cependant, les sources qui sont mises à sa disposition se révèlent exceptionnelles dès lors que son travail concerne le domaine de la représentation médiatique de populations ou de pays étrangers. Elles permettent ainsi de faire la lumière sur les informations livrées par les médias à l'opinion publique française et donc sur l'image que cette dernière se fait du monde.

 

 

Dans le cadre des recherches internationales, cette notion d'image (comprise dans son sens large, c'est-à-dire de représentation) est devenue fondamentale pour la compréhension des rapports qui s'établissent entre les nations. «Notre civilisation est celle de l'image»: l'adage est devenu célèbre, autant que celui qui rappelle qu' «une image vaut dix mille mots». Encore convient-il de nuancer: l'homme a toujours créé ou combattu, vénéré ou haï les images. Notre époque n'en a donc pas le monopole. Par contre, elle a atteint un stade avancé dans leur diffusion et dans leur utilisation. Ainsi, aux États-Unis, un conseiller de l'ancien président Clinton avoua-t-il dernièrement à un Européen de passage à Washington que la Maison-Blanche ne basait pas sa politique étrangère sur la CIA et ses rapports, mais sur CNN et ses reportages, car pour avoir l'adhésion du public, il fallait partir des mêmes informations[3]. Ce constat de l'impact des médias, audiovisuels en particulier, sur l'organisation des relations internationales, dépasse le simple niveau anecdotique: l'intervention des G.I.'s en Somalie en décembre 1992, décrétée par l'Administration Bush après la diffusion (par CNN, précisément) d'images de famine ayant ému l'opinion publique américaine, est l'exemple le plus souvent invoqué par les chercheurs à ce sujet. Dans le même registre, on retrouve la guerre du Golfe (qualifiée de « TV war», comme le fut parfois la guerre du Vietnam en son temps) ainsi que les événements récents, découlant directement des attentats du 11 septembre 2001, et qui ont profité d'un écho médiatique sans précédent[4].

 

 

Le dépôt différencié

 

 

Le décret du 31 décembre 1993 a également retenu le principe d'un dépôt différencié de la radio-télévision à l'Inathèque selon le genre de l'émission: les magazines, émissions, œuvres, variétés et messages publicitaires font l'objet d'un dépôt exhaustif; quant aux jeux, aux retransmissions sportives et à la seule édition quotidienne retenue du journal télévisé par diffuseur, ils sont incorporés de façon sélective; enfin, sept journées intégrales de diffusion sont conservées par an et par diffuseur afin d'offrir aux chercheurs un étalon de la programmation globale des chaînes.

 

 Les diffuseurs versent les programmes concernés à l'Inathèque quinze jours après leur diffusion. Le volume de documents conservés s'accroît donc régulièrement, de dix-sept mille heures par an en moyenne pour la télévision et de vingt-trois mille heures pour la radio.

 

 

La documentation écrite

 

 

Le décret mentionne enfin le versement de documents écrits liés à la production des émissions, à leur programmation, leur diffusion et leur promotion. Cette documentation est dite «d'accompagnement» car elle permet de situer les émissions dans leur contexte. En effet, le chercheur éprouve parfois le besoin d'ancrer les séquences qui l'intéressent dans le flux radiophonique ou télévisuel. Dès lors, il peut se servir de ces documents, qui sont de deux natures: d'une part ceux relatifs à la programmation (des bulletins de presse ou des rapports du chef de chaîne, par exemple) et, d'autre part, ceux rattachés à un programme spécifique (le texte d'un journal parlé à la radio, des fiches d'émissions pour la télévision). Chaque année, l'Inathèque accroît ses archives écrites de trente-cinq mille documents en moyenne.

 

 

Le trajet du chercheur

 

 

L'Inathèque de France accueille dans son centre de consultation les usagers qui justifient d'un objet d'étude nécessitant la consultation de documents du dépôt légal ou de certaines émissions d'archives. Elle est plus qu'un lieu de recherchestricto sensu, c'est-à-dire de simple consultation de sources. En effet, elle propose également une assistance technique ainsi que des conseils méthodologiques qui se révèlent précieux pour aborder un domaine aussi complexe et mobile que celui des médias. En outre, elle met à la disposition des chercheurs des outils d'exploitation permettant de rationaliser l'utilisation des documents radio- ou télédiffusés.

 

 Ces outils sont directement accessibles pour chaque usager sur une station de lecture audiovisuelle («SLAV»). La SLAV est une station multimédia répondant à deux critères: la polyvalence, tout d'abord, dans la mesure où elle donne accès à tous les services proposés par l'Inathèque depuis une borne informatique personnelle à chaque chercheur et sur laquelle les travaux peuvent être sauvegardés indéfiniment; l'aide intelligente, ensuite, puisqu'elle regroupe, en plus des outils bureautiques traditionnels (traitement de texte, tableur et grapheur), des logiciels d'analyse. Parmi ces derniers, les trois principaux ont été conçus pour accompagner l'usager dans les différentes phases de sa recherche. L'Inathèque dispose d'un parc de 64 stations de consultation.

 

 

La constitution du corpus: HyperBase

 

 

L'interface HyperBase permet d'accéder, à travers une base de données Basis, à toutes les notices des documents composant le fonds d'archives de l'Inathèque. Chacune de ces notices contient des informations précises sur la réalisation, le contenu et la diffusion de l'émission à laquelle elle se rattache. En insérant les données de son sujet de recherche, l'usager peut ainsi accéder rapidement à l'ensemble des documents susceptibles de l'intéresser. A titre d'exemple, pour un travail portant sur la représentation des États-Unis dans les actualités télévisées françaises de 1995, les critères suivants peuvent être retenus: le type d'émission («journaux télévisés»), la date de diffusion («1995») et le mot-clé («États-Unis»).

 

 Le système permet de rassembler ensuite automatiquement les notices répondant à ces critères et de les afficher sous forme de liste pouvant être consultée dans le détail. Pour l'exemple cité ci-dessus, elle mentionnera l'existence de 1161 notices, ce qui signifie que, toutes chaînes confondues, les informations françaises (les grand-messes de 20 heures, les formats courts tel que le 8-et-demi d'ARTE, les flashs spéciaux, etc.) ont diffusé un nombre équivalent de reportages traitant des États-Unis en 1995[5]. L'usager peut également préciser ou, au contraire, généraliser sa prospection: les États-Unis en 1995 à la télévision française, c'est la normalisation des relations avec le Vietnam, l'attentat d'Oklahoma City, le retour de Mike Tyson sur les rings, la navette spatiale Atlantis rencontrant la station orbitale Mir, le show de Frank Sinatra pour son quatre-vingtième anniversaire, ou la sortie du film Waterworld avec Kevin Costner. Libre au chercheur, en utilisant l'outil informatique, de privilégier le sport, l'aérospatiale, le cinéma ou la diplomatie.

 

 

La gestion du corpus: MediaCorpus

 

 MediaCorpus est avant tout un outil de classement statistique. Il arrive effectivement au chercheur d'obtenir, par l'intermédiaire d'HyperBase, plusieurs centaines de notices se rapportant à son sujet d'étude. Dans ce cas, par souci de rigueur ainsi que d'aisance dans son travail, il peut être tenté de les réorganiser selon des critères qu'il aura définis personnellement. Le programme de MediaCorpus le guide dans l'accomplissement de cette tâche. Élaboré et testé en étroite collaboration avec des équipes de chercheurs, son utilisation est particulièrement instinctive et facilite la gestion des grands ensembles de sources.

 

 Les notices ayant trait à la représentation des États-Unis dans les journaux télévisés de 1995 peuvent par exemple être reclassées dans des rubriques plus précises: la politique intérieure, les relations étrangères, l'actualité culturelle, les faits divers, ou d'autres encore selon l'optique que le chercheur compte donner à son travail. Au final, les résultats peuvent être affichés sous la forme d'un graphique à entrées multiples (chronologiques et thématiques), qui révèle les principales tendances du traitement médiatique réservé au sujet exploité.

 

 

L'exploitation du corpus: VideoScribe

 

 VideoScribe permet le visionnage-ou l'écoute lorsqu'il s'agit de sources radiodiffusées-des documents sélectionnés. Encore une fois, l'usager effectue toutes les manipulations depuis sa SLAV, de la commande des cassettes à leur exploitation. En effet, la SLAV est directement reliée à un magnétoscope et comporte un lecteur de sources audio. Le chercheur peut ainsi accéder aux documents, en «capturer» des fragments (des images fixes pour une émission télévisée, par exemple) et insérer à la suite ses propres commentaires. Il peut enfin exploiter le fruit de son travail en le faisant graver sur un CD-Rom.

 

En outre, en raison des évolutions technologiques dans les domaines de la numérisation et de la compression du signal vidéo, l'Inathèque a commencé à remplacer, dès 2001, les supports analogiques par la captation et l'enregistrement numérique, au format MPEG 2 pour la conservation et MPEG 1 (c'est-à-dire sous la forme de DVD-Rom) pour la consultation.

 

La fondation de l'Inathèque, consécutive aux dispositions légales et réglementaires de 1992 et 1993, est révélatrice de la reconnaissance des nouveaux médias comme forme majeure d'expression contemporaine. La forte augmentation du nombre de recherches sur la radio et la télévision ces dernières années, ainsi que l'intérêt que ces moyens de communication suscite au sein de la communauté scientifique, prouvent qu'ils ont acquis un statut culturel identique à celui des autres vecteurs (écrit, cinéma, photographie).

 



[1]     Les informations qui sont citées ici peuvent être trouvées dans la brochure «L'Institut National de l'Audiovisuel à la Bibliothèque nationale de France» ainsi que sur le site Internet de l'INA, www.ina.fr

[2]     Charaudeau (Patrick) (dir.), La télévision et la guerre, Bruxelles, INA-De Boeck Université, 2001.

[3]     Cette anecdote est citée par Debray (Régis) dans L'emprise, Paris, Gallimard, 2000, p.43

[4]     Dans son édition du 12 octobre 2001, le quotidien Libération soulignait ainsi légitimement que la guerre conduite par les États-Unis contre le terrorisme et le régime afghan des Talibans était avant tout une «guerre des écrans».

[5]     Ce corpus de sources a fait l'objet d'une analyse dans mon mémoire de DEA, Les États-Unis dans les actualités télévisées françaises, dirigé par André Kaspi et soutenu à ParisI en juin 2000. Ilsera intégré dans une étude globale sur la représentation des États-Unis à la télévision française à partir de 1995, dans le cadre de ma thèse de doctorat (en cours), sous la direction d'André Kaspi.